Grandeur de la pauvreté, abjection de la misère

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« Pour l’anarchiste soucieux d’être au plus près des réalités sociales et des modes de vie, il y aurait de quoi méditer l’opposition entre misère et pauvreté qu’avaient établie entre autres Péguy, Camus ou Pasolini, et qui a été reprise aujourd’hui par des auteurs comme Majid Rahnema ; cela l’amènerait sans doute à revaloriser la pauvreté en tant que telle, contre la misère et la richesse produites simultanément par le capitalisme, et à reconsidérer l’échec global du mouvement ouvrier qui, pour avoir identifié émancipation et partage des « richesses », n’a fait qu’accompagner le développement du capitalisme contemporain et sa tendance à la production du masse. »

Patrick Marcolini, Pour une civilisation du noble geste, Offensive Libertaire et Sociale n°22, mai 2009.

« La pauvreté pourrait se définir comme un état de l’être au monde de l’homme qui ne met pas en péril sa joie de vivre et la misère comme ce qui l’interdit, soit par le dénuement invivable soit par un excès d’avoir. Le partage et la fraternité donnent sens à la pauvreté. L’individualisme massifié conduit la misère quel que soit le niveau de vie matériel. La misère est la marque infamante de la déshumanisation. »

Jean-Claude Besson-Girard, Decrescendo cantabile, Editions Parangon, 2005

« La jeunesse regarde avec indifférence la démocratie laïque et sa rivale se disputer ce qui reste du pauvre – et bientôt il n’en restera rien. La pauvreté aura disparu, secrètement, humblement, et les deux adversaires stupéfaits, front contre front et les mains vides, ne retrouveront même plus ses pas dans l’herbe. Celle qui fut, deux mille ans, parmi les hommes, une autre présence réelle, l’enfance divine elle-même, le mystère d’un regard triste et pur, vous l’aurez chassée du monde, poursuivie à travers toutes les routes du monde, comme une bête enragée, idiots que vous êtes. Et à sa place vous aurez vu soudain paraître la Misère, c’est-à-dire la pauvreté devenue folle. La Misère s’est mise à hurler à chaque carrefour de vos villes de fer, la Misère avec son linge haillonneux et ses bas de soie, son indéfrisable, ses bijoux de cuivre et ses atroces parfums, la misère au cœur féroce et frivole, la misère des dancings et des cinémas, grimaçante parodie de la pauvreté, qui crache sur le pain et le vin. L’hypothèse d’une disparition si mystérieuse paraîtra sans doute insensée à beaucoup d’excellents chrétiens, que la vieille habitude de carotter l’électeur, a rendus presque aussi imperméables que des Cafres à toute idée surnaturelle. Il n’en est pas moins vrai que la chrétienté avait fait du pauvre un être absolument à part, privilégie, dépositaire de la seule grandeur humaine que l’antiquité n’ait point connue, ni même soupçonnée, mais héritier d’un autre héritage, témoin innocent d’un Dieu mort sur la croix, nu comme au jour de sa naissance. Les affreux petits pédants du Sillon, ou les solennels cabotins de l’Action populaire, machines à tracts et à rapports, trouveront naturellement qu’on a fait beaucoup mieux depuis le XIIème siècle, et que ce mendiant que nos pères traitaient avec un mélange, d’ailleurs aujourd’hui incompréhensible, de sans-gêne et d’adoration, sentait horriblement mauvais. Ils accuseraient volontiers le Moyen Age de l’avoir entretenu tel quel, ainsi qu’un jongleur ou qu’un chien favori, peut-être par un raffinement d’urbanisme, pour la décoration des porches et de ces bancs de pierre creusés à son usage dans l’épaisseur des murs. A force de tenir effrontément les gageures des surenchérisseurs démagogues, ces malheureux ont finir par oublier complètement ce qu’ils se garderaient bien d’ailleurs de rappeler aux citoyens électeurs, cette royauté scandaleuse de la croix, dont le seul nom risquerait de faire éclater de rire le copain syndiqué dont on chatouille le bas-ventre en attendant de sauver son âme. Le plus drôle de l’histoire est qu’on voit très bien ce que la Société ancienne a fait pour le pauvre, qu’elle a peut-être négligé de décrasser, mais qu’elle a honoré comme l’image vivant de Jésus-Christ, tandis qu’on chercherait en vain quel service lui ont rendu ces chrétiens sociaux qui n’ont que son nom à la bouche mais se contentent d’applaudir, d’ailleurs généralement dix ans trop tard, aux victoires de la démocratie égalitaire, et que nous voyons aujourd’hui encore, sous les yeux d’un bon peuple secoué par la rigolade, jouer leur dégoûtante comédie autour de la loi des Assurances sociales, avec l’espoir ingénu d’en passer finalement pour les inventeurs.

Grâce à eux, le temps n’est pas loin, s’il n’est déjà venu, où rien ne distinguera plus le premier-né de l’ordre chrétien, celui que l’Eglise a bercé tant de siècles au creux de son giron, du mauvais riche et du voluptueux. Une police attentive l’aura ramassé sur la voie publique, avec les débris des poubelles et les chiens errants, lavé, rincé, passé au phénol, habillé d’un complet de toile sorti tout chaud de l’étuve. Après quoi on ne lui demandera que d’entretenir, au cœur de la Cité moderne et à un point convenable de tension, cette vertu de l’Envie, indispensable au Progrès, et qui semble tenir dans notre civilisation la place réservée jadis à la vertu de Charité. Sous cette nouvelle forme, j’avoue que le Pauvre sera devenu tout à fait méconnaissable : il s’appellera le chômeur, viendra manger deux fois par jour dans la main de l’Etat, son maître, recevra de lui chaque semaine son bon de cinéma et d’amour, mi-réfractaire et mi-policier, entrepreneur de grèves ou d’émeutes, mercenaire au service des puissances rivales de l’Industrie ou de la Banque. Lorsque l’animal, en dépit d’une hygiène sévère, se sera dangereusement multiplié, les nobles démocraties se hâteront de lui reprendre son complet de toile, retireront de l’étuve un uniforme, et habilleront le chômeur en militaire, pour une nouvelle guerre de la Justice et du Droit. Si Notre Seigneur, comme l’affirment les vieilles légendes celtes, doit revenir bientôt sur la terre, il pourra bien appeler ce singulier personnage « mon Fils », mais il ne l’appellera sûrement pas « mon Frère ». Dans une société qui a complètement perdu le sens chrétien de la douleur, au point de la haïr, et même de ne haïr qu’elle, il est juste que le pauvre reprenne sa place aux côtés du milliardaire, puisqu’ils appartiennent désormais l’un et l’autre à ce Monde pour lequel le Christ a refusé de prier.»

Georges Bernanos, La grande peur des bien-pensants

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