La liberté pour quoi faire ?

bernanos

« La liberté pour quoi faire ? c’est, vous le savez, une phrase célèbre de Lénine et elle exprime, avec un éclat et comme une lucidité terrible, cette espèce de désaffection cynique pour la liberté qui a déjà corrompu tant de consciences. La pire menace pour la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre, – car qui se l’est laissé prendre peut toujours la reconquérir – c’est qu’on désapprenne de l’aimer, ou qu’on ne la comprenne plus. »

« Le mot de Lénine est devenu le slogan de l’Etat moderne, qu’il se dise démocrate ou non, car le mot de démocratie a déjà tellement servi qu’il a perdu toute signification, c’est probablement le mot le plus prostitué de toutes les langues. Dans presque tous les pays, la démocratie n’est-elle pas d’abord et avant tout une dictature économique ? »

« « La liberté pour quoi faire ? » C’est précisément la question que le monde moderne est en train de poser à notre espèce, car je crois de plus en plus que ce monde est un monde totalitaire et concentrationnaire en formation, qui presse chaque jour de plus en plus sur l’individu libre, ainsi qu’autour d’un navire la glace qui commence à prendre, jusqu’à faire éclater la coque. »

« (…) on ne doit pas dire qu’elle est la civilisation des machines, mais plutôt l’envahissement de la civilisation par les machines, dont la conséquence la plus grave est non pas seulement de modifier profondément le milieu dans lequel vit l’homme, mais l’homme lui-même. »

« La menace qui pèse sur le monde est celle d’une organisation totalitaire et concentrationnaire universelle qui ferait, tôt ou tard, sous un nom ou sous un autre, qu’importe ! de l’homme libre une espèce de monstre réputé dangereux pour la collectivité toute entière, et dont l’existence dans la société future serait aussi insolite que la présence actuelle du mammouth sur les bords du lac Léman. »

« Les disciplines imposées par la technique ont peu à peu ruiné, du moins considérablement affaibli les réflexes de défense de l’individu contre la collectivité. »

« L’homme, selon l’éminent professeur [Jacques Ellul] n’est plus en face de l’économie, son autonomie est en train de disparaître, il est englobé corps et âme dans l’économie, c’est l’apparition réelle d’une nouvelle espèce d’homme, l’homme économique, l’homme (dit-il admirablement) qui n’a pas de prochain mais des choses. »

« Ce mot des civilisations des machines prête à tant d’équivoques ! Il paraît rendre responsables les machines d’un certain avilissement de la personne humaine, alors que l’envahissement de la civilisation par les machines n’est que la conséquence de cette espèce  de dépersonnalisation, un symptôme analogue et de signification identique à n’importe quelle autre victoire de la collectivité sur l’individu. Car la machine est essentiellement l’instrument de la collectivité, le moyen le plus efficace qui puisse être mis à la disposition de la collectivité pour contraindre l’individu réfractaire, ou du moins le tenir dans une dépendance étroite. (…) qui contrôle les machines est maître du froid et du chaud, du jour ou de la nuit. »

« La question n’est pas d’en revenir à la chandelle, mais de défendre l’individu contre un pouvoir mille fois plus efficace et plus écrasant qu’aucun de ceux dont disposaient jadis les tyrans les plus fameux. »

« Il ne s’agit pas (…) de détruire les machines, mais de faire face à un risque immense qui est l’asservissement de l’humanité, non pas précisément aux machines (…) mais (…) à la collectivité propriétaire des machines. »

« Une civilisation a toujours été une sorte de compromis entre le pouvoir de l’Etat et la liberté de l’individu. Les imbéciles eux-mêmes devraient comprendre que l’avènement des machines a rompu l’équilibre (…). L’Etat disposait des fusils, mais il n’était pas libre de disposer des hommes. L’affaire se présentera autrement lorsqu’il contrôlera (…) la fabrication de bombes atomiques. »

« chaque civilisation a eu ses injustices. Mais l’injustice elle-même y était comme faite de main d’homme, comme faite à la main, et ce que des mains avaient fait, d’autres mains pouvaient le défaire. Au lieu que ce que nous appelons la civilisation moderne est une civilisation technique. (…) la moindre erreur peut y avoir des conséquences incalculables. La technique au service de l’injustice ou de la violence donne à ces dernières un caractère de gravité particulière. »

« il ne subsiste de l’Etat qu’une police, une police pour le contrôle, la surveillance, l’exploitation et l’extermination du citoyen. »

« Si vous n’y prenez garde, un jour viendra où les méthodes actuelles de la propagande paraîtront ridiculement désuètes, inefficaces. La biologie permettra d’agir directement sur les cerveaux, il ne s’agira plus de confisquer la liberté de l’homme, mais de détruire en lui jusqu’aux derniers réflexes de la liberté. »

« ce trust des trusts, ce trust unique et sans responsabilité, qui s’appelle l’Etat moderne, à condition que l’on veuille bien donner ce nom d’Etat au dirigisme totalitaire, simple exécuteur, exécuteur impitoyable de toutes les fatalités du déterminisme économique. »

« Le monde moderne est essentiellement un monde sans liberté. Il n’y a pas de place pour la liberté dans la gigantesque usine mécanique qui devrait être réglée comme une horloge. Pour s’en convaincre, il suffit de tenir compte de l’expérience de la guerre. La liberté est un luxe que ne saurait se permettre une collectivité lorsqu’elle se propose d’engager toutes ses ressources en vue d’un rendement maximum. Une collectivité libre, dans le monde moderne, est en état d’infériorité vis-à-vis d’un autre, et cette infériorité est d’autant plus grave que la collectivité est plus libre. »

« Votre pensée n’est plus libre. Jour et nuit, presque à votre insu, la propagande, sous toutes ses formes, l268453958a traite comme un modeleur le bloc de cire qu’il pétrit entre ses doigts… »

« Oui, le simple exercice de la pensée devient chaque jour plus difficile, car le monde concentrationnaire en formation dans lequel nous vivons nous impose déjà de penser par masse, grâce à l’énorme développement de cette propagande en face de laquelle la pensée libre se trouve dans une situation analogue à celle du plus modeste artisan devant la grosse industrie. (…) la pensée libre coûte déjà très cher, et en certains pays elle est même hors de prix, elle coûte la vie. »

« Qui s’ouvre indifféremment au vrai comme au faux est mûr pour n’importe quelle tyrannie. La passion de la vérité va de pair avec la passion de la liberté. »

« il y a une technique du mensonge, et la vérité ne dispose d’aucune technique. En face de la colossale machinerie à propagande, jamais l’homme raisonnable n’a plus désespéré de lui-même et plus espéré de la raison. »

« Grâce à cette organisation de trusts électoraux très limités en nombre, le citoyen des démocraties s’habitue à penser, non plus individuellement, mais collectivement. Pour mieux dire, son parti pense pour lui, en attendant que l’Etat nationalise cette industrie comme les autres et finisse par penser pour tout le monde. »

« A l’heure actuelle, je ne connais pas de système ou de parti auquel on puisse confier une idée vraie avec le moindre espoir de la retrouver intacte, le lendemain, ou même simplement reconnaissable. Je dispose d’un petit nombre d’idées vraies, elles me sont chères, je ne les enverrai pas à l’Assistance publique, pour ne pas dire à la maison publique, car la prostitution des idées est devenue dans le monde une institution d’Etat. Toutes les idées qu’on laisse aller toutes seules, avec leur natte sur le dos et un petit panier à la main comme le Chaperon Rouge, sont violées au premier coin de rue par n’importe quel slogan en uniforme. Car tous les slogans sont en uniforme, tous les slogans appartiennent à la police. »

« beaucoup d’entre ceux qui me lisent haussent déjà les épaules : « A quoi bon ! ». Ce n’est pas pour eux que je parle. (…) Ils sont prêts pour tous les Munich de l’esprit. Ils ne songent qu’à voir rentrer la France, le plus tôt possible, dans le circuit infernal de la production sans bornes par la destruction sans mesures, ils veulent qu’elle se remette à construire des mécaniques coûte que coûte, ils sacrifient depuis deux ans à ces mécaniques la paix des vieillards, le lait des enfants et la moralité même de notre peuple sapée jour après jour par le marché noir comme si les énormes organisations économiques, les monstres de production mécanique qui ne cessent de grandir à l’est et à l’ouest de l’Europe devaient nous laisser indéfiniment le droit de construire pour cent mille francs ce qu’ils sont en mesure de nous vendre pour vingt mille, comme si la guerre économique pouvait être autre chose qu’une guerre totale. »

« Nous sommes au seuil de ce monde, ou plutôt nous sommes au seuil de ce monde, la porte ne s’est pas encore refermée derrière nous. Je veux dire qu’il se passera bientôt facilement de notre acceptation, mais il craint encore notre refus. Il ne nous demande pas de l’aimer, il ne demande pas l’amour, il ne veut qu’être subi. Prétendant s’asservir les forces de la nature, il attend que nous nous soumettions à lui, à son déterminisme technique, comme nous nous soumettons à la nature elle-même, au déterminisme des choses, au froid, au chaud, à la pluie, aux séismes et aux ouragans. Il a peur de notre jugement, de notre raison. Il ne veut pas être discuté. Il prétend savoir mieux que nous ce que nous sommes, il nous impose sa conception de l’homme. Il nous invite à produire, produire aveuglément, produire coûte que coûte, alors qu’il vient de démontrer d’une manière effrayante sa capacité pour détruire. Il nous enjoint, il nous commande, il nous presse de produire, pour ne pas nous laisser le temps de réfléchir. Il veut que nous baissions notre regard sur notre travail pour que nous ne le levions pas sur lui. Car, comme tous les monstres, il a peur de la fixité du regard humain. »

Georges Bernanos, La liberté pour quoi faire ?

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