Le sport, instrument de domination du capitalisme

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« la critique radicale du sport est aussi la critique radicale de la société capitaliste, car le sport (…) n’est pas un innocent ensemble de « pratiques physiques », un anodin système de « jeux », un « espace de distinctions » ou une éducation du corps, mais une agence intégrée et intégriste du capitalisme mondialisé ».

« La Théorie critique du sport est fondamentalement une critique du mensonge du système sportif, de sa mauvaise foi et de sa culture du secret. « Les systèmes totalitaires sont fondées sur la primauté du mensonge » note très justement Alexandre Koyré. Or, à l’image de l’anthropologie totalitaire, le système sportif cultive le mensonge, la dissimulation, le double langage, la désinformation, la tromperie, le règne du simulacre. Le sport de compétition mondialisé est aujourd’hui dans son ensemble un camouflage systématique du réel, un monde spectaculaire fictif et artificiel, un train fantôme sinistre qui travestit les réalités politiques derrière l’écran de fumée de ses « merveilleux exploits ». Le sport est l’inversion du réel. C’est pourquoi lorsque les sociologues postmodernes parlent du sport comme « contre-société », « société méritocratique », miroir démocratique », ou univers passionné de la passion égalitaire », ils ne font que reproduire ce rapport inversé entre le modèle (la société globale) et sa représentation illusoire (l’univers sportif). Le sport est en effet le véritable mensonge – qu’il prétend nier- de la société capitaliste : il révèle en dissimulant, il dissimule en révélant. « La radio, l’écran de télévision et la consommation de fantômes sont eux-mêmes des réalités sociales si massives qu’ils peuvent triompher de la plupart des autres réalités et déterminer eux-mêmes « ce qui est réel », « ce qui arrive réellement ». Certes, ce rapport inversé, pour ne pas dire perverti, entre le modèle et sa reproduction ne nous est pas totalement inconnu : ces modèles que sont les stars de cinéma [du sport aussi] ne valent rien par eux-mêmes à côté de leurs milliers de projections […]. Plus généralement, bien des événements leur ressemblent déjà aujourd’hui : les maths de football, les audiences judiciaires : et les manifestations politiques elles-mêmes paraissent à présent ternes et irréelles comparées à leur retransmission qu’écoutent et regardent des millions de personnes […]. Beaucoup de ces événements ne sont pas d’une importance telle qu’ils doivent être retransmis ; c’est plutôt parce qu’ils sont retransmis qu’ils deviennent importants ; c’est seulement pour cette raison qu’ils accèdent à la réalité historique : on ne les organise que parce que leur retransmission est importante. Theatrum mundi » (Gunther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque  de la deuxième révolution industrielles, 2001) »

« La barbarie capitaliste est d’abord cet impératif catégorique de la compétition pour la compétition : marche ou crève, avec l’injonction normative du dépassement de soi et des autres, le forcing de la rentabilité et le stress du « fighting spirit », cet éthos de la réussite à tout prix dont le prix est l’échec de l’autre, sa défaite, son « écrasement » pour reprendre une terminologie sportive. La barbarie capitaliste qui est souvent meurtrière est surtout l’expression d’une vision du monde dominée par la loi de la jungle, l’opposition entre les gagnants (« winners ») et les perdants (« loosers »), les battants et les battus. La barbarie est donc cette mécanisation et cette réification de la vie au profit d’entités abstraites, d’hypostases illusoires, de mystification collectives (la Bourse, l’argent, les taux d’intérêts, les records, les marchés, les profits, etc.). Elle entraîne de ce fait le rabougrissement, la mutilation, la négation de la vie qui triomphent dans le fétichisme aveugle de la compétition et de la compétitivité. L’idéologie dominante – qui n’est autre que l’idéologie libérale de la compétition – s’est ainsi métamorphosée en « barbarie intérieure ». Il est dorénavant recommandés – aussi bien par les officines de publicité, les agences de presse, les managers sportifs, les golden boys, les directeurs des ressources humaines ou les think thanks du patronat – de voir le monde comme volonté de puissance et représentation de luttes, challenges et défis : contre les autres (concurrence), contre soi-même (dépassement de soi), contre le monde (domination de la nature).

C’est dans ce cadre – et dans ce cadre seulement – que l’on peut comprendre la compétition sportive, aujourd’hui adulée par tous les porte-flingues du libéralisme, comme le paradigme même de la concurrence généralisée. Seule en effet l’analyse de la nature intime du capitalisme permet de saisir les effets destructeurs et autodestructeurs de la compétition sportive. Les misérables subterfuges apologétiques avancés par les idéologues des « pratiques sportives », « passions sportives », « cultures sportives », « méritocraties sportives » et autres « cultes de la performance » visent en fait à occulter le fait essentiel, à savoir que la logique de la compétition sportive est à la fois l’officialisation de la concurrence capitaliste sauvage et sa transposition institutionnelle ou sa réglementation administrative en tant que système d’affrontement codifiés, régulés, arbitrés. Le sport n’est alors que l’euphémisation, la métaphorisation ou l’allégorisation de la guerre de tous contre tous qui caractérise le capitalisme et son double le libéralisme. Pitoyables sont donc les gémissements réformistes de ceux qui déplorent les « abus », « excès », « dénaturations », « déviations », « dérapages », « bavures », etc., de la compétition sportive, tout en évitant soigneusement de mettre en cause la logique capitaliste de la course au profit, le principe de rendement et la concurrence marchande avec sa logique d’exclusion, de ségrégation, d’élimination, de sélection. De la même manière que les énuques bienheureux n’arrivent pas à saisir que la castration est une réelle mutilation, de la même manière ces idéologues – pour qui le sport est comme les anges : sans sexe, apolitique, neutre, bienveillant – sont incapables de relier la partie (la compétition sportive) au tout (le monde de production capitaliste) et refusent d’admettre que les « effets négatifs » de la compétition sportive (violences et « débordements », haines identitaires, dopages, instrumentalisations idéologiques, nationalismes) ne sont que la conséquence inéluctable de la guerre sportive. »

Jean-Marie Brohm, La tyrannie sportive, Théorie critique d’un opium du peuple, 2006

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