La politique, ou comment échapper à sa responsabilité personnelle

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« Il nous paraît évident, sans réserve, que tout doit être soumis au pouvoir de l’Etat ; il nous semblerait exorbitant qu’une quelconque activité puisse lui échapper. A la situation de fait de l’expansion des domaines d’intervention de l’Etat, correspond exactement au fond de nous-mêmes la conviction qu’il doit en être ainsi. »

«  Le progrès de l’homme dans la société aujourd’hui consiste à participer au politique. Combien d’articles et de déclarations avons-nous lus à ce sujet : la femme devient enfin une personne humaine parce qu’elle reçoit des « droits politiques ». Dire que la femme, mère de famille, formant en profondeur ses enfants, était la véritable créatrice à long terme, la véritable initiatrice de tout politique, devient discours de réactionnaire. Si l’on n’a pas le droit (à la vérité, magique) d’insérer le papier dans la boîte, on n’est rien, pas même une personne. Le progrès, c’est recevoir cette extrême puissance, cette part mythique d’une souveraineté théorique qui consiste à se déposséder de ses décisions au profit de quelqu’un qui les prendra à votre place. »

« [Un des aspects] de l’illusion politique réside dans la conviction ancrée au cœur de l’homme occidental moderne qu’en définitive tous les problèmes sont politiques, et qu’ils sont susceptibles d’une solution par la politique, qui d’ailleurs offre la seule voie praticable. Sans reprendre ce que nous avons déjà dit sur cette conviction de l’homme moderne, ni sur l’influence de la pensée léninienne, constatons par exemple que, pour nous tous, quand un homme est « mauvais »  « c’est la faute à la société ». Toutes les études sur les criminels ou sur les blousons noirs ont pour but de démontrer que ce n’est pas eux… Le coupables, le responsables, c’est le milieu, le corps social, les parents, le logement, le cinéma, les circonstances. Nous tous. Nous sommes tous des assassins. En contrepartie, on est convaincu que si la société était ce qu’elle devrait être, il n’y aurait ni criminels ni blousons noirs. Et qui donc, pour l’homme moyen moderne, devrait réorganiser cette société pour qu’elle soit ce qu’elle devrait être ? L’Etat, toujours l’Etat. Ainsi donc tout le problème de moralité est rejeté, sans aucun a priori marxiste, sur l’Etat. C’est une affaire politique. Affaire politique encore que celle des Valeurs. Il faut réaliser la Justice, la Liberté, et même (par la science et l’information) la Vérité. Mais quelle est donc l’attitude de l’homme moyen à cet égard ? C’est assurément l’Etat qui peut et doit le faire. C’est l’Etat qui doit assurer la Justice sociale, c’est lui qui doit garantir la Vérité dans l’information, c’est lui qui doit protéger la Liberté (…). L’Etat créateur et protecteur des Valeurs : c’est affaire de politique.

(…)

En fait, (…) l’enthousiasme avec lequel tout le monde s’est emparé  de cette commode explication, qu’il s’agisse des intellectuels formés dans l’existentialisme, qu’il s’agisse du commerçant poujadiste ou du petit bourgeois radical, trahit une préoccupation commune : celle d’échapper à la responsabilité personnelle dans l’affaire. La conviction que les affrontements intérieurs de la personne comme la réalisation extérieure des valeurs sont affaire collective, sociale, et trouveront leur solution dans l’aménagement politique n’est que la face mystifiante de la démission personnelle de chacun devant sa propre vie. C’est parce que je suis incapable de réaliser le bien dans ma vie que je le projette sur l’Etat qui doit le réaliser par procuration à ma place. C’est parce que je suis incapable de discerner la vérité, que je réclame que l’administration la discerne pour moi, me dispense de cette quête pénible, et me la remette toute produite. C’est parce que je ne puis accomplir moi-même la justice que j’attends d’une organisation juste que la justice soit, dans laquelle j’aurais seulement la peine de m’insérer. »

« Comme le moulin à prières déclenche les forces transcendantes, le bulletin de vote provoque la Volonté souveraine. Il n’y a pas de relation raisonnable plus dans un cas que dans l’autre. Car nous sommes tous d’accord que la Volonté souveraine n’est pas une simple addition de Volontés individuelles… C’est vraiment un phénomène religieux. L’engagement politique est alors comparable à la religion. Les deux termes comportent d’ailleurs la même tonalité de « lier l’individu » (in wadium, re-ligare). Et c’est alors une véritable fuite devant soi-même, devant son propre destin, devant ses propres responsabilités. D’un côté on se charge de responsabilités politiques, collectives, sociales, mais elles ne sont jamais que vicaires et secondes, elles ne sont jamais qu’externes, même si l’individu s’y dissout totalement ; elles ne sont jamais qu’un divertissement qui peut être pris absolument au sérieux dans le béhavourisme, mais non autrement. D’un autre côté on récuse, on cache, on fuit, en ce qui concerne soi-même, sa responsabilité dans l’immédiat, envers le voisin. Nous sommes devant une mystification identique, mais de sens inverse, à celle que le marxisme dénonçait à juste titre lorsqu’il disait que la vertu personnelle permettait d’oublier sa responsabilité collective, ou que la charité permettait d’éviter la justice. Cette dénonciation était juste au XIXème siècle. Aujourd’hui, ce n’est plus un problème : c’est la même opération qui s’effectue sous nos yeux, mais en sens inverse. Rejeter sur l’organisation de la société la solution de tous les problèmes personnels, la réalisation des valeurs, c’est réaliser une opération très commode d’absentéisme humain.

Cette opération présente deux aspects : tout d’abord cela veut dire que personne n’est en définitive responsable de l’affaire, personne n’est chargé ni de la justice, ni de la vérité, ni de la liberté : c’est une affaire d’organisation, affaire collective. C’est « on ». Si ces valeurs ne sont pas réalisées, si les choses vont mal, cela veut dire que l’organisation est mauvaise, ou qu’il y a un saboteur, un titulaire du Mal, qui empêche que je sois juste grâce à la justice objective de la société. »

« Cette fuite rigoureuse devant une responsabilité personnelle d’avoir à accomplir soi-même le bien ou le juste s’accompagne souvent chez les intellectuels et les chrétiens d’un vice corrélatif, celui de la responsabilité universelle. Se persuader que je suis responsable de la torture en Algérie alors que je fais un cours à Bordeaux, que je suis responsable de la faim du monde, ou des réactions racistes en diverses parties du monde, c’est exactement la même chose que la récusation de toute responsabilité. Car ce qui caractérise cette attitude, c’est l’impuissance au fait : je n’y peux rien réellement, sinon signer des papiers et faire des déclarations, sinon prétendre agir par la voie politique et établir un ordre juste grâce à son abstraction. Nous sommes tous des assassins, cela se traduit en clair : personne ne l’est individuellement, donc je ne le suis pas. Reconnaître que je suis solidaire de tout le mal qui se passe dans le monde, c’est grâce à une mauvaise conscience fictive m’assurer la bonne conscience en ne faisant pas ce qui est à ma portée. Reconnaître que je suis un salaud, parce que je vis dans le Monde occidental qui exploite le Tiers Monde, c’est m’éviter le moindre effort pour cesser personnellement d’être un salaud, et au moindre prix possible, en m’engageant dans un parti politique, en criant dans la rue ; je suis en outre assuré d’être du bon côté de ceux qui œuvrent pour que « les Français » cessent d’être salauds. Les exigences de la religion étaient manifestement plus sévères ! Et ces proclamations de scrupules, de mauvaise conscience, de responsabilité partagée se résolvent très vite dans l’accusation du vilain d’en face, du communiste ou du fasciste. Et ce sont les mêmes qui, sans voir la contradiction, proclament les deux choses. Cette contradiction dévoile la mystification.9782710327004

« [L’autre] mystification de la politisation des problèmes et valeurs, c’est la facilité que l’on s’accorde de renvoyer à demain ou après-demain la prise au sérieux de toute l’affaire. Parce que la justice est affaire de politique, parce qu’elle sera enfin réalisée dans une organisation nouvelle, attendez donc demain. « Attendez donc cette organisation. Nous en sommes aujourd’hui au stade de la préparation, au stade des moyens, nous suivons des cheminements tortueux, mais soyez assurés que la direction est bonne. Nous accumulons les injustices, mais c’est en vue d’une plus grande justice. Nous détruisons les libertés, mais nous préparons la Liberté. Nous te demandons, aujourd’hui, dans l’immédiat, à toi militant, de mentir, de tuer, d’emprisonner… mais tu es lavé de ta faute par la réalisation grandiose que tu ne verras pas, car nous avons besoin d’une, ou deux, ou trois générations sacrifiées, mais sois tranquille, ton sacrifice n’aura pas été vain, ton injustice est couverte par la grande Justice à venir. » Nous sommes ici en présence de l’aspect individuel, moral, psychologique du problème éthique et général de la fin et des moyens. Et l’on voit combien la facilité est admirable pour chacun d’éviter la question personnelle de sa propre conduite en la politisant. Puisque la solution est à venir, aujourd’hui Tout est permis.

Jacques Ellul, L’illusion politique

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