De l’importance de traquer les lieux communs

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« cette quête de l’homme démocratique implique la mise en question de nos lieux communs, des évidences sociales admises sans discussions, des présuppositions sociologiques collectives qui nous permettent d’être d’accords au niveau le plus bas avec nos concitoyens. Ces lieux communs sont la trame idéologique fondamentale, insidieusement glissée dans notre conscience par le mouvement de faire de notre société, et destinée à la justifier et à nous y adapter sans souffrance. Ces lieux communs sont la base inconsciente sur laquelle nous construisons glorieusement nos idéologies et même nos doctrines. Il faut les traquer, les mettre à jouer et contempler en eux notre vrai visage social. L’homme est fait pour le bonheur. L’homme est bon. Tout est matière. L’histoire a un sens qu’il faut suivre. La Technique est neutre et maîtrisée par l’homme. Le progrès moral suit forcément le progrès matériel. La Nation est une Valeur. Plus de parole, des actes. Le Travail est Vertu. L’élévation du niveau de vie est un bien en soi, etc. Mille facettes de nos jugements et de notre conscience. Or, si je prétends qu’il faut attaquer le problème à ce niveau, ce n’est ni jeu d’intellectuel, ni morose critique, ni perverse auscultation en vue d’un examen de conscience.

En réalité, nous devrions comprendre que c’est exactement par ces croyances-là que la propagande nous saisit, nous convainc et nous fait agir. L’existence de ces lieux communs en nous est la faille sociale de notre être, le point même de notre vulnérabilité. Nous pouvons être par ailleurs remarquablement intelligents, informés, soucieux de la démocratie, parés contre les influences, avoir l’esprit ouvert et libéral, être humanistes ou chrétiens, cela importe peu. Dans notre relation au politique, la loi fondamentale est la loi de la résistance d’une chaîne : celle-ci n’a jamais que la résistance de son maillon le plus faible. De même pour nous : notre point le plus faible, celui par lequel passera toute la faillite politique, c’est notre adhésion fondamentale à ces lieux communs. A partir de là, aucune liberté, aucune création démocratique n’est possible. »

Jacques Ellul, L’illusion politique

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