L’école ou la fabrique des hommes dociles

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« Grâce à l’initiation de l’école, nous participons au mythe de la consommation illimitée. Ce mythe moderne se fonde sur la croyance selon laquelle le système de production fabrique un bon produit, et que, par conséquent, puisque valeur il y a, une demande va naître. L’école nous enseigne à croire que l’éducation est le produit de l’enseignement. Le seul fait que les écoles existent fait naître la demande d’une formation scolaire. Une fois instruits de la nécessité de l’école, la même logique nous conduit à nous en remettre bientôt aux autres institutions, dont nous ne sommes plus que les clients. Une fois le discrédit jeté sur l’homme ou la femme qui se seraient eux-mêmes instruits, tout ce qui ne s’insère pas dans le cadre d’une profession nous inspire la méfiance. A l’école, nous apprenons qu’une bonne éducation est le fruit de l’assiduité, que sa valeur ne peut que s’accroître en fonction de la durée de notre présence, qu’enfin cette valeur est mesurable et qu’elle est garantie par les examens et diplômes.

Pourtant, apprendre est de toutes les activités humaines celle qui requiert le moins d’intervention d’autrui et qui ne se prête pas à la manipulation ; nous ne tenons pas notre savoir, à proprement parler, de l’instruction imposée. Ce serait bien plutôt l’effet d’une participation sans contrainte, d’un rapport avec un milieu qui ait un sens. La meilleure façon d’apprendre, pour la plupart des êtres humains, c’est cet accord avec les choses et les êtres, tandis que l’école les force à confondre le développement de leur personnalité et de leurs connaissances avec une planification d’ensemble qui permet la manipulation de l’élève. Comme nous le disions, il suffit qu’un homme ou une femme reconnaisse la nécessité de l’école pour devenir la proie des autres institutions. De même, si l’imagination créatrice des jeunes s’est laissé prendre aux programmes scolaires, elle est maintenant prête à croire à la planification institutionnelle, de quelque nature que ce soit. Voilà comment l’ « enseignement », loin de reculer les limites de l’imagination, l’étouffe. »

« (…) il faut bien comprendre que l’école est une industrie, avant de vouloir édifier une stratégie révolutionnaire réaliste. Pour Marx, le coût de production de la demande de biens n’entrait pas en ligne de compte. Aujourd’hui, la plus grande partie de la main-d’œuvre participe à la production de demandes qui puissent être satisfaites par l’industrie. La part la plus importante de cette tâche nouvelle est assurée par l’école.

Dans le schéma traditionnel, l’aliénation était une conséquente directe du travail considéré comme une activité salariée. L’homme était alors privé de la possibilité de créer et d’être re-créé. Maintenant, les jeunes sont pré-aliénés par l’école qui les tient à l’écart du monde, tandis qu’ils jouent à être à la fois les producteurs et les consommateurs de leur propre savoir, défini comme une marchandise sur le marché de l’école. L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à l’institutionnalisation aliénatrice en enseignant le besoin d’être enseigné. Une fois cette leçon apprise, l’homme ne trouve plus le courage de grandir dans l’indépendance, il ne trouve plus d’enrichissement dans ses rapports avec autrui, il se ferme aux surprises qu’offre l’existence lorsqu’elle n’est pas prédéterminée par la définition institutionnelle.

L’école emploie, directement ou indirectement, la majeure partie de la population. Ou bien elle garde les hommes à vie, ou elle s’assure qu’ils s’inséreront dans une institution quelconque. La nouvelle Eglise mondiale, c’est l’industrie de la connaissance ; elle offre à ses employés ses rangées d’établis, en même temps qu’elle les pourvoit en opium et, loin de les renvoyer, entend les garder le plus longtemps possible ! Tout mouvement de libération de l’homme ne saurait plus passer maintenant que par une déscolarisation. »

« Une société qui a choisi d’institutionnaliser ses valeurs assimile la production des biens et des services à leur demande. L’éducation qui nous fait ressentir la nécessité de bénéficier d’un produit est comprise dans le prix de ce dernier. L’école est l’agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu’elle est. Dans une telle société il faut sans cesse profiter davantage des valeurs offertes. Les plus gros consommateurs rivalisent âprement pour être les premiers à épuiser la terre, à se remplir la panse, à discipliner le menu fretin des consommateurs et à dénoncer ceux qui trouvent encore leur satisfaction à se contenter de ce qu’ils ont. L’éthos de l’insatiabilité se retrouve, ainsi, à la base du saccage du milieu physique, de la polarisation sociale et de la passivité psychologique. »

« Il nous faut ne pas confondre « éducation » et « scolarité » si nous voulons voir apparaître plus clairement ce choix qui s’offre à nous. J’entends qu’il convient de distinguer entre les objectifs humanistes de l’enseignant et les effets inhérents à la structure inaltérable de l’école. Assurément, cette structure n’est pas apparente au premier abord, mais seule son existence explique une certaine forme d’instruction transmise à tous et qui échappe au contrôle de l’enseignant ou du conseil de professeurs ! En effet, un message s’inscrit, indélébile : seule la scolarité est capable de préparer à l’entrée dans la société. Par là, ce qui n’est pas enseigné à l’école se voit retirer toute valeur et, du même coup, ce que l’on apprend en dehors d’elle ne vaut pas la peine d’être connu ! Voilà ce que j’appelle l’enseignement occulte des écoles, et il définit les limites à l’intérieur desquelles s’effectuent les soi-disant changements de programmes.

Et, sans que nous y prenions garde, cet enseignement-là ne varie pas d’une école à une autre, en quelque lieu que ce soit. Partout, les enfants doivent s’assembler par groupes d’âge, puis par trente environ prendre place devant un maître diplômé, à raison de cinq cents, voire mille heures par année ou plus. Et qu’importe si le programme officiel vise à enseigner les principes du fascisme ou du libéralisme, du catholicisme ou du socialisme, ou se veuille au service d’une « libération », puisque dans tous les cas l’institution s’arroge le droit de définir les activités propres à conduire une « éducation » légitime. Peu importe également si le but avouée de l’école est de produire des citoyens soviétiques ou américains, des mécaniciens ou des médecins, dans la mesure où, sans le diplôme, on ne sera pas citoyen véritable ou docteur reconnu… Et cela ne fait aucune différence si toutes les réunions ne se tiennent pas dans le même endroit, pourvu qu’elles soient considérées, d’une façon ou d’une autre, comme nécessaires : couper le canon à sucre est le travail des coupeurs de canne, se réforme celui des prisonniers et suivre une partie du programme celui des étudiants. »Image

« Il faut bien comprendre que ce programme occulte modifie la conception que l’on a de l’acquisition du savoir et qu’il fait d’une activité personnelle une marchandise dont l’école entend détenir le monopole. C’est à un bien de consommation que nous donnons aujourd’hui le nom d’ « éducation » : c’est un produit dont la fabrication est assurée par une institution officielle appelée « école ».

Ivan Illich, Une société sans école

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