Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie (2)

Baillon-PDSV
Première partie

 II L’élection ou le grand bâillonnement

    Voter, c’est abdiquer.     Elisée Reclus

L’élection est la clé de voûte et le point d’orgue du spectacle de la fausse démocratie. L’élection est la machinerie et la machination par laquelle se fabrique ce faux subtil et magique devant lequel nous devons tous nous soumettre, et qui est l’élément central de notre perte : la prétendue volonté populaire.

Le principe même de l’élection interdit toute démocratie. Le simple fait d’élire, c’est déjà proclamer son infériorité, son incapacité à être le souverain. Elire, c’est proclamer la supériorité d’un certain nombre de citoyens, les prétendus meilleurs, ceux qui sauraient mieux que les autres ce qui est pour bon pour la société et pour chacun de ses membres ; et consentir à ce que cette aristocratie élective nous gouverne. L’expérience prouve à quel point ceux qui sont élus, ceux qui sont investis d’un pouvoir, ne se sentent plus liés au commun des mortels ; ils sont des surhommes qui se croient tout permis. Pourquoi se comporter en serviteur quand on s’est vu reconnaître comme quelqu’un de supérieur et qu’on vous a confié la toute-puissance ? Le pouvoir toujours corrompt. Le pouvoir toujours rend fou.

Elire des représentants, c’est accepter d’avoir des maîtres, c’est accepter de n’être rien, d’être à la merci du bon vouloir d’êtres tout-puissants. Un peuple représenté est un peuple par définition absent. Rien de plus simple que de faire dire ce qu’on veut aux absents. Les absents ont toujours tort…

Faire dire au peuple ce qu’on veut lui faire dire

L’élection n’a pas pour but de permettre au peuple de s’exprimer : l’élection a pour but de bâillonner le peuple, et de lui faire dire ce qu’on veut lui faire dire. L’élection est le bâillon que nous prenons pour un mégaphone. Le citoyen ne vote pas pour un programme, pour la réalisation de projets précis, pour l’exécution de lois précises, non, il vote pour des gens qui feront les choix qu’il leur chante à sa place. Autant dire que le citoyen ne fait aucun choix, sinon celui du visage que prendra son abdication. Qu’il peut être tragicomique d’entendre que les abstentionnistes seraient des « irresponsables » alors que la finalité même de l’élection pour l’électeur est de ratifier son irresponsabilité. Qui s’abstient réellement, sinon celui qui vote ?

Que dit l’électeur lors d’une élection ? Rien, absolument rien. On prétend qu’il s’exprime au moment même où il n’exprime rien. Que dit l’électeur de tel ou tel sujet ? On ne sait. En votant, l’électeur n’a prononcé qu’un seul souhait : celui de ne pas avoir à se prononcer, et de laisser cette sale besogne à l’élu. Qu’a dit l’électeur de Hollande en votant pour lui ? Celui de Sarkozy ? Celui de Mélenchon ? On ne sait pas. Qui peut prétendre qu’il puisse il y avoir ne serait-ce qu’un électeur de Hollande d’accord avec tous les points du programme de Hollande ? Si un électeur le prétend, c’est qu’il ment, qu’il se ment à lui-même.

Quand bien même l’électeur aurait adhéré à un programme, tout du moins à ses grandes lignes, jamais il ne sera pas appliqué dans son intégralité, bien souvent son esprit même sera trahi. Quand bien même l’électeur exprimerait vaguement quelque chose, l’élu peut faire le sourd autant qu’il le souhaite : il n’est pas lié légalement à ses promesses, il n’a aucun compte à rendre que ce soit durant son mandat ou après ; il peut faire ce qu’il veut ; il peut tout à fait ne peut pas tenir compte du programme sur lequel il se serait fait élire ; les citoyens n’ont aucune possibilité légale de l’empêcher de « trahir » ses promesses ni encore moins de le révoquer.

A quoi bon tout ce cirque, à quoi bon voter Hollande si c’est pour poursuivre la politique de Sarkozy ? A quoi peuvent donc bien servir les promesses, les programmes, les débats de campagne sinon à amuser la galerie, à donner un simulacre de démocratie ? Il n’y a aucune possibilité pour l’électeur de se prononcer sur un sujet précis. Il ne peut rien dire. Il ne peut qu’exprimer un blanc seing. Les promesses, les programmes n’ont aucun impact sur la politique qui sera réellement mené. Il est dès lors ridicule de pester contre les hommes politiques qui mentent et font des promesses qu’ils ne tiennent pas – c’est dans la nature de l’élection et cela persistera tant que nous n’aurons pas le courage d’abolir entièrement ce système.

Quoi de plus aisé que de faire parler un mort ? Faire parler un électeur. Tout ce qui sort des urnes ne sont que des interprétations sur ce qu’aurait pu vouloir dire le peuple. Qu’elles soient honnêtes ou pas, cela ne change rien au problème. Il s’agit toujours de parler à la place du peuple. L’élection, c’est toujours le kidnapping des consciences. Y participer c’est participer au bâillonnement du peuple, c’est participer à son propre bâillonnement.

Quand l’abdication du souverain prend les oripeaux d’un sacre

L’élection donne l’illusion du choix pour mieux le réduire à néant. L’élection donne à l’électeur l’illusion de sa toute-puissance pour mieux cacher sa réelle impuissance et le livrer à toutes les manipulations des techniciens de l’imposture. L’élection est cet instant, à la vérité magique, où l’électeur se glorifie d’une puissance à l’instant même où il ratifie symboliquement son abandon, où l’abdication du souverain prend les oripeaux d’un sacre. L’élection est la mystification par excellence. Elle est le grand retournement en action. Si n’importe quel débat suivi d’un vote peut être en proie à des manipulations, l’élection est elle-même une manipulation car elle ne permet pas l’exercice de la raison et l’expression d’une volonté claire. Quand il s’agit pour le citoyen de répondre à une question claire, sur un sujet précis, comme dans le cadre d’un référendum, chacun peut juger sur pièces, chacun peut se fier à sa raison, peut s’épanouir une volonté individuelle de vérité et peut se dresser la vérité de la volonté populaire ; rien de tout cela n’est possible dans une élection où il s’agit de juger sur des apparences, du vague, de l’invérifiable, de l’ambigu, de croire sur parole, d’avoir une confiance aveugle, où il n’est pas possible d’exprimer clairement une volonté. Si le référendum est une affaire de raison, l’élection est une affaire de pure croyance. Si le référendum suscite la passion de la vérité, l’élection n’exprime d’autre vérité que celle de la passion la plus vile. Il n’y a pas de place pour la vérité dans une élection. La vérité y est dérisoire, sans défense face aux légions surarmées du mensonge.

Le régime du suffrage universel-lement piétiné

Il n’y a pas d’élections truquées : toute élection est en soi une tricherie. Dans son essence comme dans ses pratiques, l’élection est inévitablement cette machine qui permet de faire dire au peuple ce que l’on veut lui faire dire ; qui fabrique ce faux conforme aux aspirations de nos maîtres, muselant toute expression populaire réelle, et auquel nous sommes sommés de nous soumettre.

Il faut songer au traumatisme qu’a pu être pour les pseudo-élites pseudo-démocrates le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, quand le peuple avait pu exprimer clairement son fait – une expression que les élections qui suivirent ont naturellement pu travestir et réduire à néant. La « démocratie » selon ses grands défenseurs ? Le régime du suffrage universel-lement piétiné et de la volonté populaire perpétuellement travestie.

Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que l’élection soit le haut-lieu des ambitieux, des menteurs et des vendus. Une campagne électorale coûtant cher, il est quasi-impossible de remporter une élection sans l’appui des grands médias et des grands partis politiques, sans appui financier, bref sans s’être vendu aux puissants. Toute l’histoire de la pseudo-démocratie est là pour nous montrer que les élections n’ont toujours eu qu’un seul vainqueur.

Puisqu’il s’agit pour le candidat de donner la meilleure image possible, l’élection expose naturellement les électeurs à tous les mensonges, à toutes les tromperies, à toutes les manipulations. La prime va presque toujours à celui qui a su amadouer le mieux, qui a su dire ce que les électeurs voulaient entendre à un moment donné – les promesses et les programmes servant uniquement à se faire élire.

Parce qu’elle anesthésie merveilleusement bien l’expression populaire, l’élection est bel et bien la grande gardienne du statu quo social. Et sa grande force est de toujours réussir à nous faire croire que l’on pourrait par son intermédiaire changer les choses alors qu’elle n’existe précisément que pour éloigner toujours plus cette perspective. C’est ainsi que nous sommes toujours aussi nombreux à aller voter, à militer dans des partis, pour concourir à ce changement par les urnes, du moins à ce que la voix du changement pèse le plus sur les futurs élus. Tragique illusion qui n’a de conséquence concrète que notre passivité, que notre attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral qui permet au système, à l’ordre que nous prétendons abattre de couler des jours heureux.

Au cœur de la fabrique du faux : les partis politiques

Les partis politiques sont, avec les médias, les grands metteurs en scène au quotidien du spectacle politique. Ne vivant exclusivement que par et pour l’élection, ils se prétendent, comme elle, être des institutions essentielles, naturelles de la démocratie. Comme elle, ils ne sont en fait que des machines à étouffer la démocratie. Il n’y a pas de bons partis. Ce sont toutes des machines à tromper leur monde, prétendant faire l’inverse de ce qu’ils font réellement. Ainsi prétendent-ils permettre ce qu’ils étouffent en réalité : l’expression des citoyens, le pluralisme, la contradiction, le débat démocratique. Les partis politiques ne concourent pas à l’expression des citoyens : ils concourent à sa répression continue et minutieuse. Les partis sont des machines qui, sous prétexte d’efficacité électorale – rechercher l’approbation du plus grand nombre d’électeurs -, interdisent aux militants de penser par eux-mêmes, de se faire leurs propres opinions, d’exprimer ce qu’ils veulent vraiment. La logique de parti est un obstacle à la recherche du bien et de la vérité. Le militant toujours est obligé de mentir, et d’abord à soi-même, tant il est impossible que sa conviction personnelle coïncide toujours avec la ligne de son parti. Ainsi les partis ne sont-ils rien d’autre que des machines à embrigader, à conformer, à détruire tout esprit critique, toute pensée originale, déviante, minoritaire. Ainsi sont-ils des machines à créer du prêt-à-penser, à fabriquer des fausses opinions collectives, des fausses oppositions, des faux clivages dans lesquelles chacun est prié de s’insérer. (Il faut lire à ce sujet l’excellente Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil, écrite en 1940 mais qui n’a rien perdu de son actualité). Ainsi concourent-ils en définitive à la fabrique de ce faux que représente l’élection.

Bons élèves du mensonge démocratique, les partis veulent nous faire croire que c’est en s’engageant en leur sein que l’on peut vraiment « changer les choses », que toute autre forme d’engagement serait en définitive dérisoire. Alors qu’on n’y change rigoureusement rien, parce que jamais on ne touche au mal à la source de cet ordre des choses : notre irresponsabilité, notre passivité, notre refus de prendre en charge notre vie.

***

Une illusion utile et réconfortante

 

Cette démocratie est une illusion, donc. Mais, il faut le reconnaître, une illusion utile aussi bien aux gouvernants qu’aux gouvernés. Elle est l’illusion qui permet aux gouvernants de déposséder le gouverné du pouvoir sur sa vie en lui faisant miroiter une participation à un pouvoir collectif qui serait autrement plus décisif. Elle est aussi, dans le même temps, une illusion réconfortante qui permet au gouverné d’excuser son inertie et sa lâcheté, d’occulter sa démission d’homme libre et responsable en se convaincant que ce sont aux hommes politiques et à l’État de faire, de tout faire à sa place. C’est ainsi que, même s’il peut être mécontent, en rage contre le système politicien, le citoyen peut malgré tout y trouver son compte.

(A suivre)

 

 

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