Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie (3)

epidaurus-300x205Première partie
Deuxième partie

III La quête d’une véritable démocratie

    C’est parce qu’en définitive le politique nous obsède et nous hallucine, nous fixant sur de faux problèmes, de faux moyens, de fausses solutions, qu’il s’agit d’en sortir, non pas pour se désintéresser de la Res publica, de la vie collective et sociale, mais bien au contraire pour y accéder par un autre biais, pour la ressaisir autrement, à un niveau plus réel, et dans une contestation plus décisive. (Jacques Ellul, L’illusion politique)

Une démocratie bien comprise est celle où le peuple exerce lui-même le pouvoir, donc sans la moindre tutelle. Une démocratie bien comprise se traduit par la participation directe des citoyens aux affaires de la cité, par l’institution d’un dialogue permanent entre les citoyens sur l’organisation de la vie en commun, par le droit à la parole pour tous, à tout moment et à tout propos, par la capacité pour tout citoyen d’exprimer sans entraves sa volonté, de voter lui-même la loi. Elle s’organise donc au plus près du citoyen, au niveau de la commune, là où se posent les problèmes concrets de la vie quotidienne. Elle doit se construire à hauteur d’homme, dans le refus des abstractions et des généralités : elle ne saurait donc tolérer la politique entendue comme réalité étrangère au citoyen.

La démocratie véritable ne se vit pas par procuration. Les citoyens n’y ont pas de représentants, c’est-à-dire des maîtres qui font à la place du peuple et peuvent tout se permettre ; ils n’ont que des serviteurs chargés d’appliquer scrupuleusement les lois et décisions prises directement par le peuple, placés sous leur contrôle et révocables à tout moment.

D’aucuns prétendent qu’une véritable démocratie – c’est-à-dire directe et participative – ne saurait être qu’une utopie. Pourtant il y a de nombreux exemples de pays où des éléments de démocratie directe existent. Ainsi, en Suisse ou au Venezuela – cette affreuse dictature… -, la Constitution permet aux citoyens de convoquer eux-mêmes des référendums, afin de soumettre ou se prononcer sur un projet de loi, ou de révoquer un élu. Assurément, l’inscription du référendum d’initiative populaire dans notre Constitution serait déjà une avancée notable, nous qui n’avons pour l’instant AUCUN droit d’initiative et en sommes perpétuellement à mendier le fait qu’on nous écoute.

Mais l’élément central et décisif de toute institution démocratique reste sans aucun doute l’instauration du tirage au sort en lieu et place de l’élection, ce qui permettrait de briser net tous les processus désastreux évoqués précédemment – ainsi la prétention criminelle de se sentir supérieur aux autres, porte ouverte à tous les abus. Un mode de désignation qui a été massivement utilisé à Athènes au Vème siècle avant J.C. et dans certaines communes italiennes au Moyen-Age. Un mode de désignation que l’on considérait encore au XVIIIème siècle comme l’apanage de la démocratie – contrairement à l’élection, perçue à raison comme un trait aristocratique.

Sur ce que pourraient être des institutions réellement démocratiques, nous ne pouvons qu’humblement renvoyer aux travaux et démonstrations d’Etienne Chouard (voir plus bas), l’indispensable empêcheur d’enfumer en rond.

Souveraineté du peuple, souveraineté de l’homme

Pour notre part, nous voudrions surtout insister sur le fait qu’une démocratie ne peut pas être qu’une simple affaire constitutionnelle. Une démocratie est d’abord une affaire d’homme, une affaire d’homme libre, responsable, actif, une affaire de puissante volonté humaine. Une démocratie est toujours une conquête, jamais un état. C’est ainsi que la meilleure constitution du monde ne vaut rien, ne peut rien si les hommes se cantonnent comme aujourd’hui dans cet état de servitude lamentable. La démocratie, pas plus que la liberté, ne peut être réglée et délimitée par des textes constitutionnels. Elle ne peut être que le miroir des hommes agissants. Elle ne peut être qu’une conquête, y compris, s’il le faut, contre les abus ou les manquements des institutions qui s’en réclament.

Penser la démocratie, c’est donc d’abord penser l’homme. Et penser l’homme, c’est le penser haut, c’est le penser libre, c’est le penser contre toutes les servitudes et manipulations qui l’accablent. Si la démocratie est la souveraineté du peuple, c’est d’abord parce qu’elle est la souveraineté de l’homme. La première suit la seconde, et se nourrissent mutuellement. Une démocratie qui défendrait, qui userait de la souveraineté du peuple contre celle de l’homme ne serait qu’une effroyable imposture. La majorité qu’il faut avant tout défendre, c’est celle de l’homme. C’est elle, la vraie majorité. Ce qu’on appelle ordinairement « la majorité », celle qui est sortie des urnes, celle qui exprime théoriquement la majorité des votants, n’a pas le pouvoir de retirer à l’homme la sienne. Une démocratie est faite d’hommes majeurs ou elle n’est pas. Une démocratie doit refuser l’écrasement de l’individu par le collectif, elle doit refuser toute dictature du collectif.

La démocratie nécessite donc un état d’esprit démocratique, des hommes d’esprit démocratique. Des hommes maîtres d’eux-mêmes, dans tous les sens du terme, capables de vivre sans tutelle. Des hommes refusant toute violence et toute domination, traitant leur prochain d’égal à égal. Des hommes refusant tout autant d’être gouverné que de gouverner. Des hommes curieux, cultivés, capables d’esprit critique, capables de bousculer préjugés et évidences, résolus à dépasser leur intérêt égoïste et à servir leur prochain, ouverts et initiateurs de débats, déterminés à rechercher la vérité et le bien commun. Des hommes déterminés à défendre le droit à la parole pour tous, respectueux de l’adversaire et des opinions adverses. Des hommes respectueux des minorités contre toute prétention des majorités à les dévaluer et les violenter. Des hommes respectueux des lois qu’ils ont pu voter eux-mêmes, respectueux de la volonté collective, mais capables de désobéir si cela est nécessaire. Des hommes, pour tout dire, capables d’insurrection d’esprit et de corps, pour défendre les institutions démocratiques comme pour se défendre de ses abus, des indisciplinés, des hommes en alerte qui place plus haut les hautes valeurs humaines que le respect aveugle à une loi. Toujours cette tension, ce désordre salutaire doit prévaloir.

Société disciplinaire ou société démocratique, il faut choisir

C’est dire qu’une démocratie ne saurait souffrir d’un quelconque esprit disciplinaire. On ne saurait ainsi fabriqué un homme démocratique à la chaîne, comme on fabrique le citoyen soumis d’aujourd’hui. Tout au contraire l’homme démocratique se construit lui-même, à l’aide et au contact de ses concitoyens. Il ne saurait se laisser imposer un programme, un catéchisme, un prêt-à-penser. Un régime qui a besoin de dresser, de fabriquer, via l’école et les médias, des citoyens, est un régime disciplinaire, pas un régime démocratique. Dans une démocratie, ce sont les hommes qui construisent les institutions, pas l’inverse. Une démocratie implique l’anéantissement de toutes les techniques de propagande.

La démocratie c’est donc aussi un état d’esprit contre l’esprit d’Etat. Une insurrection, une émancipation, une reprise en main magnifique et terrible de nos vies vis-à-vis de cet Etat à qui aujourd’hui nous les confions et laissons régir. Une démocratie exige un puissant esprit de responsabilité, un puissant désir de vivre de manière responsable, loin de cet esprit de démission qui nous fait attendre et exiger tout de l’Etat. Une démocratie exige que nous mettions nos actes en rapport avec nos idées, que nous vivions enfin selon nos valeurs, loin de cette idée abracadabrantesque que ce sont des hommes politiques qui pourraient changer les choses et faire la révolution à notre place. Une démocratie exige une autre organisation humaine que celle qu’instituent l’Etat dominateur et son effroyable et castratrice discipline. Une démocratie implique d’accorder à l’homme une vaste autonomie, et que l’organisation collective ne s’occupe que de ce dont l’homme ne peut pas s’occuper seul.

Comme le dit Jacques Ellul dans L’illusion politique, il ne sert à rien aux citoyens de reprendre le pouvoir sur les politiques s’il s’agit de rester les obligés de ce monstre froid qu’est l’Etat. Cet Etat qui, loin d’être une structure neutre, est une structure intrinsèquement violente, qui a ses propres lois, ses propres « valeurs ». Une structure dont l’énorme machinerie bureaucratique qui le constitue essentiellement ne connaît de loi que la froide et inhumaine efficience et l’impose aux hommes politiques.

C’est donc avant tout d’un sursaut moral, d’un sursaut des plus nobles valeurs humaines dont nous avons besoin pour établir une démocratie, et établir cette société décente dont elle pour ainsi dire la condition et le résultat même. C’est en cherchant et en identifiant toutes les idoles et techniques qui le conditionnent et le réduisent à l’état d’instrument que l’homme pourra enfin reprendre le dessus et être enfin son propre souverain.

Reprendre en main notre destin

Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de ce pouvoir que l’on croit avoir mais que nous n’avons pas. Tous nos maux viennent du fait que nous nous croyons en démocratie, que nous nous croyons libres, et que dès lors nous nous complaisons dans notre servitude et ne sommes plus capables mentalement d’imaginer et de désirer ce qu’est réellement la démocratie et la liberté. Il est donc aujourd’hui impératif de dévoiler et dénoncer l’imposture de ce régime représentatif qui usurpe le beau nom de démocratie, et de le lui reprendre.

Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de la société que nous voulons. Rien ne changera dans nos vies, rien n’adviendra de bon dans ce monde si nous ne sommes pas capable de reprendre en main notre destin et de cesser de le confier à des hommes politiques. Il n’y a rien à attendre de la dite démocratie représentative, rien à espérer des hommes politiques : ils sont le problème se prenant perpétuellement pour une solution. Quand bien même nous élirions des hommes politiques honnêtes et dévoués, jamais ils ne pourraient changer la vie à notre place. Aucune vie décente n’est possible dans la passivité.

Pour que vive enfin la démocratie, il nous faut d’abord cesser de participer à cette parodie de démocratie. Il nous faut résister à l’interminable chant des sirènes que constitue le spectacle politique. Il nous faut le déserter. Il faut désobéir, s’il le faut, à leurs lois que nous n’avons jamais voté. Nous ne devons plus perdre notre temps à réclamer qu’« ils » nous écoutent, à réclamer qu’« ils » partent – leur réclamer quoi que ce soit c’est déjà leur accorder la légitimité d’être arrivé là où ils sont. Nous n’avons pas à exiger que tel ou tel démissionne : mais plutôt à exiger que nous cessions, nous, de démissionner. Cette pseudo-démocratie et ses piteuses institutions n’ont de pouvoir que celui que nous leur accordons ; que nous cessions d’y croire, que nous cessions de les nourrir et elles s’effondreront d’elles-mêmes.

Quels que soient les sujets qui nous indignent, quelles que soient les lois infâmes contre lesquelles nous nous battons, nous devons prendre conscience que nous n’obtiendrons aucun résultat et serons condamner à protester sans fin si nous ne nous attaquons pas à la cause des causes : notre impuissance organisée. Rien ne sert de combattre le nucléaire ou la misère, par exemple, si l’on ne remet pas en cause ce qui permet toutes ces saloperies. Il est primordial de nous délivrer du paradigme pourri de la pseudo-démocratie, de ne plus tomber dans les pièges de son spectacle. Il est primordial de nous donner les moyens de disposer enfin d’une vision globale et décisive des choses, et ainsi de cesser de nous engouffrer éternellement dans des critiques partielles, bornées, superficielles qui, loin de fragiliser l’objet de ces critiques, le renforce. Il est primordial de nous délivrer du champ des possibles imposé, pour qu’enfin nous puissions savoir et affirmer haut et fort ce que nous voulons vraiment ; pour qu’enfin nous puissions vraiment agir.

La démocratie est l’affaire de chacun d’entre nous.

A nous et à nous seuls de la construire dès maintenant !

Pour approfondir, pour agir :


Sites internet

Etienne Chouard
Le Message
La Vraie Démocratie

Livres, Articles

Etienne Chouard, Centralité du tirage au sort en démocratie
Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple : jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif
Jacques Ellul, L’illusion politique
Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques 
André Tolmère, Manifeste pour une vraie démocratie

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