Ces parasites que nous honorons comme des dieux

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« Prenons l’exemple d’un repreneur, un de ces fameux « investisseurs » que l’on va supplier de bien vouloir reprendre une entreprise en difficulté. Il prétend apporter deux millions d’euros. Et il en tire un chantage sur les collectivités locales, sur les salariés, sur les sous-traitants. Or il faut bien comprendre qu’il n’apporte strictement rien. Il arrive avec des millions en titres financiers. Il faut bien qu’il transforme ses titres en monnaie pour payer les fournisseurs, les machines ou les salaires. Comme notre épargnant convertissant son livret en monnaie pour acheter une maison, il va à la banque qui lui fournit deux millions d’euros de monnaie en échange de ses titres. D’où vient cette monnaie ? De la monnaie en cours, qui exprime la valeur attribuée au travail en cours. Son portefeuille de titre est un cumul de droits de propriété sur une partie de la valeur en train d’être produite. Comme leur rendement est supérieur aux 1, 2 ou 3% de l’épargne d’usage et excède la croissance du PIB, les deux millions qu’il récupère sont pris sur le travail d’autrui. Ces titres accumulés correspondaient-ils à son travail ? En aucun cas. Qui peut par son travail accumuler deux millions d’euros ? La ponction de deux millions d’euros qu’il fait aujourd’hui sur le travail d’aujourd’hui correspond à la somme de toutes les ponctions sur le travail d’autrui lui ayant permis de constituer son portefeuille. Résumons : les deux millions d’euros qu’ « apporte » le repreneur ne sont pas un plus : ils viennent d’être ponctionnés sur le travail d’aujourd’hui. Et les sommes qui lui ont permis de se constituer progressivement un portefeuille de cette taille étaient une ponction sur le travail d’autrui. Un repreneur est un parasite. Comme tout prêteur lucratif. Un prêteur, dès lors qu’il pratique des taux d’intérêts supérieurs aux 1, 2 ou 3% de l’épargne d’usage, ne prête jamais que ce qu’il vient de ponctionner, ou va ponctionner, sur le travail d’autrui.

La croyance dans une accumulation de valeur dans des titres financiers est un des dogmes les moins discutés de la religion si mortifère à laquelle nous sacrifions notre bonheur collectif. Aujourd’hui même, alors que « les marchés » étalent leur nocivité, leur caractère parasitaire n’est absolument pas mis en avant dans le débat public. Nous faisons pourtant l’expérience depuis 2007 que la prétendue « monnaie virtuelle » créée dans la bulle financière se révèle pour ce qu’elle est quand éclate la bulle : rien comme monnaie, mais beaucoup comme droit de propriété lucrative autorisant les détenteurs de titres à ponctionner sur la valeur que nous sommes en train de créer par notre travail. Ces titres qui ne valaient plus rien en 2007, les propriétaires lucratifs ont eu le poids politique d’obtenir qu’une création monétaire insensée par les Banques centrales vienne remplacer la fausse monnaie de la bulle. Et ils ont aujourd’hui le poids politique d’obtenir que cette fausse création monétaire ne soit pas à son tour création de fausse monnaie par la planche à billets, mais qu’elle corresponde bien à la valeur économique que dix ans d’austérité vont leur permettre de ponctionner.

Or cette mise en coupe réglée de notre travail par des parasites avérés n’est possible que parce que nous les honorons comme des dieux. Nous en parlons d’ailleurs comme des dieux : « les marchés sont inquiets », « quels sacrifices pourrions-nous faire pour apaiser les marchés ? », « malgré des décisions courageuses, les marchés s’affolent toujours ». On reste stupéfait qu’une religion païenne aussi frustre, avec des marchés qui évidemment ne s’apaisent pas quand on leur offre des sacrifices (il faudrait qu’ils soient bien bêtes pour le faire), mobilise des sociétés aussi prétendument laïques que les sociétés européennes. Et on se prend à rêver d’un combat laïque qui abandonnerait ses chimères, comme l’« affaire du voile » opportunément mise sur le tapis par Chirac en 2003 pour faire diversion au lendemain de sa difficile victoire dans la réforme des pensions, pour s’opposer à l’emprise dans l’espace public de la religion aujourd’hui la plus oppressante, celle des marchés.

Contre la croyance en une accumulation de valeur par les « marchés », la cotisation rappelle qu’on ne peut investir qu’un part de la valeur en train d’être produite et nous donne la clé de la suppression de la propriété lucrative et du crédit. Il suffit d’étendre au financement de l’investissement la technique réussie dans le financement des pensions et de la santé : c’est-à-dire de créer, sur le modèle de la cotisation sociale, une « cotisation économique ». »

Bernard Friot, L’enjeu du salaire

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