Jacques Vergès, l’insupportable pourfendeur de notre bonne conscience

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L’insupportable Jacques Vergès qui osait défendre des « indéfendables », ceux qui étaient du moins décrétés comme tels par les institutions dominantes – une attitude qui ne manquait pas et ne manque toujours pas aujourd’hui d’étonner et de scandaliser chez nombre d’honnêtes gens, comme si cela n’allait vraiment pas de soi que quiconque, quoi qu’il ait pu faire, puisse avoir le droit d’être défendu devant un tribunal, et encore moins d’être bien défendu, par un brillant avocat ; comme si un avocat était forcément solidaire et complice des crimes de son client, ce qui revient à remettre en cause la légitimité même de son existence ! Attitude d’autant plus scandaleuse et impardonnable que si Jacques Vergès défendait les « indéfendables », c’était pour mieux pourfendre et traquer notre propre part d’indéfendable, d’abominable, présent en chacun de nous, et qui nous pousse sans grande difficulté à défendre le pire quand nos intérêts sont en jeu, et à le commettre sitôt la légalité avec nous – cette part inavouable d’abominable dont nous déchargeons opportunément sur ces pestiférés d’intérêt public, sur ces salauds de confort désignés à l’hypocrite vindicte citoyenne ; cette part d’abominable dont nous trahissons l’existence dès lors que nous refusons au « salaud » le simple droit d’être défendu par un avocat et nous nous rabaissons à son niveau en appelant sur lui les pires vengeances… En défendant des « indéfendables », loin de montrer quelque complaisance que ce soit pour leurs agissements, Jacques Vergès défendait les plus hauts principes humanistes et démocratiques : l’égale dignité de tous les hommes, l’égalité de tous devant la justice, principe qui ne vaut que s’il ne souffre d’aucune exception et qu’il faut affirmer avec force et éclat en le reconnaissant à ses plus intimes et symboliques ennemis – tel que pouvait l’être Klaus Barbie. Là est toute la cohérence et toute la grandeur de cet avocat qui était bien plus éloigné des agissements de ses clients les plus antipathiques que ceux, trop nombreux, qui s’émeuvent qu’on puisse être trop humains avec ces « monstres », et qui considèrent qu’il faudrait se comporter avec eux comme ils ont pu eux-mêmes se comporter avec leurs victimes – sans se rendre compte que de cette manière ils perpétuent ce qu’ils prétendent abolir et légitiment toutes les dérives autoritaires et liberticides, dont ils pourraient très bien être eux-mêmes victimes. Aussi, loin de cette facilité qu’il y a à décréter que tel personne commet un acte monstrueux parce que c’est un « monstre », une personne qui n’aurait rien à voir avec le commun des mortels, et qu’il n’y a donc pas lieu d’expliquer, Jacques Vergès voulait, lui, faire entendre le point de vue de l’accusé et comprendre – comprendre par quels mécanismes n’importe qui peut se transformer en abominable « salaud » – afin que son procès puisse nous interroger, nous bousculer, nous, prétendus « innocents », plutôt qu’il continue à jouer encore et encore son rôle ordinaire : celui de nous enfermer, de nous conforter dans le mensonge de notre innocence.

L’insupportable Jacques Vergès qui osait dénoncer notre hypocrisie, qui osait dévoiler la tartufferie des grandes puissances occidentales – toujours promptes à dénoncer chez leurs ennemis ce qu’elles acceptent pourtant pour eux-mêmes, toujours en ordre de bataille pour réprimer les violences dont elles sont victimes sans jamais reconnaître qu’elles ne font que répondre à leurs propres violences, et qui sont bien pires – et dont la « justice » est toujours la continuation de sa violence, de ses guerres par les moyens du subterfuge et de la mauvaise foi. Ainsi quand Jacques Vergès défend des prétendus « terroristes » – FLN algérien, Fraction Armée Rouge, Carlos, etc. -, c’est pour retourner l’accusation contre ceux qui l’emploient et affirmer la légitimité de ces individus à s’insurger contre des puissances qui défendent et organisent la violence et la terreur à une échelle autrement plus dévastatrice – des « terroristes » dont on ne peut condamner la violence sans condamner d’abord celle qui l’appelle. Ainsi quand Jacques Vergès l’ancien soldat de la France libre défend Klaus Barbie l’ancien nazi, il s’agit pour lui de dénoncer l’indécence d’une prétendue « justice » française qui s’acharne encore en 1987 à punir les crimes nazis mais qui reste toujours muette devant les innombrables cortèges de crimes qui ont parcouru, achevé et poursuivi notre « épopée » coloniale, et qui n’ont rien à leur envier – ainsi des massacres et tortures en Algérie. Le procès Barbie qui est l’occasion pour Jacques Vergès de détruire le mythe réconfortant du caractère exceptionnel des crimes nazis dans l’histoire qui permet de relativiser, de minimiser tous les autres crimes, passés et présents, perpétrés par l’Occident – traite des Noirs, colonisation, génocide amérindien, bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki, pour ne citer que les plus emblématiques -, qui permet de ne pas voir que le nazisme n’est jamais que la continuation du colonialisme à l’endroit des Européens eux-mêmes. Quand Jacques Vergès défend Klaus Barbie, le salaud de service, il attaque en réalité ce Klaus Barbie, ce salaud prêt à l’emploi qui est présent en chacun de nous, que nous ne voulons pas voir et que nous cherchons à occulter toujours davantage en organisant de tels procès de bonne conscience. Mais qui sommes-nous en effet pour pourchasser encore les nazis quand nous agissons pareils à eux en Algérie ? Mais qui sommes-nous donc à vouloir juger Milosevic ou Kadhafi quand nous sommes capables d’organiser l’assassinat d’un demi-million d’enfants irakiens par l’intermédiaire un embargo ? Pourquoi Klaus Barbie et pas Paul Aussaresses ? Pourquoi Saddam Hussein et pas Georges W. Bush ?

L’insupportable Jacques Vergès qui osait dénoncer une « justice » inlassablement injuste, faible avec les durs et dure avec les faibles – toujours conciliante avec les riches et les puissants mais sans pitié pour les pauvres et les sans-grades. « Il y a deux types de voleurs. Il y a deux types de justice, deux types de procédure. Les sans-papiers, les drogués, les immigrés, les clochards, les chômeurs, les adolescents déséquilibrés ou abandonnés arrachent des téléphones portables, des sacs ou des portes-monnaie. Ils ouvrent les portes des pavillons, cassent des vitrines de magasins. Tous ou presque vivent et volent dans la rue, sur le trottoir. Tous ou presque, moins de quarante-huit heures après leur arrestation, vont en prison. Des peines de prison ferme, à purger immédiatement. Parfois trois mois dans une cellule pour un vol de baladeur. La justice est rapide, et sans pitié. Les très hauts fonctionnaires, les grands patrons, les intermédiaires incontournables du grand commerce international, les négociateurs, les hommes politiques, les piliers indispensables des réseaux d’influence encaissent des pourcentages et des commissions parfois indues, surévaluent de temps à autre la valeur de telle ou telle intervention, voire détournent une partie du paiement. Ils profitent parfois de l’argent public ou sont illégalement rémunérés pour le travail fourni. Tous ou presque échappent à la prison. » (Jacques Vergès, Malheur aux pauvres)

L’insupportable Jacques Vergès qui osait se tenir aux côtés de tous ces humiliés, de tous ces vaincus, du quotidien comme de l’Histoire, sur le dos desquels nos sociétés ont toujours entendu se refaire une virginité et maintenir leur ordre inique. L’insupportable Jacques Vergès qui osait nous balancer à la gueule toutes nos petites et grosses saloperies inavouables, qui osait nous faire redescendre de ce piédestal immérité du haut duquel nous avons la prétention et la désinvolture de juger, de punir, d’ostraciser, sans pardon possible – si satisfaits sommes-nous de nous-mêmes. L’insupportable Jacques Vergès que nous nous efforcions de peindre en « avocat du diable » pour ne pas avoir à répondre à la fameuse sentence évangélique : « que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre » qui semblait presque conclure toutes ses plaidoiries. L’insupportable Jacques Vergès – cet empêcheur de juger en rond que d’aucuns auraient aimé crucifier.

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Une réflexion sur “Jacques Vergès, l’insupportable pourfendeur de notre bonne conscience

  1. Sur son rôle d’avocat, même pour Barbie, il n’y a rien à dire, c’était son métier. Il choisissait qui il voulait. Après, il était un peu cabotin et très bon devant les caméras. La seule chose que je voudrais savoir ce sont ces huit années, où il a été probablement retenu (?) chez les Khmers Rouges. Simple curiosité.

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