Vingt penseurs vraiment critiques

Où sont les George Orwell, les Cornelius Castoriadis, les Simone Weil de notre temps ? Une anthologie des « penseurs vraiment critiques » paraît aujourd’hui, qui foisonne de découvertes intellectuelles et d’esprits décidés à appréhender de manière nouvelle les désordres économiques, culturels et politiques de notre temps.

Ce qui manque le plus souvent à la critique, ce sont des armes théoriques. Cette certitude, confessée dans l’introduction du fort volume consacré aux «penseurs vraiment critiques» qu’ils publient aujourd’hui, a incité Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini à rassembler une manière de bibliothèque idéale à l’usage de ceux qui sentent qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la concurrence généralisée, de la marchandisation intégrale et de l’accumulation illimitée du signe monétaire. A qui avons-nous affaire ? A des intellectuels et à des militants qu’on ne voit jamais à la télévision participer à des débats convenus où chacun joue son rôle. Biagini, qui anime les éditions L’Echappée, a publié un volume remarquable, la Tyrannie technologique, écrit en collaboration avec Carnino, tandis que Marcolini a étudié l’histoire du mouvement situationniste.

Esprits décidés

On l’aura compris. Il ne s’agit pas ici de citoyennistes rêvant d’une gouvernance mondiale plus harmonieuse, mais d’esprits décidés qui mesurent l’importance du recours aux bibliothèques pour penser de manière «radicale» les désordres économiques, technologiques, culturels et politiques des temps actuels. «Radicale, au sens littéral : qui veut prendre les choses à la racine, expliquent-ils.

Plus précisément : qui vise à agir sur les causes profondes des phénomènes et des structures que l’on veut modifier. Contrairement à ce que certains prétendent, nous ne pensons pas qu’il y ait une explication monocausale des processus sociaux, une clé qui permettrait de tout comprendre de ce monde, ni même un penseur (Marx par exemple !) qui ait tout saisi et dont l’exégèse des textes suffirait à appréhender le système dominant – d’où la nécessité de se pencher sur les œuvres de plusieurs penseurs, 20 dans notre cas.»

Du choix de ces «20 penseurs vraiment critiques», on ne discutera pas en déplorant l’absence de Michel Clouscard, d’André Gorz, de Jaime Semprun, de Pierre Legendre, du Leo Strauss de Nihilisme et politique ou du Georges Bernanos de la France contre les robots, eux aussi inclassables, eux aussi trop peu lus. Choisir, c’est toujours renoncer.

Et c’est déjà très audacieux de proposer une panoplie théorique mêlant des figures tutélaires (George Orwell et Simone Weil), des penseurs disparus (Günther Anders, Cornelius Castoriadis, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, Christopher Lasch, Herbert Marcuse, Lewis Mumford, François Partant et Pier Paolo Pasolini) et des témoins du présent (Zygmunt Bauman, Dany-Robert Dufour, Michela Marzano, Jean-Claude Michéa, Moishe Postone, Richard Sennett, Lucien Sfez et Vandana Shiva).

Il y a quelque chose d’éminemment sympathique dans les milieux libertaires, c’est la volonté de ne pas séparer les questions politiques des questions culturelles. On note la présence de beaucoup d’écrivains et d’artistes au sommaire de Radicalité. Par-delà le brainstorming, la quête du beau. Pour Orwell et Pasolini, cela allait de soi, mais on a parfois l’impression que cet élan, réellement émancipateur pour le coup, s’est un peu perdu.

Ou alors que Bourdieu et Derrida ont réussi à convaincre des générations d’épigones stériles qu’il y avait quelque chose de bourgeois dans la délectation esthétique et le fait de promouvoir un art de grand style – comme si le peuple et les pauvres n’avaient pas droit aux belles choses eux aussi. «Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un aspect caractéristique de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia», observait un jour Simon Leys, naturellement convoqué dans le volume à propos de George Orwell.

D’une parfaite sensibilité et d’une extrême précision théorique, le texte que François Bordes consacre à l’auteur de 1984 est un bonheur. On a beau dire, partir en quête de sentiers inédits et de chemins de traverse, il faut toujours en revenir à George Orwell. Il a compris le premier que le grand malheur du socialisme – dont le programme élémentaire pourrait être : nationalisation des banques et des principales industries, resserrement de l’éventail des revenus, mise en place d’un système d’éducation sans privilèges de classe – est d’avoir été associé à l’idée de progrès technique.

Contre l’héritage des intellectuels progressistes, qui ont permis au capitalisme d’accomplir ses plus grands bonds en avant en encourageant l’arrachement des individus à l’ancienne morale et la fin des formes de sociabilité liées à la pudeur, la délicatesse et la retenue, c’est à une tradition anarchiste multiple et colorée que nous engagent à faire retour les contributeurs de Radicalité.

La crise de l’homme

Tous plus ou moins passés par Marx, les «20 penseurs vraiment critiques» du livre se sont libérés des lectures dogmatiques de son œuvre. A l’instar de Christopher Lasch, Cornelius Castoriadis, Moishe Postone ou Jean-Claude Michéa, ils ont fait valoir leur droit d’inventaire et ont proposé des interprétations singulières mettant généralement l’accent sur les Manuscrits de 1844 et la théorie de l’aliénation, laissant Jacques Ellul un peu seul à lire l’œuvre de Marx comme un bloc.

Le projet marxiste n’échoua pas par «défaut de ligne droite», comme dans l’Education sentimentale de Flaubert, mais justement parce que sa ligne théorique était trop droite. Ses adeptes se fourvoyèrent en regardant l’histoire des hommes comme une route fléchée par le progrès industriel et le développement des forces de production. Il aura fallu beaucoup d’expériences malheureuses pour en convenir : Marx fut le penseur de la technique – par là, il continue d’être essentiel -, mais pas celui de la vie.

Les penseurs de la vie, ce sont Pasolini célébrant «la scandaleuse force révolutionnaire du passé», Bernard Charbonneau scrutant le mystère du monde, Simone Weil envisageant le salariat moderne comme un «travail sans lumière d’éternité, sans poésie, sans religion», ou Richard Sennett invitant les individus à réduire leurs désirs dévorants en se considérant partout sur la Terre comme déplacés et étrangers.

C’est également Günther Anders, terrifié par la destruction des ressources naturelles, la prolifération des armes nucléaires et l’autonomisation de la technique, affichant un pessimisme assumé : «L’homme peut apprendre beaucoup de choses, mais il n’a jamais appris à désapprendre […] et il ne l’apprendra jamais.»

Robert Oppenheimer avait dit à peu près la même chose en 1954 devant une commission officielle : «Si vous voyez quelque chose de techniquement alléchant, vous allez de l’avant et vous le faites ; vous ne discutez de son usage qu’une fois la réussite technique acquise. C’est ainsi que ça s’est passé avec la bombe atomique.» Pour se déprendre de l’imaginaire de la maîtrise et de la volonté de puissance, l’homme occidental a beaucoup à gagner à entendre les sagesses orientales.

Ecoutez Vandana Shiva : «Contrairement au mythique Atlas, nous ne portons pas la Terre, c’est la Terre qui nous porte.» Avec une force de conviction qui s’est perdue dans l’Occident marchand, où les intellectuels contestataires se satisfont de jouer une petite musique consolatrice sans lien avec la peine des hommes, l’inspiratrice de l’écoféminisme dénonce «l’application de paradigmes technicistes à la vie» et la destruction de la biodiversité par «le contrôle des populations, l’atomisation des communautés, la réduction de la nature à un stock de matières premières et les exploitations de classe, de race et de genre».

Ainsi la crise n’est-elle pas seulement dans le mode d’accumulation de capital, mais dans l’homme. Résigné à mener une vie simplifiée, l’individu renonce à son autonomie, comme l’avait pressenti Cornelius Castoriadis, témoin extralucide de «la montée de l’insignifiance» dans des sociétés dominées par un modèle social unique, «celui de l’individu qui gagne le plus possible et jouit le plus possible».

Qui sait aujourd’hui critiquer ce modèle saura peut-être le liquider demain.

Sébastien Lapaque, Marianne2.fr

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radicalite
Radicalité, 20 penseurs vraiment critiques, coordonné par Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini, L’Echappée, 400 p., 25 €.

Quatrième de couverture : »Notre époque a la critique qu’elle mérite. Les pensées des intellectuels contestataires convoqués par les médias, révérés à l’université, considérés comme subversifs dans le monde militant – de Gilles Deleuze à Alain Badiou en passant par Toni Negri – participent au déploiement du capitalisme avancé. En s’acharnant à détruire les modes de vie et de production traditionnels, en stigmatisant tout lien avec le passé, en exaltant la mobilité, les processus de modernisation incessants et la puissance libératrice des nouvelles technologies, cette fausse dissidence produit les mutations culturelles et sociales exigées par le marché. Percevoir le libéralisme comme un système foncièrement conservateur, rétrograde, autoritaire et répressif entretient le mythe d’une lutte entre les forces du progrès et celles du passé.

A contrario, d’autres penseurs conçoivent le capitalisme comme un fait social total qui développe l’esprit de calcul, la rationalité instrumen-tale, la réification, l’instantanéité, le productivisme, la dérégulation des rapports humains, la destruction des savoir-faire, du lien social et de la nature, et l’aliénation par la marchandise et la technologie. Ce livre nous présente, de manière simple et pédagogique, les réflexions de vingt d’entre eux. Il nous fournit ainsi les armes intellectuelles pour ne pas servir le capitalisme en croyant le combattre, et pour en faire une critique qui soit vraiment radicale. »

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