Pour en finir avec la religion de la croissance

escargot3

En octobre 2013 s’est tenu comme chaque année à Lille le « Forum mondial de l’économie responsable» – appelé aussi « World Forum Lille ». L’une des conférences organisées dans ce cadre, à laquelle nous avons pu assister, avait pour objet la « consommation responsable ».

Étaient présents à cette conférence plusieurs hauts responsables d’entreprises, venus des quatre coins du globe (une Italienne travaillant dans la fabrication et la vente de légumineuses, un Japonais dans la fabrication et la vente de produits nutritionnels, un Chinois dans le textile, un Français dirigeant une chaîne d’hypermarchés dans le Nord), qui ont fait le choix du « responsable », c’est-à-dire qu’ils se sont engagés à ce que leurs activités se soumettent à des règles éthiques stricts : volonté d’un commerce « équitable » avec les pays du Sud, respect de la personne humaine et de l’environnement, etc.

Au premier abord, on ne peut qu’applaudir devant tant de bonnes intentions et de bons sentiments. Consommer « responsable », qui peut-être contre ?

Sauf qu’il y a déjà un problème dans cette façon d’acter et banaliser l’acte de « consommer », de faire comme si la « consommation » allait de soi, était notre horizon naturel et indépassable. « Consommer » n’est pourtant pas une activité innocente, répondant à l’assouvissement de besoins essentiels, mais la réponse à une insatisfaction organisée par la publicité, qui nous crée sans cesse de nouveaux besoins et nous pousse à acheter sans autre motif que d’acheter. On ne « consomme » pas de la nourriture ou des produits de santé, par exemple ; on se nourrit et se soigne. Nous n’avons pourtant entendu dans cette conférence aucune remise en cause du délire consumériste en lui-même, sinon qu’il pourrait devenir « responsable » ; ce délire consumériste, cette obsession de croître son « confort » matériel qui est pourtant en elle-même, par la quantité d’énergies et de travailleurs serviles et bon marché qu’elle requiert nécessairement, respectivement la cause du saccage de l’environnement et du mépris des vies humaines, en particulier dans le Sud. Peut-on vraiment se satisfaire d’atténuer le malheur que nous organisons ?

« Comment faire pour continuer à vendre ? »
Et puis, surtout, à bien y écouter on découvre au travers de leurs interventions désespérément sans âme, de leur langage économico-centré, de leur langue de bois commerciale et quelques phrases perdues ici et là une seule véritable préoccupation : celle de réussir leur business, celle de continuer à faire du pognon. Ainsi apprend-t-on qu’il s’agit en réalité de « s’adapter à une nouvelle exigence du consommateur », celle de consommer en respectant la planète et le travailleur à l’autre bout de la chaîne, auprès duquel il faut être « crédible » et digne de « confiance » ; qu’il s’agit, autrement dit, pour l’entreprise d’attirer les consommateurs sur ses produits où le respect de critères éthiques est considéré ouvertement comme une véritable « valeur ajoutée » ; qu’il s’agit pour l’entreprise de valoriser l’image de sa marque et donc faire du profit « durable »…  surtout dans un sens économique ; qu’il s’agit au moins autant d’assurer la fidélité du consommateur en lui assurant une certaine qualité que de protéger l’environnement, selon l’aveu d’un intervenant reconnaissant aussitôt involontairement l’hypocrisie de cette conférence « où il s’agit de se focaliser sur les aspects environnementaux et humains » de « l’économie responsable » et de la sorte masquer l’aspect le plus important ; qu’il s’agit, à l’endroit des consommateurs pas encore sensibilisé à ces préoccupations, de les « sensibiliser », de les « impliquer » – autrement dit de perpétuer le harcèlement publicitaire pour la bonne cause. Ainsi l’animatrice de la conférence, elle aussi travaillant dans « l’économie responsable » et semble-t-il démangée par sa rage de profit, peut-elle suggérer que le produire « responsable » pourrait être « un facteur de compétitivité en ces temps de crise » sans recevoir la moindre réprobation de la part des intervenants. Alors que le naïf pense tomber sur des écolos et des humanistes, il n’a en réalité affaire qu’à de vulgaires businessmen faisant commerce d’écologie et d’humanisme. Ces businessmen qui réduisent des problématiques essentielles pour l’humanité en arguments publicitaires – cette conférence elle-même n’apparaissant au bout du compte que comme une page de publicité habillée de bonne conscience humaniste et écologique. La grande préoccupation de ces gens, leur grande question c’est : face à la « crise » économique, face au désastre écologique qui vient, mais aussi et surtout face à une prise de conscience de plus en plus grande des effets nocifs (humains et environnementaux) de notre consommation dans les pays du Nord, comment faire pour que mon entreprise continue à vendre ? Comment continuer à faire des profits et augmenter chaque année mon chiffre d’affaires ? Une préoccupation qui n’est pas que celle d’une minorité de businessmen mais celle de toute une société encouragée dans sa voracité sans limites. Une préoccupation sordide qui ne s’avoue bien sûr pas comme telle mais qui prend des habits plus présentables : ceux de la croissance. Cette croissance, cette Sainte-Croissance que l’on présente comme la condition de notre bonheur alors qu’elle n’est que le cache-sexe de notre soif jamais rassasié de gain, autrement dit de notre malheur. Produire plus pour gagner plus.
 
Le cas le plus emblématique de cette conférence est assurément celui de ce responsable des hypermarchés Leclerc qui prend la parole à la toute fin. Décrivant ses actions pour la réduction des publicités papiers de ses magasins dans les boites de lettres, non sans s’auto-féliciter de sa prétendue prise de conscience écologique, notre businessman-écolo est interpellé par un membre de l’assistance qui ose lui demander pourquoi… il ne cesse tout simplement pas d’en envoyer. Hein, pourquoi ? « Mais parce qu’il faut bien que je fasse marcher mon commerce ! Je ne peux pas me passer d’un tel outil dans le climat de concurrence dans lequel nous sommes » que lui répond en substance l’écolo-« responsable ». Et boum. Le propos en bout de conférence qui a l’air plein de bon sens mais qui dit tout de notre démence, de notre schizophrénie, qui dit tout de l’impuissance de nos pseudo-écologistes à se libérer de l’imaginaire productiviste. Ainsi, « pour faire marcher son commerce » – objectif qui ne se contente pas de bêtement répondre aux besoins de la population mais exige de lui en créer sans cesse de nouveaux par le biais de la publicité et auxquelles on se propose charitablement de répondre – on peut continuer notre guerre à l’environnement en parfaite bonne conscience, puisque là est évidemment le plus important. De même que nous organisons et tolérons tous d’innombrables crimes contre la nature puisque seule importerait au final la croissance de notre PIB, autrement dit l’accroissement infinie de notre confort matériel.

Bien entendu, on pourrait nous rétorquer de voir les choses telles qu’elles nous arrangent de les voir. Il suffit pourtant d’écouter avec attention n’importe lequel de ces « écolos » de salon pour se convaincre du niveau d’imposture. On peut saluer à cet égard l’honnêteté de l’écolo-starlette Maud Fontenoy qui explique dans son dernier livre au titre déjà très explicite (Ras-le-bol des écolos, pour qu’écologie rime avec économie) que « l’appât du gain, inhérent à l’homme devrait nous servir à changer les choses. Soyons plus durables pour être plus rentables ! » ajoutant : « Alors oui, permettez-moi de le dire, le business durable peut être une voie pour sortir de la crise. » (propos repris par l’excellent journal La Décroissance)

La croissance ou le mythe d’une goinfrerie salutaire
La croissance du PIB… La croissance. La croissance pour la croissance ou la loi suprême de ce monde. L’obsession de produire toujours plus sans autre justification avérée que celle de gagner toujours plus d’argent, de se goinfrer toujours davantage et sans souci de ce qu’on produit ni de sa qualité. L’obsession de produire toujours plus qui réclame que la population consomme toujours plus et donc de libérer et d’exciter continuellement en chacun le goût de la goinfrerie. L’obsession de produire plus à la fois cause et conséquence de cette goinfrerie et qui enferme l’humanité dans le pire des cercles vicieux.

La croissance ou la ruse des plus riches et des plus cupides pour se faire toujours plus de pognon avec la complicité et la promesse faite aux plus pauvres qu’ils y trouveront leur bonheur.

La croissance ou le masque, la légitimation et l’exacerbation d’un égoïsme, d’une goinfrerie, d’une soif de domination qui nécessairement coupent et dressent les hommes les uns contre les autres, qui nécessairement provoquent injustices, misères, violences, servitudes et guerres.

La croissance ou le mythe d’un assouvissement possible des désirs matériels de chacun. La croissance ou le mythe d’un accroissement infini du gâteau, donc celui de la possibilité de se goinfrer, comme solution aux dégâts de la goinfrerie. La croissance ou le mythe du bonheur par l’accumulation de toujours plus de biens matériels. La croissance ou le mythe d’une quête matérielle infinie possible dans un monde fini.

La croissance ou la prétendue noble cause derrière laquelle se cachent nos pulsions et passions les plus viles pour mieux se banaliser. Cette course sans fin au profit et aux richesses matérielles élevée au rang de religion. L’avarice érigée en modèle de civilisation. Ce déchaînement sans limites d’égoïsme, de volonté de puissance, de voracité, de pillages, de gaspillages, de pollutions, de destructions déguisé en course majestueuse au progrès. Ce sacrifice toujours plus poussé de l’écosystème, des espèces animales et végétales sur l’autel de notre confort matériel. Cette colonisation toujours plus approfondie de nos existences par l’argent et réduisant la jouissance de la vie à la seule jouissance matérielle. Cette lutte féroce de tous contre tous pour la possession et le pouvoir qui permet à une petite partie de l’humanité de vivre dans l’opulence et plonge nécessairement le reste dans la misère mais qui n’en prend pas moins le masque du modèle indépassable de lutte contre la misère.

La croissance ou la guerre perpétuelle comme moteur et horizon de toute société. La guerre à notre humanité. La guerre à la vie. La guerre aux animaux. La guerre à la nature, à sa beauté et son intégrité. La guerre de tous contre tous pour améliorer son confort matériel ou simplement survivre. La guerre des plus riches contre les moins riches dans le dessein d’être toujours plus riches. La guerre des nations puissantes et riches de leur talent à piller contre les nations humbles et riches en ressources naturelles – l’opulence toujours plus étendue des uns étant toujours au prix de la réduction toujours plus poussée des autres à l’état de serfs nécessiteux.

La croissance ou la poursuite du vent imposé à tous. Le tonneau des Danaïdes comme modèle économique. Le supplice de Tantale comme projet de société. Le problème se prenant perpétuellement pour la solution.

La croissance… L’indiscutable et indiscutée croissance… L’objectif qui rassemble tout le monde, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche… en passant par les prétendus écologistes.
Il va ainsi de soi pour la quasi-totalité d’entre nous qu’il faut chaque année « produire plus » que l’année précédente – et de la même manière « consommer plus », qui est son préalable et sa justification. A défaut de connaître une récession, véritable antichambre de l’enfer. A défaut de ne pas voir la courbe du chômage s’inverser et de voir le « pouvoir d’achat » stagner voire baisser. L’objectif de la croissance ? La clé du salut, du bonheur. Du pur bon sens que seuls des illuminés irresponsables oseraient remettre en cause.

L’humanitaire et l’écologie comme simples facteurs de croissance
Ainsi prétend-t-on aussi défendre l’environnement sans toucher au dogme de la croissance. Il suffirait ainsi de faire un peu plus attention à notre comportement, à se fixer quelques limites, à produire et consommer « responsable », « durable », et tout serait sauvé. Ainsi l’objectif de l’« économie responsable », du « développement durable » est-il de consommer « mieux » pour continuer à consommer toujours plus, de produire davantage « vert » pour continuer à produire toujours plus ; autrement dit de polluer moins pour continuer à polluer plus longtemps, autrement dit de continuer à détruire la planète et avilir ses habitants avec le sentiment du devoir citoyen accompli.

Rien d’étonnant à ce que l’humanitaire, la santé et surtout l’écologie deviennent aujourd’hui des business comme les autres. Tout doit devenir un facteur de croissance, même et surtout les innombrables méfaits de la croissance. Ses méfaits sont autant de prétextes pour justifier sa perpétuation. Les entreprises en font leur business, avec souvent l’appui de l’Etat : l’« écotaxe », dont a beaucoup parlé ces derniers temps, en est un exemple parfait. Sous prétexte de lutter contre le réchauffement climatique, on crée une taxe dont on confie la récolte et une grande part du butin à des entreprises privées. De la même manière, la fameuse et prétendue « transition énergétique » que nous vendent régulièrement les politiques de droite et de gauche n’a de sens pour eux que si elle sert la croissance.

La croissance, ce fanatisme, ce délire, cette démence avec laquelle il est urgent d’en finir. La croissance, ce verrou mental qu’il faut faire sauter au plus vite.

La croissance, un crime contre l’environnement
Il faut le clamer haut et fort : on ne peut pas à la fois prétendre sauver l’homme et son environnement et suivre docilement l’objectif perpétuel de croissance. Il n’y a pas de croissance propre. Tout objectif de croissance dans des pays aussi riches et abondants que les nôtres est un objectif aussi absurde que criminel. C’est la croissance, l’activité économique, la planétarisation des échanges et le mode de vie qu’elle implique, qui, parce qu’elle pollue et gaspille énormément d’énergies, est la source du problème posé à l’environnement – la croissance en elle-même et non ses prétendus excès que l’on pourrait corriger. Tous les pseudo-écologistes qui prétendent faire de l’écologie sans remettre en cause l’idéologie de la croissance et son monde doivent être considérés comme les pires ennemis de l’environnement. Des « bonnes intentions » ne suffisent pas : elles ne font que cautionner et conforter un mode de vie et un modèle de production avec lequel il faut rompre.

Une croissance infinie n’est ni possible ni souhaitable.

Elle n’est pas possible car on ne peut pas aspirer à une croissance infinie dans un monde fini. L’objectif de croissance implique une activité économique et des modes de vie toujours plus gaspilleurs et dévoreurs d’énergies épuisables – et qui seront à ce rythme délirant très vite épuisées (comme le pétrole, ce combustible fossile qui a mis des dizaines de millions d’années à se former et dont il ne devrait plus rien rester dans cinquante ans…). Une activité et des modes de vie qui provoquent des dégâts irréversibles sur les milieux naturels, qui provoquent l’extermination d’espèces animales et végétales et dont les conséquences néfastes pour l’homme sont avérées (pour ne prendre qu’un exemple, comment faire sans ces abeilles, menacées par notre usage dément du téléphone portable, qui, en butinant les fleurs, permettent l’apparition de fruits et légumes ?). Une activité et des modes de vie qui provoquent des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau trop élevé pour pouvoir être comblé par la capacité de régénération de la biosphère, ce qui entraîne un réchauffement du climat dont nous connaîtrons bientôt les dramatiques conséquences si nous ne changeons pas nos comportements radicalement. Les habitants des pays riches, par leur désir sans fin de tous ces biens qui créent pollutions et gaspillages d’énergies dans leur conception, leur acheminement d’un point à l’autre de la planète et leur utilisation, par leur usage intensif et obsessionnel de la voiture, de l’avion, du téléphone portable et autres gadgets à la mode, par leur frénésie de viande, vivent littéralement « sur le dos » de la Terre. Notre « empreinte écologique » est trop élevée pour être soutenable. A titre de comparaison, il faudrait trois planètes pour supporter sans peine les caprices matériels des habitants de la Terre s’ils vivaient tous comme les Français, sept s’ils vivaient comme les Américains. La vraie dette est écologique.

La croissance, un crime contre l’homme
Quand bien même une croissance infinie serait possible, quand bien même elle ne causerait pas de tort à notre biosphère, quand bien même ses dégâts seraient réparables par la Science, elle ne serait pas pour autant souhaitable. Une société qui élève la croissance au rang de religion ne fait pas là un choix économique parmi d’autres et qui n’auraient que de négligeables conséquences ; elle se soumet corps et âmes à des valeurs destructrices qui la subvertissent totalement. Comment pourrait-on davantage accepter une telle société qui mène une guerre permanente à l’homme, le transforme, le formate et le dévalorise en le soumettant aux seules lois de l’économie, en le réduisant à un animal économique, à de la simple chair à profit, en réduisant sa vie à la consommation et – donc – au travail, en le sommant de n’accorder de valeur qu’à ce qui n’existe que pour être vendu – autrement dit à la marchandise – et en le poussant à être toujours plus productif et toujours plus compétitif – notamment via les loisirs et divertissements de masse conçus et mis en avant pour lui faire aimer sa condition d’esclave économique et de le garder et le remettre en forme en tant que force du travail. Une société qui manipule et instrumentalise les besoins des individus en les maintenant dans un état permanent de manque, de frustration, d’insatisfaction matérielle, en leur suscitant l’envie, le désir, mais aussi la nécessité – via l’obsolescence programmée, c’est-à-dire le fait délibéré pour une entreprise de produire des biens inutilisables rapidement – d’acquérir toujours plus de biens, en leur suscitant la jalousie du riche, de celui qui a – dans le but qu’ils justifient et participent, par leur furie de consommateur et donc par leur soumission enthousiaste au travail forcé, à l’objectif dément de croissance. Une société qui rend les hommes toujours plus égoïstes, violents, idiots et malheureux en les poussant à ne pas voir plus loin que leurs caprices, en les encourageant à ne rien désirer tant que l’argent et les biens matériels, en suscitant en permanence chez eux des désirs qui sont par principe infinis et inassouvissables pour la plupart – assouvissement de désirs superflus jugés si prioritaires qu’il prime et empêche, sans trop d’indignation, l’assouvissement des besoins essentiels de tant d’autres. Une société où, parce qu’on ne peut se goinfrer qu’au détriment des autres, l’amour des richesses matérielles empêche nécessairement l’amour du prochain, où l’obsession matérielle devient un obstacle à la jouissance de la vie, où la valeur de nos vies diminue à proportion qu’augmente la valeur que nous accordons à l’argent et aux mirages matériels. Une société qui n’est vraiment pas digne de la civilisation, de la vraie, celle qui est toujours lutte contre l’égoïsme, contre la part d’égoïsme de chacun eu égard à tout ce qu’il légitime de mépris pour la vie d’autrui ; celle qui selon Gandhi, « ne consiste pas à multiplier les besoins » qui multiplient nécessairement à proportion les violences, servitudes et destructions qui les accompagnent, « mais à les limiter volontairement.» – celle qui sait à l’instar d’Epicure que celui « qui n’est pas content de peu n’est content de rien ». Une société qui, par la religion de la consommation, ce « fascisme » dont parle Pasolini et qui exige des hommes sans mémoire et sans identité, participe à une uniformisation encore jamais vue des comportements humains, à une véritable extermination des cultures traditionnelles, locales, populaires, et de ce qu’elles possèdent et incarnent encore comme sagesses et résistances salutaires à la froide dictature économique. Une société qui n’a d’autre morale que la bonne santé du PIB – lui qui fait fi de la qualité des productions et ne se concentrent que sur leur quantité, lui qui prend en compte dans ses divines statistiques toutes les productions liées aux conséquences de guerres, de destructions, d’actes de « délinquance » et des accidents de la route ; autant de facteurs de croissance qu’ils seraient ignobles de se refuser. Une société où le mythe d’une croissance nécessaire et porteuse de tous les bienfaits remplace l’exigence pour ici et maintenant d’un véritable partage des richesses et d’une vie décente pour tous et les repousse aux calendes grecques. Une société où la focalisation autour de l’objectif de croissance remplace la question de ce que l’on produit, l’interrogation sur les fins, bref l’interrogation sur la société elle-même. Une société vouée à la croissance est une société intrinsèquement violente, démente et totalitaire. La croissance, c’est toujours la croissance de notre aliénation, de notre déshumanisation, de notre goinfrerie, de notre violence, de notre malheur ; il faut la refuser en bloc. Comme le dit Paul Ariès, « nous ne sommes pas objecteur de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour pouvoir rester simplement des humains. (…) Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société de travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès. »

Qu’un pays se donne un objectif temporaire de croissance économique dans la mesure où il s’agit pour lui de sortir sa population de la misère, à l’instar de nombreux pays du Sud, est une chose. Tout autre chose est cet obstination d’un pays tel que le nôtre qui, aussi riche, opulent et gaspilleur soit-il, n’en reste pas moins obsédé par cette idée fixe de croissance et sans autre justification qu’elle-même.

illusdruilheLe mythe de la croissance comme facteur d’un « mieux »
Inconsciemment, le citoyen lambda assimile croissance à bien-être. La croissance est pour lui synonyme d’un « mieux ». Toucher à la croissance c’est aussi toucher à un « niveau de vie » que nous ne voulons à aucun prix voir baisser, qui n’est d’ailleurs jamais assez élevé pour nous – qu’importe qu’il ait pour prix la destruction de notre environnement et la réduction des populations du Sud à des conditions inhumaines de vie et de travail. Nous avons peur de perdre notre « niveau de vie », ce qui finira inéluctablement par arriver tant il n’est pas soutenable en plus d’être dément. Doit-on vraiment s’en attrister ? Pour cela encore faudrait-il que ce haut « niveau de vie » calculé en « pouvoir d’achat » signifie une réelle qualité de vie, ce qui est de moins en moins vrai, tant le confort matériel cache un inconfort général où se multiplient les effets nocifs de la croissance sur nos existences : mal de vivre et violences de toutes sortes liés aux inégalités, à la misère et à la frustration organisée ; stress, dépressions et autres troubles et maladies liés à la violence du travail, au culte de la vitesse, à la pollution sonore ; insécurité routière et son cortège de sacrifiés ; pollution de l’air, due essentiellement à l’usage de la voiture et à l’industrie, causes de maladies respiratoires, cardio-vasculaires et de la plupart des cancers ; pollution de l’eau, due principalement aux activités industrielles, à l’agriculture intensive, aux déchets domestiques, provoquant des troubles respiratoires, des troubles de la reproduction, des malformations, et favorisant l’apparition de cancers ; surconsommation de viande favorisant l’apparition de maladies cardio-vasculaires et de cancers du colon et de la prostate ; généralisation de la nourriture industrielle, des boissons industrielles, favorisant des dégâts similaires sur notre santé, auxquels il faut encore ajouter des phénomènes de dépendance et des troubles du comportement ; utilisation intensive du téléphone portable provoquant la lésion de l’ADN cellulaire et l’apparition de tumeurs cancéreuses, etc. Autant de méfaits, de nuisances sur notre santé et notre intégrité psychique – pour en rester à ceux qui sont objectivement identifiables et incontestables – qui, loin de provoquer une remise en cause de notre mode de vie et de la croissance, sert de prétexte à aller toujours plus loin dans cette direction… afin de les régler ! Peut-on parler tout simplement de « qualité de vie » quand celle-ci se construit sur la négation de celles des autres, de celles des générations futures, de celles de tous les autres êtres vivants, de celle de l’environnement ? Si la hausse du PIB a longtemps pu aller de pair avec une hausse de la qualité de vie, le seuil critique est dépassé depuis quarante ans. Au point qu’il serait plus exact pour parler d’ici d’un haut niveau de non-vie. Nous n’avons vraiment rien à perdre à tourner le dos à cette existence factice et malheureuse.
 
Mais la question n’est même plus aujourd’hui d’être pour ou contre la croissance et son monde… Le monde la croissance est bientôt mort, et les tentatives bruyantes de le colorer de « vert » est bien une preuve qu’il ne s’agit plus aujourd’hui pour lui que de gagner encore quelques années. Le tout est de savoir si l’on en sortira rapidement ou non. Si l’on en sortira contraint ou volontairement. Par le bas ou par le haut. Par le maintien d’une mentalité d’égoïste et de goinfre qui conduira au chaos et à la réduction autoritaire de la population ou par la décolonisation des esprits et l’avènement d’une société démocratique et solidaire.

Engager la révolution de la décroissance
Il est urgent de démystifier l’idéologie de la croissance, de mettre à nue son caractère absurde et criminel, d’insister sur la vanité de son monde. Il est urgent de se libérer de son imaginaire puissant et séducteur, celui de l’illusoire bonheur par la goinfrerie égoïste, la possession matérielle, et de lui en opposer un autre, sans doute moins attractif au premier abord mais bien plus digne de notre humanité : celui qui prétend au contraire que le bonheur se construit dans une vie de partage, en harmonie avec tous les êtres et libérée de cette obsession de posséder qui nous possède et nous enchaîne – pour mieux nous laisser broyer par le travail, pour mieux nous corrompre, pour mieux nous éloigner de ce qu’il y a de meilleur en nous, pour mieux exacerber notre côté égoïste et violent, pour mieux nous faire participer et adhérer à la violence de ce monde. Celui qui a compris que l’on éradiquera la misère non pas en encourageant toujours davantage ce qui la crée et l’organise, c’est-à-dire la cupidité égoïste et la compétition, mais en prenant la voie de la fraternité et du partage. Celui qui appelle au soulèvement de l’être contre l’avoir et célèbre cette pauvreté – entendue comme refus du superflu – qui est la condition d’une authentique liberté, d’une véritable qualité de vie et d’un partage digne de ce nom ; cette vie simple qui – par la possibilité qu’elle nous offre de rester ouverts aux autres, par son refus d’un « confort » matériel bâti sur le vol et l’esclavage de tant d’autres, par son refus d’accaparer pour soi-même ce qui pourrait manquer à d’autres – ouvre la possibilité concrète pour tous de simplement vivre, selon le beau mot de Gandhi – là où dans la course individualiste à l’argent et aux biens matériels la goinfrerie des uns crée toujours inéluctablement la misère des autres.

Il est urgent de se détourner de ces fausses alternatives « écologiques »  ou « antilibérales » – qui légitiment et confortent la violence économique en se restreignant à vouloir l’atténuer – et d’engager une authentique révolution des cœurs et des esprits, seule à même de bousculer l’ordre des choses et d’éviter le chaos ; urgent de déclarer l’amour à la vie, à la beauté du monde, et donc la guerre à ce maudit égoïsme, à ce sordide esprit de goinfrerie présents en chacun de nous et qui sont la cause de tous nos maux.

Il est urgent de poser les bases d’une nouvelle société –  l’affaire de tous, dès maintenant, dans la révolte de chacun contre ses pulsions égoïstes et dominatrices et ceux qui les excitent, dans l’affranchissement lucide et jubilatoire de tous ces gadgets et obsessions qui n’apportent que le malheur (voiture, avion, téléphones portables, etc.), dans le réapprentissage d’une autonomie, d’un savoir-faire confisqués par notre soumission aux machines et aux mastodontes économiques, dans l’expérimentation collective et l’érection de microsociétés contagieuses ; une société qui réaffirmera l’homme face aux idoles et techniques qui aujourd’hui le manipulent et le mutilent, lui permettra de se réaliser et de s’ouvrir à cette part de poésie, de spiritualité sans laquelle il n’est que de la barbaque ; une société qui reconnaîtra la grandeur de l’homme non dans l’arrogance et la domination sans bornes mais dans l’humilité et le service – l’homme n’étant un homme qu’en utilisant ses qualités au service des autres hommes, au service de cette planète dont il n’est qu’un locataire et de toutes ses espèces vivantes ; une société libérée du carcan de l’économie, de l’argent, du travail, de la consommation, de la marchandise qui ne sont jamais que des conventions, des manières étroites d’envisager et d’organiser la vie en société ; une société libérée du harcèlement publicitaire où l’on vivra certes avec moins de « pouvoir d’achat » de bien superflus mais où augmentera en proportion la possibilité pour chacun de s’épanouir, de se retrouver, de prendre le temps de vivre, de s’ouvrir pleinement aux innombrables richesses de la vie ; une société qui produira moins de richesses matérielles qu’aujourd’hui et donc davantage de liens riches et fraternels entre les êtres humains ; une société qui pourra placer dans les rapports humains la considération qu’elle aura cessé de placer dans les biens matériels, et dans les êtres la confiance et l’importance qu’elle aura cessé de placer dans l’argent ; une société où l’exigence d’une vie riche pour ici et maintenant remplacera la promesse d’un paradis matérialiste la repoussant toujours plus loin dans le temps ; une société où l’activité productive sera au service des hommes et contrôlés par eux, et non plus l’inverse, où l’autonomie et le produire local seront des principes forts, où prévaudra le souci de produire non plus mais mieux et bien, dans l’optique d’offrir à tous les bases d’une vie décente, et ce dans le respect intransigeant des limites de la nature ; une société qui n’aura pas peur d’inventer et qui saura aussi – aux antipodes de ce fanatisme actuel du faux progrès au service de la dictature de l’économie qui veut nous faire croire, avec l’appui objectif de tous les faux rebelles, que toute leçon et toute référence au passé est à proscrire et qui exige des hommes adeptes de la table rase permanente et sans mémoire – se référer au passé, aux expériences et sagesses anciennes afin d’y puiser forces, leçons et morales indispensables à la constitution d’une humanité digne de ce nom ; une société réellement démocratique, c’est-à-dire résolument libertaire, égalitaire et fraternelle.

Autrement dit, il est urgent de faire le choix de la « décroissance », qui n’est pas l’objectif tout aussi stupide de la décroissance pour la décroissance mais la rupture radicale avec cette stupidité de la croissance pour la croissance et de sa vision pitoyable de la vie. Une décroissance qui n’est pas un modèle économique abstrait mais une philosophie et un art de vivre.
 
Utopique ? « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. » André Gorz

Riche est la vie, et merde à la croissance !

Publicités

2 réflexions sur “Pour en finir avec la religion de la croissance

  1. Pingback: Pour sauver le climat : en finir avec la religion de la croissance et le mode de vie consumériste | réveil-mutin

  2. Pingback: Pour sauver le climat : détruire le capitalisme ! | réveil-mutin

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s