Jean Bricmont dénonce l’aberration de toute censure

Entretien avec Jean Bricmont à propos de son dernier ouvrage, La République des Censeurs

La_Republique_des_censeurs_texte

Extraits d’un autre entretien, accordé au site Femmes de chambre :

« FDC : Comment ce livre rejoint-il l’actualité ?

J.B : Lorsque vous mettez le doigt dans l’engrenage de la répression de la parole, il y a en principe deux façons de procéder, et c’est ce que j’explique dans le livre : ou bien on ferme pratiquement toutes les bibliothèques pour éviter « les incitations à la haine » que l’on trouve dans de nombreux ouvrages classiques et même contemporains, ou bien on rentre dans le deux poids deux mesures ; il n’y a pas vraiment de loi contre la « haine », qui est un concept vague, mais des lois contre des personnes que le pouvoir déteste, ce qui est tout autre chose. De plus, à partir du moment où l’on interdit des idées, on doit, pour être efficace, interdire aussi les gens qui expriment ces idées indirectement ou de manière hypocrite.

C’est le problème de la « pente glissante ». Et c’est ce qui se passe avec Dieudonné, par exemple; on ne s’en prend pas seulement à lui, mais aussi aux gens qui font le geste de la quenelle, certains sont mis à la porte de leur entreprise après dénonciation, il y a même un policier qui est poursuivi en Belgique, etc. On rentre dans une dynamique de la censure qui pousse vers des interdictions de plus en plus larges. On commence par censurer des opinions soi-disant « monstrueuses », et puis on s’attaque à d’autres opinions. C’est ce qui s’est également passé avec Chomsky, qui a été impubliable en France pendant 15 ans après l’affaire Faurisson. A l’époque, quand je voulais simplement parler de lui, c’était en pratique impossible. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre.

FDC : Au début du livre, vous expliquez que celui-ci sera taxé d’extrême-droite, pourquoi ?

J.B : Traditionnellement, la censure était de droite, essentiellement catholique ou militaire. Le livre « La question » d’Henri Alleg, qui dénonçait la torture pendant la guerre d’Algérie a été censuré, ainsi que le film « La Religieuse », de Jacques Rivette, basé sur un livre de Diderot, et qui évoque des relations entre femmes dans un couvent, a été interdit en France en 1966. Les générations plus jeunes tomberaient par terre si elle voyaient ce film et qu’on leur disait qu’il a été censuré, alors qu’aujourd’hui « La Vie d’Adèle » remporte une palme à Cannes. Mais à partir du moment où la gauche a abandonné son programme socio-économique, vers 1983, peu après l’élection de François Mitterrand, elle a inventé un combat de substitution, celui de la lutte contre le fascisme et l’extrême-droite. On a alors vu apparaître une censure « de gauche ». Et aujourd’hui elle est toujours essentiellement de gauche, avec Manuel Valls par exemple. Pour moi évidemment, c’est le monde à l’envers ! Je conteste que les idées fondamentales de la Révolution française ou de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, soient d’extrême-droite. Historiquement, si on pense aux régimes qui étaient effectivement fascistes, ceux-ci réprimaient toute opinion différente. Pour moi, c’est la gauche pro-censure qui est d’extrême-droite.

FDC : En évoquant cette censure de la gauche, vous proposez la notion d’ «injustice de la censure » : de quoi s’agit-il ?

J.B : C’est le deux poids deux mesures. La pensée humaine est beaucoup trop flexible pour être contrôlée par la loi. Si je vous vole votre portefeuille, il y a un fait matériel qui prouve le délit, il sera dans ma poche ou chez moi. Avec les propos, ce n’est pas le cas, parce qu’il y a des quantités de façons différentes de dire plus ou moins la même chose, et il est impossible de définir les délits d’opinion aussi précisément que les délits ordinaires.

FDC : Vous critiquez ici les lois françaises Pleven et Gayssot, qui répriment, l’une, les discriminations, l’autre, le négationnisme. N’est-il pas nécessaire de lutter contre les discriminations ?

J.B : La loi Pleven ne combat pas les discriminations, mais les « incitations à la haine ». Mais si on parle de discriminations, il faut faire des distinctions. Il y a d’abord les discriminations légales, fondées sur l’origine ethnique ou le sexe. Il ne faut pas oublier qu’il y a 60 ou 70 ans, dans le Sud de Etats-Unis, les Noirs ne pouvaient pas s’asseoir à l’avant des bus, et ailleurs, certaines populations, dont les femmes, n’avaient pas le droit de vote, etc. L’apartheid en Afrique du Sud ou certaines lois en Israël, étaient ou sont des discriminations légales. Ce genre de discriminations n’existent plus chez nous, à ma connaissance, ce qui est une bonne chose.

Il y a aussi des discriminations de fait, par exemple la difficulté d’accéder à un logement ou à un emploi à cause de son origine. Je suis d’accord qu’on prenne des mesures contre ça. Mais là où je ne suis pas d’accord, c’est quand la loi Pleven réprime les incitations à la haine en tant qu’expression d’opinions. Comment définir la « haine » ? Ce n’est pas assez précis. Chaque fois qu’un homme politique flamand fait des remarques désobligeantes sur les Wallons, on pourrait le poursuivre, et vice-versa. En outre, dans certains cas, on se retrouve dans la situation de l’arroseur arrosé puisque, la loi étant en principe la même pour tous, elles se retourne contre la gauche, comme le montrent les exemples de Daniel Mermet, Edgard Morin, Siné ou les gens qui appellent à boycotter Israël, qui ont été poursuivis pour antisémitisme. Le plus gros problème posé par la loi Pleven, c’est qu’elle permet à des associations qui s’autoproclament « antiracistes » de se constituer partie civile. Ces associations, qui sont déjà subventionnées par les gouvernements, ont tout intérêt à ces poursuites, puisqu’elles elles reçoivent de l’argent en cas de victoire. C’est une mécanique absurde. »

http://www.femmesdechambre.be/jean-bricmont-la-gauche-pro-censure-adopte-des-positions-dextreme-droite/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s