Le criminel est un homme comme nous (Jacques Vergès)

ImageLe procès est toujours l’occasion de voir la réalité d’un être et sa complexité : il n’y a pas d’être tout noir ou tout blanc. Il y a dans le cœur du pire criminel un jardin secret, une espèce de petit paradis individuel étonnant. Il y a dans le cœur du plus honnête homme un cloaque plein de reptiles affreux. Se rendre compte de cela c’est participer à l’exploration de l’homme en général, c’est une tâche profondément bénéfique, à moins qu’on ait décidé de mener la vie d’un frère ignorantin ou d’un prêcheur de la Ligue des droits de l’homme. On peut avoir dans la vie d’autres ambitions et d’autres plaisirs. Un procès est toujours un enrichissement. Milan Kundera, dans son essai sur le roman, dit qu’au départ du roman il ne doit pas y avoir un postulat moral, mais une volonté de recherche sur l’homme. C’est profondément vrai. L’homme est quelque chose d’immense, d’infini, de mystérieux. L’homme est plus illimité que le Sahara ou le Pacifique, que tout notre univers. Il y a en nous des soleils, des maelströms affreux. Le procès, comme le roman, est l’occasion d’explorer cette part d’ombre et de lumière. Si nous partons de l’idée qu’il y a des choses dégoûtantes qu’on ne regarde pas, on ne verra rien.

Jacques Vergès, Le salaud lumineux (entretien avec Jean-Louis Remilleux)

Le criminel n’est pas différent de nous. C’est un homme aussi, avec deux yeux, deux mains, un sexe et un cœur. L’humanité ne se divise pas en deux parties dont l’une serait tout humaine et l’autre tout inhumaine, ainsi que le rappelait, au lendemain de la dernière guerre mondiale, Elio Vittorini. Qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que l’humain ? Qu’est-ce que l’inhumain ? Une bête n’est pas inhumaine, seul l’homme peut être inhumain. L’inhumanité fait encore partie de l’homme. L’aptitude au crime, c’est-à-dire à l’infraction, n’est pas un signe d’animalité, de bestialité. C’est au contraire un signe d’hominisation. C’est pourquoi placer au départ de tout procès un a priori moral, une exclusive, c’est s’exposer à ne plus rien comprendre.

Le crime est comme la mort. Certains ne peuvent pas le regarder en face. C’est pourquoi, devant des crimes affreux comme celui des infirmières qui tuaient leurs patients la nuit, dans un hôpital de Vienne, ou celui de Thierry Paulin qui égorgeait des vieilles femmes dans leurs mansardes à Paris, ou celui de cet étudiant japonais qui dépeça et mangea la jeune fille qu’il désirait, la raison recule. Pour exclure l’assassin de la société des hommes, on fait appel aux experts dont on espère un diagnostic de folie. Mot magique qui évite de réfléchir.

Réfléchissons, justement. Rappelez-vous le dernier film qui vous a ému, le dernier roman qui vous a bouleversé, la dernière pièce de théâtre qui vous obsède encore. De quoi s’agit-il, sinon de crime ? Il me serait trop facile de citer tous les drames de Shakespeare et tous les romans de Dostoïevski. Même en quittant cet univers torride, on ne quitte pas le crime. Il est là, omniprésent dans la vie, dans Stendhal et dans Laclos, dans Gide et dans Thomas Mann, dans Kundera et dans Truman Capote ou Norman Mailer, chez François Mauriac et Julien Green. C’est le criminel que le romancier place au centre de son roman, qu’il s’incarne dans Julien Sorel ou dans Gatsby, dans Thérèse Desqueyroux ou dans la marquise de Mertreuil. C’est à lui que le metteur en scène donne le visage de Gabin, de Gérard Philipe ou d’Orson Welles. C’est lui que, lecteur ou spectateur, nous interrogeons sur cette part d’ombre et de dangerosité que nous sentons en nous, qui que nous soyons, quand, seul, nous nous interrogeons sur nous-mêmes.

Les bêtes n’ont pas ce souci. Elles vivent heureuses, sans rêves et sans remords depuis des millions d’années. Dans la ruche, les ouvrières butinent, la reine pond. Dans l’océan, les marsouins évoluent en troupes joyeuses. Dans la savane, la lionne mange la gazelle ; c’est la règle, elle ne tue pas ses enfants comme Médée. C’est seulement dans la société humaine que les ouvrières, un jour, décident de ne plus butiner les fleurs sept jours sur sept, les reines réclament l’interruption volontaire de grossesse, et les hommes, à la différence des loups, se mangent entre eux. Du même coup, la société humaine, à la différence de la société animale, cesse d’être répétitive, elle change sans cesse. Elle conquiert une histoire. L’individu fait son apparition. Il a un destin. De ces changements qui remettent en cause tout absolu, nous vivons l’expérience au cours d’une simple vie d’homme.

Quand j’étais avocat stagiaire, il m’est arrivé souvent d’être commis pour défendre devant le tribunal correctionnel des étudiantes qui s’étaient fait avorter, audiences d’une tristesse infinie où les jeunes filles se culpabilisaient elles-mêmes, humiliées de se retrouver assises au côté d’une faiseuse d’anges sordide, affolées à l’idée qu’un ami, une connaissance, un journaliste indiscret pût se trouver dans la salle. Aujourd’hui, elles regardent, songeuses, leur fille adolescente se rendre à la pharmacie, avec à la main l’ordonnance d’un médecin qui ne risque plus rien.

Il m’est arrivé également d’être désigné pour les défendre par des militants du FLN, poursuivis pour ce qu’ils considéraient comme des actes de guerre et les tribunaux comme des homicides volontaires, voire des assassinats. Je me rappelle l’atmosphère électrique des procès, la haine des commissaires du gouvernement, les huées de la salle, les admonestations de l’Ordre… Aujourd’hui, quand mes anciens clients débarquent à Orly, le protocole déroule un tapis rouge sous leur pas. Ces propos peuvent indigner. Leur esprit est pourtant celui de l’Evangile. Depuis que l’homme a goûté à l’arbre de la connaissance, qui est en même temps celui du mal, il a quitté définitivement le vert paradis, sans rêves ni remords. Il vit le monde du péché : le nôtre. Marchant à grands pas vers l’inconnu, lendemains qui chantent ou catastrophe finale. Ce monde sue le crime, disait Baudelaire, mais qu’il serait ennuyeux sans lui ! Ce n’est ni Maistre, ni Barbey d’Aurevilly, ni Léon Bloy, ni Bernanos, ces flamboyants hérauts du catholicisme le plus traditionnel qui me démentiraient. On connaît le mot de Lacordaire, alors qu’on le félicitait après un admirable sermon : « Le diable me l’a déjà dit. »

Où est la vérité d’un homme qui tue la femme qu’il aime ? Qui peut connaître la vérité d’une femme qui, après une vie vertueuse, s’en va tout à coup avec un gigolo qu’elle méprise ? Quelle est la vérité d’un caissier honnête, modèle et modeste qui, après vingt ans, vingt-cinq ans de bons et loyaux services, un soir, ouvre la caisse, prend l’argent et va tout perdre au casino ? Qui peut connaître leur vérité ? Rarement le juge qui porte les verres teintés de l’ordre public. Plus souvent, l’avocat, s’il a – et il devrait l’avoir – une âme de romancier, curieuse des gouffres, capable de se regarder dans le criminel comme dans un miroir.

Les spécialistes du roman policier voient dans le conte d’Edgar Poe Double assassinat dans la rue Morgue le premier exemple d’une énigme, un meurtre commis dans un lieu clos. Deux femmes retrouvées mortes dans une chambre fermée de l’intérieur. Elles posent à l’amoureux du genre humain une autre énigme. Elles ont été, en effet, non seulement tuées, mas mordues et griffées. La question se pose : pourquoi ? A partir du moment où le chevalier Dupin nous apprend que ce double meurtre est l’œuvre d’un singe qui est passé par la cheminée, a agressé les deux femmes et est reparti par la même voie, nous respirons mieux. Les deux énigmes sont résolues. Qu’un animal morde ou griffe est dans la nature. Qu’un homme ait pu le faire nous inquiète davantage, même si le résultat final est le même, parce qu’il est notre semblable et qu’il révèle une part en nous qui nous effraye.

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Kundera, dans son Essai sur le roman, dit qu’il faut, pour écrire, une grande curiosité pour la part de nuit qu’il y a en nous. C’est également la position que doit prendre l’avocat au début d’un procès. S’il fait comprendre tout ce qu’il y a de dangereux dans l’homme, s’il fait admettre au juge et aux jurés qu’il y a en eux aussi cette possibilité, ils ne pourront pas traiter le criminel comme quelqu’un qui appartient à un autre monde, comme un Martien ; ils devront le traiter comme un semblable qui est passé aux extrêmes, et par là même devenu exemplaire. Les peuples ne s’y trompent pas qui font, après un temps d’incubation plus ou moins long, leurs héros des grands criminels.

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Depuis que nous avons quitté le jardin d’Eden de l’innocence animale, sans cesse l’art jette un pont entre le crime et la beauté. Comme les autres arts, l’art judiciaire persiste à mettre l’accusé en majesté, au centre de sa rosace. Ce sont des monstres, dit-on, des criminels les plus affreux. On pense ainsi les exclure du genre humain, les rejeter parmi les animaux les plus énigmatiques, le Minotaure ou le Sphinx. En oubliant que celui qui déchiffre l’énigme, Œdipe, est lui-même un monstre, aux yeux du peuple, avec ses pieds bots. Tous ces dieux sont morts, nous dira-t-on. Mais, dans notre univers encore chrétien, comment imaginer des êtres hors sa loi dans un monde construit par Dieu ? Nous sommes tous issus d’Adam et Eve, même les pires d’entre nous. « Dieu, dit saint Augustin, créateur de tous les êtres, sait en quel lieu, en quel temps il faut ou il a fallu créer un être, comme il sait par quel agencement de parties semblables ou différentes tisser la beauté de l’univers. » Le monstre fait partie de la beauté du monde, et cela ne choque que « celui qui ne peut en considérer l’ensemble ». Montaigne, qui a lu saint Augustin, le dit en termes encore plus clairs : « Ceux que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu qui voit en l’immensité de son ouvrage l’infinité des formes qu’il y a comprises. »

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Où est la morale dans tout cela, dira-t-on ? Eh bien, disons-le, il n’y a pas de morale dans tout cela, il n’y a que la beauté du monde. L’art judiciaire est un art autonome, dont le critère n’est pas la survie de la plaidoirie ou du réquisitoire, mais l’amplitude de l’onde que le procès laisse dans l’histoire et qui, à des décennies ou des siècles de distance, continue encore d’intriguer et d’émouvoir.

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L’avocat pénaliste, « cet artisan de crime et de trahison », disait Napoléon, doit être différent de l’avocat d’affaires. Comment comprendre un criminel sans avoir soi-même, fût-ce une fois, au moins en imagination, goûté aux racines du crime ? Comment défendre l’ordre social si l’on n’en a pas fait intellectuellement le tour ? L’auxiliaire de justice doit, comme l’artiste du Moyen-Empire, « connaître le pas de l’homme, la démarche de la femme et les poses des onze oiseaux ». L’avocat Fulvius aurait-il pu défendre Spartacus s’il n’avait pas un soir sauté les murs de Capoue pour rejoindre la révolte des esclaves ? Le juge Porphyre aurait-il pu démasquer Raskolnikov s’il n’avait pas un jour rêvé lui aussi d’un beau crime ? Comment débattre d’une manière différente de vivre, de voir, d’aimer ou de mourir si l’on n’a pas pris ses distances, comme l’accusé, avec la réalité sociale du moment, si l’on ne s’est pas posté en face d’elle pour l’interroger ? Comment dialoguer avec l’avenir sans distendre ses liens avec le présent ?

Jacques Vergès, Dictionnaire amoureux de la justice, « Beauté du crime »

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