L’homme moderne ne veut pas la liberté, il veut l’apparence de la liberté (Jacques Ellul)

oiseauCertes, l’homme prétend vouloir la liberté. L’homme en toute bonne foi veut établir la liberté politique. Il se proclame libre métaphysiquement. Il se bat même pour faire libérer les esclaves. Il fait de la liberté sa valeur suprême. Priver de liberté par la prison est un châtiment invivable. « Liberté, liberté chérie… » Et aussi bien sûr « liberté, que de crimes on commet en ton nom… » Et bien entendu, les beaux mythes grecs sur la liberté conquérante de l’homme contre les dieux. Et la lecture si souvent effectuée du récit de Genèse 3, où aujourd’hui on se félicite de l’audace libératoire de cet Adam qui a voulu s’affirmer indépendant à l’égard de ce Dieu maléfique, autoritaire, tortionnaire, posant des interdits afin d’interdire à son enfant de faire le mal.

Adam a eu l’audace de se dresser libre devant Dieu en désobéissant et en transgressant. Ce faisant il a inauguré l’histoire humaine qui est en vérité l’histoire de la liberté. Que c’est beau tout ça ! Mais cette ferveur, cette passion, cette volonté, cette doctrine, ce sont des mensonges. Autant de mensonges ! Ce n’est pas vrai que l’homme veuille être libre. Ce que l’homme voudrait ce sont les avantages de l’indépendance sans avoir aucun des devoirs et des duretés de la liberté. Car la liberté est dure à vivre. La liberté est terrible. La liberté est aventure. La liberté est dévorante, exigeante. Un combat de chaque instant, car autour de nous ne cessent de se multiplier les pièges pour nous enlever la liberté. Mais surtout parce que la liberté, en elle-même, ne nous laisse aucun repos. Elle exige de se dépasser, elle exige la remise en question incessante de tout, elle suppose une attention toujours en éveil, jamais d’habitude, jamais d’institution. La liberté me demande d’être toujours neuf, toujours disponible, de ne jamais me cacher derrière les précédents ou les échecs passés. Elle entraîne des ruptures et des contestations. La liberté ne cède jamais à aucune contrainte et n’exerce elle-même aucune contrainte. Car précisément il n’y a de liberté que dans un contrôle permanent de soi-même et dans l’amour de celui qui m’est proche.

L’amour suppose la liberté et celle-ci ne s’épanouit que dans l’amour. C’est pourquoi Sade est bien le plus grand menteur de tous les siècles. Ce qu’il a montré et appris aux autres, c’est la voie de l’esclavage sous le discours de la liberté. La liberté ne peut jamais exercer de puissance. Il y a coïncidence entière entre la non-puissance et la liberté. Exactement comme la liberté ne va jamais s’inscrire dans la possession. Ici encore il y a coïncidence exacte entre la liberté et la non-possession. Ainsi la liberté n’est pas une joyeuse ronde enfantine dans un jardin plein de fleurs ! Elle l’est aussi, comme elle fait aussi naître de grandes vagues de joie, mais ceci ne peut être séparé d’une sévère ascèse du combat et de l’absence d’armes ou de conquêtes ! C’est pourquoi ceux qui se trouvent brusquement en situation de liberté perdent la tête, ou bien souhaitent rapidement revenir dans un esclavage.

Vieille histoire. Lorsque le peuple hébreu fut délivré de son esclavage en Égypte, l’Exode nous raconte que plusieurs fois, devant les difficultés à vivre dans la liberté, il demanda à revenir en arrière. Les vivres étaient rares et incertains. Il n’y avait pas de réserves possibles de provisions. Ce chemin était peu sûr. L’avenir inconnu. Et la volonté bizarre de ce Dieu libérateur incompréhensible. Mieux vaut l’esclavage avec un salaire minimum garanti ! Or, cette expérience fut souvent répétée. Ainsi, à deux reprises au moins, au cours de l’histoire, on a connu la réaction des esclaves soudain libérés effrayés de cette liberté. Lors de la guerre de Sécession, après la proclamation par les nordistes de la libération des esclaves du Sud, on a de nombreux témoignages qui nous montrent les esclaves non pas heureux et déchaînés, mais peureux, tremblants, revenant vers leurs anciens maîtres pour reprendre leur place. Même chose lorsque l’Italie victorieuse en Éthiopie a proclamé la liberté des esclaves traditionnellement maintenus dans les tribus. Les esclaves sont brusquement passés au niveau du prolétariat le plus bas et erraient affamés, en regrettant leur ancien état. On le comprend fort bien : l’esclave est certes privé de liberté, il est soumis à l’arbitraire du maître (mais celui-ci est généralement beaucoup moins cruel et féroce qu’on ne le montre dans l’imagerie d’Epinal démocratique !), en échange de quoi l’esclave est nourri, logé, entretenu : il a la certitude de sa nourriture et surtout il est libéré de l’initiative de prendre lui-même sa vie en charge, ce qui est pire que d’obéir à quelqu’un !

Ce que l’homme veut, quand il parle de liberté, c’est : ne pas être soumis à un autre, pouvoir faire ses quatre fantaisies et aller où il en a envie. Guère au-delà. Ce qu’il ne veut pas, mais pas du tout, c’est devoir prendre en charge sa vie et être responsable de ce qu’il fait. C’est-à-dire qu’il ne demande en rien la liberté ! Nous en avons aujourd’hui un exemple explosif ! Ce n’est pas vrai que le Français actuel souhaite la liberté : il veut surtout le confort et la sécurité dans tous les domaines. Sécurité par la police. Sécurité sur les routes. Sécurité pour la maladie, le chômage, la solitude, la vieillesse… sécurité à l’égard des enfants (car la prévention natale et l’IVG, c’est non pas du domaine de la liberté, mais de celui de la sécurité !). Et cela en échange de la liberté. En effet la liberté peut tout vous donner en vous demandant d’être, sauf la sécurité. La sécurité est toujours et inévitablement payée du prix de la liberté. Que ce soit la sécurité assurée par un maître privé, ou par une compagnie d’assurances (puissance capitaliste) ou par l’organisme de Sécurité sociale (qui par la voix des fichiers informatiques devient agent de contrôle général et total) ou par la police (qui sert inévitablement à toutes fins) ou par l’Etat qui grandit et se bureaucratise du fait même des protections que nous lui demandons (indemnités en cas de catastrophe naturelle ou plan ORSEC, etc.)

Il y a une exacte contrepartie ; plus tu veux être assuré et garanti contre tout moins tu es libre. Ce n’est plus le tyran qui est aujourd’hui à craindre, mais notre propre besoin effréné de sécurité. La liberté, elle, se paie inévitablement de l’insécurité et de la responsabilité. Or, l’homme moderne cherche avant tout à n’être responsable de rien. Mais il veut l’air de liberté, l’apparence de liberté, il veut voter, il veut un pluripartisme, il veut voyager, il veut « se choisir » son médecin, il veut choisir son école, et pour ces bricoles on ose parler de liberté !

Bien entendu je ne dis pas que cela est sans importance ! (…) Mais que l’on n’ait pas l’audace, pour cela, de parler de liberté ! Il vaut certes mieux pour le chien à la niche d’avoir une chaîne de deux mètres qu’une de trente centimètres, c’est certain. Mais ce n’est pas la liberté du loup de La Fontaine et sa fable est toujours vraie. Ce que l’homme veut c’est faire semblant d’être libre, et surtout ne pas l’être vraiment. Ce que l’homme veut c’est ce que Charbonneau appelle le mensonge de la liberté.

Nous sommes très habiles pour camoufler notre esclavage en l’appelant liberté, ou encore pour appeler liberté n’importe quel faux-semblant. Nous parlerons de liberté de la Nation, et de souveraineté nationale (si vous appartenez à une nation libre – ergo…). Nous mettrons la liberté en institutions, et cela formera soit le libéralisme économique (dont on a aujourd’hui dénoncé le mensonge car il ne profite qu’aux puissants) ; soit le libéralisme politique (dont Marx a dénoncé le caractère formel, encore une fois il vaut mieux ces libertés formelles que rien, mais ne parlons pas de liberté !) ; soit l’anarchisme, qui se perd dans les nuages d’une hypothèse de la bonté de l’homme et de l’état de nature de la liberté ; soit l’identification d’un système à la liberté (le communisme c’est la liberté) ; soit le long chemin de la liberté « intérieure », ou de la liberté de pensée, ce qui fut assurément le plus beau mensonge des idéalistes des intellectuels et des chrétiens.

Car la liberté ne se divise pas : liberté de penser veut dire liberté d’action. Liberté intérieure veut dire choix d’une conduite, d’une éthique qui m’est spécifique. Vingt autres moyens employés par l’homme pour en même temps se déclarer libre et éviter en même temps toute liberté vraie.

Jacques Ellul, La subversion du christianisme

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