Le capitalisme, machine à précariser

jetable« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? », déclarait Laurence Parisot, patronne des patron-ne-s, en août 2005. Ce faisant, elle érigeait en loi éternelle de la nature un phénomène qui n’a qu’un caractère historique, lié à la domination de sa propre classe. Au contraire, la question de la précarité doit être replacée dans le temps long de l’analyse historique et politique, comme substantielle du mode de production capitaliste, et ce depuis ses origines jusqu’à l’actuelle « société liquide ».
Déjà dans Le Capital, Marx évoquait le crime fondateur du capitalisme, commis à partir du XVIème siècle : l’expropriation des paysans anglais de leur terres, qui les déposséda de leur moyen d’existence pour les transformer en main-d’œuvre contrainte de se vendre chaque jour, soumise au bon vouloir des patrons, aux aléas du marché et de la production capitaliste. La précarité, c’était déjà être privé d’un logement fixe, d’une terre à soi, de toute forme d’autosubsistance, et n’avoir rien d’autre pour survivre que la vente de sa force de travail : ne pas savoir de quoi le lendemain sera fait. Un drame appelé à se reproduire dans tous les pays dont s’est emparé l’économie capitaliste, de la Renaissance jusqu’à nos jours – et qui, en fait, se poursuit encore à l’heure actuelle, de manière extensive (dans le tiers-monde) et intensive (chaque sphère de l’existence étant gagnée de jour en jour par une logique de précarisation générale).
Ce que nous enseigne l’histoire, c’est donc que l’émergence du mode de production capitaliste est liée à la séparation radicale du producteur d’avec ses moyens de production et d’existence traditionnels, qui lance à l’improviste sur le marché du travail une masse de paysan-ne-s transformé-e-s en « prolétaires sans feu ni lieu ». Autrement dit, le prolétariat est intrinsèquement, et depuis ses origines, un précariat. Et le compromis avec l’Etat-providence établi dans l’après-guerre, au nom duquel on avait « échangé la garantie de ne pas mourir de faim contre le risque de mourir d’ennui » (Raoul Vaneigem), apparaît rétrospectivement comme une simple parenthèse, limitée aux pays économiquement surdéveloppés et vouée à se refermer dès le milieu des années 1970.
Dans les pays qui ne furent pas touchés par la vague capitaliste qu’avec un temps de retard, en France par exemple, la première classe ouvrière essaya de résister à cette dépossession en maintenant envers et contre tout un lien direct à la terre, lui permettant de conserver une stabilité dans l’approvisionnement en nourriture, en cas de coup dur ou de conflit social. Ce lien à la terre, garant d’une autonomie quotidienne, mettait en rage les capitalistes : grâce à lui les ouvriers pouvaient refuser un travail s’il était mal payé, quitter du jour au lendemain une manufacture si le boulot y était trop pénible, se mettre tout de suite en grève pour une durée indéterminée – tout cela sans craindre de manquer, puisqu’ils pouvaient compter sur la petite production maraîchère à domicile, sur ce que donnait le carré de terre qu’ils continuaient de cultiver. La petite propriété, sous sa forme concrète de lot de terre à cultiver pour échapper au salariat et à la dépendance qu’il induisait vis-à-vis du patron, était un asile, une base de résistance pour les travailleurs – ce qui explique son importance dans le premier socialisme, celui de Proudhon notamment (qui visait non pas à abolir la propriété mais à la répartir entre tous les ouvriers pour éviter leur soumission aussi bien au patronat qu’à l’Etat). Mais le processus d’expansion économique s’est poursuivi, et avec lui l’enfoncement systématique de la classe ouvrière dans le salariat, la condition prolétarienne. Comment cela est-il arrivé ?
Un seuil important a sans doute été franchi lorsque les classes populaires ont intériorisé les conditions de vie produites par le capitalisme comme étant le résultat d’un processus irréversible. Peu nombreux étaient celles et ceux qui pensaient que l’on pouvait encore revenir en arrière, ou interrompre ce processus. Cette acceptation du bouleversement des modes de production et d’existence comme un fait accompli a profondément à voir avec l’hégémonie intellectuelle et politique du marxisme dans le mouvement ouvrier, relayant en son sein les postulats évolutionnistes, progressistes et positivistes déjà présents chez Marx lui-même et amplifiés par ses disciples. Qu’on relise le Manifeste du Parti Communiste : l’éloge de la bourgeoisie que produit Marx est un éloge paradoxal. Selon le philosophe, dans le même mouvement la bourgeoisie exploite impitoyablement les travailleurs, mais elle fait surgir quantité de richesses et d’innovations techniques que ceux-ci pourront ensuite s’approprier ; elle déploie son réseau de transports et de communications pour faire irruption dans tous les pays qu’elle souhaite exploiter, mais elle dissout ainsi les frontières et multiplie les relations entre les continents, entre les cultures ; ce faisant, elle uniformise les produits et les conditions de vie, mais cette uniformisation efface aussi les anciens particularismes et donc les antagonismes nationaux ; enfin elle dissout les anciens rapports filiaux, conjugaux et communautaires, mais cette dissolution contribue en même temps à faire émerger un être que ne limitent ni famille ni patrie, une humanité enfin unifiée. L’homme (ou la femme) de l’avenir, dit ailleurs Marx, sera finalement délivré de toute spécialisation de métier, capable de « faire aujourd’hui telle chose, demain telle autres », sans aucune immobilisation de l’activité dans un cercle exclusif étroitement défini.
Aujourd’hui, nous constatons les conséquences du déploiement de la technologie et de l’économie capitalistes : loin d’avoir amené le communisme, cette force de dissolution de toutes les structures stables de l’existence sociale, cette puissance liquide et liquidatrice, n’a fait que déblayer un terrain toujours plus favorable à son propre déploiement (cf. Zygmunt Bauman, La vie liquide). Tandis que la destruction de la sphère des relations domestiques a permis la création des industries de service (repassage, cous particuliers, garde d’enfants, auxiliaires de vie pour personnes âgées, etc.), le renouvellement technologique incessant, en rendant caduques les anciennes formes de connaissances et de savoir-faire valorisables sur le marché, a fait des travailleurs et travailleuses des unités à la fois polyvalentes et interchangeables, à présent condamnées à « faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre ». En outre, le développement des moyens de transport et de communication aggrave leur mise à disposition illimitée, en tout temps et en tout lieu, au service du Capital. Comme l’écrit Jean-Claude Michéa, dans la gestion contemporaine de la force de travail, « il faut nécessairement que chaque opérateur humain (…) soit disposé à chaque instant de sa vie, et cela sans la moindre hésitation psychologique, à changer sur le champ, dès que l’Economie l’ordonne, d’habitudes, de profession et (c’est la condition la plus fondamentale) de lieu de résidence » (J-C Michéa, Impasse Adam Smith).
Cette mobilisation permanente, à quoi s’ajoutent les crises économiques à répétition qui changent continuellement les données de base de la vie quotidienne, abîment voire déchirent le tissu délicat des rapports sociaux à travers lesquels se constitue la personne, introduisant la précarité jusque dans les recoins les plus intimes de son existence. L’amour lui-même n’échappe pas à cette frénésie du changement qui semble s’être emparée de la société contemporaine : chacun et chacune l’éprouve dans la difficulté de construire quelque chose de solide et de pérenne avec un être cher. Beaucoup se replient sur des relations éphémères, sans lendemain, qui se multiplient souvent au rythme des connexions sur les réseaux sociaux et les sites de rencontre.
A ce stade, le capitalisme liquide n’érode plus seulement les fondements de la vie sociale, c’est la vie psychique de l’individu-e qui se trouve directement attaquée : « Comment poursuivre des fins à long terme dans une société qui ne connaît que le court terme ? Comment entretenir des relations sociales durables ? Comment un être humain peut-il se forger une identité et construire un itinéraire dans une société faite d’épisodes et de fragments ? » (Richard Sennett, Le Travail sans qualités)
Qu’il s’agisse des migrant-e-s, nouvelle incarnation de ce « prolétariat sans feu ni lieu » dont parlait Marx, des chômeurs-euses qui vivent la précarité au quotidien sous la forme très concrète de leur dépendance à l’Etat, ou des salarié-e-s soumis-es à l’informatisation de toutes les activités et à ce qu’elle permet en termes de gestion sauvage de la force de travail, nombre de personnes éprouvent aujourd’hui la nécessité quasi vitale d’engager une résistance contre un système qui les broie au physique comme au moral. Le problème est que la précarité, l’expansion de la puissance liquide du capitalisme, gagne jusqu’aux forme actuelles de l’action politique : rien de durable ne s’y élabore plus, tout en étant prétexte à des engagements ponctuels, et donc éphémères. Il y a pléthore de groupes et de comités de lutte consacrés à des questions partielles : sans-papiers, anti-nucléaire, féminisme, etc., mais il y a de moins en moins de gens décidés à faire l’effort de construire une organisation politique qui soit capable de transformer l’espace public « en un lieu d’engagement durable plutôt que de rencontres occasionnelles et fugaces » (Zygmunt Bauman) pour y poser des questions parcellaires sur le seul terrain où elles puissent avoir du sens et être résolues : celui, révolutionnaire, d’un démantèlement de la Mégamachine dans laquelle toutes les servitudes s’engrènent. Et pourtant, c’est bien de ce type d’organisation dont nous avons besoin, pour que les volontés subjectives de résistance puissent s’articuler raisonnablement, plutôt que de sombrer dans la rage de l’impuissance.

Patrick Marcolini

(article publié dans l’ouvrage collectif Construire l’autonomie, Se rapproprier le travail, le commerce, la ruralité (2013) sous le titre « Capitalisme et précarité »)

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