Comment se défaire de la précarité?

Crep5Si la précarité désigne des conditions d’existence incertaines, elle révèle surtout notre dépendance à un système de production et la difficulté à répondre à nos besoins depuis notre faculté d’agir ou depuis les liens sociaux qui nous unissent.

La précarité rôde au coin de la rue. Si elle ne m’a déjà happé-e, peut-être me saisira-t-elle demain… Nul-le n’est à l’abri. Elle hante les esprits. La précarité, un mot qui plane comme une menace ou s’abat comme une réalité bien concrète sur nos vies. Mais de quelle réalité s’agit-il ? La précarité est de ces mots dont s’empare la pensée dominante pour façonner les esprits et asseoir son hégémonie. Derrière ce mot se cachent des réalités aussi multiples et variées que la masse des gens qu’il est censé englober, mais les discours convenus sur la précarité ne parlent pas de ce qui se vit, ils parlent de ce qui se voit depuis le prisme déformant de la pensée dominante. De fait, ils parlent bien moins de simplicité, de liens d’entraide et de débrouille que de carence, d’assistance et d’insertion.

D’une part sont appelées précaires des conditions de vie qui ne répondent pas aux standards du développement, de la modernité (habitat en dur, électricité, eau courante, etc.), d’autre part est considérée comme précaire toute personne n’entretenant pas un rapport stable (devrait-on dire durable ?), c’est-à-dire « privilégié », avec le monde du travail, que ce rapport soit direct ou non : salarié-e en CDI, pensionné-e, libéral-e, rentier-e ou conjoint-e d’une de ces catégories. Autrement dit, dans son sens désormais courant, le mot précaire signifie soit sous-développé, c’est-à-dire en retard, soit défavorisé, c’est-à-dire n’ayant pas les faveurs des dispositifs économiques.

Cette définition peut paraître caricaturale car, d’une part, les discours dominants sur la précarité savent très bien s’affubler des nuances propres à la commisération et, d’autre part, les fondements idéologiques de ces mêmes discours sont souvent portés par les plus mal loti-e-s qui les ont intériorisés. Mais la finalité de ces discours en trahit les fondements, ils sont pour l’essentiel des appels, des injonctions ou des revendications à l’intégration à part entière dans la sphère économique ou à l’accès à la consommation : emploi, autoentreprise, microcrédit, pouvoir d’achat, accession à la propriété, primes à la consommation…

Il ne s’agit pas ici de nier les ravages humains perpétrés par le capitalisme ni de délégitimer les luttes de précaires, mais de tenter de se dépêtrer encore et toujours de la pensée dominante que l’on ne cesse d’intérioriser. Dans son sens uniformément répandu, la précarité n’est pas un mot qui émerge de la multitude des laissé-e-s-pour-compte du mirage économique. C’est un mot d’ordre, un mot venu de l’extérieur qui nie leur singularité, leur créativité et leur enjoint une voie unique, celle du développement économique.

Les discours sur la précarité et les dispositifs de « lutte » qui les accompagnent ne sont qu’un vaste écran de fumée. Car si « personne n’est à l’abri de toute perdre demain », c’est bien que tout le monde a déjà perdu l’essentiel, à savoir son autonomie. C’est dans la dépendance généralisée au marché et la destruction des liens sociaux que réside la misère de notre société. Les situations de détresse englobées dans le terme de précarité n’en sont que le révélateur. L’hétéronomie (le contraire de l’autonomie) touche toute l’échelle sociale et c’est dans ces situations de détresse qu’elle se révèle brutalement, tragiquement, en portant atteinte à l’intégrité physique et morale des personnes.

Mais qu’est-ce que la précarité ? Prenons un exemple. La cabane est-elle un habitat précaire ? Au sens de la pensée dominante, cela ne fait aucun doute. A l’heure où l’on sait dresser en quelques mois une barre de bêton pour loger des centaines de personnes, vivre dans une cabane est signe de grande précarité. De manière plus pragmatique, si je sais construire et réparer la cabane où je vis avec les matériaux qui m’entourent ou si je dispose de ces compétences au sein d’un réseau d’ami-e-s, je vis peut-être modestement mais je ne suis en rien précaire. Le fait de savoir construire ou nouer des liens assure la pérennité de mon habitat. Par contre, si je vis isolé-e, incapable d’assurer l’entretien de la cabane que j’occupe, je vis dans la précarité, suspendu-e à la menace de la voir s’écrouler. Si je vis en squat collectif, étant menacé-e d’expulsion, ma situation est précaire, mais vu le nombre de lieux vides, donc de possibilités de nouvelles occupations, et les solidarités qui peuvent naître au sein du milieu squat, il y a peu de chances que je me retrouve à la rue.

En quelque sorte, la précarité relève de l’incertitude du lendemain. Mais la relation que chacun-e entretient avec cette incertitude est tout à fait singulière et se conjugue différemment selon les situations et les sensibilités. Est-ce une menace, une préoccupation, une souffrance, une aventure ? Est-ce paralysant, révoltant, contraignant, indifférent, épanouissant ou même grisant ? L’incertitude devient précarité quand elle se conjugue à un état de dépendance. Je suis précaire quand ma situation est incertaine et que je n’ai pas de prise sur elle.

Les dispositifs de lutte contre la précarité prétendent affranchir de l’incertitude en forgeant la dépendance (assistance, contrôle, travail, consommation, etc.). Mais la seule certitude qu’ils puissent nous garantir est celle de notre aliénation. Tant que je ne peux penser et construire ma propre autonomie, la précarité reste une menace, car elle est une caractéristique inhérente au capitalisme moderne. Une alternative à cette voie sans issue consiste à s’affranchir de notre dépendance en apprivoisant l’incertitude. C’est peut-être bien ça, « se défaire de la précarité ».

L’image de la précarité comme forme de détresse, de souffrance et de désocialisation est omniprésente dans les esprits. Elle est régulièrement brandie par les médias et les chantres du libéralisme pour susciter la soumission et la collaboration active au monde du travail. De fait, confronté-e-s à la précarité, nous sommes le plus souvent enclin-e-s à nous replier sur nous-mêmes, à la recherche d’une issue individuelle dans l’arène administrative et économique, nous soumettant ainsi aux contrôles et aux exigences du monde du travail. Pourtant, les expériences de précarité, parce qu’elles nous confrontent à l’incertitude et révèlent nos dépendances, peuvent aussi nourrir un lien particulièrement fécond avec l’émancipation.

La précarité est le terreau des luttes, luttes pour faire face à l’urgence des situations de détresse, mais aussi luttes pour l’accès aux moyens d’assurer sa propre subsistance (accès à la terre, aux moyens de production). Bien souvent, l’émancipation qu’elles suscitent ne réside alors pas tant dans leurs revendications, ni même dans leur issue (le succès ou l’échec), mais dans les liens qui se nouent, dans la prise de conscience et l’exercice de sa puissance d’agir, et dans la réappropriation collective de son devenir.

La précarité est également l’occasion de se confronter aux marges. Découvrir la diversité des pratiques qui s’y vivent est un des meilleurs moyens de se défaire des certitudes toutes faites de la pensée dominante : découvrir qu’il n’est pas besoin de travailler pour être en activité, qu’il n’est pas utile d’être inséré-e pour avoir une vie sociale riche ou encore que l’argent n’est qu’un moyen parmi d’autres d’assurer sa subsistance.

Enfin, expérimenter la précarité peut être l’occasion de développer des ressources personnelles et collectives qui rompent avec les rapports de pouvoir qui régissent la société. Mis-e hors jeu ou désertant les dispositifs de pouvoir tels le salariat, le RMI-RSA ou la consommation, il me faut trouver d’autres moyens d’assurer ma subsistance… par exemple en redécouvrant et développant ma capacité à faire par et pour moi-même et en nouant des liens d’entraide, de nouvelles complicités fondées sur le partage, la mise en commun. Car l’enjeu est double : fuir les dispositifs de pouvoir afin de recouvrer son autonomie (sa capacité d’agir et de créer les relations particulières qui assurent son indépendance globale), et construire son émancipation en ruinant les rapports de pouvoir et en favorisant l’émergence de liens.

Apprivoiser l’incertitude, c’est se libérer de ses peurs – peur de manquer, peur de l’autre -, tout en sachant maintenir la juste distance pour se nourrir de son contact sans se perdre dans l’angoisse, dans cette impression que « tout nous échappe ». C’est développer un certain goût de l’aventure. Pas l’aventure des héros ou héroïnes qui peuplent notre imaginaire, mais l’aventure d’un quotidien où, pour se défaire de ses dépendances, l’on se confronte à ses appréhensions, l’on se défait de ses habitudes, l’on porte un regard nouveau sur les ressources qui nous entourent, l’on prend conscience de ses propres capacités et de sa relation à l’autre.

Face au mythe du tout-contrôle et du tout-prévoir martelé par la pensée technicienne, redécouvrir l’incertitude comme inhérente à la condition humaine, c’est peut-être retrouver un certain sens de la liberté. Si l’on passe sa vie à se créer des repères, à s’aménager des zones d’assurance, des plages de confort, la liberté, elle, semble éclore dans l’entre-deux, quand on lâche une prise sans s’en être encore assuré une nouvelle. C’est dans cet espace d’incertitude, ce glissement vers l’inconnu que peut s’éprouver, tel un vertige, l’étendue du champ des possibles et l’indéterminisme de son devenir. La naissance. Expérience originelle vertigineuse, expérience de liberté. Vivre libre, c’est peut-être renaître continuellement.

Ces lignes s’attardent plus sur le sens de l’émancipation et la quête d’autonomie que sur les luttes contre les pouvoirs établis, mais il ne faudrait pas se méprendre. Si l’alternative au capitalisme réside dans notre capacité à penser et à expérimenter l’en-dehors de l’économie (et plus globalement l’en-dehors des dispositifs de pouvoir qui nous contraignent et nous façonnent), nous ne pouvons espérer faire l’économie des luttes, car le capitalisme traque inlassablement les moindres îlots d’autonomie. Toute expérience d’autonomie se trouve confrontée un jour ou l’autre aux questions fondamentales que sont par exemple l’accès à la terre, la liberté de circuler, le droit à consommer ce que l’on produit, la liberté de choisir son habitat, etc. Il paraît cependant vital de construire_lautonomie_0repenser sans cesse le sens des luttes pour éviter de s’égarer dans le ventre mou de la contestation et de l’indignation stériles ou de s’agripper inconsciemment à l’ordre établi face auquel on se dresse.

Igor

 

(article publié dans l’ouvrage collectif Construire l’autonomie, Se rapproprier le travail, le commerce, la ruralité (2013) sous le titre « Se défaire de la précarité, apprivoiser l’incertitude »)

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