Le capitalisme, une guerre contre l’autonomie

La précarité accompagne comme son ombre le développement effréné du marché et de la technique. A mesure que le monde marchand et technicien colonise l’espace de nos vies, la précarité se fait plus pressante, plus concrète. Le capitalisme est une guerre contre l’autonomie : tout ce qui est gratuit est à conquérir, tout ce qui est solidaire est à détruire. La précarité éclot sur les ruines de notre autonomie. Dépossédé-e-s de notre capacité à penser et assurer notre subsistance et notre bien-être en dehors de la sphère marchande et industrielle, nous voilà ballotté-e-s par les aléas de la « conjoncture économique ».

L’Etat, entièrement dévoué à l’expansion capitaliste, mène lui aussi, via ses lois et son appareil répressif, une guerre contre l’autonomie. A la fois la législation se révèle de plus en plus libérale, instaurant un laisser-faire au service de l’exploitation ; à la fois elle s’affirme de plus en plus liberticide, verrouillant les possibilités de l’autonomie. Ces deux mouvements vont de pair pour contribuer à la marche forcée du développement économique et industriel, et par là même renforcer la précarité. Mais la législation n’est pas à proprement parler le moteur de l’expansion du capitalisme, elle en est un des points d’appui.

Un des éléments clés de cette expansion est la fabrication des besoins. Nous voilà encombré-e-s de « besoins » dont personne ne soupçonnait même l’existence il y a vingt ou cinquante ans. Une foule de gadgets envahit notre quotidien et nous devient indispensable : téléphone, voiture, ordinateur, électroménager, etc. Désormais, nous avons « besoin » d’être « joignables », « connecté-e-s », « diverti-e-s », « motorisé-e-s », « équipé-e-s »… « Il faut bien vivre avec son temps ! »

La fabrication des besoins est portée par le discours ambiant en forme d’injonction à suivre et à s’adapter au rythme effréné de l’ « innovation ». Discours publicitaires, médiatiques et politiciens vont de pair. Qu’il s’agisse de vanter le nouveau modèle de store électrique, de s’extasier devant la dernière transplantation cardiaque ou de lutter contre la « fracture numérique » (la démocratie consisterait à s’assurer que tout le monde ait accès à l’outil informatique et l’utilise ! », l’effet est le même : imprimer dans les esprits de nouveaux standards de vie. L’imposition de nouveaux besoins est ensuite relayée par une pression sociale omniprésente : « Comment ça ? Tu n’as pas de portable ? »…

Au-delà de cette manipulation des esprits, il est important de voir que le développement technicien possède un caractère totalitaire intrinsèque. L’apparition de nouvelles technologies s’impose d’elle-même et écrase les autres manières de faire. Cela est apparu très clairement ces dernières années avec l’agriculture OGM. Du fait de la dissémination, il n’y a pas de cohabitation possible entre cultures OGM et non-OGM. Là où les OGM sont introduits, il ne faut que quelques années pour que l’ensemble de la surface agricole soit contaminé et ainsi colonisé par les semenciers propriétaires de brevets… Adieu la biodiversité et la pérennité des cultures. De la même façon, la voiture colonise l’espace, elle monopolise les voies de circulation, rendant difficile, suicidaire ou interdite l’utilisation d’autres modes de transport tels que la marche ou le vélo.

(…)

Au fur et à mesure qu’apparaissent de nouvelles technologies, elles nous deviennent vite indispensables. Bientôt, nous ne saurons plus nous déplacer sans GPS, partir en rando sans téléphone portable, nous épanouir socialement sans Internet comme nous ne savons déjà bien souvent plus vivre sans électricité (Ah ! maudites tempêtes !), sans voiture ou sans écran. La création des besoins est un excellent cheval de bataille pour ruiner notre autonomie : l’ensemble de ces besoins toujours plus sophistiqués ne peut être satisfait que par l’industrie. La société de consommation dans laquelle nous vivons est celle du jetable sur lequel nous n’exerçons plus notre capacité d’agir. Si de nombreux objets ne sont aujourd’hui plus « réparables », d’autres le demeurent mais, dans une logique où le temps est argent, nous ne prenons plus le temps d’entretenir, recycler, réparer… Le temps du bricolage à dimension humaine ne peut rivaliser avec le temps consacré à la production en série et cette activité apparaît souvent dérisoire.

Face à des technologies de plus en plus complexes, nous nous trouvons démuni-e-s, nous nous en remettons à l’autorité des spécialistes qui les maîtrisent ou prétendent les maîtriser. Nous perdons ainsi notre capacité à penser, décider et faire par nous-même. Ceci est particulièrement flagrant dans le domaine de la santé où, bien souvent, l’on se rend chez le médecin comme on amène sa voiture chez le garagiste : « Dites ! C’est grave, docteur ? » La soumission à l’autorité de celles et ceux qui « savent » touche toute l’organisation de la société (…)

Si nos comportements sont chaque fois plus formatés par les nouveaux standards de développement et de consommation, il en va de même de notre imagination. Qu’on le veuille ou non, une grande partie de nos réflexions sont polluées par une recherche de la création de valeur. Nos activités ne sont plus guidées par ce que l’on peut en retirer pour soi ou pour les autres mais par le profit qu’on peut ou pourrait en tirer. (…)

Un autre point clé de l’expansion du capitalisme est l’atomisation des individu-e-s. La consommation de masse est fortement individualisante. « Internet pour tous » signifie chacun-e son poste, chacun-e sa connexion, tout comme chacun-e possède, quand elle ou il le peut, sa bagnole, sa machine à laver, ou sa piscine dans le jardin. Magie du « progrès »… on n’a plus besoin de vivre ensemble ! Et avec Internet, on peut même désormais vivre des non-rencontres passionnantes chacun-e chez soi derrière son écran. Chacun-e se retrouve ainsi suréquipé-e, se croit en sécurité et autonome car elle ou il n’a plus besoin de sa voisine, mais toute sa vie est suspendue au « bon fonctionnement » du système. Elle ou il est plus précaire que jamais. (…)

Dans un monde où les figures encensées sont celles de l’entrepreneur, de l’innovateur ou de l’investisseur, la législation, plutôt que de protéger les liens issus des pratiques collectives et solidaires, de préserver la singularité des lieux et défendre l’autonomie locale, accélère notre dépendance à un monde globalisé et marchand.

Pour servir les intérêts du capital, la législation sait habilement user de la carotte. On peut citer ici les innombrables « coups de pouce » à la consommation. Les « primes à la rentrée des classes » ou mieux encore les « primes de Noël » révèlent l’opportunisme de secteurs d’activité (industrie de l’habillement, industrie du jouet, grande distribution…) dans ces dispositifs à teneur sociale. L’industrie de l’automobile est en soucis ? Les Jupettes et autres primes à la casse sont là pour voler à son secours. (…)

Mais la carotte ne pouvant suffire à elle seule, le bâton n’est jamais loin et la législation est là pour instaurer des normes. Sous couvert d’assurer notre sécurité, ces normes se définissent selon les caractéristiques imposées par l’industrie et répondent aux besoins de renouvellement permanent des marchandises dans une société productiviste. Elles contribuent à renforcer notre dépendance à la technologie. Les exemples sont innombrables et concernent aussi bien l’alimentation (interdiction de cuisiner avec des œufs frais en restauration collective, autoconsommation autorisée uniquement dans le cadre familial) que l’habitat (loi Morange d’octobre 2005 rendant obligatoire des gadgets technologiques comme les détecteurs de fumée dans chaque logement, recours obligatoire à des professionnels agréés pour le ramonage d’une cheminée, etc.).

La législation impose également le recours aux spécialistes. Le monopole de l’ordre des médecins et de l’industrie pharmaceutique sur les questions de santé en est sans doute le plus bel exemple. Toute pratique thérapeutique non-conventionnelle reste sous la menace de l’ « ordre » qui fait autorité en la matière. De même, seuls les pharmaciens et les herboristes sont autorisés à délivrer des plantes médicinales. Le diplôme d’herboriste n’existe plus depuis bien longtemps… il ne reste donc plus que les pharmaciens. Par ailleurs, les remboursements de la Sécurité sociale sont là pour « guider la consommation » en matière de santé et la rendre conforme aux intérêts des lobbys de la médecine moderne et de l’industrie pharmaceutique. Le développement des brevets répond à la même logique. La privatisation des savoirs et du vivant s’attaque directement à notre autonomie. Il nous faut recourir au détenteur de brevet. Sous couvert de protéger le consommateur, les homologations s’attaquent à toute activité autonome. Le coût de ces homologations ne peut être supporté que par les « gros », bien ancrés dans le monde marchand. La lutte que mène Kokopelli contre la législation sur les semences le met parfaitement en lumière.

Petit à petit, c’est l’ensemble des liens établis en dehors de la sphère marchande que la législation s’emploie à détruire. Derrière les dispositifs comme les « chèques emploi service » qui se généralisent, c’est l’ensemble des coups de main que l’on pouvait se rendre qui se voient transformés en purs rapports marchands. Au niveau local, ce sont les mairies qui s’emploient à coloniser l’espace public, les centres-ville se sont convertis en rues piétonnes où les règles de vie sont dictées par l’activité commerciale (arrêtés antimendicité, interdiction de consommer de l’alcool en dehors des terrasses commerciales, etc.). En milieu rural, les communaux (souvent des forêts et pâturages dont les ressources sont accessibles à l’ensemble des habitant-e-s d’une commune) sont de plus en plus menacés par les appétits fonciers.

(…)

Comme nous l’avons vu, la législation interdit bien souvent ce à quoi nous avons déjà globalement renoncé. Un premier rempart face à cette législation liberticide consiste à faire vivre les usages, ceux qu’elle n’a pas encore interdits. Jusqu’à quand aurons-nous le droit d’avoir un coq dans notre basse-cour (c’est déjà souvent interdit en Belgique chez les particuliers) ? De faire de l’auto-stop (interdit dans certains Etats états-uniens) ? De faire soi-même un gâteau d’anniversaire pour ses copines et copains de classe (déjà interdit dans la plupart des écoles, il faut du tout fait emballé) ? Le meilleur remède : mettre des coqs dans les basses-cours, tendre le pouce sur le bord des routes et se mettre à la pâtisserie. Si les lois relatives au téléchargement sur Internet sont si fastidieuses à mettre en place, c’est notamment parce qu’elles se heurtent à la généralisation de cette pratique.

Toute législation a un seuil de tolérance. Apprendre à jouer avec le seuil et faire naître les complicités qui passent outre la loi permet de reconquérir les usages interdits. Transgresser la loi peut contribuer à la rendre obsolète.

Face aux changements de comportement induits par la société de consommation, il y a des usages à inventer… Les « espaces de gratuité » sont apparus dans les lieux collectifs… Si la législation sait bien réprimer la débrouille lorsqu’elle est monnayée (comme la vente ambulante), elle a la tâche plus ardue quand il s’agit de réprimer le don (elle y parvient cependant lorsqu’elle canalise les échanges en évoquant des raisons sanitaires ou sécuritaires). Face au recours grandissant à la machine et à la technologie, être réfractaire à son utilisation et ne pas succomber à la « commodité » présentée par les politiques commerciales ou les nouveaux besoins induits par les nouveaux gadgets technologiques est le meilleur rempart pour se prémunir des dispositifs de dépendance qui génèrent notre plus grande précarité.

Si les possibilités d’action de l’individu-e toujours plus contrôlé-e et fiché-e se restreignent, l’action collective peut permettre de regagner du terrain ; les « collectifs de précaires et chômeurs » la pratiquent régulièrement dans les CAF et Pôle emploi, où, lorsqu’ils se présentent individuellement, les chômeurs-euses sont tenu-e-s à distance et reçoivent des fins de non-recevoir. Agir collectivement, c’est recréer du lien là où la logique marchande voudrait nous enfermer dans des rapports d’intérêts qui nous isolent en autant de consommateurs.

Igor et Baraka

(article publié dans l’ouvrage collectif Construire l’autonomie, Se rapproprier le travail, le commerce, la ruralité (2013) sous le titre « Une législation qui renforce la précarité »)

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