Le socialisme des origines (Jean-Claude Michéa)

MICHEA Jean-Claude« Jean-Claude Michéa: le socialisme des origines 1/3 »

« Jean-Claude Michéa: le socialisme des origines 2/3 »

« Jean-Claude Michéa: le socialisme des origines 3/3 »

Conférence de Jean-Claude Michéa autour de son essai Le complexe d’Orphée, La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès. (décembre 2011)

Transcription partielle de la conférence ici.

*

« S’il est évident que les premiers théoriciens socialistes partageaient bien avec les libéraux un même refus révolutionnaire de l’ancien monde des castes et des aristocraties guerrières – celui des communautés agraires traditionnelles fondées sur l’inégalité de naissance, la famille patriarcale et la domination d’un pouvoir guerrier et religieux – il est non moins évident, en revanche, qu’ils n’entendaient nullement remettre en question le fait communautaire lui-même (faut-il encore rappeler que le terme de « socialisme » avait justement été introduit par Pierre Leroux pour s’opposer à celui d’ « individualisme » ?). (…) On peut même dire que si ces penseurs s’opposaient avec autant d’énergie à l’idéologie libérale (et notamment aux dogmes modernes de l’ « économie politique anglaise ») c’était d’abord parce que cette dernière se fondait sur une conception de la liberté individuelle qui – du fait qu’elle emportait tout sur son passage – conduisait nécessairement, à leurs yeux, à dissoudre l’idée même de vie commune dans le nouvel univers de la concurrence absolue, rendant ainsi inévitable l’apparition de nouvelles formes d’inégalité et de servitude, peut-être plus terribles encore. (…)

«Ces premiers socialistes s’étaient trouvés également capables, dès le début du XIXe siècle, de saisir sous l’éloge libérale de l’individualisme absolu et du déracinement intégral (déracinement qui rencontre l’une de ses conditions majeures dans la séparation moderne du producteur et de ses moyens de production) la véritable clé philosophique de cette dynamique révolutionnaire du capitalisme dont l’horizon ultime ne peut être, pour reprendre les formules du jeune Engels, que l’ « atomisation du monde », la « guerre de tous contre tous » et la « désagrégation de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » »

« Le projet socialiste (…) se définissait, au départ, comme une critique intransigeante du système libéral (ou capitaliste) et des nouvelles manières de vivre (individuelles et collectives) que sa dynamique concurrentielle impliquait nécessairement (comme l’écrit Hayek – avec sa concision habituelle – le socialisme, au départ, est « une réaction contre le libéralisme de la Révolution française »). (…) La définition libérale de la liberté comme propriété purement privée inhérente à l’individu isolé (le droit « naturel » pour chacun de « vivre comme il l’entend », sous la protection d’un Etat de droit uniquement soucieux d’ « administrer les choses ») revenait, à leurs yeux, à soutenir « une chose aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d’individus vivant et parlant ensemble » (Marx, Introduction à la critique de l’économie politique, 1857)

« Cette défense par les premiers penseurs socialistes du principe communautaire – autrement dit, leur conviction profonde qu’une société digne de ce nom ne pouvait se fonder ni sur un pur contrat juridique établi « entre des individus indépendants par nature » (Marx) ni sur le supposé « penchant naturel des individus à trafiquer » (Adam Smith) – ne saurait en aucun cas être assimilée (…) à celle développée, dès 1790, par Edmund Burke (…) C’est bien ce qui avait conduit Marx, dans sa lettre à Engels du 25 mars 1868, à distinguer deux types de « réactions contre la Révolution française et la philosophie des Lumières). La première (c’est la seule que les militants de gauche semblent connaître de nos jours) était, naturellement, le fait de cette droite réactionnaire favorable au retour de l’Ancien Régime. Mais la seconde, en revanche, relevait intégralement de l’ « orientation socialiste » et trouvait même son point d’appui le plus solide dans l’étude de « l’époque primitive de chaque peuple », étude qui devait conduire, selon Marx, « à trouver dans le plus ancien le plus moderne » (il faudra attendre un demi-siècle pour que Marcel Mauss établisse, dans son Essai sur le don, les fondements concrets de cette valorisation éminemment dialectique de l’ « archaïsme ») »

«L’un des problèmes récurrents de la critique socialiste a toujours été, depuis les années 1830, de définir les formes concrètes (phalanstères, coopératives, communes locales, autogestion ou – à l’inverse – « saisie jacobine de l’Etat » [Debord]), sous lesquelles il serait enfin possible d’édifier une société qui représente une « renaissance (a revival) dans une forme supérieure, d’un type sociale archaïque » (selon la formule que Marx avait empruntée à l’anthropologue américain Lewis Morgan (…)) » Autrement dit de « se demander à quelles conditions il serait pratiquement possible – et une telle question est assurément plus actuelle que jamais – non seulement de neutraliser efficacement les ressorts matériels, juridiques et culturels de l’oppression politique et de l’antagonisme des classes (et, par conséquent, de l’exploitation quotidienne de « gens ordinaires » par des minorités contrôlant la richesse, le pouvoir et l’information), mais également d’introduire progressivement dans toutes les communautés humaines existantes les conditions réelles de la plus grande autonomie individuelle et collective possible, sans que jamais pour autant la façon dont la liberté se trouverait ainsi introduite (et le problème serait exactement le même s’il s’agissait d’introduire dans une société traditionnelle un progrès technologique indispensable) ne conduise à saper les fondements mêmes du lien social – au rebours, par conséquent, des effets dissolvants qu’induit inéluctablement le monde d’ « émancipation » libéral par le Droit et le Marché. Ni donc à briser ce « roc » anthropologique ordinaire (Marcel Mauss) que constitue la logique de l’honneur et du don (source de tout rapport réel de confiance, d’entraide ou d’amitié), logique qui, une fois développée dans un sens moderne (autrement dit, de façon à donner toute sa place au souci de soi et au légitime besoin de solitude et d’intimité), définit le principe et le point de départ obligés de toute conscience morale et de toute common decency (et il est toujours utile de rappeler que le terme latin munus, qui a donné les mots de « commun », de « communauté » et de « communisme », désignait d’abord les charges et les obligations – savoir donner, recevoir et rendre – qui relèvent de cette logique de l’honneur et du don). »

Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche

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