En finir avec la centralité du travail (Paul Ariès)

Paul Ariès interrogé par Isabelle Giordano.

« L’histoire du travail c’est l’histoire d’un dépouillement, c’est-à-dire qu’on a dépouillé les anciens travailleurs de leurs outils, on les a dépouillé ensuite d’une partie du surtravail c’est-à-dire du profit, on les a dépouillé ensuite de la culture , des savoir-faire traditionnels, et aujourd’hui on voudrait les dépouiller du sens même de leur travail. Il y a deux chiffres qui sont intéressants : on sait que 75 % des salariés considèrent ne pas savoir réellement quelle est l’utilité de ce qu’ils produisent et 80 % des gens avouent s’ennuyer au travail. »

« Je dirais que le mot « travail » c’est comme le mot « production » et « consommation », c’est un mot-poison qui empêche de penser. Car quand on parle de travail de quoi parle-t-on ? Est-ce qu’on parle d’une activité qui est créatrice ou est-ce qu’on parle de la taylorisation du sourire, c’est-à-dire aujourd’hui cette obligation de sourire qu’est celle des hôtesses d’accueil dans les péages d’autoroutes ou des caissières à l’hypermarché ? Quand on parle de travail est-ce qu’il s’agit d’un travail qui est utile à la société ou qui est nuisible ? C’est-à-dire qu’il faut nécessairement décoloniser notre imaginaire et abandonner effectivement ces grand mots à majuscule qui en fait sont là pour empêcher de se poser les vraies questions. Comment travaille-ton ? Pour fabriquer quoi ? Et vis-à-vis de quel besoin social à satisfaire ? »

« L’histoire nous apprend à différencier ce qu’on appelait auparavant l’opus, c’est-à-dire la création, et le labeur, le travail. S’il s’agit d’avoir une activité qui émancipe, qui éveille l’intelligence je dirais « je signe tout de suite » sauf qu’aujourd’hui on se rend compte d’un retour du néotaylorisme, et c’est ça qui est particulièrement grave. Et puis on ne peut pas poser la question du travail sans poser aujourd’hui la question tout simplement de la situation environnementale. C’est-à-dire est-ce qu’on peut produire toujours plus, donc travailler toujours plus, ou est-ce au contraire il va falloir apprendre à vivre plus frugalement donc aussi, je dirais, à faire autre chose que  travailler. Le droit aux loisirs, le droit à la paresse me semble être une alternative tout à fait intéressante. »

« Il faut en finir avec l’idée que le travail serait au centre de nos existences. (…) Ce qu’il faut revendiquer aujourd’hui, ce n’est pas plus de pouvoir d’achat, c’est un revenu garanti, c’est à dire permettre à chacun de vivre frugalement mais de façon certaine. Et grâce à ce revenu garanti, nous pourrons développer les autres facettes de notre personnalité: c’est-à-dire redevenir des poètes, redevenir des citoyens, redevenir des amants et des amantes. On a autre chose à faire dans la vie que d’être un forçat du travail et un forçat de la consommation. »

Lire aussi : « La relation au travail par Paul Ariès »

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