La décroissance, c’est d’abord le choix du partage (Paul Ariès)

« Tant que nous aurons la tête formatée par l’économie nous irons chercher la solution à l’ensemble des problèmes sociaux dans le « toujours plus » : toujours plus de production, toujours plus de consommation, toujours plus grand, toujours plus vite. Les objecteurs de croissance ne sont ni des professeurs foldingue ni des durs à jouir qui se complairaient dans l’annonce imminente de la fin du monde. Nous disons pourtant qu’il faut en finir avec le culte de la croissance, que cette dernière soit bleue, avec la droite ou le patronat, rouge, avec la gauche, rose, verte ou orange. Il faut en finir avec le culte de la croissance et pour cela il suffit de cesser de refouler ce que nous savons tous déjà. Premier chiffre : 20 % des humains dont nous sommes s’approprient aujourd’hui 86% des ressources planétaires. (…) C’est pas très joli joli par rapport à nos valeurs comme l’égalité ou la fraternité, mais ça ne serait pas forcément si grave si on avait l’espoir d’un rattrapage possible, c’est-à-dire si on pouvait encore croire que la production puisse grandir démesurément. Mais c’est là où nous tombons sur le deuxième constat : si bientôt 7 milliards d’humains vivaient comme nous, une seule planète Terre ne suffirait pas. Il en faudrait un peu plus de trois si on adoptait les standards de vie d’un Français, et presque 7 si on adoptait les standards de vie d’un Américain. Autrement dit : la croissance économique, ce n’est pas la solution. Ce n’est pas la solution pour les pays riches, mais ce n’est pas non plus la solution pour les pays pauvres qui devront inventer d’autres façons de satisfaire les besoins fondamentaux de l’humanité.
Les objecteurs de croissance ne sont pas partisans de la décroissance faute de mieux. Même s’il était possible de produire et consommer toujours plus, ça serait à nos yeux une façon suffisante de le refuser pour pouvoir rester simplement des humains. Notre société a totalement sombré dans ce que les Grecs anciens appelaient l’hybris, la démesure. Nous avons perdu la capacité à nous donner des limites. Lorsqu’une société n’est pas capable de se donner des limites, elle va les chercher dans le réel. C’est l’épuisement des ressources, c’est le réchauffement planétaire, c’est l’explosion obscène des inégalités sociales.
Le grand enjeu pour le XXIème siècle, ce n’est pas de savoir quel va être le cours du baril ni notre pouvoir d’achat. Le grand enjeu c’est de renouer avec cette capacité à se donner des limites. Et pour cela de faire primer la culture et le politique, parce que la culture c’est toujours ce qui nous immunise contre les fantasmes les plus archaïques : le culte de la toute-puissance, l’idée d’un monde sans limites. Et la politique c’est d’abord la définition de la règle de droit. (…) Ce qui pose bien entendu la question du contenu de cette loi. Est-ce que c’est une loi qui est faite dans l’intérêt du plus grand nombre ou c’est une loi qui est faite dans l’intérêt d’une petite minorité. (…)
Moi je ne suis pas partisan de la décroissance parce qu’il y a le feu à la planète. Je suis objecteur de croissance car je souhaite ce que les Grecs anciens appelaient l’eudaimonia, c’est-à-dire une vie bonne, et ce que les Américains du Sud appellent en ce moment le buen vivir, c’est-à-dire le bien-vivre.
La décroissance ce n’est pas un discours écolo plus hard, plus dur que les autres. La décroissance c’est la tentative de penser à la fois une série de grandes crises : la crise environnementale, la crise sociale, la crise du politique, la crise de la personne humaine. Quand on dit que cette crise est systémique, c’est que quelque chose fait lien entre tout ça. Et ce qui fait lien entre tout c’est tout simplement que depuis plusieurs siècles nous continuions à fantasmer sur le mythe de l’abondance. Tant que nous croirons que demain 7 milliards d’humains pourraient vivre au pays de Cocagne, nous continuerons à refouler la grande question historique qui est la question du partage. La décroissance marque avant tout le retour des partageux. »

« Veut-on nourrir 650 millions de voiture ou 7 milliards d’humains ? (…) On voit très bien avec les agrocarburants comment nous sommes prêts à sacrifier une partie de l’humanité pour la survie augmentée d’une toute petite minorité. »

« Le programme des Nations Unies nous le dit : la Terre est suffisamment riche pour pouvoir nourrir 10 milliards d’humains. Mais sans doute pas de la même façon : avec une alimentation relocalisée, une alimentation resaisonnalisée, avec une alimentation moins carnée, avec une alimentation moins gourmande en eau, avec une alimentation biodiversifiée. Le problème ce n’est pas celui du « trop d’humains », c’est peut-être celui déjà du « trop d’automobilistes ». Le problème c’est celui de nos modes de vie qui ne sont tout simplement pas généralisable à l’ensemble de l’humanité. Et du point de vue philosophique, ce qui n’est pas universalisable n’est pas défendable sur le plan moral. »

« Diouf le patron de la FAO rappelait (…) au moment de la crise financière que 30 milliards de dollars suffiraient chaque année pour que plus personne ne crève de faim. Ces 30 milliards de dollars, on ne les trouve pas. Mais le budget mondial officiel de l’armement : 1200 milliards de dollars ! Le marché de la pub : 920 milliards de dollars. Le marché des stupéfiants : 800 milliards de dollars. On le voit, le problème ce n’est pas un problème de croissance, ce n’est pas un problème de moyens. La grande question c’est : qu’est-ce qu’on produit ? Comment ? Et pour qui ? Est-ce qu’on vise la satisfaction des besoins sociaux fondamentaux ou est-ce qu’on accepte de développer une production pourrie parce qu’elle ne profite qu’à une infime minorité ? »

« La décroissance, c’est la tentative d’articuler trois niveaux de résistance. Le premier niveau de résistance c’est ce que nos amis québecois appellent la « simplicité volontaire ». Essayons chacun à notre niveau d’avoir un mode de vie qui soit conforme à nos valeurs, de ne pas trop nuire au voisin, à nos générations futures. Pour certains ça veut dire ne pas avoir de voiture, ne pas utiliser de téléphone portable, choisir de travailler en temps partiel. Tout ce qui peut être fait doit être fait. (…) Mais si on ne faisait que ça, ça serait insuffisant et ça pourrait même dangereux. C’est insuffisant parce qu’à quoi ça servirait à être un certain nombre à se faire plaisir – parce qu’il y a du bonheur à rentrer en décroissance, parce qu’il y a du bonheur à ne plus être un forçat du travail et de la consommation (…) -, à quoi ça servirait à être un certain nombre à se faire plaisir si la société continue à se comporter de façon complètement irresponsable ? Et dangereux (…) parce que dans les milieux de la décroissance il y a certain nombre de copains et de copines qui jouent à « plus décroissant que moi tu meurs » (…). Ce qu’il y a de gênant dans cette posture, c’est qu’elle repose sur la culpabilisation des gens. Or on ne changera pas le monde en culpabilisant les gens.
On changera le monde en suscitant le désir, en donnant envie, d’où la nécessité d’un second niveau de résistance qui est celui des expérimentations collectives. Tout ce que l’on peut bricoler ensemble, dans les marges, dans les franges, et pourquoi pas au cœur de la société est essentiel. Qu’il s’agisse des AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), qu’il s’agisse du retour du mouvement coopératif, des coopératives de production, de consommation, d’habitation, qu’il s’agisse de l’économie sociale et solidaire. (…) Ce sont dans ces marges que s’inventent les laboratoires du futur. Ce sont dans ces marges que s’inventent les formes de vie qui seront celles de demain. Mais là encore (…) c’est insuffisant, ce serait sous-estimer la capacité de récupération du système. (…)
Troisième niveau de résistance : (…) c’est l’ébauche du commencement de ce que pourrait être demain – je suis très prudent – un nouveau projet de société. C’est la décroissance comme projet politique. (…) Nous sommes convaincus que les questions que nous posons sont incontournables. La décroissance ne fait peut-être pas encore un programme, mais elle en défait beaucoup. La décroissance a cette capacité à interroger les évolutions les plus profondes de notre société. Et je suis de plus en plus convaincu que l’heure est venue de passer d’un certain nombre de mot-obus comme l’anticapitalisme, la décroissance, l’antiproductivisme à d’autres mots qui seraient des mots-chantiers comme la relocalisation contre le mondialisme, le ralentissement contre le culte de la vitesse, la coopération contre l’esprit de concurrence, la planification démocratique contre le tout-marché, le choix de la simplicité contre le mythe de l’abondance, la gratuité, le partage contre le tout-marché. »

Paul Ariès

 

***

« L’antiproductivisme ne peut avoir une chance de réussir que si, face à l’endiguement de l’économie, il éveille et propulse toutes les autres dimensions de la vie.  »

« Même si nous voulons aussi une autre répartition du gâteau commun, nous savons qu’il faut avant tout changer sa recette. »

« L’objectif est d’apprendre à exister pleinement, à vivre en tant qu’usager maître de ses usages et non plus comme forçat du travail et de la consommation, esclave du marché capitaliste »

« L’ennemi est aujourd’hui beaucoup plus insidieux puisqu’il campe dans nos maisons. Il s’est emparé de nos modes de vie ; il a totalement infesté nos objets ordinaires. Nous devons retrouver la force des boycotts. (…) La vraie puissance est celle du citoyen qui se refuse en tant que consommateur, comme le gréviste se refuse comme producteur pour se vivre sur un mode politique. »

« La simplicité va bien au-delà du choix d’une vie frugale, pour embrasser la façon dont nous faisons (ou ne faisons pas) société. Elle n’est pas celle du renonçant mais celle de l’usage maître de ses usages. »

« La frugalité n’est pas la misère. (…) Un projet anti-productiviste doit avoir pour objectif une société conviviale et autonome sinon nous basculerons dans l’austérité qui n’est rien d’autre qu’une autre figure de l’économisme béat. »

Paul Ariès, La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance

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Une réflexion sur “La décroissance, c’est d’abord le choix du partage (Paul Ariès)

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