Pourquoi abolir la monnaie ?

« La monnaie n’est pas un simple outil, n’est pas un simple moyen. »
« Pour avoir de la valeur, la monnaie doit être rare. Pour qu’elle soit rare, tout le monde ne doit pas en avoir. »

http://www.voter-a-m.fr/index_2.htm

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Intervention de J.-Paul Lambert, 24 janvier 2010

source : http://www.prosperdis.org/CZJanDAMEconf.htm

(…) L’horreur économique ça se vend bien… En règle générale, aujourd’hui, « être anticapitaliste » c’est pour dénoncer les méfaits du capitalisme. Mais après avoir ameuté contre la nocivité du capitalisme, l’anticapitaliste déclaré reconnaît dans un petit coin de sa copie, ou d’une manière implicite, qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, sauf celle qu’il appelle une alternative, qui reste évidemment du capitalisme, celle d’un capitalisme enfin doux et pacifié, où les méchants exploiteurs et traders seront punis, où on obligera ces gens-là à faire des profits enfin gentils, modérés, verts et tout, avec la pérennité de l’emploi, sans délocalisations ni restructurations.

En réalité, au capitalisme il y une alternative, une seule réelle et autrement réaliste que les accommodements avec le diable. Il n’y a qu’une seule façon de le clouer dans son cercueil. C’est d’abolir les profits monétaires, sans lequel il ne peut vivre.

Cette idée-là s’est répandue en France après la crise de 29. On l’a appelée économie distributive ou distributisme. Pour ceux qui prennent le train en route, ça se résume en trois points : 1. Chiffrer les produits et services qui résultent de notre travail, 2. Faire le total. 3. Distribuer aux usagers. Tout ce qui a été produit peut donc être acheté . On ne devra pas produire plus qu’il ne faut.

J’ai découvert l’intérêt du distributisme à propos du revenu d’existence, à la fin des années 90. On m’avait invité à des discussions à son sujet, pour savoir comment il serait reçu dans les cités. Plutôt bien, j’ai dit, et même très bien, car il va contribuer à pousser encore à l’économie souterraine et les petits artisans aux dépôts de bilan. L’Etat ramassera donc moins de taxes et d’impôts, et votre revenu d’existence il faudra le recalculer à la baisse.

Le revenu d’existence distributiste, lui, est vraiment garanti. Garanti à vie. Les distributistes aiment dire « du berceau à la tombe ». Il est garanti non sur les profits aléatoires, mais sur les richesses que les travailleurs produisent.

En économie distributive, il n’y a plus de problème de chômage, ni de problème de retraites, ni de déficit public, ni d’inflation. Et ce ne sont pas des promesses en l’air. Etudiez la question : ça vaut la peine.

Dans sa forme première, « historique », pourtant, le distributisme n’est pas sans risques. Mais ces risques, franchement exposés dans le CD dont vous avez eu des extraits et tout aussi franchement dans le suivant, De l’Achat à l’Accès, ces risques tiennent principalement à l’usage de la monnaie.

Car la monnaie préconisée par les distributistes historiques est remarquable : elle ne peut pas s’accumuler. Elle ne sert qu’une fois. Elle est donc par nature anticapitaliste. Mais c’est quand même encore une monnaie, qui n’exclut pas les revenus inégaux, colle des prix sur les choses et oblige donc à les voir non plus en toute objectivité, écologiquement, mais à travers des prix.

La traçabilité : sa réalité matérielle et politique

Mais la monnaie est-elle encore aujourd’hui nécessaire  ?

Les distributistes historiques ne connaissaient qu’elle. Mais voici que les codes-barres, depuis 1980, s’introduisent partout.

Ils permettent de gérer les stocks, les entrées et sorties de marchandises, la vitesse des réapprovisionnements. En temps réel on sait, grâce à eux s’il y a ou s’il n’y a pas, du pain, du riz, des médicaments, s’il y a les ressources pour les produire, si c’est proche ou lointain, et à quelle cadence ça peut se renouveler.

Les codes-barres sont donc en prise directe sur ce qui nous importe avant toute chose : avoir accès aux richesses que nous avons produites, et que cet accès ne nous soit barré, ni par le prix qu’il faut payer, ni, avant même de mettre une production en route, par la perspective des bénéfices qu’il faut en retirer sur un marché concurrentiel et aléatoire, des bénéfices dont il faut agiter la sucette devant les yeux du banquier pour obtenir un peu de crédit.

Entre le CD 2, Vous avez dit anticapitaliste…? et le CD 3, De l’Achat à l’Accès, j’ai beaucoup appris au sujet des possibilités offertes par les codes-barres et plus généralement de ce qu’on appelle « la traçabilité ».

Les entrepreneurs, les commerçants, les bureaux d’études, les chercheurs, tous recourent déjà au chiffrage informatisé.

Les codes-barres sont aujourd’hui intégrés à notre milieu de vie au même titre que le téléphone, la radio, le Net, la contraception, dont les avantages concrets sont tels que nous continuons de les améliorer et de les répandre.

Dans un Spécial Science de La Recherche et du Monde, Déc. 2009, on interviewe le créateur du Net, Tim Berners Lee. Il parle de ce qu’on a appelé le web sémantique, en construction, un web qu’on aurait dû appeler, dit-il, un « Web de données ». Il va tout à fait dans le sens de ce que nous recherchons.

Mais voilà… Dès que vous dites du bien des codes-barres ça provoque des réticences. Je les sens monter dans la salle… et à juste titre. Les progrès de la traçabilité, avec les puces RFID, notamment, font craindre la surveillance policière.

Alors il faut réfléchir. La traçabilité, ça existe. Nous ne reviendrons plus en arrière. Proposez aux commerçants de s’en passer, ils vous font observer que sans elle tout serait trois pour cent plus cher. Tous les produits, pas seulement l’énergie.

Proposez la même chose aux chercheurs, ils se frappent le front  : ce serait, pour eux, l’équivalent du retour à l’âge des bougies.

A la surveillance policière nous n’échapperons pas en refusant l’outil qui permet de prendre rigoureusement en compte des données matérielles, mais en abolissant les motifs de nous surveiller, de surveiller si nous risquons de troubler l’ordre économique, si nous risquons de faire partie des gens à qui ça prend de descendre dans la rue réclamer des sous.

Nous n’échapperons au contrôle étatique, à l’ordre moral du libéralisme qu’en donnant à tous des moyens d’accéder aux richesses parce qu’elles sont là, parce que nous les créons et n’avons aucune raison de détruire la planète pour des questions de gros sous.

Nous n’échapperons aux dangers très réels de la traçabilité, des dangers qui montent en puissance, attention, ce n’est qu’un début, nous n’y échapperons qu’en abolissant le plus vite possible le salariat et le contrôle qu’il instaure et donc en vous appropriant la traçabilité, qui permet de faire du partage authentique et non plus du profit.

Ce que je vous prêche là n’est qu’un retournement politique tout classique, comme celui qu’a opéré Marx, par exemple, quand il a compris qu’on n’échappera à l’exploitation patronale qu’en s’emparant de l’outil de production

Parmi les derniers méfaits de l’évaluation monétaire…

Entre les deux CD, les faits ont par ailleurs encore confirmé le bien-fondé de ma conviction écologique et politique au sujet de l’abolition de la monnaie.

Le marché s’empare aujourd’hui des créneaux « vert » et « décroissant  ».

Les ampoules basse-tension deviennent obligatoires. Les cellules solaires ont le succès que vous savez… Mais pour les ampoules basse tension, il faut du gallium. Pour les cellules solaires, il faut du sélénium.

Alors les prix s’envolent et certains matériaux atteignent 7000 dollars, quand l’once d’or en est à 900 ! (Le Monde, décembre 2009).

La Chine (id. 2009) restreint ses exportations de matières premières stratégiques et se dépêche de s’emparer des réserves d’autres pays.

Les informations au sujet des quantités et de la renouvelabilité de ces réserves restent secrètes. Le secret entretient la spéculation, la terreur de manquer, la suspicion, la recherche d’armes nouvelles et de systèmes pour pénétrer dans les informations des concurrents.

Certains doutent encore du réchauffement du climat et de la responsabilité des hommes dans ce processus. Admettons que ça se discute.

On ne peut douter, par contre, de la nocivité du chiffrage de toute chose en prix et de soumettre la vie des usagers et de la planète aux profits.

Cette nocivité est prouvée par tous les rapports d’experts, Stieglitz ou Amartya Sen en tête, mais ils ne vont pas jusqu’à abjurer leur religion du Marché ni faire de la peine à ceux qui les financent. Ils continuent donc de chercher des recettes pour faire du capitalisme aimable.

La résistance à l’idée d’abolir la monnaie sera demain jugée aussi stupide que celle qui fut opposée à l’hélio-centrisme, à l’asepsie, aux congés payés, à la sécurité sociale ou la contraception.

Après des années d’alerte écologiste, on s’est enfin, à Kyoto, à Copenhague, accordé sur l’idée qu’il fallait faire quelque chose. Mais quoi  ? Quoi d’autre ?

Les incidences de la décroissance matérielle sur la croissance des profits monétaires ont conduit à chiffrer des objectifs « réalistes » que peuvent atteindre les entrepreneurs sans perdre d’argent ni leur situation de concurrence.

Pour les inciter à se montrer plus inventifs, on a déjà créé, il y a quelques années, un marché des droits à polluer.

Osons dire que l’alerte écologique nous distrait. Même fondée, elle distrait de la misère sociale, de la misère des peuples. Ce n’est pas pour des raisons écologiques que des enfants meurent aujourd’hui de faim par millions. Il y a seulement trente ans ces régions avaient encore une relative indépendance économique. Les raisons monétaires l’ont abolie. Haïti, par exemple, satisfaisait 80% de ses besoins alimentaires en 1984. Le FMI passant par là, les Haïtiens n’en satisfont plus que la moitié et doivent acheter leur riz aux Etats-Unis.

Résumons…

La critique « anticapitaliste » a beau cibler juste, elle maintient dans l’impasse. Elle en vit.

S’engager pour la défense de l’emploi, des exclus, des sans-papiers, sauve des cas mais n’abat pas les causes.

Nos géniales « alternatives » ne pourraient survivre (et souvent même s’inventer) si elles ne se greffaient sur le système.

Notre investissement dans ces bonnes causes, notre générosité, sont toujours à la limite de la collaboration. Considérons-les donc comme une école, une préparation, une préparation à des investissements enfin libres, libérés du profit monétaire, et qui auront alors une tout autre amplitude sociale et écologique.

Et puis, là encore, réfléchissons un peu. Parmi les fausses alternatives  : combien de temps va-t-il falloir pour instaurer une mesure comme le revenu d’existence financé sur la redistribution des profits ? Et la taxe Tobin…

Même pour une alternative bien réelle comme celle du revenu garanti tel que le propose le distributisme, combien de temps faudra-t-il pour en convaincre, pour apprendre à se servir de la nouvelle monnaie ?

Alors que les codes-barres ça marche déjà, tout le monde s’en sert, la transition peut se faire en moins d’un mois, plus facile que de passer du franc à l’euro ?

Le but et le moyen

Et maintenant, une fois compris qu’on ne peut sauver ni l’environnement, ni l’indépendance des peuples ni connaître une démocratie digne de ce nom dans un régime qui soumet toute chose à l’évaluation monétaire.

Une fois compris que l’usage de la monnaie est déterminant aussi bien pour la condition humaine que pour la condition planétaire.

Une fois compris que ces deux conditions doivent se traiter ensemble et qu’il n’y a qu’une façon de le faire : abolir la monnaie et avec elle l’ensemble de représentations du monde totalement faussées qu’elle donne aux prisonniers de sa caverne (du coffre-fort, pour parler moderne).

Une fois compris ça et qu’il faut faire vite, l’objectif semble lumineux :

 créer un front anti-monétaire !

 Rien de commun entre un « front » comme celui-là, un front cent pour cent pour une vie réinventée, et un front « anticapitaliste » pour s’arranger des difficultés, des petits et des gros ennuis du capitalisme, et dont l’imagination, si elle arrive au pouvoir, pourrait bien nous créer un marché des droits à licencier.

Le but n’est pas de rassembler, le temps d’une élection, le maximum de frustrés du système monétarien, des frustrés qui réclament leur part dans la redistribution des profits, la part de gâchis que nous avons appris à confondre avec du gâteau.

Le but est de libérer les capacités et désirs que nous avons de faire utile, beau, humain, de l’obligation de les monnayer. (…)

 

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gratuite

Abolir la monnaie, passage obligé vers l’égalité

(Anthony B. / source : http://www.les-seminaires.eu/abolir-la-monnaie-passage-oblige-vers-legalite/)

Lors de la discussion collective du 12 novembre dernier au sujet de la proposition de désargence (voir le site de la désargence), une des premières remarques a été de dire : pourquoi supprimer la monnaie et non pas seulement une seule des fonctions de la monnaie, celle qui concerne la possibilité de mettre de côté du capital et de bénéficier de l’inflation (due notamment à la logique d’accumulation de richesses et de croissance du système capitaliste) ?

Il est en effet admis depuis Aristote que la monnaie remplit 3 fonctions : celle d’unité de compte, consistant à attribuer une valeur à un bien ou à un service, celle d’intermédiaire des échanges, qui permet par exemple de différer l’échange (acquisition ou vente) d’un bien et de remédier à une éventuelle impossibilité du troc (je vends aujourd’hui et l’argent obtenu me permet d’acheter demain lorsque j’en éprouverai le besoin), et celle de réserve de valeur, c’est-à-dire la possibilité de placer son capital, tel qu’on l’a évoqué dans le paragraphe précédent.

Face à l’abolition de l’argent, il a donc été proposé de ne supprimer que cette troisième fonction de la monnaie, ce que les monnaies dites « fondantes » font déjà en prévoyant une dépréciation de la valeur de l’argent dans le temps, afin de s’assurer que la monnaie stimule l’échange plutôt qu’elle ne favorise la spéculation et l’accumulation. On pourrait ainsi profiter des autres fonctions de la monnaie, non perçues a priori comme néfastes lors de notre discussion, et qui semblent permettre de résoudre deux problèmes soulevés par les participants : sans argent, comment mesurer la valeur d’un bien ou d’un service, et comment accéder à un bien sans avoir nécessairement à proposer en retour ce que son détenteur désire ?

Cependant, on peut considérer que ces deux problèmes s’inscrivent dans un paradigme de société que l’abolition de la monnaie bouleverse totalement, à tel point qu’ils en deviennent parfaitement caduques. En effet, la mesure et l’échange des biens et des services sont liés à la notion de propriété privée. Accéder à un bien par le biais d’un échange avec l’autre, par le troc ou la monnaie, et le mesurer afin de faciliter l’échange, impliquent effectivement que ce bien a un possesseur, individu ou entité. Or, n’oublions pas que pour Rousseau la propriété privée est « le fondement de l’inégalité parmi les hommes ». De même, la monnaie, selon qu’on en possède plus ou moins, permet l’accès à plus ou moins de ressources, source d’inégalités. Point de société égalitaire sans une remise en question radicale de la propriété privée et de la monnaie qui y est liée, puisque c’est par elles que l’accumulation, et donc la différenciation sociale et les inégalités dues à la quantité de biens possédés, s’opère.

La désargence, par son abolition de la monnaie et son économie fondée sur les ressources permettant aux usagers de retrouver collectivement la maîtrise de leurs usages et de leurs ressources, amène donc inévitablement avec elle une refonte de la notion de propriété, qui invalide immédiatement l’existence même de la monnaie.

Mais alors dans quel sens peut s’opérer cette refonte ?

Si les citoyens retrouvent la maîtrise de leurs usages, c’est-à-dire (re)deviennent en mesure d’évaluer les ressources dont ils font usage, et par conséquent sont à même d’évaluer leurs besoins, ils vont pouvoir décider et s’organiser collectivement et démocratiquement pour une utilisation et une production de ces ressources de manière à satisfaire leurs besoins actuels, et à s’assurer de pouvoir les satisfaire demain (gestion durable).

Par ce fonctionnement, les ressources retrouvent l’adjectif supposé les caractériser : communes. On ne parle alors plus de propriété privée, ni même de propriété collective. Rappelons que les Mapuches (indiens de la Cordillère des Andes), qui se sont fait voler leurs terres par de grands industriels (notamment l’Italien Benetton), quand ils ont protesté, se sont vus rétorquer : cela s’est fait dans la légalité, vous n’étiez pas propriétaires de ces terres. Ce à quoi ils ont répondu : bien évidemment puisque pour nous, les hommes appartiennent à la Terre, et pas l’inverse. La propriété des ressources, même collective, n’est donc qu’un construit lié à notre culture occidentale.

Pour revenir à la désargence, on parle alors de propriété d’usage, c’est-à-dire la possibilité de jouir d’un bien lorsqu’on en fait usage, d’en avoir la responsabilité, et de le léguer à notre prochain lorsqu’on n’en fait plus usage, dans un état lui permettant à son tour d’en jouir pleinement. Ce type d’expérience existe déjà notamment dans l’habitat, avec des formes de gestion collective d’un lieu de vie, possédé (nous sommes encore dans un système de propriété…) par un collectif, et dans lequel les habitants peuvent jouir de leur logement, le gérer et l’adapter à leurs usages, en en étant responsables (entretien, paiement des frais réels…). Pour les autres aspects de la vie, la nourriture par exemple, c’est encore plus simple. On a évalué nos besoins, on a produit en conséquence, on accède et on consomme selon ces besoins.

On entre alors dans une ère où la mesure de la valeur d’un bien, les moyens de l’échanger, ne sont plus des questions pertinentes, où la monnaie n’a donc plus aucune raison d’être, une ère où l’égalité peut alors constituer le fondement et non l’utopie de cette société de l’accès,une ère de l’usage, ou, tentons le mot avec Jean-Paul Lambert, de l’usocratie.

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