La démotivation, une menace mortelle pour le capitalisme

abandon de poste

La motivation ou comment nous soumettre corps et âmes aux exigences de la machine capitaliste

« Pour faire avancer un âne, il n’est pas de moyen plus éprouvé que l’usage proverbial de la carotte et du bâton. C’est du moins ce que conte la légende. (…) il s’agit là d’une métaphore qui, comme beaucoup d’expressions imagées forgées par le génie populaire, recèle et condense des phénomènes bien plus complexes qu’il n’y paraît au prime abord. Notons tout d’abord qu’il est bien question de carotte et de bâton, et non pas de l’une ou de l’autre. Il ne s’agit pas d’une alternative, mais d’un rapport entre les deux termes. Pas de carotte sans bâton et vice versa. Le bâton seul, la contrainte physique, ne suffit pas à provoquer une avancée continue et décidée de l’animal. L’âne battu s’ébroue, il fait bien quelques mètres à contrecœur, mais cesse de marcher à la première occasion. Pour parler la langue des managers : l’effet des coups de bâton n’est pas performant. En fait, leur véritable effectivité est indirecte, comme menace permanente susceptible d’être mise à exécution au moindre relâchement de l’effort. Il suffit que l’âne sache qu’il peut éventuellement être bastonné, soit qu’il en ait lui-même le souvenir cuisant, soit qu’il en ait l’exemple autour de lui. Il se mettra alors en mouvement, non pas pour parvenir à un but, mais dans un souci tactique d’évitement de la douleur. (…) Tout pédagogue le sait bien, la crainte du châtiment doit être couplée à l’espoir d’une récompense. (…) On n’agit jamais vraiment dans le seul but d’éviter quelque chose, mais pour obtenir une gratification.

C’est ici qu’intervient la carotte, que l’on agite, accrochée à une perche, devant les naseaux de l’animal. Si les phénomènes psychologiques entrant en jeu sur le versant « bâton » du dispositif sont relativement grossiers, ceux qui interviennent du côté « carotte » sont beaucoup plus complexes. Pour commencer, non seulement l’âne doit voir la carotte, mais il ne doit voir qu’elle ; il faut donc faire en sorte que tout autre objet de convoitise disparaisse de sa vue. Cet à cet effet que sont utilisées ces judicieux accessoires que l’on nomme les œillères. Il existe, selon le degré de développement de la bourrique, différentes sortes d’œillères. Ce peut être par exemple un éclairage spécial, laissant dans l’ombre tout ce qui pourrait la distraire du but assigné. Ou bien une idéologie assimilant au mal absolu, ou encore une utopie irréaliste, tout ce qui n’est pas la carotte. Cependant pour efficace qu’elle soit, cette méthode est encore coercitive. Il peut advenir que l’âne se rebiffe contre la restriction autoritaire de son champ visuel. Et rappelons-nous que l’usage de la carotte a précisément pour but de promouvoir une démarche libre et volontaire. Il est aisé de comprendre que le meilleur moyen de focaliser la volonté sur un objet singulier est encore de faire le vide alentour, que rien ne subsiste dans l’environnement de l’animal qui puisse distraire sa convoitise. Dans le désert, nul besoin d’œillères. Il faut donc faire le désert.

Une fois l’attention du baudet captée, tout reste à faire. Car nous sommes encore en présence de deux volontés distinctes. L’âne veut manger la carotte, l’ânier veut faire avancer l’âne. Comment faire coïncider les deux ? L’animal doit substituer à son motif intrinsèque (la faim, la convoitise) le motif extrinsèque qui lui est représenté (la carotte et le mouvement pour l’atteindre). Cette phase se nomme l’identification. Ensuite, une fois accroché de la sorte, il doit modifier son comportement et faire l’effort approprié à la satisfaction de son attente. La chose aura d’autant plus de chance de réussir que le sujet sera convaincu d’agir volontairement et libre de toute influence extérieure. C’est la phase dite de l’adaptation. Celle-ci est facilitée chez les mammifères d’un naturel plus grégaires que les ânes, mettons des collègues. Car ici entre un jeu un phénomène décisif. Chaque collègue particulier pense qu’il doit faire un pas. Pourquoi ? Parce qu’il est persuadé que tous les autres collègues feront ce pas. C’est ce que l’on nomme l’émulation, ou la libre concurrence. Chacun croit qu’il ne peut faire autrement que de croire, pour la seule raison que tous les autres croient, « tous les autres » étant la somme de ces chacuns qui croient, etc. C’est ainsi qu’une croyance s’objective en une « réalité incontournable ».

La phase suivante du processus pourrait se nommer : l’échec bien sublimé. Car bien évidement il n’est pas question que le but puisse être atteint, sinon l’âne s’arrêterait sur-le-champ pour jouir du fruit de son effort et toute l’entreprise aurait été vaine. Mais il faut empêcher que l’animal abandonne tout espoir de parvenir à ses fins, ce qui compromettrait tout autant sa marche en avant. La satisfaction doit apparaître comme toujours différée, mais jamais compromise. L’effort infructueux doit être compensé, c’est-à-dire remis en jeu dans un effort accru. (…)

Une fois ce stade atteint, le plus dur est passé. Car on va désormais pouvoir compter sur un autre facteur éprouvé qui se nomme la routine. L’animal va continuer sur sa lancée, par vitesse acquise, pour ainsi dire, sans plus se poser la question du pourquoi. Plus exactement, cette question va s’inverser pour lui. Il se demandera : quelle raison aurais-je donc de m’arrêter ? Ce qui importe maintenant, ce n’est plus la pertinence du motif qui l’avait mis en branle, mais l’absence de motifs alternatifs suffisamment puissants pour lui faire remettre en cause la démarche adoptée. Aussi, tant que ne se présentera pas une raison impérieuse de modifier son comportement, il poursuivra son effort.

Avouons le, le fait que les ânes se fassent systématiquement berner par des procédés aussi élémentaires ne plaide pas vraiment en faveur de leur discernement. Il faut tout de même rappeler, à leur décharge, que jamais on ne vit de syndicat de bourriques manifester en revendiquant « plus de carottes et moins de bâton » ! Et, c’est un fait avéré, il est advenu qu’au bout du chemin, les baudets les plus méritants aient réellement pu mordre la carotte juteuse. C’était naguère. Car le contexte global ne permet plus ce genre de largesse. Soumis à une âpre concurrence, les propriétaires des ânes ne sont plus disposés à gaspiller de coûteuses carottes à l’exercice. Afin de baisser les coûts du travail, ils substituent à celles-ci des images coloriées, ou alors ils engagent des communicateurs chargés de persuader leurs employés que la perche à laquelle rien n’est accroché est en elle-même un mets succulent. Ou bien que le bâton se transformera en carotte le jour où il aura été suffisamment asséné sur leurs dos. On admire leurs efforts.

Ce que je viens d’esquisser à grands traits n’est autre que la théorie de la motivation telle qu’elle est distillée dans d’austères traités de psychologie et mise en pratique dans de coûteux séminaires. Qu’est-ce qu’un motif ? C’est, au sens premier, ce qui pousse au mouvement ; par extension : une raison d’agir. La motivation est donc la fabrication et la propagation de motifs destinés à faire bouger les gens dans la direction jugée utile, ou pour parler la langue de ce temps : à les rendre toujours plus flexibles et mobiles.

Dans tous les secteurs de la société actuelle, la bataille pour la motivation fait rage. Les chômeurs n’obtiennent un droit à l’existence qu’en fournissant les preuves d’un engagement sans relâche dans la recherche d’emplois inexistants. Lors des entretiens d’embauche, ce ne sont pas tant les compétences qui comptent que l’exhibition enthousiaste d’une soumission sans faille. Ceux qui ont encore une place ne peuvent espérer la conserver qu’en s’identifiant corps et âme à l’entreprise, en se laissant mener où celle-ci l’exige, en épousant sa « cause » pour le meilleur – et, le plus souvent, pour le pire. Et le devoir de motivation ne s’arrête pas à la sortie des bureaux. Il s’impose tout autant au consommateur, sommé d’être attentif aux nouvelles gammes de produits et de confirmer sa fidélité aux marques qui ont su l’accrocher. A l’adolescent qui doit se former – peut-être devrait-on dire se formater – selon les exigences du marché, aussi bien qu’au vieux qui doit s’acquitter de sa dette envers un monde qui a eu la bonté de le maintenir en vie. Et quel que soit son âge, au téléspectateur, qui doit faire don de quantités toujours plus importantes de cerveau disponible pour recevoir le flux ininterrompu des informations censées constituer son rapport à la réalité. Une fois la télé éteinte, restent encore tous ces artistes qui veulent le faire bouger, ces militants qui veulent le mobiliser, le temps et la relation qu’il faut gérer, sa propre image qu’il est sommé de dynamiser, bref pas un moment qui ne soit placé sous le signe de l’utile, sous l’impératif catégorique du mouvement. Que de carottes, pour de si malheureux ânes ! »

La motivation, un pilier du système capitaliste

« La motivation est une question centrale de l’époque et elle est appelée à le devenir toujours plus. C’est d’abord que la marchandisation intégrale l’exige. Aujourd’hui, il n’est pas un désir, pas une aspiration, pas une pulsion même qui ne soit un objet de commerce. Les produits phares qui dominent le marché, ce ne sont pas de quelconques objets censés répondre à tel ou tel usage, mais des tranches de mode de vie préfabriquées. Encore faut-il que le client s’identifie à elles, qu’il fasse siens les motifs dont on lui fait la retape. Chacun porte en lui une part de ce que l’on nommait jadis les « passions de l’âme », et aussi l’héritage des traditions antérieures (du moins ce qu’il en reste). Tout ce stock doit être mobilisé, remodelé, empaqueté, étiqueté, rendu échangeable contre un produit de valeur équivalente. Tant en amont, dans ce qu’on nomme encore le travail, qu’en aval, dans ce qu’il est convenu d’appeler la consommation (mais les deux moments peuvent de moins en moins être distingués), il s’agit de faire en sorte que l’esprit des gens soit entièrement occupé par cette tâche infinie.

La deuxième raison pour laquelle la motivation est plus que jamais cruciale, c’est que les motifs intrinsèques aux individus, auxquels les institutions sociales prétendaient répondre naguère (citons entre autres le besoin de stabilité, la soif de reconnaissance, le plaisir de la réciprocité, l’espoir de vivre mieux) ont été systématiquement anéantis par la colonisation marchande. Les idéaux et les promesses qui, bon an, mal an, avaient fait passer bien des compromis et des renoncements, sont désormais combattus comme autant d’archaïsmes dont il convient de se défaire au plus vite. S’il faut sans cesse motiver les gens, c’est qu’ils sont toujours plus démotivés. Dans la sphère de l’emploi, tous les indicateurs (au sens statistique, comme au sens policier) témoignent d’une baisse de « l’investissement » des salariés dans leur emploi. Ceci non seulement chez les travailleurs précaires et mal payés, mais aussi bien chez les cadres et les hauts fonctionnaires. Dans la sphère de la consommation, la grande distribution s’inquiète maintenant de la désaffection croissante des clients, laquelle serait due d’avantage à un effet de saturation, à une baisse du désir d’achat plutôt qu’à la fameuse « baisse du pouvoir d’achat. » Dans la sphère médiatique, l’uniformisation des informations (tant dans la forme que dans le message) semble provoquer une perte de crédibilité tout aussi globale. Quant à la sphère politique, le principe des vases communicants entre gouvernement et opposition, selon lequel la baisse de popularité de l’un entraînait une hausse équivalente de celle de l’autre, a généralement cessé de s’appliquer aux nations démocratiques. A pensée unique, désintérêt unanime. D’une manière plus générale, « l’impératif de la croissance », auquel tout le reste est subordonné, mais dont on distingue toujours moins le but, ne suffit plus à légitimer les sacrifices censés y conduire.

CarotteEn somme, plus la motivation des gens est nécessaire aux marchés, plus elle fait défaut. Plus l’appareillage technique du système se donne pour irrésistible, plus faible est son aptitude à provoquer l’adhésion volontaire. Au moment même où le capital global semble être venu à bout de tous les obstacles extérieurs qui l’entravaient encore, c’est un facteur interne qui vient le menacer : la désaffection grandissante des ressources humaines, sans lesquelles celui-ci n’est rien. C’est le ventre mou du colosse. Contrairement à ce que croyait Marx, il se pourrait finalement que la limite de World Trade Inc. ne soit pas objective, mais subjective, à savoir : la baisse tendancielle du taux de motivation. Parmi toutes les raisons qui y contribuent, le syndrome de l’embouteillage occupe une place de choix. La chose est bien connue : chacun s’est acheté la voiture qui lui promettait la liberté individuelle, vitesse et puissance, pour se retrouver finalement à faire du surplace sur l’autoroute à cause de tous les autres, qui animés par les même motifs, ont fait la même chose que lui. Mais il est alors trop tard pour pouvoir se passer d’une auto. Cependant, voici qu’un nouveau produit est lancé, censé garantir à son tour la distinction et l’autonomie de son acheteur. Et tous se ruent dessus, avec les mêmes effets, bien entendu. Il n’est même pas exact de dire à ce propos que nous nous retrouvions dans un embouteillage ; la cruelle vérité, c’est que nous sommes l’embouteillage ! Or, à mesure que les congestions s’étendent d’un segment de marché à l’autre, la durée de vie des motifs censés y conduire diminue. Force est d’en relancer de nouveaux à la va-vite, mais ce sont alors les motifs eux-mêmes qui vont finir par s’embouteiller. Non seulement les individus saturés de sollicitations ne savent plus où donner de la tête, mais l’embouteillage se forme également dans l’autre sens, des marques aux clients toujours plus difficilement atteignables. (…)

Beaucoup font le constat de cette crise de motivation pour la déplorer. Je crois au contraire qu’il faut accueillir cet état des choses comme une chance. Qui se défie du train où vont les choses fait bien de ralentir le pas. Qui doute de l’issue de la fuite en avant est avisé de se détourner des carottes agitées devant son nez. Si le développement capitaliste a pour condition primordiale la motivation de ses agents, il est logique de déduire que pour les adversaires et les victimes de ce développement, la démotivation est une étape nécessaire. »

La démotivation ou comment enrayer efficacement la machinerie capitaliste

« La méthode appropriée à une lutte asymétrique est connue et éprouvée de longue date. Elle a été exposée voici vingt-cinq siècles par Sun Zi dans l’Art de la guerre. A l’encontre de la conception occidentale, la stratégie chinoise classique s’applique à éviter à tout prix le choc frontal, l’objectif étant de gagner sans jamais avoir à livrer combat. C’est une méthode qui privilégie l’esquive, le contournement, le stratagème, la passivité attentive. Tout l’art consiste à déposséder l’adversaire de ses forces avant même qu’il ne les engage sur le terrain. On le décontenance, on le fait tourner en bourrique, on le pousse à l’erreur de sorte qu’il soit déjà défait, effondré intérieurement au moment de passer à l’acte. Cet invisible travail de sape une fois accompli, il suffit alors de presque rien pour lui faire perdre l’équilibre et le neutraliser pour de bon, le but ultime n’étant cependant pas de le détruire, mais de le déstructurer pour pouvoir capter ses ressources.

Il serait intéressant d’imaginer les applications possibles de cette stratégie à la lutte de classe asymétrique. Par exemple, au lieu de s’épuiser à faire masse, à reconstituer un bloc, l’on s’attacherait à atteindre l’économie de moyens maximale, à constituer pour ainsi dire des unités de partisans du moindre effort. (…) La méthode chinoise (adaptée aux conditions contemporaines) repose avant tout sur deux principes éminemment discrets : se rendre soi-même insondable, et laisser la formidable machinerie de World Trade Inc. s’enliser inexorablement dans les sables de la démotivation. Quand l’affrontement n’est pas possible, il faut biaiser : « Réussir à dominer la disposition de l’adversaire sans avoir pris soi-même de disposition particulière, tel est le rapport de biais. Au lieu de recourir à une disposition pour faire face à la disposition de l’autre, c’est au contraire par une absence de disposition que je contrôle la disposition de ce dernier. » (François Jullien, Le Détour et l’Accès)

Les arts martiaux chinois et japonais sont fondés sur ce même principe. L’aïkido par exemple, dans lequel seule l’énergie cinétique de l’attaquant est mise à contribution et retournée contre lui-même. Ceci m’avait conduit il y a quelques années à préconiser la mise au point d’une sorte d’aïkido mental : au lieu de s’évertuer à fabriquer un arsenal théorique ou une forteresse doctrinaire de plus, on se bornerait, dans cette discipline, à maîtriser des prises minimalistes susceptibles de retourner la puissance idéologique du pouvoir contre celui-ci. (…)

Toutes ces techniques d’autodéfense sont des applications d’un concept clé de la philosophie chinoise, en particulier taoïste : wei wu wei, le non-agir agissant. Bornons-nous ici à n’en donner qu’une formulation banale, voire simpliste : l’abstention, la suspension d’activité, le non-engagement sont aussi des moyens d’agir. Au lieu de faire quelque chose à tout prix, de s’activer, de s’agiter en tous sens, il est grandement préférable de se poser la question : pourquoi fait-on quelque chose plutôt que rien ? Il ne s’agit pas seulement de faire de nécessité vertu dans un rapport de forces défavorable, mais bien de renverser la situation asymétrique en se plaçant sur un plan fondamentalement autre. Tel serait le sens philosophique concevable de la dé-motivation. »

Refuser le diktat du projet

« Qu’on ne voie pas dans ces propos une espèce de mise en touche ésotérique des problèmes abordés précédemment. Ils répondent à une nécessité bien concrète, celle de s’inscrire en faux contre le nouveau modèle dominant de l’activité, je veux parler du projet. Il n’est pas de signe plus révélateur du rapport que notre temps entretient au temps que l’usage immodéré qui est fait de ce mot. Projeter, c’est jeter devant soi. Multiplier les projets, c’est n’avoir de cesse de rejeter toujours plus loin l’accomplissement du motif initial. A peine un fardeau a-t-il été expédiée, voici qu’en arrive un autre qu’il faut amortir, soutenir et relancer, l’activité se réduisant à cette suite de passes éprouvantes, de brouillons, qui ne sont pas nécessairement des bons plans, dont la réalisation est toujours remise à demain. Cette projection permanente de l’activité vers l’avenir confère au présent vécu la dimension d’une virtualité réelle dont la « réalité virtuelle » n’est qu’un épiphénomène.

Chiapello et Boltanski nomment « cité par projets » la forme sociale générique de l’époque, vision du monde et système normatif tout à la fois. Dans la nouvelle version de World Trade Inc., écrivent-ils, la société n’existe plus que par un ensemble de réseaux. Et sur chaque réseau pèse une contrainte, une norme : le projet. C’est lui qui détermine quand un réseau doit naître et disparaître, qui dicte les conditions d’appartenance et la forme des rapports admis en son sein, et bien entendu les modalités de ce qui s’y mène. Si le projet semble être neutre, c’est qu’il est une grammaire de l’activité. « Tout peut accéder à la dignité du projet, y compris les entreprises hostiles au capitalisme. » Mais cette neutralité est illusoire car, préviennent les sociologues, concevoir sa propre activité en ces termes, c’est déjà intégrer une série de contraintes et de normes immanentes à World Trade Inc. dans lesquelles celui-ci a toute latitude de se couler. Il faut se méfier de la grammaire. Dans le terrible bilan qu’elle tire de son expérience de programmatrice de pointe, la Californienne Ellen Ullmann montre comment son passé gauchiste avait été la porte idéale à son esclavage digital : c’est dans son groupuscule qu’elle avait appris à analyser le système, à définir un projet, à rédiger un programme et surtout à sacrifier sa vie personnelle à l’organisation. Aussi est-on tenté de crier à la multitude des activistes de toutes sortes : sortez du réseau, annulez le projet, faites-vous passivistes ! »

Guillaume Paoli, Eloge de la démotivation

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