Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

cairotahrirsquare« Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007). Le phénomène s’est déjà produit deux fois dans l’histoire de ce pays. La première à l’été 1789 : quand s’est répandue la nouvelle de la prise de la Bastille, la structure de gouvernement héritée de Richelieu et de Colbert s’est spontanément défaite. Les intendants – représentants du pouvoir central, équivalents des préfets de régions actuels – sont tout simplement parti. Ils ont vidé les lieux en laissant les clefs sur la porte, et avec eux se sont dissous les corps constitués, les parlements, les municipalités dont les membres tiraient leur pouvoir de l’hérédité, de la vénalité des charges ou d’une désignation directe par le pouvoir central. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien. La courroie était cassée, et définitivement.

La seconde évaporation du pouvoir s’est produite en mai 1968 quand, face à la révolte étudiante et à la plus grande grève qu’ait connue le pays, le pouvoir gaulliste s’est volatilisé. Certes, cette vacance n’a duré que quelques jours : tout avait été si soudain, si inattendu, que rien n’était prêt dans les esprits pour tirer parti d’une situation aussi exceptionnelle. C’est le vide théorique et programmatique, non comblé par les élucubrations maoïstes ou trotskistes, qui permit au parti communiste et à la CGT de reprendre les choses en mains et au gaullisme de resurgir triomphalement au mois de juin – le vide, bien davantage que les CRS, le préfet Grimaud ou la menace du général Massu.

Récemment, Ben Ali et Moubarak ont eux aussi pris la route du néant malgré leur police et leurs forces spéciales – et ce, dans des pays considérés comme dépolitisés par des dizaines d’années de dictature. Mais rien n’était pensé pour faire suite à ces magnifiques soulèvements populaires. L’opportunité d’en finir avec l’ordre ancien n’a pas été saisie faute de préparation, si bien qu’en Tunisie comme en Égypte le processus constituant s’est enclenché : un gouvernement provisoire autoproclamé s’est installé, il a mis au pas le mouvement révolutionnaire, il a organisé des élections qui ont ramené – ou vont ramener – une sélection plus ou moins aggravée des notables de l’ancien régime. Le tout avec la bénédiction de l’Occident, rassuré de voir s’évanouir le spectre d’une véritable révolution arabe.

Ce n’est pas nouveau. La séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire. En février 1848, dans les heures qui suivent l’abdication de Louis Philippe, un groupe de députés autour de Lamartine se proclame gouvernement provisoire. En hâte, ils font élire une Assemblée qui, en juin, va donner pleins pouvoirs à Cavaignac pour écraser les prolétaires insurgés puis favoriser l’irrésistible ascension de Louis Bonaparte. Le 4 septembre 1870, après la honteuse débâcle du Second Empire, la république est proclamée sous la pression populaire mais un gouvernement provisoire, dit de Défense nationale, s’installe à l’Hôtel de Ville, organise l’élection d’une assemblée de ruraux, mène Paris à la capitulation devant les Prussiens et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour écraser la Commune de Paris. Lors de la révolution allemande de 1918-1919, le gouvernement provisoire de Friedrich Ebert, un socialiste, organise les élections et écrase la révolte spartakiste et la révolution de Bavière, avec l’aide des Freikorps. (…)

En faisant élire au plus vite une assemblée – généralement qualifiée de « constituante » – un gouvernement provisoire gagne sur deux tableaux. D’une part il assied une légitimité fragile que ne lui assure pas son caractère toujours autoproclamé : il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’entend pas garder le pouvoir. Et d’autre part, il évite que les « extrémistes » ne mettent le temps à profit pour répandre leurs idées. La population, nourrie depuis toujours par la propagande du régime qui vient d’être abattu, votera bien et l’Assemblée aura la même couleur que la Chambre d’avant la révolution ou sera plus réactionnaire encore. Blanqui, après février 1848, avait cette crainte en tête quand il réclamait le report des élections. Le gouvernement provisoire tenait au contraire à brusquer les choses, escomptant à juste titre le retour d’une Chambre dominée par les royalistes et les républicains de droite.

Que la désastreuse séquence électorale soit à éviter à tout prix, c’est ce qu’avaient bien compris les plus lucides des manifestants espagnols qui encerclaient le parlement à Madrid le 25 septembre 2012. Au mot d’ordre de proceso constituyente, ils opposaient celui de marea destituyente. »

« Le plus difficile, le plus contraire au « bon sens », c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne, on conservera les structures administratives et policières, on continuera à faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires.

Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le « socialisme dans un seul pays ». La décrépitude du capitalisme démocratique est telle que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement.

Mais partout il faut tenir compte d’un sentiment assez commun, la peur du chaos. Elle est sans cesse renforcée et exploitée par les idéologues de la domination mais on ne peut pas en déduire qu’elle puisse être traitée par le mépris. Personne n’envisage favorablement d’être plongé dans le noir sans rien à manger. Pour que l’immense force de rupture qui monte trouve le levier et s’en saisisse, la première condition est de dissiper cette peur qui existe en chacun de nous, de restaurer un rapport au monde débarrassé des angoisses de manque, de pénurie, d’agression qui font silencieusement la trame de l’existence normale. Mais surtout il faut parvenir à distinguer ces deux peurs que la domination amalgame avec soin : la peur du chaos et la peur de l’inconnu. Et cette dernière, c’est le moment révolutionnaire, ce qu’il ouvre, la joie qui ne manque jamais de l’accompagner, qui la transforment en appétit de l’inconnu, en soif d’inédit. Du reste, on sous-estime toujours la capacité du peuple à se dépatouiller dans les situations exceptionnelles.

A soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit jamais à construire du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale ».

L’appareil d’Etat s’est dissous, ses débris tournoient dans le vide. Ceux qui se réunissaient chaque semaine pour régler les affaires courantes et qu’on qualifiait contre toute évidence de « gouvernement » sont hébétés, éparpillés dans la nature, certains en fuite. Mais le premier moment passé, ils vont chercher à se retrouver, à se concerter, à préparer la revanche. Pour qu’ils restent inoffensifs, il faut les maintenir dispersés. Ces gens-là fonctionnent par réunions, dans des bureaux, avec des dossiers. Nous les leur ôterons : nous fermerons, nous ferons murer et garder tous les lieux où tournaient hier encore les rouages de l’Etat, du palais de l’Elysée à la plus reculée des sous-préfectures – ou nous y installerons des crèches, des hammams, des cantines populaires comme dans les hôtels de luxe à Barcelone en 1936. Nous couperons leurs lignes de communication, leurs intranets, leurs listes de diffusion, leurs lignes téléphoniques sécurisées. Si les ministres déchus et les chefs de la police haïs veulent se réunir dans des arrière-salles de cafés, libre à eux. Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir.

Prendre les places laissées libres, s’asseoir dans les fauteuils vides et ouvrir les dossiers abandonnés serait la pire erreur. Nous n’y penserons même pas. Dans les villages, dans les quartiers, dans les usines, des lieux existent pour se réunir : cinémas, écoles, gymnases, cirques en évitant les amphis, qui rappellent tant d’AG interminables et mortifères.

La dissolution des corps constitués, le licenciement de leur personnel va disperser des dizaines de milliers de personnes. A quoi il faut ajouter les millions de « chômeurs », plus celles et ceux dont le métier va péricliter ou disparaître : les publicitaires, les financiers, les juges, les policiers, les militaires, les enseignants des écoles de commerce… bref : beaucoup de monde.

Cessons de parler, de penser en termes de chômage, d’emplois (perdus, gagnés), de marché du travail. Ces mots abjects amènent à ne plus voir dans les humains que leur employabilité, à les diviser en deux classes, ceux qui ont un boulot et qui sont des vivants à part entière, et les autres qui sont des êtres subjectivement et objectivement diminués. C’est cette centralité de l’emploi – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas, du salariat – qui pousse l’enseignement à préparer la jeunesse à ce concentré d’horreur qu’est « le monde de l’entreprise ».

Le travail, au sens classique du terme – industriel ou « tertiaire » – ne reviendra pas, c’est une affaire entendue. Il ne serait d’ailleurs pas davantage revenu si l’insurrection n’avait pas eu lieu : personne ne peut croire aux incantations actuelles sur la réindustrialisation, la compétitivité, etc. Mais s’il y a une chose que l’on ne regrettera pas, c’est bien le travail, ce mythe fondateur qui pourrit la vie : tout le monde sera content de s’en débarrasser – comme de la pseudo-science économique, indispensable au bon fonctionnement du capitalisme démocratique mais désormais aussi inutile que l’astrologie.

Une situation révolutionnaire ne se résume pas à une réorganisation de la société. C’est aussi, c’est surtout l’émergence d’une nouvelle idée de la vie, d’une nouvelle disposition à la joie. Le travail ne disparaîtra pas pour la seule raison que les structures qui l’encadrent se seront effondrées, mais par le désir d’appréhender autrement l’activité collective.

Ce qui peut, ce qui doit être fait au lendemain de l’insurrection, c’est disjoindre travail et possibilité d’exister, c’est abolir la nécessité individuelle de « gagner sa vie ». Rien à voir avec les minima sociaux – où l’adjectif « social » s’applique comme ailleurs à tout dispositif destiné à faire avaler l’inacceptable. Il s’agit que chacun voie son existence assurée, non par un emploi rémunéré qui est toujours menace de le perdre et réduction à un sort individuel, mais par l’organisation même de la vie collective.

Il est évidemment difficile, les rapports sociaux étant ce qu’ils sont pour l’heure, de se figurer ce que sera l’abolition du salariat, ou juste une existence où l’argent sera renvoyé aux marges de la vie. L’argent n’est-il pas, en tout domaine, l’intermédiaire obligé entre nos besoins et leur satisfaction ? Pour se représenter ce que peut être une existence non économique, il suffit de revenir sur les moments insurrectionnels de l’histoire, de se souvenir de ce qu’en disaient les occupants de la place Tahir, ceux de l’Odéon en mai 1968 ou les insurgés espagnols de 1936. Ces moments où plus rien n’est travail mais où nul ne compte plus ni ses efforts ni les risques qu’il prend, ces moments où les rapports marchands ont été remisés à la périphérie sont aussi ceux de la plus haute vertu individuelle et collective. On objectera qu’on ne reconstruit pas un monde sur la base de moments d’exception – non, certes, mais ces moments nous indiquent ce qu’il convient de faire : dès le lendemain de l’insurrection, appuyer la rupture avec l’ordre passé sur les noyaux humains qui se seront constitués dans l’action, plutôt que de chercher à les mater parce que rétifs à l’obéissance. Contrairement au traitement que la guerre civile espagnole a réservé aux colonnes de volontaires anarchistes, la « Libération » aux maquis ou les « organisations révolutionnaires » aux comités d’action de 1968, il ne faut pas craindre de confier l’essentiel des tâches à ceux que lient déjà un état d’esprit non économique, l’idée d’un partage immédiat de la vie entière. Ceux qui ont connu cette ivresse savent de quoi nous voulons parler, connaissent la saveur inoubliable de cette vie-là. L’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche.

On souligne assez peu la singularité de notre époque sur la question de l’argent. Jamais l’argent n’a été aussi omniprésent, jamais il n’a été à ce point nécessaire au moindre geste de la vie, et jamais non plus il n’a été aussi dématérialisé, aussi irréel. Il n’y a qu’à voir la frousse que suscite la seule évocation d’un possible bank run dans n’importe quel pays du monde, et encore récemment à Chypre, pour mesurer la paradoxale vulnérabilité de ce qui fait le cœur de la société présente. L’argent n’est plus une matière palpable, ce n’est même plus un tas dispersé de bouts de papiers, ce n’est plus qu’une somme de bits stockés dans des réseaux informatiques sécurisés. S’agissant de comptes bancaires, l’instauration d’une égalité parfaite est réalisable par quelques clics sur les serveurs centraux des grandes banques d’un pays.

On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de « satisfaire ses besoins », l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un « gagnant » dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de choses.

Que restera-t-il de la centralité de l’argent lorsqu’on pourra manger à sa faim dans l’une des cantines gratuites ouvertes par les différents collectifs sur les boulevards, dans les villages et les quartiers, lorsqu’on n’aura plus le loyer à payer à son propriétaire, lorsque l’électricité comme l’eau ou le gaz ne seront plus l’objet de factures mais d’un souci d’en user et de la produire le plus judicieusement et localement possible, lorsque les livres, les théâtres et les cinémas seront aussi gratuits que les albums de musique ou les films en peer to peer, lorsque l’obsolescence programmée des marchandises ne nous forcera plus à racheter un mixeur tous les six mois et une chaîne hi-fi tous les trois ans ? L’argent demeurera peut-être, si tant est qu’il soit possible, comme le pensent présentement les inventeurs du bitcoin, de créer une monnaie qui ne soit pas adossée à un ordre étatique, mais il restera aux marges de la vie tant individuelle que collective. Qu’offrirons-nous contre du café aux ex-zapatistes du Chiapas, le chocolat des communes sénégalaises ou le thé des camarades chinois, bien meilleur que celui auquel les plantations industrielles et empoisonnées du capitalisme nous avaient accoutumés ? Existe-t-il des rapports où l’étrangeté entre les êtres qui caractérise les rapports marchands est goûtée en tant que telle et exige donc une forme ou une autre de monnaie ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles il faudra réfléchir et expérimenter.

Une chose reste néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout le 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout, comme il en est du Palais du facteur Cheval. Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous, et non du fait d’être en soi désirable. »

« La fin du travail obligatoire, la fin de la dictature de l’économie auront pour conséquence quasi mécanique la fin de l’Etat. Sur ce point, c’est une nouvelle fois le « bon sens » que l’on heurte, mais pas seulement lui : la plupart des révolutionnaires ont toujours douté que l’on puisse se passer d’Etat, au sens d’une organisation centrale de la contrainte – ce qui a mené la plupart des révolutions à desservir la cause même de la révolution en la retournant en un asservissement étatique encore accru. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est une vieille croyance anthropologique que l’on peut faire remonter, au choix, à saint Augustin ou à Thucydide. « L’homme » serait une créature déchue, mauvaise, encline à se livrer sans frein à ses passions les plus brutales, les plus asociales, aiguillonné par les désirs les plus inavouables et destructeurs ou, pour le dire dans le langage neutre de l’économie, « poursuivant ses propres intérêts ». Livré à lui-même, il ne serait au fond qu’un tyran, poussé par des besoins et une nature aveugle. Hobbes, que Marx qualifiait de « plus grand économiste de tous les temps », a donné de cette croyance la formulation canonique et en a tiré les conséquences les plus rigoureuses : puisque l’homme est essentiellement mauvais, pour mettre fin à la « guerre de tous contre tous » à laquelle conduit sa nature, il faut instaurer un Etat, par contrat social. Depuis lors, cet argumentaire théologique sécularisé est devenu une sorte de lieu commun partout où il y a un Etat. (…)

Lorsqu’éclate une révolution, on voit s’écrouler toute cette métaphysique de « l’homme », toute cette anthropologie de bazar. Pendant la Commune, Courbet s’émerveillait de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire, la soudaine mutation des êtres lors de la révolution. Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. « L’homme »  n’existe tout simplement pas. S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique.

Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlures viendront à s’estomper.

A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien – plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu, président des Etats-Unis ou maire d’une commune rurale, travaille sans tarder à sa réélection.

L’activité de l’appareil d’Etat a cependant des effets latéraux notables dont le premier est de tenir le peuple à l’écart des décisions qui le concernent. Quand les Français et les Néerlandais en 2005, puis les Irlandais en 2008, ont rejeté les projets constitutionnels proposés par Bruxelles, on leur a expliqué qu’ils n’avaient pas bien compris et leur refus a été vite contourné. (…) Les formes élémentaires de la « démocratie représentative » ne sont plus nulle part respectées : aux élus, on ne laisse que des débats secondaires, les vraies décisions étant prises en coulisses par « les marchés », les organisations et les experts internationaux. »

« Pour créer l’irréversible, il faut éviter que se reconstitue un Etat. Les marxistes orthodoxes évoqueront le « dépérissement de l’Etat », ils citeront L’Etat et la révolution de Lénine, mais l’histoire de l’Occident montre que jamais les Etats nés d’une révolution ne se sont laissés dépérir. Au contraire, tous ont travaillé à renforcer leur appareil et partout ce renforcement est passé par l’élimination de l’extrême gauche, de l’aile marchante de la révolution. Des paysans révoltés de Thomas Münzer aux ouvriers de la Commune de Shangai, des Levellers de la guerre civile anglaise aux Cordeliers de l’an II, des insurgés de Cronstadt et d’Ukraine aux anarchistes et poumistes espagnols, tous ont connu une fin tragique. Cette répétition du phénomène à des époques et dans des circonstances si différentes a quelque chose d’étrange. Parmi les explications possibles : un Etat né d’une révolution se heurte aux forces qu’il a chassées, à une contre-révolution intérieure soutenue ou non par l’étranger. Pour y faire face, il faut de l’organisation, de l’ordre, du centralisme. La tendance de l’extrême-gauche est au contraire d’approfondir la révolution, d’aller au-delà d’une émancipation purement politique, bref de changer les formes mêmes de la vie. Ses efforts causent forcément du désordre. D’abord sympathique, il devient vite intolérable pour ceux qui tentent de faire tourner l’appareil du nouvel Etat. Le choc inévitable se fait aux dépens des mal armés, des mal organisés, des esprits ardents mais parfois confus que l’on trouve à l’extrême gauche.

Nous ne craindrons donc pas le désordre, nous admettrons les discordances, nous ne fuirons pas les conflits qui nous rendent plus forts, nous transformerons « la politique » en un vaste champ d’expériences collectives pour éviter que ne se forment des blocs frustrés de ne pouvoir faire entendre leur voix. »

« S’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence. Il ne s’agit pas de prendre, même collectivement, l’ensemble des infrastructures qui matérialisent cette dépossession, des grandes surfaces aux chaînes de télévision et aux réseaux de téléphonie mobiles, en passant par les centrales nucléaires. C’est à l’échelle des villages et des quartiers, du moins à une échelle localisée que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire, ce qui ne fera d’ailleurs que renouer avec la richesse des formes historiques d’organisation, depuis les sections parisiennes de 1793 jusqu’aux quilombos du Brésil. »

« Dans les assemblées, groupes de travail, collectifs, comités, ce qui est à éviter, c’est le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire. En mars 1871, c’est le Comité central de la garde nationale – un « avènement d’obscurs » dit Lissagaray – ce sont des non-élus, des illégitimes qui organisent la prise de pouvoir du peuple, chassent la réaction et font fonctionner les services publics. Tout change quand ce Comité cède la place au Conseil général de la Commune. Régulièrement élu par les vingt arrondissements, il sera incapable d’organiser la résistance, perdant son temps en discussions stériles entre sa majorité autoritaire et sa minorité plus ou moins libertaire – cas exemplaire des méfaits du parlementarisme en matière de révolution.

Une autre instance de décision est l’assemblée générale, en principe soumise aux règles de la « démocratie directe ». Là encore, la variété des situations, des mœurs, des liens, des modes d’expression ne peut que se trouver amputée par le cadre uniforme de la procédure. D’où le caractère sinistre, l’ennui dévastateur si palpable dans les assemblées générales comme dans les réunions de groupuscules. Ceux qui l’emportent sont ceux qui ont le plus d’endurance, ceux que l’on pourrait appeler « les êtres de pouvoir » : eux seuls sont capables de supporter des doses de fatigue et de tristesse aussi massives, étant eux-mêmes déjà remplis de doses mortelles d’amertume.

La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options figées sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques.

Reste le cas où malgré tous les efforts deux positions irréductibles s’affrontent. C’est alors que s’impose le recours au vote, qui constitue un échec à s’entendre. Pour ne pas y ajouter la misère honteuse du scrutin secret, il aura lieu par assis et levés ou tout autre moyen ouvert, comme dans les sections parisiennes en l’an II. Le cas qui représente le plus clairement ce qu’il y a à déjouer, c’est le vote à bulletin secret qui vient clore une grève, après une assemblée générale convoquée par les syndicats ou la hiérarchie, et bien souvent les deux. (…)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler l’entreprise, les modes de décision actuels, parfaitement opaques, vont disparaître en même temps que les dirigeants. Mais on ne peut plus croire que la révolution consiste en une simple mise en commun des moyens de production existants : dans le « socialisme réel », il y avait bien « appropriation collective », et on a vu le résultat. D’ailleurs, en Espagne, en Grèce, au Portugal, la révolte contre la dévastation en cours ne prend pas spontanément la forme de conseils ouvriers – dans des usines qui disparaissent – mais d’un renouveau inattendu du mouvement coopératif, aboutissant même à l’étrange idée de coopérative intégrale, où s’organise non seulement la production mais la vie toute entière. »

arton795« Après la dissolution de l’appareil d’Etat, l’essentiel sera de répartir à la juste échelle les questions collectives. Pour celles qui relèvent du local – logement, alimentation, écoles, transports, entreprises… – c’est dans les quartiers, dans les communes reconstituées que surgiront les idées nouvelles. Ce sont là des sujets qu’il est absurde de traiter partout de la même manière : en France, quoi de commun dans les problèmes scolaires en Lozère et en Seine-Saint-Denis, dans la Mayenne et l’agglomération marseillaise ? Le centralisme bureaucratique, les directives ministérielles successives et contradictoires ont fait là des ravages qu’il faudra réparer avec des bricolages modestes, des essais et des erreurs, des inventions collectives.

Mais certains domaines nécessitent que l’on passe à l’échelle supérieure, celle de la province (pour ne pas dire « région », entité bureaucratique qui aura disparu) ou du pays tout entier. Le démantèlement du nucléaire et ses répercussions sur la fourniture générale d’énergie ; le sort des grandes voies de transport routières, aériennes, fluviales, ferroviaires ; l’orientation à donner aux principales industries telles que l’automobile ; la manière de rendre au peuple les moyens nationaux d’information : tels sont quelques exemples de questions auxquelles il ne peut être répondu localement.

La ligne de partage entre ce qui peut se régler ici et maintenant et ce qui relève d’un échelon plus élevé est souvent facile à tracer. Pour la santé publique, par exemple, on voit bien ce qui relève du lieu : la bonne distribution des dispensaires, des services d’urgence, des différentes spécialités hospitalières, la manière non autoritaire d’amener des praticiens dans les « déserts médicaux », de pallier le manque éventuel d’infirmières, d’anesthésistes, de sages-femmes… Du temps du capitalisme démocratique, c’était impossible car, disait-on, il n’y avait pas de crédits pour le faire. Mais dès le moment où la santé cessera d’être un grand centre de profits, où la conduite des choses sera confiée à celles et ceux qui auront choisi d’y travailler, tout changera. Ce n’est pas là de l’angélisme : après la révolution cubaine, on a vu la médecine de ce pays devenir la meilleure d’Amérique latine, la mortalité infantile baisser au niveau des pays industriels, le tout sans injection particulière de crédits. »

« Pour éviter le parlementarisme, l’histoire ne sert qu’à réfléchir sur les échecs passés. Les solutions sont à inventer.

On pourrait par exemple établir que chacun des sujets dont l’échelle adéquate est nationale soit traité par un groupe de travail donné siégeant dans une ville différente, l’ex-capitale n’étant que l’un d’entre telles.

(…)En faire des groupes d’élus reviendrait à reconstituer de petits parlements, avec les inconvénients que l’on a vus. Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires. Il n’y a guère de risque que l’on se bouscule pour participer à de tels groupes par opportunisme ou recherche d’avantages matériels, vu que la fonction n’apportera aucun privilège financier mais plutôt un sacrifice de temps, une dépense d’énergie, un bouleversement de vie – raisons pour lesquelles elle ne pourrait être qu’assez brève, avec une relève par roulement.

Les groupes de travail n’auront pas de président mais un coordinateur pour l’organisation matérielle des séances, leur enregistrement, leur diffusion, etc. Pour traiter des questions difficiles, ils pourront inviter des spécialistes scientifiques ou techniques, qui n’auront rien de commun avec les experts de naguère : choisis parmi les partisans du nouveau cours, ils participeront aux discussions à égalité avec n’importe qui. Ainsi par exemple le comité chargé du démantèlement du nucléaire pourra comprendre des travailleurs des centrales, des habitants des environs, des militants de collectifs antinucléaires, des physiciens, des ingénieurs et techniciens de l’électricité et des autres sources d’énergie, sans qu’aucun de ces membres ne puisse se prévaloir de l’argument d’autorité.

Quant aux « décisions » prises, la meilleure façon de s’assurer qu’elles soient sensées réside, non pas dans un « contrôle populaire » toujours manipulable, mais dans leur mode d’application. En l’absence d’exécutif central, ce sera aux groupes de travail eux-mêmes d’organiser la mise en œuvre des mesures qu’ils auront proposées. Etre directement confronté à ce qu’implique pratiquement une mesure, devoir emporter la conviction générale, cela dissuade de suggérer des solutions irréalisables ou dictées par tel ou tel intérêts inavouable. »

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires

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Une réflexion sur “Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

  1. Belle analyse intellectuelle, arguments historiques séduisants, projet captivant, mais je n’arrive pas à envisager sa survenance ! C’est peut être cela la fin de l’histoire : les esprits sont gelés, le système fou que nous vivons est verrouillé par l’argent, l’Europe, la mondialisation, la télévision d’abrutissement des masses, le chômage, la peur de tout ce qui peut changer, le principe constitutionnel de « précaution », l’enseignement… et tant d’autres choses ! Ce qu’il me reste de lucidité me le fait pourtant préférer à cette course folle dans le mur qui se dresse devant nous…

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