La violence des riches : comment elle s’exerce, se justifie et se maintient

Entretien avec Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, autour de leur livre «La violence des riches – Chronique d’une immense casse sociale»

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Dans ce livre, les deux sociologues se sont attachés à décrypter la violence qu’exerce les riches à l’égard des peuples – une violence qui prend la forme d’une véritable guerre de classes, celle-là même dont le milliardaire américain Warren Buffet affirmait il y a quelques années que la classe des riches était en train de gagner.

Les deux sociologues montrent que cette violence n’est pas seulement économique – celle qui dégrade et détruit des existences à la chaîne pour qu’une minorité d’individus puissent gagner toujours plus d’argent, celle qui s’exprime notamment dans l’intensification et la flexibilisation du travail, dans les licenciements boursiers, les délocalisations, le chômage de masse, la précarité, la misère, le saccage des services publics et des droits sociaux, celle dont l’impunité qu’elle bénéficie n’a d’égale que la sévérité avec laquelle sont traités les travailleurs qui luttent ou les pauvres qui volent.

La violence des riches est aussi idéologique, psychologique, symbolique : celle qui consiste, notamment à travers les médias, à manipuler nos cerveaux, à travestir la réalité et à corrompre le langage, tout cela pour nous inculquer la résignation face à la domination des riches, tout cela pour que nous intériorisons l’idée que les riches sont des êtres supérieurs et insinuer en nous l’autodépréciation, la culpabilité, la honte, la timidité… Une violence insidieuse qui est à la fois prolongement et légitimation de la violence économique.

Comme le dit Paul Nizan, cité en exergue du livre : « Travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il est nécessaire [à la bourgeoisie] de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. M. Michelin doit faire croire qu’il ne fabrique des pneus que pour donner du travail à des ouvriers qui mourraient sans lui ». C’est ainsi que l’on martèle l’idée que ce système inégalitaire et violent serait naturel et qu’il n’y aurait pas d’alternatives possibles – pour mieux nous faire passer les caprices et exactions des riches pour des fatalités. C’est ainsi que l’on nous enseigne que l’on ne peut se passer des riches, qu’ils seraient indispensables à la bonne marche de l’économie alors qu’ils ne sont que des prédateurs et des parasites. C’est ainsi que l’on inverse les rôles en présentant les riches pour des bienfaiteurs de l’humanité et des créateurs de richesses, cependant que les travailleurs et les salariés, ceux-là qui sont pourtant les seuls créateurs de richesses, sont présentés quant à eux comme des « charges », des « coûts ». C’est ainsi que ceux qui sont au chômage ou au RSA sont présentés comme des « assistés » et des « fraudeurs » potentiels qu’il s’agirait de contrôler toujours plus sévèrement, ce qui ne vaut jamais pour les riches qui sont pourtant les véritables assistés et les plus grands fraudeurs… C’est ainsi que l’on trafique le langage en permanence, que l’on parle de « réformes » là où il faudrait plutôt parler de régressions, que l’on use d’oxymores comme « flexi-sécurité » – tout cela pour atténuer la réalité et nous empêcher de penser…

Pour en finir avec la violence des riches et avec le système capitaliste, il est donc urgent de démonter son discours, sa propagande. Pour Michel Pinçon, il faut « réhabiliter les concepts du marxisme. Redire les mots tels qu’ils sont. C’est-à-dire parler de capital et de capitalistes. Parler de ces classes sociales qui sont antagoniques. Parce que les riches accaparent la plus grande part de la plus-value produite. Donc il y a une nécessité de réintroduire ces concepts qui n’ont rien perdu de leur pertinence dans notre société. Et de lutter contre cette dérive lexicale. Par exemple parler de flexi-sécurité, c’est aberrant : si c’est flexible, ce n’est pas de la sécurité. Si c’est de la sécurité, ce n’est pas flexible. Il y a une importance à parler franc et à dire les choses telles qu’elles sont. Parler d’exploitation. Mettre en cause la finance internationale. Expliquer qu’un individu qui gagne un million d’euros, ce qu’il gagne c’est sur le travail des autres. Nous tentons de restituer un état d’esprit de conscience de classe. »

Monique Pinçon-Charlot poursuit : « Quand on est à la télévision, on tente de remettre les mots à leur place. Quand, devant les caméras, on se retrouve face à des membres de l’oligarchie comme Marc Ladreit de Lacharrière, Pierre Kosciusko-Morizet, toutes ces personnes qui se présentent toujours en bienfaitrices de l’humanité, créateurs de richesses et d’emplois, nous les remettons à leur place en les redéfinissant : vous êtes des spéculateurs, leur dit-on. On ne laisse rien passer. On parle de délinquance en cols blancs. De délits en bandes organisées. De délits des beaux quartiers. S’il le faut, nous inventons des néologismes ou nous réactualisons des termes. Le « bourgeoisisme » que nous dénonçons est un contre-pied linguistique au populisme péjoratif dont cette classe nous affuble. Nous en avons marre des flagorneries des riches entre eux. On en a marre du « bourgeoisisme » du Figaro. On en a marre du « richissisme » des chroniqueurs de la Bourse. On en a marre de « l’oligarchisme » de l’ENA et du Who’s Who ! Parler de bourgeoisisme comme nous le faisons en conclusion de notre livre est une arme linguistique rigolote… car avec l’humour aussi on peut faire avancer les choses. La prise de conscience est douloureuse. C’est tous ensemble qu’il faut animer cette prise de conscience. » (Source)

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Une réflexion sur “La violence des riches : comment elle s’exerce, se justifie et se maintient

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