LQR, la langue de la domestication (Eric Hazan)

Entretien (2006) avec Eric Hazan, éditeur et écrivain, autour de son livre « LQR la propagande du quotidien » publié aux éditions Raisons d’agir. (Partie 2 Partie 3 Partie 4)

Eric Hazan appelle « Lingua Quintae Respublicae (LQR)» la langue utilisée par les médias dominants et la classe politique, une langue qui, loin d’être neutre, constitue à elle seule une puissante propagande et travaille et participe à notre domestication. Une langue de bois, une novlangue qui sait user de mots, de tournures, de procédés (tels que l’euphémisme) aptes à atténuer, travestir et masquer le réel, ce dans le but de nous rendre aimable et désirable l’ordre des choses, et nous faire accepter l’inacceptable. Une langue qui s’active à faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils sont censés signifier, à les vider de leur sens et de leur dimension subversive, en les répétant à tort et à travers – tels que « République » ou « droits de l’homme » -, pour qu’ils ne servent plus qu’à parer des plus nobles sentiments les saloperies des dominants.  Une langue qui sait user des mots adéquats pour insinuer l’idée que les phénomènes dont ils parlent sont naturels et que l’on ne peut avoir aucune prise sur eux – tels que la « crise » – et ainsi insuffler la fatalité. Une langue qui s’emploie à nous faire croire au consensus, à masquer les clivages, à effacer les lignes de fracture. Une langue qui fait disparaître tous les mots qui poussent à l’esprit critique et à la révolte pour les remplacer par des mots qui empêchent de penser négativement l’ordre établi – par exemple : exploités, qui suppose un exploiteur, remplacés par exclus, qui sous-entend que c’est de leur faute. Bref, une langue qui s’active à nous démobiliser et nous dépolitiser, à nous insuffler la soumission et l’apathie…

 

***

« La langue du IIIe Reich disait de la façon la plus « vulgaire » possible le racisme le plus sauvage ; la LQR cherche à donner un vernis de respectabilité au racisme ordinaire. La LTI visait à galvaniser, à fanatiser ; la LQR s’emploie à assurer l’apathie, à prêcher le multi-tout-ce-qu’on-voudra du moment que l’ordre libéral n’est pas menacé. C’est une arme postmoderne, bien adaptée aux conditions « démocratiques » où il ne s’agit plus de l’emporter dans la guerre civile mais d’escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible. »

L’euphémisme

« la LQR vise au consensus (…) à l’anesthésie (…). C’est pourquoi l’un de ses principaux tours est (…) l’euphémisme (…). Le grand mouvement euphémistique qui a fait disparaître au cours des trente dernières années les surveillants généraux des lycées, les grèves, les infirmes, les chômeurs – remplacés par des conseillers principaux d’éducation, des mouvements sociaux, des handicapés, des demandeurs d’emplois – a enfin permis la réalisation du vieux rêve de Louis-Napoléon Bonaparte, l’extinction du paupérisme. Il n’y a plus de pauvres mais des gens modestes, des conditions modestes, des familles modestes. Être orgueilleux quand on n’a pas d’argent n’est pas pour autant interdit, mais cette façon de dire implique au moins une certaine modération dans les exigences. »

« On peut distinguer à l’euphémisme LQR deux fonctions distinctes. La première est le contournement-évitement. Soit l’expression partenaires sociaux (…) Au bridge, en double de tennis, le partenaire est celui ou celle avec qui on fait la paire. D’après Le Petit Robert, un partenaire est « une personne avec laquelle quelqu’un est allié contre d’autres joueurs ». Le principal du collège La Courtille à Saint-Denis, interrogé par Le Figaro (16-17 octobre 2004), emploie donc le mot à juste titre en préconisant « un partenariat étroit avec la police et la justice » pour rétablir l’ordre dans les cours de récréation. Mais s’agissant de « négociations » entre patronat et syndicats, la formulation « discussions entre partenaires sociaux », si banale qu’elle ne retient pas la moindre attention, contourne un non-dit, à savoir que patronat et états-majors syndicaux œuvrent ensemble au maintien de la paix sociale, qu’ils sont – pour reprendre l’une de ces images sportives que la LQR affectionne – du même côté du filet. »

« Autre évitement, le terme de privatisation, qui joue sur l’opposition public/privé, où « privé » est pris dans le sens positif de ce qui vous appartient en propre (vie privée, propriété privée…). Dire qu’une entreprise a été privatisée, c’est exploiter une connotation, c’est faire oublier qu’on a pris au contraire un bien appartenant en propre à la collectivité et qu’on l’a donné – ou vendu à vil prix – à des actionnaire qui vont le rationaliser pour en optimiser les résultats (la LQR évite les termes évoquant sans fard l’accumulation des richesses : il n’est guère question de bénéfice mais de résultat net, ni de profit mais de retour sur investissement. (…)) Et le terme même de privatisation disparaît dans les cas les plus scandaleux, s’agissant de la police, des prisons, de la guerre. »

« L’autre fonction de l’euphémisme consiste à prendre un mot banal, à en évacuer progressivement le sens et à s’en servir pour dissimuler un vide qui pourrait être inquiétant. Soit par exemple, pour cette fonction de masque, l’omniprésente réforme : en LQR, le mot a deux usage principaux. Le premier est de rendre acceptables le démantèlement d’institutions publiques et l’accélération de la modernisation libérale (…). Dans son autre usage, réforme est une manière pour les gouvernants de signifier, face à une question vraiment litigieuse, que la décision est prise de l’enterrer sous les enquêtes, rapports et travaux de commissions. (…) Bref, derrière réforme, il n’y a rien que du vide. (…)

Une réforme est souvent présentée comme le moyen de sortir d’une crise. Cet autre mot-masque est issu de vocabulaire de la médecine classique : la crise est le bref moment – quelques heures – où les signes de la maladie (pneumonie, typhoïde) atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit. Étendu à l’économie et à la politique, le terme de crise a longtemps désigné à juste titre un épisode rare mais limité dans le temps : la crise de 1929, si paradigmatique qu’on l’appelle encore parfois « la Crise », fut un moment d’exception où l’on vit des banquiers sauter par les fenêtres – ce qui ne s’est malheureusement jamais reproduit. Sous la IVe République, on a connu d’innombrables « crises ministérielles » et peut-être est-ce à ce moment-là que le terme de crise a cessé d’être réservé à des événements aigus. La dérive du mot, actuellement employé à contresens, n’est pas innocente : parler de crise à propos du logement, de l’emploi, du cognac ou de l’éducation n’implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court terme. Chacun sait qu’ils sont tout à fait chroniques mais l’évocation d’une crise, terme auquel continue à s’attacher malgré tout la notion d’une temporalité brève, contribue à calmer les impatiences, ce qui est bien l’un des buts des euphémismes de la LQR. »

« La croissance tient une grande place dans la LQR pour deux raisons. La première est le caractère magique des données chiffrées, qui confère aux énoncés les plus invraisemblables ou les plus odieux une respectabilité quasi scientifique. (…) La seconde raison qui fait l’intérêt « politique » de la croissance est son caractère mystérieusement incontrôlable. Elle est la principale des contraintes extérieures sur lesquelles on ne peut rien sauf en déplorer les effets rétrécissants sur la marge de manœuvre. Les effets erratiques de la croissance sont censés n’épargner personne. (…) Mener des réformes pour sortir de la crise si, non pas si Dieu, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvée par les financiers et mise en pratique par les politiciens. »

Se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins

« Dans le langage psychanalytique, la dénégation est l’expression, sur le mode du refus, d’un désir refoulé. J’ignore si les psychanalystes ont un mot pour désigner ce qui en serait comme une sorte de variante inversée. La LQR fait un grand usage de ce tour : prétendre avoir ce qu’on n’a pas, se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins.

Ainsi, lorsque la précarité est venue s’ajouter au contrôle disciplinaire pour effacer ce qui restait d’humain dans les entreprises, lorsque la consommation des drogues psychotropes par les salariés a commencé à exploser, les anciens directeurs du personnel se sont vus transformés en directeur des ressources humaines, les DRH. (…) De même, quand tout concourt à l’isolement, il n’est question que de dialogue, d’échange, de communication et le mot ensemble (…) prolifère sur les murs. Dans l’opacité régnante – « politique », financière, policière -, on entend dire depuis longtemps que seule la transparence permet le jeu démocratique. (…)

Il entre souvent une part de comique involontaire dans ces efforts de promotion à tout prix. A une époque où l’on compte un nombre inhabituel d’escrocs et de menteurs au plus haut niveau des grandes sociétés, des partis et de l’Etat, où l’on ne sait plus si le mot affaires a trait aux activités économiques ou aux scandales financiers, les oligarques et leur personnel de haut rang sont présentés dans les médias comme nos élites. »

« S’agissant de la xénophobie et du racisme ambiants, on voit jouer à plein l’autojustification préventive. Pour s’écarter sans risque des positions lepénistes, on exalte le métissage (…) et surtout le multi ou pluriculturalisme. (…) La manœuvre est adroite : comment ne pas suivre le premier mouvement d’empathie, comment ne pas se laisser séduire par l’idée de pluralité culturelle ? (…) Mais le multiculturalisme est une nébuleuse où il est facile de s’égarer. Fabien Ollier a décrit le lancement de la notion au cours des années 1970 par l’extrême droite la plus intelligente et la plus dure, celle d’Alain de Benoist et des membres du GRECE (Groupement de recherche et d’études de la civilisation européenne). Leur champ sémantique, « focalisé autour de l’antiégalitarisme (identités particulières, droit à la différence, personnalités ethnoculturelles), de l’antijudéochristianisme (l’histoire n’a pas de sens, l’universalisme est totalitaire) et du paganisme (la culture indo-européenne conforme aux lois du vivant) », a fini par contaminer le discours général. « A l’interface de deux idéologies sécrétées par le capitalisme, l’idéologie libérale et l’idéologie fasciste, le multiculturalisme c’est dire le partage mais faire l’apartheid. Son versant contre-hégémonique n’est qu’un leurre. »

On assiste depuis quelque temps à la relève du multiculturalisme par un mot moins savant, celui de diversité, qui occupe désormais, au chapitre de la dénégation, une place centrale. (…) Le mot a la même ambiguïté que « multiculturalisme » : on prône la diversité, ce qui ne dérange évidemment personne, et dans le même mouvement on justifie que « l’accueil et l’ouverture », évoqués par Chirac devant Fadela Amara et ses amies de « Ni putes ni soumises », soient mis en œuvre diversement selon cette diversité – la « lutte contre toutes les formes de discrimination » étant le paravent rhétorique habituel. Prôner le multiculturalisme dans une société rongée par l’apartheid rampant, se féliciter de la diversité alors que l’uniformisation et l’inégalité progressent partout, telle est la ruse de la LQR.

Mais malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l’analyse et la compréhension. C’est un artifice très ancien que l’emploi de ces grands mots creux. »

Des mots vidés de sens

« Forgé par des publicitaires et des experts en communication, l’outil LQR fonctionne sur la répétition. Un mot clair et utile, repris sans fin dans les éditoriaux financiers, les « 20 heures » des grandes chaînes, les discours politiques et les affiches dans le métro, devient une bouillie d’où le sens s’évapore peu à peu. Tel a été le sort, ces dernières années, d’espace (…), d’écologie, d’utopie qui a repris du service dans la lutte contre toute mise en cause de l’ordre existant (…). La République, pour laquelle certains se sont fait couper la tête au temps de la vieille Restauration, en est venue, sous la restauration actuelle, à désigner un système régi par les experts, où la distribution des savoirs se superpose le plus exactement à la distribution des positions. »

« Accompagnant l’essorage de « la République », le vocabulaire de la Révolution prolifère aujourd’hui de manière paradoxale. Citoyen(ne) était un nom que se donnaient avec fierté les acteurs de la rupture avec l’Ancien Régime – « Ici, on se donne du tu et on s’honore du nom de citoyen », pouvait-on lire dans un estaminet du quartier des Gravilliers en 1793. Par un curieux retournement, le nom est devenu un adjectif qui sert à qualifier les attitudes publiques et les comportements commerciaux les plus conformes à l’esprit du temps : initiative citoyenne, entreprise citoyenne, Jeux olympiques citoyens. (…) Quant aux droits de l’homme, de paradigme de la Révolution (« le rocher des droits de l’homme, disait Chaumette, le président de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792), ils sont devenus un produit d’exportation ou de parachutage vers les pays en développement, en compagnie de sang contaminé, de médicaments périmés, de mines antipersonnel et de directives du Fonds monétaire international. »

« Parmi les mots essorés, il en est deux dont l’émiettement du sens me paraît exemplaire : ce sont social et modernité. (…) Social(e) est un mot ancien qui a longtemps signifié de façon neutre : qui appartient à, ou relève de la société. (…) Au fil du temps, d’autres branches se sont greffées sur ce tronc principal du « social ». L’une d’elles remonte à la seconde moitié du XIXe siècle : la république socialela Sociale tout court chez Vallès, Lissagaray, Montéhus – c’était le peuple au pouvoir. Avec la démission internationale des socialistes à l’été 1914 et l’abandon de l’idée de révolution par les dirigeants du mouvement ouvrier français autour de 1930, ce sens-là a fait place à l’acceptation aujourd’hui dominante, où social se rapporte à ce qui est réalisé pour faire accepter leur sort aux catégories les plus « modestes », les plus « défavorisées », non plus du peuple mais de la population. »

Effacer les divisions, éviter les mots qui fâchent

« En 403 avant notre ère, une armée hétéroclite formée par les démocrates athéniens en exil mit en déroute les hoplites des Trente « tyrans ». C’était la fin d’une brève parenthèse oligarchique, après la défaite d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Dans La Cité divisée, Nicole Loraux retrace les événements qui eurent lieu à Athènes en ce moment crucial. Les résistants démocrates, « retrouvant leurs concitoyens, adversaires d’hier, [jurèrent] avec eux d’oublier le passé dans le consensus ». Les Athéniens, de nouveau rassemblés, prêtèrent solennellement le serment de ne pas rappeler les malheurs du temps de la tyrannie, qui se trouvèrent ainsi rejetés dans l’oubli collectif. La Cité divisée montre que cette amnistie n’est pas aussi surprenante qu’il y paraît. Elle peut en effet se lire comme la conséquence d’un souci constant chez les Athéniens, celui de refuser ou d’occulter la stasis – mot qui « ne désigne étymologiquement qu’une position », mais qui en vient à signifier successivement une prise de position, parti, sédition, et enfin guerre civile. (…)

L’histoire n’est pas le seul terrain où se joue l’effacement. Il y a aussi l’usage des mots. L’un des plus fortement associés à l’Athènes classique est démocratie. Or, dans démocratie, il y a kratos qui signifie la supériorité, la victoire. C’est pourquoi, « comme si les cités refusaient d’admettre que, dans l’exercice de la politique, il y ait pu avoir place pour du kratos, parce que cela reviendrait à entériner la victoire d’une partie de la cité sur une autre, et donc à renoncer au fantasme d’une cité une et indivisible, le mot est étrangement absent de l’éloquence civique ou du récit des historiens […]. En évitant de prononcer un nom qui a d’abord été infligé au régime par ses adversaires comme le plus dépréciatif des sobriquets, [les démocrates] admettent implicitement que demokratia signifie qu’il y a eu division de la cité en deux parties et victoire de l’une sur l’autre. » Nicole Loraux détaille les stratégies d’évitement du mot demokratia : la substitution rampante par politeia (« constitution »), la destruction du sens sous l’hyperbole (la « bonne démocratie » exaltée en évoquant mille ans de passé radieux, de Thésée à Solon) et, plus significatif encore, le remplacement de demokratia par polis, la Cité, « que l’on suppose inentamée en son essence par tous les bouleversements qui affectent sa constitution parce qu’elle a pour elle le temps, un temps qui ressemble étrangement à l’éternité. (…) »

Il est peu probable que les agents propagateurs de la LQR soient d’attentifs lecteurs de Lysias, de Thucydide ou d’Aristote. Mais l’autolégitimation de la démocratie libérale passe par la construction de sa propre histoire, par l’établissement de son arbre généalogique. Or, dans cette généalogie rêvée, la démocratie athénienne tient une place originaire. Il s’agit évidemment d’une démocratie présentable, d’une cité où la stasis est totalement absente. (…) La cité divisée parle d’euphémisme, de substitutions, d’effacement. Vingt-quatre siècles après les événements décrits dans ce livre, la LQR met en œuvre des procédés du même ordre. (…) [L]’Athènes du IVe siècle et la V République du XXIe sont confrontées à la même question : comment occulter le litige, comment faire régner l’illusion d’une cité unie, autrement dit comment éliminer la politique ? Pour y répondre, les politiciens, les médias, les économistes, les publicitaires et de façon générale tous ceux qui cherchent à « réaliser la politique par la suppression de la politique » [J. Rancière] utilisent la LQR comme un dispositif général. Je propose d’y distinguer, arbitrairement peut-être, trois modes opératoires : l’évitement des mots du litige, le recollage permanent des morceaux et le recours à l’éthique.

« L’évitement des mots du litige

Depuis quinze ans, on a pris l’habitude de présenter la chute du mur de Berlin, l’écroulement du communisme de caserne, comme le triomphe de la démocratie. (…) [La] fin d’une Union soviétique, parvenue au point zéro dans la plupart des domaines et même au-dessous dans celui des idées, a entraîné l’oblitération d’un certain nombre de mots et expressions, aussi bien dans la LQR « de base » que dans sa version élaborée, celle des sociologues, politologues et autres géopoliticiens. Tout s’est passé comme si l’on avait saisi l’occasion de faire le ménage. (…)

Les mots, les notions, les concepts que l’on s’attache ainsi à déconsidérer ont un trait commun : ils font partie du vocabulaire de l’émancipation – mot d’ailleurs lui-même suspect – et de la lutte des classes. Il n’est plus guère question de classes dans la société et encore moins d’une lutte qui les opposerait entre elles. (…) Pour segmenter la communauté pacifiée, la LQR propose des notions de remplacement issues de pseudo-enquêtes sociologiques et de sondages d’opinion : les couches sociales, d’une rassurante horizontalité, les tranches – d’âge, de revenus et d’imposition – et les catégories, socioprofessionnelles ou autres. Toutes ces notions se prêtent à des statistiques et des diagrammes. Elles tendent vers l’image d’une population facile à décompter et à contrôler, où l’on a autant de chance de rencontrer de la stasis que dans une tranche de cake ou une couche de béchamel. S’il faut admettre la présence de noyaux d’hétérogénéité, la LQR fait parfois intervenir la notion de milieu, boursier ou cycliste, théâtral ou intégriste. Ces milieux sont censés avoir des opinions, faites tantôt d’inquiétude (« les milieux financiers s’alarment de la montée du prix du pétrole ») et tantôt de satisfaction (…), mais toujours unanimes. A l’inverse du meson des Grecs qui était précisément le lieu du débat public, un milieu dans la démocratie libérale et pacifiée ne saurait être divisé.

Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd’hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag. Cette classe pas comme les autres, cet opérateur du litige qui portait en lui la disparition de toutes les classes a été congédié en même temps qu’elles, ce qui est logique. Avec lui ont disparu derrière le décor les opprimés et les exploités. Les esprits compatissants admettent que de telles catégories existent au loin, dans les favelas brésiliennes ou les sweatshops asiatiques. Mais dans la démocratie libérale il ne saurait être question d’exploitation ni d’oppression. Ces mots impliqueraient en effet qu’il existe des exploiteurs et des oppresseurs, ce qui s’accorderait mal avec la fin proclamée des relations de classe. Pourtant, il fallait bien trouver une façon de désigner ceux qui vivent dans la misère, désormais trop nombreux pour être simplement frappés d’invisibilité. Les experts les ont baptisés : ce sont les exclus.

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellent opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n’existe pas d’exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat. « Contrairement au modèle des classes sociales, dans lequel l’explication de la misère du « prolétariat » reposait sur la désignation d’une classe (la bourgeoisie, les détenteurs des moyens de production) responsable de son « exploitation », le modèle d’exclusion permet de désigner une négativité sans passer par l’accusation. Les exclus ne sont les victimes de personne, même si leur appartenance à une commune humanité exige que leurs souffrances soient prises en compte et qu’ils soient secourus, notamment par l’Etat selon la tradition politique française. » [Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme] D’ailleurs, non seulement les exclus ne sont victimes de personne, mais ce qui leur arrive est le plus souvent de leur faute. Dans une société où chacun est l’entrepreneur de lui-même, chacun est responsable de sa propre faillite. Pousser l’Etat à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister, comme à celle de subventionner des entreprises non rentables, ce qui ne peut que les enfoncer davantage (…).

Le passage de l’exploitation à l’exclusion peut servir de démonstration pour ceux qui doutent que la LQR soit une langue performative. Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l’injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l’émancipation par les processus de réinsertion et l’action humanitaire. L’image traditionnelle de l’homme du peuple héroïque – Jean Valjean – fait place à la figure pitoyable de l’exclu, « défini d’abord par le fait d’être sans : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits ».

En substituant aux mots du litige ceux de la sociologie vulgaire, la LQR révèle sa véritable nature d’instrument idéologique de la pensée policière, de langue du faux où les « idées » sont présentées comme aux origines d’un système qui, en réalité, les forge et les met en forme pour servir à sa propre légitimation. »

lqr« Le recollage permanent des morceaux

Si les élites politiciennes, financières et médiatiques consacrent tant d’énergie à donner de la consistance au fantasme d’une cité une et indivisible, si, avec l’aide des « savants », la LQR s’emploie si activement à écarter ou dénaturer les mots du litige, c’est que les dirigeants sont tenus d’effectuer deux tâches quelque peu contradictoires. La première est de contrôler les mouvements centrifuges, les surgissements du politique qui surviennent ici et là. Contrôler ne veut pas dire – pas toujours en tout cas – arrêter et jeter en prison. Il s’agit plutôt de réparer les mailles du filet tout en évitant le pire, c’est-à-dire de reconnaître la stasis : ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis ni même vraiment des adversaires. Ils sont dans l’erreur parce qu’ils sont mal informés ou parce que leur niveau intellectuel ne leur permet pas d’avoir une vue juste du problème posé. Après le référendum constitutionnel du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que « la France du non » était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Façon polie de dire que le pays a penché vers le non à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation. On ne saurait leur en vouloir d’avoir mal voté. Simplement, on leur a mal expliqué.

La seconde tâche est plus difficile. Elle consiste à convaincre une population de contribuables, de consommateurs et d’usagers que son être-en-commun est fait d’autre chose que de chiffres. En laissant se répandre l’individualisme, le danger est de perdre toute motivation. Or ce danger est grave. En effet, le temps n’est plus où le système de production reposait sur le contrôle direct. Les cadres des années 1960, dont l’autorité était fondée sur la stabilité et la hiérarchie, sont désormais remplacés par des managers, des coaches, chargés non plus de contrôler mais d’animer. Intuitifs, humanistes, créatifs, ils ne sont plus des ingénieurs, mais des meneurs d’hommes. En conséquence, il n’est plus possible d’évaluer leur activité avec les mêmes méthodes que pour les cadres d’autrefois. L’appareil productif repose sur la confiance qui leur est accordée, laquelle suppose qu’ils aient intériorisé la norme, qu’ils pratiquent l’autocontrôle. C’est là que surgit la difficulté : à l’ère des privatisations, des fusions-acquisitions, des restructurations et des plans sociaux, plus personne, manager ou pas, ne peut s’identifier à un « projet d’entreprise », à une compagnie, une firme, un groupe qui peut le licencier ou même disparaître presque du jour au lendemain. Pour maintenir la « cohésion sociale » – autre façon de dire l’ordre -, il ne suffit pas qu’un ministère lui soit consacré. Il faut un substitut symbolique à la société-famille où l’on travaillait toute sa vie en montant un par un les échelons hiérarchiques. Ce substitut (j’allais dire ce placebo) est une fois encore le « fantasme d’une cité une et indivisible », la démocratie pacifiée, le consensus (…).

C’est à la LQR que revient l’essentiel du recollage des morceaux. C’est grâce à elle que l’on remet à leur place – c’est-à-dire nulle part – les lycéens révoltés, les ouvriers agricoles marocains ou les salariés de François Pinault à la Samaritaine, pour prendre quelques-uns des accès de fièvre politique du printemps 2005. C’est en LQR également que l’on s’adresse aux troupes néolibérales pour les dissuader de déserter, d’aller élever des chèvres ou, pire encore, de changer de camp comme les Saxons à la bataille de Leipzig.

Pour réaliser ce programme, le principal procédé est la répétition. C’est ainsi que depuis les grèves de décembre 1995 (le « mouvement social »), la prolifération du mot ensemble crée sur les murs et les écrans une injonction permanente à foyers disséminés. Les passants sont exhortés à tenir propres les trottoirs ensemble, à être vigilants dans le métro (« Attentifs ensemble », avec le logo où de petits personnages multicolores se tiennent par la main), à « vivre ensemble » (publicité pour RTL), à coopérer, car c’est « faire ensemble » (publicité pour le Crédit coopératif), ou encore, « ensemble », à « respecter l’environnement » (sacs recyclables Leclerc). (…)

La solidarité, autre mantra chiraquien, s’étale partout en couches épaisses sans qu’on sache toujours clairement de qui avec qui (…). Il y a quelque chose de malsain dans cette façon de s’affirmer solidaires sans autre précision, c’est-à-dire évidemment solidaires de nous autres – même s’il arrive qu’ensemble, « nous » manifestions notre solidarité avec des populations victimes de catastrophes diverses. Comme la police des frontières, notre solidarité divise le genre humain en deux files, ceux qui y ont naturellement droit et ceux qui à tout moment dans la queue peuvent s’entendre dire : « Veuillez nous suivre ici. » (…)

Pour donner corps à l’illusion de la cité unie, les efforts pour agréger les individus dissous dans la population ne suffisent pas. Il faut aussi montrer que les gouvernants démocratiquement choisis et les dirigeants parvenus à la tête des grands groupes industriels et financiers ne constituent pas une oligarchie « hors du commun », qu’ils n’ont pas perdu le contact avec leurs mandants et leurs actionnaires, ni avec les usagers-consommateurs. C’est pourquoi reviennent dans d’innombrables déclarations et articles, comme un déni obsessionnel et pathétique, l’écoute, la proximité, le terrain – sans compte les adverbes véritablement et concrètement, parsemés dans les discours et les interviews comme autant de petites taches de lâcheté intellectuelle. La proximité est un cas particulier : si le commerce de proximité est censé contrebalancer l’anonymat des grandes surfaces, ce qu’on cherche surtout à rapprocher de la population par ce mot, ce sont les institutions de la violence légale – justice de proximité, police de proximité. (…)

« Le recours à l’éthique

Depuis une vingtaine d’années, on a vu proliférer les comités d’éthique. Ils sont composés d’experts en tous genres, de philosophes, de sociologues, de juristes et de représentants des « principales familles spirituelles » (…) [C]es comités sont chargés de définir les limites de la vie et de la mort, de donner leur opinion sur des questions comme le statut de l’embryon et le clonage humain.

A d’autres institutions, moins prestigieuses mais non moins écoutées, on demande de se prononcer sur le bien et le mal dans des domaines prosaïques comme la Bourse, le sport ou l’impartialité de l’information dans les programmes de radio et de télévision publiques. Dans les textes administratifs qui définissent la mission de ces divers comités, l’équilibre, mot clé de la LQR, revient en leitmotiv. (…) Ce fatras bien-pensant ne fait que confirmer les tendances de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. (…)

Mais pour étayer le mythe de la cité unie, il existe un argument éthique beaucoup plus efficace. Il peut s’énoncer simplement : si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, c’est qu’il y a des fautes commises qui viennent troubler les équilibres du marché ; si le néolibéralisme ne débouche pas sur la félicité commune, c’est qu’il y a des personnages ou des institutions qui transgressent la norme morale régissant le processus d’accumulation des richesses. La finance est l’un des domaines où cet argument trouve ses meilleures applications. Pour calmer les inquiétudes devant un chaos devenu chronique, les analystes financiers mettent en cause le manque de rigueur et surtout de transparence qui mine la nécessaire confiance. (…) Dans Et la vertu sauvera le monde, Frédéric Lordon a montré ce que valent ces explications : le mécanisme premier, celui qui mène aux malversations – évidemment réelles -, est la déréglementation financière avec sa conséquence, le remplacement du capitalisme industriel par le capitalisme financier. (…). La déréglementation a entraîné à la fois la volatilité et la brutalité des mouvements financiers. (…)

En attribuant les vices du système politico-financier au manque de vertu des dirigeants, on fait coup double. D’un côté, ceux qui jouent le rôle des censeurs manifestent leur courage et leur indépendance. (…) De l’autre, le tournant éthique permet à la LQR de fournir, pour l’essentiel des maux, des explications tenant à des personnes, les responsables. Elle accrédite ainsi l’illusion que la cité unie et pacifiée est à l’horizon du possible, que le consensus communautaire peut être obtenu à condition que les mauvais bergers soient éliminés – lors des prochaines élections par exemple. (…)

Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, 2006

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