Franck Lepage sur la « culture », l’éducation populaire et la langue de bois

Inculture(s) 1 – La culture : « L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu » ou « Une autre histoire de la culture ». Conférence gesticulée par Franck Lepage de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d’éducation populaire).

Quelle est l’origine du ministère de la Culture ? Comment fonctionne-t-il ? A quoi et à qui servent les politiques « culturelles » menées par l’État français ? Depuis quand existe le concept d’éducation populaire, et pourquoi est-il abandonné par l’État ? Comment résister ?

Franck Lepage, chargé de la culture à la fédération française des maisons des jeunes et de la culture puis chargé de mission pour le cabinet de la ministre de la jeunesse et des sports, explique pourquoi il a rompu avec ce milieu et se consacre désormais à dénoncer les politiques étatiques menées au nom de la « Culture ». Avec acidité, humour, autodérision et esprit libertaire, il raconte son parcours, les coulisses de la « Culture », l’hypocrisie et l’élitisme du système, des pistes de résistance.

***

Extraits :

Le rôle de la « culture »

« Aujourd’hui, j’habite en Bretagne et je suis dans la culture des poireaux, avant, j’habitais Paris et j’étais dans la culture tout court. La culture avec un grand Cul. J’habitais Paris… Pour être précis, je cultivais des pauvres. Essentiellement. J’étais dans la culture des pauvres, et maintenant dans celle des poireaux et je connais beaucoup plus de succès dans la culture des poireaux que dans celle des pauvres ! j’ai considéré qu’il y avait assez de pauvres comme cela et que ça n’était plus la peine de les cultiver. J’avais compris que la culture, ça sert à reproduire les pauvres, pas à les supprimer. On dit aussi que la culture ça sert à reproduire les rapports sociaux. Moi j’en eu ai marre de les reproduire. »

« [Le] capitalisme a compris l’intérêt qu’il y avait à récupérer les méthodes totalitaires et notamment de créer une culture officielle, contrôlée, qui consiste à nous faire croire à la démocratie, sans avoir besoin de la pratiquer. Cela s’appelle la culture.  »

« Quand on organisait un colloque de menteurs, on disait aux gens : « Voilà, on va vous dire des contre-vérités. Vous avez toujours entendu la vérité : qu’il faut balancer de la culture aux pauvres pour qu’ils poussent, qu’il faut faire de l’art contemporain dans les banlieues… – nous, on va vous expliquer que le problème, ce n’est pas un problème culturel. Ce n’est pas un problème de démocratisation de la culture. Ce n’est pas ça. Et ce n’est pas ça qu’il faut faire. Ce qu’il faut faire, c’est de l’éducation populaire ! Ce n’est pas du tout la même chose, c’est même le contraire ! Mais simplement, comme c’est votre métier et qu’il n’y a pas de raison de changer du jour au lendemain parce qu’on vous le dit, on va essayer de vous le prouver ! Mais il va falloir que vous soyez un peu patients, parce qu’il faut maîtriser des hypothèses. C’est-à-dire qu’il faut maîtriser plusieurs branches de la tomate avant d’arriver à l’éducation populaire. » Alors, les types demandaient : « Mais euh…
C’est-à-dire : « ça va être long » ? » On répondait : « Il faut être patient, il faut qu’on commence, pour que vous compreniez pourquoi ce n’est pas un problème de culture mais un problème d’éducation populaire, il faut qu’on commence à la Révolution. » « On ne peut pas commencer plus tôt ? » « Non-non-non ! Et puis en plus, je ne parle pas de la révolution française, mais de la révolution anglaise ! La révolution industrielle, quoi ! 1750 ! »
On expliquait alors que tout ça commence avec la révolution industrielle.
Le plan de tomates, c’est la révolution industrielle. Et on expliquait qu’une innovation technologique – (en l’occurrence, là c’était la vapeur, aujourd’hui c’est l’informatique. C’est pour ça qu’il y a une nouvelle révolution… mais ce n’est pas le sujet… ) – donc, on expliquait qu’une innovation technologique va complètement bouleverser la façon de produire. Avant, il fallait trente personnes pour labourer un champ.
Maintenant, il en faut une avec la machine. Et donc les vingt-neuf autres, qu’est-ce qu’elles font ?
On expliquait comment un changement de cette importance dans les rapports de production entraîne un changement dans les rapports sociaux. On expliquait que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, avec cette révolution-là, on allait passer d’une société de survie et de reproduction à l’identique à une société d’ascension sociale.
J’accumule parce que je peux produire beaucoup plus, et je transmets.
Et donc, ma situation sera meilleure à la fin de ma vie qu’au début de ma vie et la situation de mes enfants sera meilleure que ma propre situation.
C’est ça, la grande magie de la révolution industrielle ! C’était tout à fait nouveau ! Pour la première fois sur cette planète ! C’est l’idée de l’ascension sociale !
J’expliquais ça. Bon, il y avait déjà une dizaine de types qui avaient décroché d’emblée et qui étaient partis au kir. Il en restait donc 90.
Et j’expliquais que pour rendre ça possible, ce mythe de l’ascension sociale, il faut faire péter tout le système qui empêche l’ascension et qui oblige à rester dans sa classe ! Donc : la révolution française. La révolution politique. Il faut créer une société d’individus dotés du droit de propriété : une société avec le droit d’aller se faire exploiter où l’on veut, quand on veut, par qui l’on veut… Les droits de l’homme !
J’expliquais que ça, c’était rendu supportable par la culture : la troisième branche de la tomate. Et la culture, c’est l’école. L’école comme explication et comme légitimation des inégalités ! (…)
Ben oui, parce qu’avant, c’était Dieu l’explication des inégalités ! Dans une société de droit divin, si vous êtes inégal, c’est parce que Dieu l’a voulu ! A l’époque, c’était plausible. A partir de ce moment-là, si vous êtes en bas de l’échelle sociale et que d’autres sont plus haut, c’est parce que vous n’avez pas bien travaillé à l’école ! Si vous aviez travaillé à l’école, vous seriez plus haut ! D’ailleurs, au train où les élèves étudient à l’école, il ne devrait plus y avoir que des ingénieurs, des architectes… plus un seul ouvrier. J’expliquais donc que, maintenant, c’est vous qui êtes responsables de l’inégalité, puisque c’est votre mérite culturel qui fait que vous vous êtes positionnés dans l’échelle sociale !
Alors, il va falloir attendre Bourdieu, en 1962, pour comprendre que c’est une foutaise et un mensonge total. C’est vrai pour 1% de la population.
1% de fils d’ouvriers à l’université. Bon. Il y a 30% d’ouvriers en France.
Les 99% qui restent, on s’en moque : si c’est vrai pour 1%, c’est que c’est vrai ! »

L’éducation populaire

« [En 1944] Mademoiselle Christiane Faure rentre donc dans le premier cabinet qui va reconstituer un « Ministère de l’éducation nationale ». Parce que ce n’est plus un problème d’instruction. Avec Auschwitz, avec le nazisme, on sait désormais que ce n’est pas parce qu’on est instruit, qu’on préfère nécessairement la démocratie au fascisme ! Et qu’on peut être parfaitement instruit et être un nazi… Il y a dans l’intelligentsia française, il y a parmi les plus hauts dignitaires allemands, des gens qui ont un très haut niveau d’instruction.
Et ça, Mesdames et Messieurs, c’est un traumatisme pour ce ministère !
Parce qu’il est désormais obligé d’accepter une idée toute simple, que Monsieur le Marquis de Condorcet avait déjà exprimée en 1792, quand il avait présenté son plan d’éducation à l’assemblée. Condorcet avait dit :
« Attention, si vous vous contentez de faire de l’instruction des enfants, vous allez simplement reproduire une société dont les inégalités seront désormais basées sur les savoirs ! ».
Si vous voulez fabriquer une république et une démocratie, il vous faut donc un deuxième volet. Il vous faut faire de l’éducation politique des adultes ! Parce que la démocratie, ça ne tombe pas du ciel. Ca ne marche pas tout seul : il faut y réfléchir pour la préférer. Il faut faire un travail critique permanent.
Et donc, en 1944, Mesdames et Messieurs, en France, on crée dans le Ministère de l’éducation nationale une chose incroyable, pour laquelle il aura fallu une Shoah de vingt millions de morts pour qu’on accepte cette idée ! Cette idée toute bête, qu’il est de la responsabilité de l’Etat de prendre en charge l’éducation politique des adultes ! »

L’importance des mots et du langage dans le maintien de l’ordre social

« Je travaillais à la fédération nationale laïque pluraliste co-gestionnaire et démocratique de la jeunesse sociale solidaire civique et culturelle et citoyenne de France. Qu’on appelle, en raccourci chez nous, la FNLPCDJSSCCFF. Et mon travail de prophète consistait à dire la vérité.
C’est-à-dire, à aller chercher la vérité – la vérité officielle – dans les ministères, dans les cercles du pouvoir… Et puis à venir la « délivrer » – je ne sais pas comment dire ? – à ce que chez nous, on appelle : « la base ». On dit aussi « le terrain ».
Mon bureau était dans une grande tour en ivoire. Et eux, ils étaient à « la base », sur « le terrain ». Eux, ce sont des types qui me disaient toute l’année : « Tu comprends, Frank, nous, on est les deux pieds dans la boue ! Nous, on est les deux mains dans le cambouis ! » Je vous rassure : ils sont dans de petits centres sociaux très propres avec des moquettes et tout ça… Ce n’est pas la question… Mais voilà : ils parlent comme ça d’eux-mêmes.
Et le pouvoir m’expliquait les mots qu’il souhaitait que ces gens-là utilisent dorénavant pour désigner la réalité sociale s’ils voulaient avoir en échange l’argent du pouvoir : la subvention. Je venais donc donner les mots-clefs de la subvention. Quand les agents sociaux – c’est-à-dire vous ! – acceptez d’utiliser ces mots-là, vous avez l’argent. Alors, vous avez le droit de ne pas accepter – mais bon, vous faites comme vous voulez, hein ! – vous n’aurez pas d’argent.
Vous avez peut-être remarqué que le pouvoir fait un travail considérable sur les mots. Je ne sais pas si cela vous a frappé ? Il y a des mots qui disparaissent et il y a des mots qui apparaissent. Vous avez peut-être lu Georges Orwell, « 1984 » ? Il y en a peut-être parmi vous qui ont lu ça ?
Le ministère qui fait la guerre, on l’appelle « le ministère de la paix », celui qui gère la pénurie s’appelle « le ministère de l’abondance »…etc.
Chez nous, par exemple, vous aviez un ministère « du travail » qui défendait le droit du travail, puis c’est devenu un ministère « du travail et de l’emploi », avec deux directions dont une défendait le droit du travail et l’autre l’attaquait (au nom de l’emploi, de n’importe quel emploi), et aujourd’hui vous n’avez plus qu’un ministère « de l’emploi et de la solidarité » dont le but est de démolir le droit du travail.
Les linguistes nous expliquent cela très bien. Ils expliquent que les mots, c’est ce qui permet de penser. Non pas : « Je pense la réalité sociale et puis je fabrique des mots », ça ne marche pas comme ça ! C’est : « Il y a des mots. Et avec ces mots, je peux penser la réalité sociale » ! Donc, si on m’enlève des mots et si on m’en met d’autres à la place, je ne vais pas la penser de la même manière, la réalité sociale !
Je vais prendre un exemple, parce que je sens que je parle chinois. Je vous sens perplexes.
Ceux d’entre vous qui ont connu la guerre de 1968, savent qu’à cette époque-là, les pauvres – (tiens, en voilà un de mot en train de disparaître ! Moi, je trouve cela très bien qu’il y ait de moins en moins de pauvres, je trouve ça génial !) – on les appelait dans ces années-là des « exploités ». Je jure aux plus jeunes dans la salle, que c’est vrai ! Ca ne nous posait pas de problème ! On parlait d’eux comme ça couramment !
Quand on était éducateur social dans les quartiers, on parlait des « exploités ».
Vous comprenez bien que c’est un mot très-très embêtant pour le pouvoir. Parce que c’est un mot qui vous permet de penser la situation de la personne, non pas comme un état, mais comme le résultat d’un processus qui s’appelle « l’exploitation ». Si ce type-là est exploité, c’est donc qu’il y a un exploiteur quelque part ! Donc, quand vous le nommez exploité, vous le pensez comme un exploité et vous cherchez tout de suite… l’exploiteur. « Quel est le salaud qui exploite ce type, que je lui casse la figure ! »
Le pouvoir nous fait comprendre, que ça serait bien dorénavant d’appeler ces gens-là des « défavorisés ». Et regardez bien, c’est très- très amusant : c’est le même type, dans la même situation… mais dans un cas, il a été exploité par quelqu’un, dans l’autre, « il-n’a-pas-eu-de- chance ! » « Qu’est-ce que vous voulez qu’on y fasse ? On ne va pas aller faire chier le patronat parce que ce con n’a pas de pot, quoi ! »
C’est un état, vous voyez ? « Défavorisé », c’est un état. Il n’y a pas de défavoriseur, si vous voulez.
C’est comme « exclus ». Il n’y a pas d’exclueur. Vous êtes exclus : vous ne pensez pas à un processus, vous pensez à un état. Exclus, c’est un état : le type, il est né comme ça ! Je m’en fous, moi : je suis inclus ! Je m’en tape de lui ! C’est comme les noirs et les blancs : moi, je suis né inclus ! Voilà ! Lui, il est né exclus, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? Je suis travailleur social, d’accord, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?
Evidemment, vous comprenez bien que, si en tant que travailleur social, vous pensez le gars comme un type qui a été exploité ou comme un type qui n’a pas eu de bol, vous ne le travaillez pas de la même manière votre intervention sociale ! Et le ministère, l’état, le pouvoir – je ne sais pas moi, « la région » ? « la communauté francophone » ? comment on dit en Belgique ? – si vous acceptez de les nommer les « défavorisés », si vous acceptez de penser la réalité sociale avec ces yeux-là, alors le pouvoir vous donne de l’argent. Voilà, c’est très simple.
Maintenant, libre à vous de continuer à faire les demandes de subvention : « Bonjour, Monsieur le maire (bourgmestre), je voudrais des sous pour m’occuper des aliénés de mon quartier. » Vous pouvez essayer, hein ! « Il y a une bande d’exploités là-bas, je voudrais des sous. » Vous me direz combien vous avez gagné ! »

« Je faisais un métier utile. Et puis, surtout, j’y croyais ! Evidemment. Une fois que vous n’y croyez plus… Moi, j’y croyais. Et c’est très agréable d’y croire ! Nager dans le sens des idées dominantes, c’est délicieux…je prenais des bains de médiation culturelle, je me shootais au diagnostic partagé, je me défonçais à la préservation du lien social…à tous ces « concepts opérationnels » qui empêchent de penser comme disait l’ami Marcuse.
Toujours pour ceux qui ont connu la guerre de 68, il y avait un philosophe à l’époque qui s’appelait Marcuse – Herbert Marcuse, c’est un Allemand – un type incroyable… Il avait des élèves, comme Angela Davis – qui a fichu une pagaille aux Etats-Unis avec les noirs, après ! Ce type nous avait prévenus, il avait compris le truc, il avait dit : « Attention, Mesdames et Messieurs, nous sommes en train de vivre dans le monde – ça touchait le monde entier en 1968 : le Mexique, les Etats-Unis… – nous sommes en train de vivre la toute dernière critique efficace du capitalisme ! » Après, Il y aura encore des critiques. Mais elles seront totalement inefficaces. Parce qu’il est en train de s’opérer une révolution dans l’ordre des langages, qui fait qu’on nous enlève tous les mots qui nous servent à nommer négativement le capitalisme – comme « exploitation » – et on nous met à la place des mots qui le nomment positivement, comme « libéralisme », « développement » – (il y en a même qui voudraient qu’il soit durable ! ).
Marcuse appelait ça des concepts « opérationnels », par rapport à un concept, tout court. Vous savez qu’un concept, c’est un truc qui sert à penser une réalité. Un concept opérationnel, ça ne sert plus à penser : ça sert à agir. Dans le sens dans lequel le pouvoir souhaite que vous agissiez.
Moi, à l’époque, je prenais des bains de concepts opérationnels dans mon travail. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de types dans les banlieues que j’ai essayé de convaincre qu’il fallait faire de la médiation culturelle ! Un type disait : « Ah, de la médiation ? De la médiation…
C’est-à-dire ? Dans un conflit entre les riches et les pauvres ? » « Mais nooon, pas du tout ! De la médiation entre les œuvres des riches et des pauvres ! » »

« [Deux] sociologues de mes amis, dans un livre dont le titre devrait vous séduire, « Le nouvel esprit du capitalisme » [Allusion à l’ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le nouvel esprit du capitalisme ; Paris Gallimard, 1999.], se sont mis en tête de traquer les raisons culturelles qui font que nous acceptons le capitalisme, alors que nous en comprenons les dégâts, alors que nous avons été capables de mettre fin au communisme !
Ils se sont mis dans la tête une idée très curieuse, qui est que la théorie du capitalisme se trouve dans les ouvrages de management ! C’est-à- dire qu’en fait, leur idée, c’est que le management – en accord avec vos idées, Monsieur ! – c’est la théorie de l’exploitation ! C’est-à-dire :
Apprendre à nos futurs directeurs à nous exploiter ! C’est ça, le management ! Ils se sont mis en tête de rentrer dans un ordinateur quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 1960, puis quatre- vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000. Et ils ont lancé leur logiciel d’analyse du langage pour voir quels étaient les mots qui arrivaient dans quel ordre…
Alors, Mesdames et Messieurs, en 1960, le mot le plus souvent cité dans quatre-vingt-dix ouvrages de management est le mot « hiérarchie ».
A cela, rien que de bien normal : on voit bien pourquoi il faut apprendre à nos futurs dirigeants à raisonner en terme de hiérarchie.
Alors je vous pose la question : selon vous, combien de fois le mot « hiérarchie » apparaît-il dans quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
ZERO fois !
Mesdames et Messieurs, le mot « hiérarchie » a disparu de la théorie du capitalisme ! Je vous pose alors cette question complémentaire : selon vous, la hiérarchie a-t-elle disparu des entreprises ?
Parce que si comme moi, vous pensez qu’elle n’a pas disparu et qu’à bien des égards elle s’est renforcée – mais qu’on ne peut plus la nommer comme hiérarchie ! – alors, on ne peut plus la penser comme hiérarchie !
Et le syndicalisme a un problème !
Parce qu’autant on peut mobiliser un collectif de travailleurs contre une hiérarchie, autant il est extrêmement improbable de lancer des individus à l’assaut de ce qui tient lieu aujourd’hui de hiérarchie…
Et selon vous, quel est le mot qui arrive « number one » en tête de quatre-vingt-dix ouvrages de management de l’année 2000 ?
Mesdames et Messieurs, je vous présente notre ennemi : le « projet » !
Si nous ne parvenons pas à combattre ça, nous sommes foutus ! Nous sommes foutus, parce que ce satané mot – qui est tellement positif par ailleurs ! – ce satané mot a tellement colonisé nos façons de penser en vingt ans – c’est un mot récent – que nous ne parvenons plus à penser en dehors de lui !
Nous estimons que les jeunes doivent avoir des projets. Nous disons de certains jeunes qu’ils n’ont pas de projets. Nous estimons que les pauvres doivent faire des projets ! Les gens le plus en difficulté, pour se projeter dans l’avenir, on leur demande des projets !
Les seuls à qui on ne demande pas de projets, ce sont les riches.
Nous estimons qu’il nous faut avoir un « projet de vie ». Manifestement « vivre » ne suffit plus ! Nous devons transformer notre propre vie en un processus productif ! Parce que ce mot, Mesdames et Messieurs, est un mot qui transforme tout ce qui bouge en un produit ! C’est-à-dire en une marchandise. Des choses qui, jusqu’à maintenant, échappaient à la logique de la marchandise – du social, de l’éducatif, du culturel… – à partir du moment où on les fait sous cette forme-là…
Cela signifie qu’au lieu de travailler dans un quartier sur huit ans, dix ans, douze ans – ce que nous faisions dans les années 1960, quand on était éducateur ! – aujourd’hui, on réunit un groupe de jeunes… Avec eux, on monte un « projet ». Ce projet dure un an. On défend ce projet en échange d’une subvention, en concurrence avec d’autres porteurs de projets. Ce projet n’est pas fini, qu’on est déjà en train de préparer le projet suivant pour obtenir la subvention suivante.
A partir du moment où l’on fait ça, Mesdames et Messieurs, on rentre dans la définition marxiste de la marchandise.
La marchandise, c’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents. Et bien, Mesdames et Messieurs, le mot « projet » est un mot qui, insidieusement, transforme notre vie en un processus de marchandise. »

« Mesdames messieurs je voudrais avant de vous laisser, vous dire la chose suivante : le capitalisme est une saloperie !
Mais ça, vous le savez déjà. C’est une saloperie à cause du trou dans la couche d’ozone, à cause des milliards de pauvres dans le monde, des missions de chômeurs dans la France qui est le 4ème pays le plus riche du monde, de la violence partout et du pillage de l’Afrique ; tout cela, vous le savez…
Mais c’est une saloperie pour une autre raison : ce foutu système parvient à se faire aimer et désirer par nous alors même que nous croyons le défendre, et il utilise pour cela des astuces de langage qui enrôlent notre générosité à son service.
Mesdames et messieurs, lorsque nous croyons nous battre pour la liberté du créateur, pour la défense de la création, pour le développement culturel, pour la restauration du lien social, nous enrôlons notre générosité au service du capitalisme.
Mesdames et Messieurs, on nous a volé des mots, et on nous a fourgué à la place de la camelote, de la verroterie, de la pacotille.
Je voudrais bien que quelqu’un ici m’explique ce que c’est que le lien social ? je voudrais que quelqu’un me dise qui détruit du lien social entre le patron de Michelin qui licencie 7000 pères de famille-là même année où il a établi des bénéfices records, ou bien le fils de l’un de ces pères de famille qui raye une voiture sur le quartier avec sa clé ? Qui dans ce quartier détruit du lien social ? Et qu’est-ce que c’est que ce lien social qu’il nous faudrait restaurer sinon de l’ordre au service du capitalisme ? »

La retranscription écrite de la conférence gesticulée est disponible ici : http://1libertaire.free.fr/FLepage01.html

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