Entretien avec Ivan Illich (1972)

Un entretien passionnant avec Ivan Illich, diffusé à la télévision française le 19 mars 1972. Il y développe notamment sa pensée iconoclaste sur l’école et revient sur la notion de « convivialité ».

*

Extraits :

« Ce que l’école enseigne »

« Quelques fois, un élève apprend quelque chose de l’instituteur, et chacun de nous se rappelle que quelques fois pendant sa jeunesse il a eu une journée, une heure, très illuminante avec un maître. Mais ça, c’est quelque chose de bien différent de ce que l’école enseigne dans le monde entier :

Elle enseigne à l’enfant qu’il a besoin de l’institution pour apprendre. (…) Elle enseigne à l’enfant de se sentir classé par un bureaucrate. L’école enseigne inévitablement à l’enfant que l’enseignement que la société respectera est le produit d’une institution établie par cette institution et par des experts qui savent comment produire cette marchandise. L’école inévitablement introjecte le capitalisme, la capitalisation du savoir, parce que le capitaliste en savoir qui peut démontrer avec des certificats ce qu’il a accumulé intérieurement auquel la société reconnait une valeur sociale supérieure à celui qui a des certificats d’action de niveaux inférieurs.

L’école, dès le moment où elle est devenue obligatoire, (…) dans le monde entier, [elle] a été établie comme l’organe reproductif de la société. (…)

L’école est à la racine d’une spiritualisation du capitalisme et il n’y a pas de possibilités d’alternatives au capitalisme tant qu’on continue de capitaliser les gens en savoir pour une réalité qui devient toujours plus complexe pour pouvoir justifier la nécessité de cette capitalisation.»

Ivan Illich

***

Qu’est-ce que la convivialité ?

(extraits de son livre La convivialité)

« J’appelle société conviviale une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil ».

« Une société conviviale est une société qui donne à l’homme la possibilité d’exercer l’action la plus autonome et la plus créative, à l’aide d’outils moins contrôlables par autrui. La productivité se conjugue en termes d’avoir, la convivialité en termes d’être. Tandis que la croissance de l’outillage au-delà des seuils critiques produit toujours plus d’uniformisation réglementée, de dépendance, d’exploitation, le respect des limites garantirait un libre épanouissement de l’autonomie et de la créativité humaines. »

« L’outil convivial est celui qui me laisse la plus grande latitude et le plus grand pouvoir de modifier le monde au gré de mon intention. L’outil industriel me dénie ce pouvoir ; bien plus, à travers lui, un autre que moi détermine ma demande, rétrécit ma marge de contrôle et régit mon sens. La plupart des outils qui m’environnent aujourd’hui ne sauraient être utilisés de façon conviviale. »

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6 réflexions sur “Entretien avec Ivan Illich (1972)

  1. A reblogué ceci sur Dessiner, c'est dire…et a ajouté:
    Belles pensées rafraichissantes. Mais question : un blog est- il un outil convivial au sens d’ Illich ? Me permet- il de modifier le monde au gré de mon intention ? Je crois que oui. C’est par ce que j’écris, et donc par ce que je pense, que je donne du sens, le mien, au monde. Il me reste une marge de contrôle, et personne ne régit mon sens. Il me semble que c’est bien un outil qui se conjugue en termes d’être et non d’avoir.
    Pour l’école comme racine d’une spiritualisation du capitalisme, cela me semble vrai pour la vision de l’école des siècles précédents. L’université, au sens large, a perdu aujourd’hui le monopole de la collation des diplômes. Le temps est arrivé de la perte de son monopole du savoir brut, au sens de l’accumulation, justement. Il lui reste, et c’est énorme, la première place dans l’apprentissage de la méthodologie, pour quelques temps encore…

    • C’est vrai que le blog, et de manière plus général l’Internet sont des espaces qui peuvent nourrir nos réflexions, élargir nos connaissances, et donc finalement nous aider à agir souverainement dans le monde .. Mais en même temps pour pouvoir utiliser un blog, cela nécessite le fonctionnement d’un réseau gigantesque très énergivore, cela nécessite aussi de posséder un ordinateur, des appareils qui eux-mêmes nécessitent beaucoup d’énergie pour leur fonctionnement et de matières premières pour leur fabrication – bref le blog est un outil très peu autonome à ce niveau. Et puis certaines études montrent aussi que l’utilisation d’ordinateur, d’Internet a tendance à perturber nos façons de penser, notre capacité à nous concentrer (cf. L’emprise numérique de Cédric Biagini)… Bref je suis plus réservé pour ma part pour considérer un blog et plus généralement Internet comme un outil convivial au sens d’Illich. Mais bien sûr tout n’est pas noir ou tout blanc…Toute technologie est ambivalente.

      • Merci de votre commentaire et de votre intérêt. Sur le premier point, le caractère peu autonome du blog, on peut être d’accord à première vue, mais quel autre outil de communication, aujourd’hui, serait plus autonome ? Le papier ? La radio ? La télévision ? Le téléphone ? Le déplacement géographique ? Tous me semblent bien peu autonomes au plan de la destruction des ressources naturelles et de la consommation d’énergie. Restent les relations directes de proximité, bien sûr, dans son quartier, sa ville, son village, sa maison… Elles seules méritent le label de convivialité absolue, mais avec un éventail d’ouverture aux autres bien moindre, semble-t-il.
        Sur la modification de notre concentration et de notre façon de penser en utilisant les ordinateurs et les réseaux, il y a beaucoup à dire, naturellement. J’en reste à la vison optimiste de Michel Serres et de son injonction à devenir intelligents. Jacques Ellul mettait en garde contre la technique, et même s’il n’a pas connu l’étendue des applications d’aujourd’hui, on peut encore rendre hommage à sa perspicacité.

      • Il est vrai qu’aucun outil de communication ne peut être parfaitement convivial, même si certains à mon sens s’en approchent plus que d’autres (je pense au papier, au livre). En même temps on voit mal comment on pourrait se passer de ces outils de communication (du moins certains d’entre eux) tant la soif de rencontres, d’échanges et de découvertes est forte, légitime et profondément installée aujourd’hui. D’un autre côté Internet et les « réseaux sociaux » ont aussi tendance parfois à isoler et à dégrader la qualité des rapports humains (il y a, par exemple, une si grande facilité sur Internet à établir et en même temps à mettre fin – en un clic – à des relations). Comme Ellul et d’autres, je ne crois pas qu’on puisse « faire ce qu’on veut » de la technologie, tant les possibilités qu’elle nous offre nous bouleverse et nous obnubile, mais nous sommes malgré tout condamnés, si nous voulons rester humains et maintenir la possibilité d’une société conviviale, à faire l’effort de garder notre esprit critique, notre liberté, de ne pas nous laisser dominer et dévorer par elle, de ne pas nous laisser gagner par la facilité, le confort et la passivité dans lesquels nous entraînent ces technologies. Convivialité ou confort, il faudra choisir…

      • J’adhère à votre réponse. L’essentiel est bien de tenter de conserver notre esprit critique, de prendre du recul et de poser chaque fois la question de notre liberté devant l’offre technologique. Il importe également, me semble-t-il, de considérer d’un même œil critique, à côté de la technique, qui ne va jamais seule, les manœuvres de leurs marchands qui orientent ses usages dans le sens qui les avantage. Combien de réseaux sociaux définissent essentiellement leur succès avant tout en nombre d' »amis », de « likes » ou autres avatars ? Combien de messages commerciaux ne sont ils pas portés par ces réseaux ? La valeur des innovations introduites par ces techniques — invention et stratégies commerciales — se mesure encore exclusivement par la capitalisation boursière de ces entreprise, ou pire, par la fortune personnelle de leurs dirigeants. A nous d’en prendre, à notre tour, le meilleur, — que pouvons nous faire d’autre ? — et de rester vigilants.

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