Novlangue : halte au solutionnisme !

Texte tiré du numéro 40 d’Altermondes

Solutions
Novlangue : dissolution des solutions !

Les mots que nous utilisons en disent souvent plus que le sens que nous voudrions leur donner, certains finissent même par faire écran de fumée à la réalité qu’ils prétendent décrire. Il en faudrait des bûcherons pour abattre toute cette langue de bois. Franck Lepage et Philippe Merlant s’y attellent. Dans le numéro 40, ils ont décidé de s’attaquer à l’information solution.

«Soirée médias » au Palais Brongniart, à Paris, en septembre 2014. Trois « leaders d’opinion » racontent comment leur média est devenu « acteur du changement » : un dirigeant de CNN explique que sa chaîne a aidé un petit Irakien brûlé ; un responsable du Sunday Times se vante d’avoir récompensé un postier qui met en contact personnes isolées et services sociaux ; un Égyptien se félicite d’avoir créé une émission de télé-réalité basée sur la compétition entre projets… Puis deux animateurs en vestes à paillettes proposent à cinq porteurs de projets de « pitcher » pendant trois minutes devant un jury de dix journalistes. Dès qu’un journaliste est convaincu, il buzze et explique pourquoi il est prêt à faire un sujet. De tous les projets présentés, aucun ne relève d’une démarche collective. Mais la salle, enthousiaste, semble souscrire à cette vision d’un journalisme « porteur de solutions ». Cette mode des « solutions concrètes » n’est pas née d’hier. Dès les années 1960, l’idéologie ultralibérale donne naissance à trois vagues de productions théoriques : la rationalisation des choix budgétaires (« Ne gaspillons pas l’argent public ») accouche de la gestion axée résultat (« Soyons concrets »), ensuite traduite en méthodologie de projets (« Planifions et évaluons nos actions »). C’est au nom de la gestion axée résultat que l’Onu, initialement axée sur la réduction des inégalités, s’oriente à partir de 2001 vers la réduction de la pauvreté. Si l’inégalité est une question politique, la pauvreté se résume à un point technique : « Gagner moins de deux dollars par jour ». On peut réduire la pauvreté tout en augmentant les inégalités : il suffi t qu’il y ait des riches de plus en plus riches et des pauvres un tout petit peu moins pauvres ! À cela s’ajoute l’injonction à « positiver » : les médias sont invités à « parler des trains qui arrivent à l’heure », les mêmes médias demandent aux citoyens de ne pas « gémir sur leur sort » et chacun exhorte les politiques à « ne pas désespérer Billancourt ». Et si l’on défendait le droit à flipper, récriminer, geindre, protester, critiquer, grommeler, râler, ronchonner, ratiociner, manifester, désespérer ? Car on voit bien le piège de la solution immédiate : réduire les problèmes à une dimension technique, ignorer les conflits et rapports de force, évacuer toute analyse politique. « La réponse est oui, mais quelle était la question ? », interrogeait Woody Allen dans l’un de ses films. L’étymologie de « solution » désigne une « action en vue de résoudre une difficulté » mais aussi l’« action de délier ». Est « soluble » aussi bien le problème que l’on sait traiter que le morceau de sucre qu’on met dans son café pour en diminuer l’amertume. Une bonne question serait de savoir si l’idéologie solutionniste est soluble dans la démocratie. Ou si nous ne devrions pas être plus résolus pour exiger la dissolution de ce « solutionnisme » qui dissout toute pensée un tant soi peu radicale, donc la pensée tout court. « Assez d’actes, des paroles ! », proclamait un slogan de mai 68.

Source : http://www.altermondes.org/novlangue-information-solution/

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