1944 : une révolution manquée

resistanceLibération ou révolution sociale ?

À partir du débarquement du 6 juin 1944, deux courses de vitesse sont entamées : celle des alliés pour atteindre Berlin avant l’armée soviétique1, et celle de la bourgeoisie française pour mettre en place un État face à la la désagrégation du pouvoir en place.

En effet, si l’administration et tous les possédants restés en France se sont d’abord bien accommodés de l’occupant ou du régime de Vichy, ils ont commencé à préparer l’avenir dès la défaite nazie à Stalingrad en juillet 1943. Des patrons commencent à soutenir financièrement la Résistance, des fonctionnaires démissionnent… À l’image de la police parisienne, en grève le 15 août 44 après avoir mis tout son zèle à seconder les nazis, nombre de ceux qui sont complètement discrédités préparent l’avenir.
La libération vient de l’avancée militaire à partir de la Normandie et de la Provence2. Mais elle est aussi le fruit de la résistance, renforcée par les milices patriotiques en extension constante. On connaît l’insurrection parisienne, avec la grève des cheminots, l’appel à la grève générale de la CGT, et les combats jusqu’à l’arrivée d’une unité blindée française. À partir du 7 juin 44, il y en a d’autres, qui échouent – Guéret,Tulle –, ou qui réussissent : en Corrèze, à Annecy, Castres, Mamet, Marseille, Nice, ainsi qu’en Bretagne où 30 000 hommes se mobilisent. À la fin de l’année 44, l’essentiel du territoire est libéré3.

Comités, contrôle et autogestion
Qui va diriger le pays, qui va combler le vide ? Ceux d’en haut n’ont plus vraiment la possibilité d’imposer leur point de vue. C’est ce qui donne son importance à de Gaulle et à son gouvernement d’unité nationale. Dès le débarquement, il arrive à Bayeux avec un préfet et des responsables militaires, et dès le 25 août il met en place le gouvernement à Paris.
Pour celles et ceux d’en bas, « épurer », c’est en finir avec tous ceux qui ont exploité et opprimé pendant 5 ans. Ils constituent les milices patriotiques ou gardes civiques qui regroupent des dizaines de milliers d’hommes, plus ou moins bien armés (certains réquisitionnent des armes). Ils sont estimés à 50 000 à Paris, 20 000 en Haute-Garonne et dans les Bouches-du-Rhône, 4 000 dans le Gers, 1 500 dans la Marne, etc.
Les diverses formes de résistance occupent les comités départementaux de libération (CDL) qui prennent la place des préfectures. Ces comités organisent la vie des populations, le ravitaillement, la sécurité, l’épuration. Et dans certains départements, ils refusent de rendre le pouvoir aux préfets.
Dans les entreprises, des comités de gestion ou de production se débarrassent des directeurs ou des patrons les plus compromis avec l’occupant. Les comités sont presque toujours élus par les travailleurs, qui contrôlent et même dans certains cas dirigent l’entreprise, parfois au travers de gestions mixtes ou tripartites avec le CDL. Il en est ainsi dans les usines d’aviation, chez Brandt à Tulle, dans les tramways, le gaz, l’électricité à Toulouse, dans les usines de Montluçon, les mines du bassin d’Alès, les chantiers marseillais des aciéries du Nord, etc. Dans certains cas, l’auto­gestion mise en place durera même plusieurs années, comme dans l’usine d’aviation Caudron ou à Berliet.

Le PCF et la CGT en renfort de De Gaulle
Mais pour centraliser toutes ces mobilisations, ces organismes de contrôle ou d’autogestion, la politique des directions de la CGT, qui va regrouper jusqu’à 6,5 millions d’adhérents (45 % des salariéEs), et surtout du PCF et de ses 800 000 adhérents, est décisive.
Au cours des derniers mois de l’année 44, les avancées vont plus loin dans le changement que ne le prévoyait le programme de la Résistance. Sans les soutenir, la direction du PCF ne s’y oppose pas frontalement. La bourgeoisie, elle, se bat contre toutes ces organisations populaires : le gouvernement donne un avis favorable au retour de Maurice Thorez en France le jour même où il ordonne la dissolution des milices patriotiques… Et dès septembre 1944, le secrétaire général de la CGT et membre du bureau politique du PCF, Benoît Frachon, lance la « bataille pour la production ».
À partir de ce moment, la direction du PCF va être l’instrument efficace de la reconstruction de l’État. Elle valide le pouvoir du gouvernement, accepte la dissolution des milices patriotiques et l’impose à ses militantEs, au motif qu’il ne faut qu’un seul État, une seule police, une seule armée. Elle combat les grèves : les travailleurs doivent d’abord retrousser leurs manches avant de revendiquer, car leur mission est de reconstruire la nation, notamment pour faire obstacle aux revanchards allemands, autour du mot d’ordre : « Produire, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée du devoir de classe »…
Cette période de quelques mois est cruciale dans l’histoire des luttes de classes en France. Jamais le pouvoir des possédants n’a été aussi faible, et jamais celles et ceux d’en bas n’ont eu autant de moyens pour imposer leurs exigences. L’aide du PCF à de Gaulle a été décisive pour enterrer la possibilité d’une révolution sociale, à une époque ou tout pouvait basculer.

Patrick Le Moal

Source : http://www.npa2009.org/idees/il-y-70-ans-8-mai-1945-le-maintien-de-lordre

Lire aussi : http://www.npa2009.org/idees/la-liberation-remettre-au-plus-vite-en-place-lautorite-de-letat

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Notes :

1 Très motivée, rappelons les 27 millions de morts en Union soviétique, 14 % de la population.

2 À partir du 15 août.

3 Sauf les poches de Dunkerque, Royan, Lorient, Saint-Nazaire et Colmar.

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