L’insurrection et la question du pouvoir

Madrid-3203c-les-indignados-« Ce n’est pas parce qu’on lutte contre un tyran, qu’on lutte pour la démocratie – on peut aussi bien lutter pour un autre tyran, le califat ou pour la simple joie de lutter. Mais surtout, s’il y a bien une chose qui n’a que faire de tout principe arithmétique de majorité, ce sont bien les insurrections, dont la victoire dépend de critères qualitatifs – de détermination, de courage, de confiance en soi, de sens stratégique, d’énergie collective. Si les élections forment depuis deux bons siècles l’instrument le plus usité, après l’armée, pour faire taire les insurrections, c’est bien que les insurgés ne sont jamais une majorité. (…) L’insurrection ne respecte aucun des formalismes, aucune des procédures démocratiques. Elle impose, comme toute manifestation d’ampleur, son propre usage de l’espace public. Elle est, comme toute grève déterminée, politique du fait accompli. Elle est le règne de l’initiative, de la complicité pratique, du geste ; la décision, c’est dans la rue qu’elle l’emporte, rappelant à ceux qui l’auraient oublié que « populaire » vient du latin populor, « ravager, dévaster ». Elle est plénitude de l’expression – dans les chants, sur les murs, dans les prises de parole, dans la rue –, et néant de la délibération. Peut-être le miracle de l’insurrection tient-il en cela : en même temps qu’elle dissout la démocratie comme problème, elle en figure immédiatement un au-delà.  (…)

Le « mouvement des places » fut d’un côté la projection, ou plutôt le crash sur le réel, du fantasme cybernétique de citoyenneté universelle, et de l’autre un moment exceptionnel de rencontres, d’actions, de fêtes et de reprise en main de la vie commune. C’est ce que ne pouvait voir l’éternelle micro-bureaucratie qui cherche à faire passer ses lubies idéologiques pour des « positions de l’assemblée » et qui prétend tout contrôler au nom du fait que chaque action, chaque geste, chaque déclaration devrait être « validée par l’assemblée » pour avoir le droit d’exister. Pour tous les autres, ce mouvement a définitivement liquidé le mythe de l’assemblée générale, c’est-à-dire le mythe de sa centralité. Le premier soir, le 16 mai 2011, il y avait Plaça Catalunya à Barcelone 100 personnes, le lendemain 1000, 10 000 le jour d’après et les deux premiers week-ends il y avait 30 000 personnes. Chacun a pu alors constater que, lorsque l’on est aussi nombreux, il n’y a plus aucune différence entre démocratie directe et démocratie représentative. L’assemblée est le lieu où l’on est contraint d’écouter des conneries sans pouvoir répliquer, exactement comme devant la télé ; en plus d’être le lieu d’une théâtralité exténuante et d’autant plus mensongère qu’elle mime la sincérité, l’affliction ou l’enthousiasme. L’extrême bureaucratisation des commissions a eu raison des plus endurants, et il aura fallu deux semaines à la commission « contenu » pour accoucher d’un document imbuvable et calamiteux de deux pages qui résumait, pensait-elle, « ce à quoi nous croyons ». À ce point, devant le ridicule de la situation, des anarchistes ont soumis au vote le fait que l’assemblée devienne un simple espace de discussion et un lieu d’information, et non un organe de prise de décision. La chose était comique : mettre au vote le fait de ne plus voter. Chose plus comique encore : le scrutin fut saboté par une trentaine de trotskistes. Et comme ce genre de micro-politiciens suinte l’ennui autant que la soif de pouvoir, chacun a fini par se détourner de ces fastidieuses assemblées. Sans surprise, bien des participants d’Occupy firent la même expérience, et en tirèrent la même conclusion. À Oakland comme à Chapel Hill, on en vint à considérer que l’assemblée n’avait aucun titre à valider ce que tel ou tel groupe pouvait ou voulait faire, qu’elle était un lieu d’échange et non de décision. Lorsqu’une idée émise en assemblée prenait, c’était simplement qu’assez de gens la trouvaient bonne pour se donner les moyens de la mettre en œuvre, et non en vertu de quelque principe de majorité. Les décisions prenaient, ou pas ; jamais elles n’étaient prises. Place Syntagma fut ainsi votée « en assemblée générale », un jour de juin 2011, et par plusieurs milliers d’individus, l’initiative d’actions dans le métro ; le jour dit, il ne se trouva pas vingt personnes au rendez-vous pour agir effectivement. C’est ainsi que le problème de la « prise de décision », obsession de tous les démocrates flippés du monde, se révèle n’avoir jamais été autre chose qu’un faux problème.

Qu’avec le « mouvement des places », le fétichisme de l’assemblée générale soit allé au gouffre n’entache en rien la pratique de l’assemblée. Il faut seulement savoir qu’il ne peut sortir d’une assemblée autre chose que ce qui s’y trouve déjà. Si l’on rassemble des milliers d’inconnus qui ne partagent rien hormis le fait d’être là, sur la même place, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il en sorte plus que ce que leur séparation autorise. Il ne faut pas imaginer, par exemple, qu’une assemblée parvienne à produire par elle-même la confiance réciproque qui amène à prendre ensemble le risque d’agir illégalement. (…) Ce qu’une assemblée actualise, c’est simplement le niveau de partage existant. Une assemblée d’étudiants n’est pas une assemblée de quartier, qui n’est pas une assemblée de quartier en lutte contre sa « restructuration ». Une assemblée d’ouvriers n’est pas la même au début et à la fin d’une grève. Et elle a certainement peu à voir avec une assemblée populaire des peuples d’Oaxaca. La seule chose que n’importe quelle assemblée peut produire, si elle s’y essaie, c’est un langage commun. Mais là où la seule expérience commune est la séparation, on n’entendra que le langage informe de la vie séparée. L’indignation est alors effectivement le maximum de l’intensité politique à quoi peut atteindre l’individu atomisé, qui confond le monde avec son écran comme il confond ses sentiments avec ses pensées. L’assemblée plénière de tous ces atomes, en dépit de sa touchante communion, ne fera qu’exposer la paralysie induite par une fausse compréhension du politique, et d’abord l’inaptitude à altérer en rien le cours du monde. Cela fait l’effet d’une infinité de visages collés contre une paroi de verre et qui regardent ébahis l’univers mécanique continuer à fonctionner sans eux. Le sentiment d’impuissance collective, succédant à la joie de s’être rencontrés et comptés, a dispersé les propriétaires de tentes Quechua aussi sûrement que les matraques et les gaz.

Il y avait bien pourtant dans ces occupations quelque chose qui allait au-delà de ce sentiment, et c’était précisément tout ce qui n’avait pas sa place dans le moment théâtral de l’assemblée, tout ce qui relève de la miraculeuse aptitude des vivants à habiter, à habiter l’inhabitable même : le cœur des métropoles. Dans les squares occupés, tout ce que la politique a depuis la Grèce classique relégué dans la sphère au fond méprisée de l’« économie », de la gestion domestique, de la « survie », de la « reproduction », du « quotidien » et du « travail », s’est au contraire affirmé comme dimension d’une puissance politique collective, a échappé à la subordination du privé. La capacité d’auto-organisation quotidienne qui s’y déployait et qui parvenait, par endroits, à nourrir 3000 personnes à chaque repas, à bâtir un village en quelques jours ou à prendre soin des émeutiers blessés, signe peut-être la véritable victoire politique du « mouvement des places ». À quoi l’occupation de Taksim et de Maïdan aura ajouté, dans la foulée, l’art de tenir les barricades et de confectionner des cocktails Molotov en quantités industrielles.

Le fait qu’une forme d’organisation aussi banale et sans surprise que l’assemblée ait été investie d’une telle vénération frénétique en dit néanmoins long sur la nature des affects démocratiques. Si l’insurrection a d’abord trait à la colère, puis à la joie, la démocratie directe, dans son formalisme, est d’abord une affaire d’angoissés. Que rien ne se passe qui ne soit déterminé par une procédure prévisible. Qu’aucun événement ne nous excède. Que la situation reste à notre hauteur. Que personne ne puisse se sentir floué, ou en conflit ouvert avec la majorité. Que jamais quiconque ne soit obligé de compter sur ses propres forces pour se faire entendre. Qu’on n’impose rien, à personne. À cette fin, les divers dispositifs de l’assemblée – du tour de parole à l’applaudissement silencieux – organisent un espace strictement cotonneux, sans aspérités autres que celles d’une succession de monologues, désactivant la nécessité de se battre pour ce que l’on pense. Si le démocrate doit à ce point structurer la situation, c’est parce qu’il ne lui fait pas confiance. Et s’il ne fait pas confiance à la situation, c’est parce qu’au fond, il ne se fait pas confiance. C’est sa peur de se laisser emporter par elle qui le condamne à vouloir à tout prix la contrôler, quitte bien souvent à la détruire. La démocratie est d’abord l’ensemble des procédures par lesquelles on donne forme et structure à cette angoisse. Il n’y a pas à faire le procès de la démocratie : on ne fait pas le procès d’une angoisse.

Seul un déploiement omnilatéral d’attention – attention non seulement à ce qui est dit, mais surtout à ce qui ne l’est pas, attention à la façon dont les choses sont dites, à ce qui se lit sur les visages comme dans les silences – peut nous délivrer de l’attachement aux procédures démocratiques. Il s’agit de submerger le vide que la démocratie entretient entre les atomes individuels par un plein d’attention les uns pour les autres, par une attention inédite au monde commun. L’enjeu est de substituer au régime mécanique de l’argumentation un régime de vérité, d’ouverture, de sensibilité à ce qui est là. Au XIIe siècle, lorsque Tristan et Yseult se retrouvent nuitamment et conversent, c’est un « parlement » ; lorsque des gens, au hasard de la rue et des circonstances, s’ameutent et se mettent à discuter, c’est une « assemblée ». Voilà ce qu’il faut opposer à la « souveraineté » des assemblées générales, aux bavardages des parlements : la redécouverte de la charge affective liée à la parole, à la parole vraie. Le contraire de la démocratie, ce n’est pas la dictature, c’est la vérité. C’est justement parce qu’elles sont des moments de vérité, où le pouvoir est nu, que les insurrections ne sont jamais démocratiques. »

Ce que recouvre la question de la démocratie

« Que l’on soit démocrate à la Obama ou partisan furieux des conseils ouvriers, quelle que soit la façon dont on se figure le « gouvernement du peuple par lui-même », ce que recouvre la question de la démocratie, c’est toujours celle du gouvernement. Tel est son postulat, et son impensé : qu’il faut du gouvernement. Gouverner est une façon bien particulière d’exercer le pouvoir. Gouverner, ce n’est pas imposer une discipline à un corps, ce n’est pas faire respecter la Loi sur un territoire quitte à supplicier les contrevenants comme sous l’Ancien Régime. Un roi règne. Un général commande. Un juge juge. Gouverner, c’est autre chose. C’est conduire les conduites d’une population, d’une multiplicité sur laquelle il faut veiller comme un berger sur son troupeau pour en maximiser le potentiel et en orienter la liberté. C’est donc prendre en compte et modeler ses désirs, ses façons de faire et de penser, ses habitudes, ses craintes, ses dispositions, son milieu. C’est déployer tout un ensemble de tactiques, de tactiques discursives, policières, matérielles, dans une attention fine aux émotions populaires, à leurs oscillations mystérieuses ; c’est agir à partir d’une sensibilité constante à la conjoncture affective et politique pour prévenir l’émeute et la sédition. Agir sur le milieu et modifier continûment les variables de celui-ci, agir sur les uns pour influer sur la conduite des autres, pour garder la maîtrise du troupeau. C’est en somme livrer une guerre qui n’en a jamais ni le nom ni l’apparence sur à peu près tous les plans où se meut l’existence humaine. Une guerre d’influence, subtile, psychologique, indirecte.

Ce qui n’a cessé de se déployer depuis le XVIIe siècle en Occident, ce n’est pas le pouvoir d’État, c’est, au travers de l’édification des États nationaux comme maintenant au travers de leur ruine, le gouvernement en tant que forme de pouvoir spécifique. Si l’on peut aujourd’hui laisser s’effondrer sans crainte les vieilles superstructures rouillées des États-nations, c’est justement parce qu’elles doivent laisser la place à cette fameuse « gouvernance», souple, plastique, informelle, taoïste, qui s’impose en tout domaine, que ce soit dans la gestion de soi, des relations, des villes ou des entreprises. Nous autres, révolutionnaires, ne pouvons nous défendre du sentiment que nous perdons une à une toutes les batailles parce qu’elles sont livrées sur un plan dont nous n’avons toujours pas trouvé l’accès, parce que nous massons nos forces autour de positions déjà perdues, parce que des attaques sont menées là où nous ne nous défendons pas. Cela provient largement de ce que nous nous figurons encore le pouvoir sous l’espèce de l’État, de la Loi, de la Discipline, de la Souveraineté, quand c’est en tant que gouvernement qu’il ne cesse d’avancer. Nous cherchons le pouvoir à l’état solide quand cela fait bien longtemps qu’il est passé à l’état liquide, sinon gazeux. En désespoir de cause, nous en venons à tenir en suspicion tout ce qui a encore une forme précise – habitudes, fidélités, enracinement, maîtrise ou logique – quand le pouvoir se manifeste bien plutôt dans l’incessante dissolution de toutes les formes.

Les élections n’ont rien de particulièrement démocratique : les rois furent longtemps élus et rares sont les autocrates qui boudent un petit plaisir plébiscitaire de-ci de-là. Elles le sont en ce qu’elles permettent d’assurer, non certes une participation des gens au gouvernement, mais une certaine adhésion à celui-ci, par l’illusion qu’elles procurent de l’avoir un peu choisi. « La démocratie, écrivait Marx, est la vérité de toutes les formes d’État. » Il se trompait. La démocratie est la vérité de toutes les formes de gouvernement. L’identité du gouvernant et du gouverné, c’est le point limite où le troupeau devient berger collectif et où le berger se dissout dans son troupeau, où la liberté coïncide avec l’obéissance, la population avec le souverain. La résorption du gouvernant et du gouverné l’un dans l’autre, c’est le gouvernement à l’état pur, sans plus aucune forme ni limite. Ce n’est pas sans raison que l’on en vient à théoriser à présent la démocratie liquide. Car toute forme fixe est un obstacle à l’exercice du pur gouvernement. Dans le grand mouvement de fluidification générale, il n’y a pas de butée, il n’y a que des paliers sur une asymptote. Plus c’est fluide, plus c’est gouvernable ; et plus c’est gouvernable, plus c’est démocratique. »

Destituer le pouvoir

« Si les révolutions sont systématiquement trahies, peut-être est-ce l’œuvre de la fatalité ; mais peut-être est-ce le signe qu’il y a dans notre idée de la révolution quelques vices cachés qui la condamnent à un tel destin. Un de ces vices réside en ce que nous pensons encore bien souvent la révolution comme une dialectique entre le constituant et le constitué. Nous croyons encore à la fable qui veut que tout pouvoir constitué s’enracine dans un pouvoir constituant, que l’État émane de la nation, comme le monarque absolu de Dieu, qu’il existe en permanence sous la constitution en vigueur une autre constitution, un ordre à la fois sous-jacent et transcendant, le plus souvent muet, mais qui peut surgir par instants telle la foudre. Nous voulons croire qu’il suffit que « le peuple » se rassemble, si possible devant le parlement, qu’il crie « Vous ne nous représentez pas ! », pour que par sa simple épiphanie le pouvoir constituant chasse magiquement les pouvoirs constitués. Cette fiction du pouvoir constituant ne sert en fait qu’à masquer l’origine proprement politique, fortuite, le coup de force par quoi tout pouvoir s’institue. Ceux qui ont pris le pouvoir rétroprojettent sur la totalité sociale qu’ils contrôlent désormais la source de leur autorité, et la feront ainsi taire légitimement, en son propre nom. Ainsi réalise-t-on régulièrement la prouesse de faire tirer sur le peuple au nom du peuple. Le pouvoir constituant est l’habit de lumière dont se revêt l’origine toujours sordide du pouvoir, le voile qui hypnotise et fait croire à tous que le pouvoir constitué est bien plus que ce qu’il n’est.

Ceux qui, comme Antonio Negri, se proposent de « gouverner la révolution » ne voient partout, des émeutes de banlieue jusqu’aux soulèvements du monde arabe, que des « luttes constituantes ». Un négriste madrilène, tenant d’un hypothétique « processus constituant » issu du « mouvement des places », ose même appeler à créer « le parti de la démocratie », « le parti des 99% » en vue d’« articuler une nouvelle constitution démocratique aussi “quelconque”, aussi a-représentative, aussi post-idéologique que le fut le 15M ». Ce genre de fourvoiements nous incite plutôt à repenser l’idée de révolution comme pure destitution.

Instituer ou constituer un pouvoir, c’est le doter d’une base, d’un fondement, d’une légitimité. C’est, pour un appareil économique, judiciaire ou policier, ancrer son existence fragile dans un plan qui le dépasse, dans une transcendance censée le rendre hors d’atteinte. Par cette opération, ce qui n’est jamais qu’une entité localisée, déterminée, partielle, s’élève vers un ailleurs d’où elle peut ensuite prétendre embrasser le tout ; c’est en tant que constitué qu’un pouvoir devient ordre sans dehors, existence sans vis-à-vis, qui ne peut que soumettre ou anéantir. La dialectique du constituant et du constitué vient conférer un sens supérieur à ce qui n’est jamais qu’une forme politique contingente : c’est ainsi que la République devient l’étendard universel d’une nature humaine indiscutable et éternelle, ou le califat l’unique foyer de la communauté. Le pouvoir constituant nomme ce monstrueux sortilège qui fait de l’État celui qui n’a jamais tort, étant fondé en raison ; celui qui n’a pas d’ennemis, puisque s’opposer à lui, c’est être un criminel ; celui qui peut tout faire, étant sans honneur.

Pour destituer le pouvoir, il ne suffit donc pas de le vaincre dans la rue, de démanteler ses appareils, d’incendier ses symboles. Destituer le pouvoir, c’est le priver de son fondement. C’est ce que font justement les insurrections. Là, le constitué apparaît tel quel, dans ses mille manœuvres maladroites ou efficaces, grossières ou sophistiquées. « Le roi est nu », dit-on alors, parce que le voile du constituant est en lambeaux et que chacun voit à travers. Destituer le pouvoir, c’est le priver de légitimité, le conduire à assumer son arbitraire, à révéler sa dimension contingente. C’est montrer qu’il ne tient qu’en situation, par ce qu’il déploie de stratagèmes, d’artifices – en faire une configuration passagère des choses qui, comme tant d’autres, doit lutter et ruser pour survivre. C’est forcer le gouvernement à s’abaisser au niveau des insurgés, qui ne peuvent plus être des « monstres », des « criminels » ou des « terroristes », mais simplement des ennemis. Acculer la police à n’être plus qu’un gang, la justice une association de malfaiteurs. Dans l’insurrection, le pouvoir en place n’est plus qu’une force parmi d’autres sur un plan de lutte commun, et non plus cette méta-force qui régente, ordonne ou condamne toutes les puissances. Tous les salauds ont une adresse. Destituer le pouvoir, c’est le ramener sur terre.

Quelle que soit l’issue de la confrontation dans la rue, l’insurrection a toujours-déjà disloqué le tissu bien serré des croyances qui permettent au gouvernement de s’exercer. C’est pourquoi ceux qui sont pressés d’enterrer l’insurrection ne perdent pas leur temps à essayer de ravauder le fondement en miettes d’une légitimité déjà périmée. Ils tentent au contraire d’insuffler dans le mouvement lui-même une nouvelle prétention à la légitimité, c’est-à-dire une nouvelle prétention à être fondé en raison, à surplomber le plan stratégique où les différentes forces s’affrontent. La légitimité « du peuple », « des opprimés » ou des « 99 % » est le cheval de Troie par lequel on ramène du constituant dans la destitution insurrectionnelle. C’est la méthode la plus sûre pour défaire une insurrection – celle qui ne nécessite même pas de la vaincre dans la rue. Pour rendre irréversible la destitution, il nous faut donc commencer par renoncer à notre propre légitimité. Il faut abandonner l’idée que l’on fait la révolution au nom de quelque chose, qu’il y aurait une entité essentiellement juste et innocente que les forces révolutionnaires seraient tâchées de représenter. On ne ramène pas le pouvoir sur terre pour s’élever soi-même au-dessus des cieux.

Destituer la forme spécifique du pouvoir dans cette époque requiert pour commencer de ramener à son rang d’hypothèse l’évidence qui veut que les hommes doivent être gouvernés, soit démocratiquement par eux-mêmes, soit hiérarchiquement par d’autres. Ce présupposé remonte au moins à la naissance grecque de la politique – sa puissance est telle que les zapatistes eux-mêmes ont réuni leurs « communes autonomes » au sein de « conseils de bon gouvernement ». Ici est à l’œuvre une anthropologie situable, que l’on retrouve aussi bien chez l’anarchiste individualiste qui aspire à la pleine satisfaction de ses passions et besoins propres que dans les conceptions en apparence plus pessimistes qui voient en l’homme une bête avide que seul un pouvoir contraignant peut retenir de dévorer son prochain. Machiavel, pour qui les hommes sont « ingrats, inconstants, faux et menteurs, lâches et cupides », tombe d’accord avec les fondateurs de la démocratie américaine : « Lorsqu’on édifie un gouvernement, on doit partir du principe que tout homme est un fripon », postulait Hamilton. Dans tous les cas, on part de l’idée que l’ordre politique a vocation à contenir une nature humaine plus ou moins bestiale, où le Moi fait face aux autres comme au monde, où il n’y a que des corps séparés qu’il faut faire tenir ensemble par quelque artifice. Comme l’a démontré Marshall Sahlins, cette idée d’une nature humaine qu’il revient à « la culture » de contenir est une illusion occidentale. Elle exprime notre misère à nous, et non celle de tous les terriens. « Pour la majeure partie de l’humanité, l’égoïsme que nous connaissons bien n’est pas naturel au sens normatif du terme : il est considéré comme une forme de folie ou d’ensorcellement, comme un motif d’ostracisme, de mise à mort, du moins est-il le signe d’un mal qu’il faut guérir. La cupidité exprime moins une nature humaine présociale qu’un défaut d’humanité. »

Mais pour destituer le gouvernement, il ne suffit pas de critiquer cette anthropologie et son « réalisme» supposé. Il faut parvenir à la saisir depuis le dehors, affirmer un autre plan de perception. Car nous nous mouvons effectivement sur un autre plan. Depuis le dehors relatif de ce que nous vivons, de ce que nous tentons de construire, nous sommes arrivés à cette conviction : la question du gouvernement ne se pose qu’à partir d’un vide, à partir d’un vide qu’il a le plus souvent fallu faire. Il faut au pouvoir s’être suffisamment détaché du monde, il lui faut avoir créé un vide suffisant autour de l’individu, ou bien en lui, avoir créé entre les êtres un espace assez déserté, pour que l’on puisse, de là, se demander comment on va agencer tous ces éléments disparates que plus rien ne relie, comment on va réunir le séparé en tant que séparé. Le pouvoir crée le vide. Le vide appelle le pouvoir.

Sortir du paradigme du gouvernement, c’est partir en politique de l’hypothèse inverse. Il n’y a pas de vide, tout est habité, nous sommes chacun d’entre nous le lieu de passage et de nouage de quantités d’affects, de lignées, d’histoires, de significations, de flux matériels qui nous excèdent. Le monde ne nous environne pas, il nous traverse. Ce que nous habitons nous habite. Ce qui nous entoure nous constitue. Nous ne nous appartenons pas. Nous sommes toujours-déjà disséminés dans tout ce à quoi nous nous lions. La question n’est pas de former le vide d’où nous parviendrions à enfin ressaisir tout ce qui nous échappe, mais d’apprendre à mieux habiter ce qui est là, ce qui implique d’arriver à le percevoir – et cela n’a rien d’évident pour les enfants bigleux de la démocratie. Percevoir un monde peuplé non de choses, mais de forces, non de sujets, mais de puissances, non de corps, mais de liens. »

Comité invisible, A nos amis, 2014

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