Il ne peut y avoir de limite à la fraternité (Léon Tolstoï)

MigrantsImaginons des hommes – un homme et une femme, un époux et une épouse, un frère et une sœur, un père et une fille, une mère et un fils – appartenant à une classe riche et qui aient bien compris ce qu’a de coupable une vie luxueuse et oisive à côté de l’indigence du peuple exploité ; et imaginons que ces hommes quittent la ville après avoir abandonné leur superflu, ne gardant pour tous deux, par exemple, qu’un revenu annuel de cent cinquante roubles ; ou que, n’ayant rien conservé, ils gagnent cette somme en travaillant, par exemple, en peignant sur porcelaine, en traduisant de bons livres. Et ils vivent à la campagne, en pleine campagne russe, dans une petite maisonnette qu’ils ont louée ou achetée ; ils cultivent un jardin potager, élèvent des abeilles, et en même temps viennent en aide aux paysans : en les soignant s’ils savent la médecine, en écrivant leurs lettres, en apprenant à lire aux enfants, etc. (…)

Puisque ces hommes renoncent aux joies, au luxe, au bien-être que procurent la ville et l’argent, c’est évidemment parce qu’ils considèrent tous les hommes comme des frères égaux devant un Père, non pas égaux par les facultés, les dignités, mais par le droit à la vie et à tout ce qu’elle peut procurer. (…) [Si] ces hommes ont quitté la ville pour vivre ainsi à la campagne, c’est parce qu’ils croient à la fraternité humaine, non pas en paroles, mais en fait, et parce qu’ils veulent qu’elle se réalise, sinon en totalité, du moins dans ce qui dépend d’eux-mêmes. Et cette tentative, s’ils sont sincères, doit les mettre dans une situation effroyable. (…)

Tout d’abord le peuple les fuit : il croit que, comme tous les riches, ceux-ci vont aussi garder leurs biens par la violence, et c’est pourquoi il ne leur demande rien. Mais (…) on apprend qu’ils sont prêts à rendre service sans aucune rémunération ; (…) alors affluent, chaque jour plus nombreuses, des requêtes de toutes sortes, puis ce n’est plus une prière, mais la demande formelle du partage de leur superflu. Et, en même temps, ces gens, qui se sont installés à la campagne et approchent journellement le peuple, sentent d’eux-mêmes la nécessité inéluctable de donner ce superflu aux misérables. Et non seulement ils sentent la nécessité de donner tout leur superflu, ils ne peuvent s’arrêter, parce que toujours autour d’eux il y a une grande misère près de laquelle ils ont du superflu : on croyait pouvoir se réserver un verre de lait, mais chez Matrena il y a deux enfants à la mamelle qui ne trouvent pas de lait dans le sein de leur mère, ils ont deux ans et commencent à dépérir ; on croyait pouvoir garder un oreiller et une couverture pour dormir comme on en avait l’habitude, après une journée de travail, mais le malade est étendu sur son habit de pouilleux, il a froid la nuit n’ayant que quelques loques pour se couvrir ; on croyait pouvoir garder du thé, des aliments, mais il faut les donner aux voyageurs vieux et faibles ; on croyait pouvoir conserver une maison propre, mais des gamins sont venus, on leur a donné un abri pour la nuit, et ils y ont laissé des poux. On ne peut s’arrêter, et où s’arrêter ! Seuls ceux qui ignorent complètement ce sentiment de fraternité humaine qui a fait venir ces hommes à la campagne, ou ceux qui sont si habitués à mentir qu’ils ne voient pas de différence entre le mensonge et à la vérité, diront qu’il y a une limite où l’on peut s’arrêter. Non, cette limite n’existe pas, le sentiment qui conduit à un tel acte est illimité, et s’il a une limite, c’est que ce sentiment fut, non pas sincère, mais hypocrite.

Je continue à m’imaginer ces hommes. Ils ont travaillé toute la journée et sont rentrés à la maison : ils n’ont plus ni lit, ni oreiller, ils dorment sur de la paille qu’ils ont trouvée, et s’endorment après avoir mangé un morceau de pain. L’automne, il pleut, ou il y a de la neige ; on frappe chez eux. Peuvent-ils ne pas ouvrir ? Entre un homme mouillé et en sueur ; que faire ? le laisser sur de la paille sèche ! mais il n’y a plus de paille sèche ; et ainsi il faut : ou chasser le malade, ou le mettre tout mouillé sur le parquet, ou donner sa propre paillasse, et, comme on doit dormir soi-même, coucher avec lui. Mais ceci est peu. Un homme vient ; vous savez que c’est un ivrogne et une canaille, plusieurs fois déjà vous êtes venu à son secours, et chaque fois il a bu ce que vous lui aviez donné : il est là et, d’une voix tremblante, il vous demande de lui donner trois roubles ; il a volé et dépensé cette somme, et s’il ne la rend pas, il sera traîné en prison. Vous lui dites que vous n’avez que quatre roubles et qu’ils vous sont nécessaires le lendemain pour un paiement. Alors, le misérable vous dit : « Paroles que tout cela ! Quand il faut agir, vous êtes comme tous les autres : qu’il périsse celui que nous appelons notre frère, peu nous importe ! »

Comment agir ? que faire ? mettre le malade sur le parquet humide et se coucher sur la paille sèche ou bien ne pas dormir ; le mettre sur sa paillasse, coucher avec lui, et être infesté de poux et contaminé par le typhus ? Donner au solliciteur les trois roubles, c’est rester sans pain pour demain ; les lui refuser, c’est comme il le dit, renier ce au nom de quoi on vit. Si l’on peut s’arrêter ici, pourquoi ne pas s’arrêter plus tôt ? pourquoi fallait-il venir en aide aux hommes ? pourquoi donner son argent, quitter la ville ? où est la limite ? S’il y a une limite à l’œuvre entreprise, elle n’a pas de raison d’être et n’est qu’une affreuse hypocrisie.

Que faire ici ? que faire ? Ne pas s’arrêter, c’est ruiner sa vie, avoir des poux, dépérir, mourir, et inutilement, à ce qu’il semble ; s’arrêter, c’est renoncer à tout ce qu’on a fait jusqu’alors, à ce au nom de quoi on a fait quelque chose de bien. (…)

Supposons que ces hommes, non effrayés de la situation fatale que leur a faite l’obligation du sacrifice, soient convaincus que cette situation vient de l’insuffisance des moyens dont ils ont pu disposer pour secourir le peuple, et qu’avec beaucoup d’argent ils eussent été plus utiles ; et supposons encore que ces hommes, ayant trouvé le moyen de se procurer des sommes énormes, commencent à aider leurs semblables ; après quelques semaines, la situation sera la même, car en peu de temps tout l’argent disparaîtra dans les trous faits par la pauvreté.

Peut-être y a-t-il une autre solution ? Certains disent qu’elle existe et qu’elle consiste à développer l’intelligence des hommes, et alors sera détruite l’inégalité. Mais cette solution est évidemment un leurre : on ne peut pas instruire une population qui à chaque instant est menacée de mourir de faim ; et la fausseté des gens qui propagent ce moyen est évidente : qui veut contribuer à établir l’égalité, que ce soit par la science ou autrement, ne peut toute sa vie supporter cette inégalité.

Mais il y a encore une quatrième solution : aider à abolir les causes qui font l’inégalité, aider à abolir la violence qui en est la source. Et cette solution doit se présenter fatalement à ces hommes sincères qui essaient de réaliser dans leur vie la conception qu’ils ont de la fraternité humaine. « Si nous ne pouvons pas vivre ici, dans la campagne – diront ceux que je me représente – si notre situation est telle que nous devions forcément dépérir, être rongés de vermine et mourir d’une lente mort, ou bien renoncer à la seule base morale de notre vie, c’est que les richesses sont accumulées chez les uns, et la misère chez les autres ; cette inégalité naît de la violence ; à la base de tout est la violence et c’est contre elle qu’il faut lutter. » Il n’y a que l’abolition de la violence et celle de l’esclavage, son fruit, qui puisse permettre de secourir les hommes, sans pour cela faire le sacrifice de sa vie.

Mais comment détruire cette violence ? où est-elle ? Elle est dans le soldat, dans le gardien, dans le bailli, dans la serrure qui ferme ma porte. Où et comment puis-je lutter contre eux ? (…)

[Un] homme sincère ne peut pas lutter contre la violence par la violence : c’est remplacer un mal ancien par un nouveau (…) ; employer l’argent acquis par la violence au soulagement d’hommes que la violence a fait malheureux, c’est guérir par la violence les blessures qu’elle a faites. Même dans le cas que j’ai cité : ne pas admettre le malade chez soi et dans son lit, ne pas donner les trois roubles parce qu’on a la force pour soi, c’est aussi la violence. C’est pourquoi la lutte contre la violence, dans notre société, entraîne, pour l’homme qui veut vivre fraternellement, la nécessité de sacrifier sa vie. (…)

Il n’y a pas d’autre issue que la lutte et le sacrifice, et le sacrifice jusqu’au bout. Il faut voir cet abîme qui sépare des surnourris et des opulents les faméliques et les vermineux. Pour le combler, il faut des sacrifices, et non cette hypocrisie par laquelle nous essayons de nous cacher le fond de cet abîme. On peut ne pas trouver en soi le courage de s’y précipiter ; mais le contourner n’est pas possible à l’homme qui cherche la vie. On peut ne pas s’y jeter ; mais il faut s’avouer qu’il existe et non s’ingénier à se tromper soi-même et mentir.

Léon Tolstoï, Ce que veut l’amour (1901)

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