Les violences qu’on stigmatise et celles qu’on s’applique à ne pas reconnaître comme telles

visuelA propos de la violence, deux mises au point salutaires signés Igor Reitzman et Pierre Tevanian sur le site Les mots sont importants .net :

« À l’heure où la grande presse s’indigne unanimement contre la « violence » exercée par des salariés menacés de licenciement contre un DRH d’Air France, il n’est pas inutile de revenir sur le sens même de ces trois mots qui ne « font l’agenda » que lorsqu’il s’agit de stigmatiser et réprimer des opprimés : violence, insécurité, ou encore délinquance

Une règle élémentaire de méthode veut qu’on commence toujours par définir les termes qu’on utilise. C’est précisément ce que se gardent bien de faire les journalistes et les élus qui partent en croisade contre la « violence » et « l’insécurité ». Ces derniers font en effet comme si le sens des mots violence, délinquance et insécurité allait de soi, comme si ces mots étaient interchangeables et comme s’ils étaient tous synonymes de : Jeune homme basané vêtu d’une casquette insultant une vieille dame avant de lui voler son sac – ou encore, assez souvent, de pauvre malmenant un moins pauvre. Ils occultent de ce fait d’innombrables formes de délinquance, de violence et d’insécurité – et notamment toutes celles dont sont victimes ces pauvres, avec ou sans casquettes. »

« Par ailleurs, il y a des formes diverses de violence, plus ou moins graves, et plus ou moins légitimes. Quoi de commun entre un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol, et une émeute consécutive à une « bavure » policière ? Quel est l’intérêt, pour la compréhension de ces phénomènes, de les ranger tous sous la même rubrique ?

Aucun. Le seul intérêt de cette catégorie d’amalgame est qu’elle permet d’imposer sans le dire une thèse implicite : la thèse selon laquelle il existe une réalité homogène, « la violence », qui commence dès le premier mot de travers, dès la première « incivilité », et qui se poursuit inéluctablement, si on n’y prend garde, dans une escalade qui culmine avec la criminalité organisée et l’homicide [2].

En d’autres termes : lorsqu’on se refuse à distinguer entre délinquance et violence, ou entre différents types et degrés de violence, on aboutit très vite à la « théorie de la vitre cassée » [3] et à la doctrine de la « tolérance zéro » [4].

Par ailleurs, l’essentiel de la violence qui s’exerce dans les quartiers dits sensibles n’est pas le fait des « jeunes de cité ». Les responsables ne sont en vérité ni jeunes ni de cité. Harceler, racketter et frapper sont bien des violences, et ces violences ne sont pas mineures, mais ces violences, et encore moins les murs taggés, les abribus cassés et les voitures brûlées, ne sont pas les seules qui « empoisonnent » la vie dans les cités. Dans les cités comme ailleurs, et sans doute plus qu’ailleurs, il existe bien d’autres formes de violence ou d’insécurité, dont les autorités se scandalisent beaucoup moins : la discrimination à l’embauche ou dans l’accès au logement par exemple, les plans de licenciement, notamment dans des entreprises bénéficiaires. »

« [En] se « réconciliant avec l’entreprise », la gauche s’est aussi réconciliée avec toute une série de violences qui s’y exercent. Outre la menace permanente du licenciement, il y a aussi la précarité : aujourd’hui, un salarié sur dix travaille en contrat à durée déterminée, en intérim, en stages ou en contrats aidés. Et la proportion ne cesse d’augmenter : CDD et intérim représentent 90% des recrutements dans les secteurs privé et semi-public. Ne s’agit-il pas de violence et d’insécurité ? L’angoisse d’être licencié, de ne pas voir son contrat renouvelé, n’est-ce pas l’insécurité la plus radicale et la plus répandue ? Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement d’un sentiment d’insécurité, puisque le travail précaire s’accompagne d’une série de violences physiques et morales bien réelles :

– les maladies ou accidents de travail (qui se développent à cause du non-respect des normes de sécurité et de l’intensification des cadences) ;

– le harcèlement moral infligé par les supérieurs hiérarchiques, dans un contexte où l’on entend chaque jour qu’il faut tout accepter pour conserver son emploi.

Et même lorsque ces « difficultés » ne sont pas identifiées comme violences, elles n’en sont que plus redoutables, car ce qu’on ne conscientise pas ou qu’on ne verbalise pas, on le somatise. Ce constat que Freud faisait déjà il y a un siècle, des psychiatres le font aujourd’hui à propos de l’entreprise, dans des livres qui ont rencontré un certain succès : Le harcèlement moral, de Marie-France Hirigoyen, et surtout Souffrance en France, de Christophe Dejours [5]. »

Pierre Tevanian

L’article en entier : http://lmsi.net/Vous-avez-dit-violence

***

ma vie

« On ne peut avancer vraiment dans la réflexion sur la violence que si l’on renonce à utiliser ce même terme

– pour parler des actions qui ont pour projet (conscient ou non) d’égratigner, de blesser ou de tuer, actions que je préfère nommer des agressions (de la micro-agression à l’agression majeure)

– pour parler des conduites qui ont pour projet (conscient ou non) de forcer, contraindre, emprisonner, annexer, confisquer, instrumentaliser, programmer, chosifier, rendre dépendant, conduites que je propose d’appeler des violances (de la micro-violance à la violance majeure).

J’’ai pris la décision difficile de créer ainsi ce terme nouveau, non pour satisfaire un caprice, mais pour combler un vide né du détournement de sens du terme autrefois légitime. Si j’en crois le Robert, le mot violence apparaît à la fin du Moyen Age, notamment dans l’expression faire violence avec le sens : « agir sur quelqu’un ou faire agir quelqu’un contre sa volonté, en employant la force ou l’intimidation. – Forcer, obliger. »

Pour être en mesure de faire violence à des individus et surtout à des populations, il faut occuper une position de pouvoir. En d’autres termes, il faut être un dominant : prince dans sa province, patron dans l’entreprise, propriétaire face aux esclaves, mari du code Napoléon… Et quand on est un dominant, on n’a pas intérêt à ce qu’il existe un mot dévoilant la réalité de l’oppression. Difficile de proscrire le mot. Il était plus habile de lui donner de nouvelles significations qui recouvrirent la signification originelle et la firent oublier. Ainsi, la force brutale qui n’était à l’origine que l’un des moyens de la violence est devenue – par dérivation métonymique – la violence elle-même, fonctionnant comme hyperonyme pour agression, brutalité, expression intense de la rage, meurtre, explosion, guerre, etc.

La réussite de cette manipulation symbolique est totale quand on utilise le mot pour évoquer les explosions de dominés. La soumission de l’opprimé relève de l’ordre établi. Qu’il rompe cet ordre en brisant ses chaînes et en frappant le maître, voilà le scandale. Dans la langue des maîtres devenue langue commune, le violent n’est pas celui qui fait violence, mais le vilain qui ose se rebeller.

Comment percevoir finement une réalité quand il n’y a plus de mot pour en parler ? Recréer un terme nouveau qui reprend le sens ancien en l’enrichissant, c’est fournir aux dominés un outil de clarification de ce qu’ils subissent, un outil qui doit leur permettre la lucidité, la réflexion et la revendication de droits nouveaux, plutôt que l’explosion anarchique qui leur laisse le mauvais rôle. »

Igor Reitzman

La suite : http://lmsi.net/De-la-violance-des-dominants-aux

 

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