Pourquoi il faut refuser les injonctions au calme

continental-lead-dossierOpposer la rage à l’indignation

Contre la fausse paix qu’on nous vend

Ni la bêtise, ni l’ignorance des masses ne font tenir l’ordre de l’élite. Si ses membres parviennent à se faire une légitimité, à prouver qu’il y a de bonnes raisons qu’ils soient là, au pouvoir, ce discours tient rarement la route à la longue. Qu’est-ce qui le fait tenir alors, cet ordre ? L’appel au calme.

Très vite on se rend compte que les génies créateurs sont souvent les enfants d’autres génies créateurs eux-mêmes déjà héritiers. À gratter un peu, on s’aperçoit que le riche qui s’est « fait tout seul » a été un peu beaucoup aidé par l’argent de son papa, les relations de son tonton ou encore l’école d’élite où il est entré pour « réseauter ». Personne n’est dupe : tout le monde peut voir que ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir. N’importe qui en déduit donc que leur grand mérite n’est en fait pas si grand. Voire nul.

Alors les puissants tentent de montrer qu’ils font des sacrifices et que, dans le fond, ils font aussi partie du même peuple que nous. Parce qu’on est « tous dans le même bateau ». Un rapide regard sur la répartition des richesses dans la population française fait un sort à ce fantasme bien commode.

L’un des derniers remparts de l’élite contre sa propre remise en question, c’est alors le discours de pacification des rapports sociaux. C’est lui qui se trouve derrière tous ces insupportables glissements sémantiques. De « rapport de force salariés/patronat », on passe à « négociations entre partenaires sociaux », comme s’ils étaient à égalité. On ne parle plus de licenciements mais de « plans sociaux », tandis que la loi concoctée par le MEDEF et la CFDT pour flexibiliser le travail en France s’appelle « loi sur la sécurisation de l’emploi ». Puis, se multiplient les appels au calme, à la sérénité, aux débats dépassionnés et aux concertations en tous genre.

Si nous avions progressé depuis trente ans vers plus de démocratie, plus d’égalité entre les classes sociales, nous pourrions entendre ce discours ambiant comme l’évolution logique qui accompagne un changement effectif.

Mais c’est tout le contraire auquel on assiste : plus la société est violente, moins on élève le ton. Bien sûr les dominants ont toujours intérêt à euphémiser la réalité. Dans ces appels perpétuels à la paix, à la négociation, au calme, réside donc un moyen efficace de se maintenir au pouvoir. En disqualifiant d’avance toute position qui prendrait acte du scandale perpétuel de l’inégalité et de la monopolisation du pouvoir en adoptant la seule réaction possible : la RAGE.

Mais l’ordre dominant recadre perpétuellement ceux qui « manquent de sang froid ». De nos jours, la violence dans le ton c’est mal, c’est prohibé, ça fait pas propre.

Grand moment de TV : lorsque le présentateur David Pujadas a demandé au leader syndicaliste Xavier Mathieu, s’il regrettait les actes de vandalisme qui avaient eu lieu lorsque des salariés, révoltés par un plan de licenciement, avaient envahi les locaux de la direction de l’usine Continental. « Vous plaisantez j’espère ? », lui avait répondu fermement le syndicaliste. « Attendez, qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette ? Quoi ? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs ? À côté des milliers de vies brisées, ça représente quoi ?! »

Il y aurait donc la violence passionnée, la colère, la rage, qui sont autant de sentiments à bannir. Et il y a le calcul, la réflexion, la colère raisonnée ou colère « saine » et « juste ».

Depuis les années 1980, il semble que cette hiérarchie des colères n’ait cessé de prendre de l’ampleur. « C’est un pays, la France, libéral. On peut être en colère. Il faut demander gentiment, c’est tout », ironisait déjà à l’époque Coluche. Oublié l’enthousiasme, domaine réservé des années 1970. Oubliées la rage et la punk attitude des années 1980. Le cortège des penseurs de l’anti-totalitarisme, BHL en tête, qui associent mouvement de colère de masse et régime liberticide, le goût nouveau des grands syndicats et du PS pour la concertation à tout-va sont passés par là.

Désormais, une bonne colère sera une colère constructive. « Très bien, mais qu’est-ce que vous avez à proposer ? » : c‘est la remarque médiatique et politique que tous ceux qui se sont battus durant les années Sarkozy auront sans doute le plus entendue. Pour se battre, pour gueuler, pour protester, encore faut-il avoir un petit programme tout prêt dans sa sacoche. Ceux des émeutes de 2005 n’en avaient pas. La sentence tombe alors : délinquants, voyous ! Ceux des révoltes de 2006 contre le CPE en avaient par moments. Mais globablement c’était trop le bazar : ados en crise !

Rien à voir avec le mouvement des « Pigeons » – mais si, vous savez, une page Facebook avec une série de jeunes entrepreneurs dynamiques et indignés. Eux, s’exprimaient clairement et dans un style policé. Ils ont donc eu toute l’attention réclamée et tous leurs souhaits ont été exaucé.

Pour les autres, il va falloir faire des efforts. Une fois vos doléances bien rédigées, schémas et graphiques à l’appui, voix posées et mégaphones au placard, allez ! Roulez jeunesse, allez négocier avec l’autorité.

Ce n’est donc pas un hasard si Stéphane Hessel, le seul type un peu en colère que l’État a bien célébré, n’est autre que celui qui a appelé à l’INDIGNATION. À ses funérailles, l’actuel président de la République s’est lui-même chargé de le dépouiller de ses quelques moments malsains, de ses quelques moments de rogne pas assez lisse. Son opposition radicale à la colonisation israélienne par exemple. S’indigner, a rectifié François Hollande, ce n’est pas se révolter, c’est être lucide. AH ! Au moins les choses sont claires. Au cas où on aurait cru que l’indignation menait à l’action, nous voilà rappelés à l’ordre. Il faut se scandaliser, pas de révolter.

Ce qu’il faut, c’est radoter les méandres du problème, organiser des conférences-débats à la rigueur ou des tables rondes. Faire une pétition tout au plus. L’indignation devient alors cette colère saine, cette salubre lucidité, c’est rage raisonnée. Série de contradictions absurdes.

Mais voilà, ça marche. L’indigné à la mode, c’est un philosophe à l’émission TV de Taddéï, qui va compatir avec nonchalance au sort des ouvriers massivement licenciés mais rappeler que nous vivons dans un monde « complexe » et « globalisé ». Merci d’être venu ! Quant aux salariés qui ont débarqué dans les bureaux de la direction de Continental, balançant la rage au cœur ordinateurs et plantes en pot sur le sol, ils ne se sont pas correctement indignés. Et il y aurait mille autres exemples à donner.

C’est incroyable, soit dit en passant, la ferveur des journalistes et des politiques à s’émouvoir du moindre objet brisé : « Mais enfin, regardez ce pauvre cactus ! ». La violence patronale, à laquelle cet acte répond, c’est autre chose. C’est une décision économique, réfléchie et raisonnable, stratégique même ! Elle tient dans un power point en trois parties, avec ses jolis slides et ses fondus enchaînés.

À cela, on comprend que la seule réaction acceptée par l’ordre dominant, la réaction pacifique, c’est celle de l’intervenant de talk-show. En effet, en voilà un interlocuteur valable, qui respecte les formes imposées du débat politique : du bon ton, de la politesse et du modeste niveau de décibels. Quant aux agités qui se clashent et ne mâchent pas leurs mots, ils auront droit à l’antenne mais seulement comme le bon peuple vulgaire de télé-réalité qui divertit.

Car le clash tourne à vide pour le show et la pacification terrifiante de la vie sociale a toutes les vertues d’une princesse républicaine : la raison, le calme et la fraternité. Mais le fait qu’on nous empêche de pouvoir exprimer notre colère en fait les pires ennemies de la démocratie. Si le pouvoir et les médias fixent les bornes de sa contestation, ils rendent le pouvoir incontestable et incontesté. Notre rage ne s’exprime plus. Elle ne le peut plus, tellement la figure du rageux a été décriée, tellement elle est désormais caricaturée et ainsi promptement écartée dès qu’elle réapparaît.

Parce que, oui, on a tous essayé de s’indigner. C’était bien d’écrire une lettre policée à son député. Ouah, c’était même super. C’était encore mieux ce débat en cours d’éducation civique. Et c’était génial, de suivre la CFDT et la CGT dans une manif bien cadrée, pour aboutir à l’éternel foutu stand de saucisses merguez qu’on avale en écoutant les prises de paroles soporifiques avant la dispersion.

À force d’être édulcorée, cette colère n’est plus de la colère. C’est de la collaboration et de la résignation, au mieux de la figuration bénévole. Alors où va cette rage ? Dans la FRUSTRATION.

Certains expliquent ce sentiment par une série de causes plus pathologiques les unes que les autres. Alors, oui, on est dans une société de tafioles mais pas à cause des pédés et des meufs. À cause de cette injonction au calme et aux arguments constructifs, injonction lancée par les élites et pas par le combat féministe. Pas à cause du rock qui s’est assagit ou du rap qui n’est plus celui des orignes mais à cause de cette imposition perpétuelle de violence rationnelle, de la part des chefs et des puissants, et à laquelle on ne peut répondre que par un recours policé au tribunal ou une lettre qui finit par : « Bien cordialement », « Votre éternel dévoué », « Votre putain d’esclave depuis dix générations ! ».

Je ne sais pas combien d’années on peut tenir à faire des courbettes et à baisser son froc en suivant seulement les recours à l’amiable et les pétitions de consommateurs. Mais il est clair qu’on est déjà un certain nombre à ne plus en pouvoir et donc à écumer de rage.

Je lis des appels à la virilisation, j’en comprends la cause mais ça me fait rire jaune. Je suis tombé une fois sur une offre de stage « nature-survie », à prix exorbitant. Un truc pour des cadres masculins névrosés, persuadés à juste titre d’avoir laissé leurs couilles au bureau en effectuant des tâches absurdes et qui pensent se refaire une santé en affrontant les dangers du quotidien préhistorique. Et non, mon ami, ce n’est pas en retrouvant la dignité de l’homme d’il y a 3 000 ans que tu changeras quoi que ce soit à ton existence.

C’est en restituant celle de la femme et l’homme de maintenant. Ce n’est pas à la perte de la virilité ou à l’immigration que tu dois ce sentiment d’amputation et de dégoût de toi. Ce n’est pas en ouvrant un fightclub, où tu retrouveras tes soi-disant facultés primitives en cognant ton voisin, que tu résoudras ton problème. Ça, c’est la solution individuelle. C’est le recours proposé par les entreprises pour se faire de la thune sur la frustration qu’elles engendrent elles-mêmes. La salle de sport pour se désintoxiquer, le sauna pour ouvrir ses pores, les vacances Club Med pour prendre du temps à soi et revenir frais et dispo dans l’open space. En plus, ce sont des solutions de pseudo-privilégiés, clefs en main. Une pitié.

Pour les pauvres on ne proposera pas la rage mais la haine clef en main : le FN, Copé, Soral, Zemmour et méfiance envers le semblable. Plutôt que de refouler sa rage ou de la canaliser en faisant son footing, il faudrait faire de sa frustration une force collective. Parce que si perte de dignité il y a eu au niveau de la société toute entière, alors les palliatifs individuels proposés par les charognards de la névrose seront sans effet.

Il faut donc commencer par refuser ces injonctions au calme et à la thérapie. Il faut oser s’exprimer, sortir des bornes, crier sa rage et sa frustration à la tête du premier chef ou donneur de leçon venu. Il faudrait en faire une création. Mais pas une création positive, pas une création jolie, pas une création peace and love.

Il faudrait en faire la seule création possible, la seule laissée à disposition par une élite qui, par sa domination, empêche toute création : sa destruction.

Source : http://www.frustrationlarevue.fr/?p=127

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