Pasolini contre la télévision

casser les télés

« A partir du moment où quelqu’un nous écoute dans son téléviseur il a envers nous un rapport d’inférieur à supérieur qui est un rapport effroyablement anti-démocratique.  »

(Pier Paolo Pasolini)

« La télévision, loin de diffuser des notions fragmentaires et privées d’une vision cohérente de la vie et du monde, est un puissant moyen de diffusion idéologique, et justement de l’idéologie consacrée de la classe dominante. »

« Il émane de la télévision quelque chose d’épouvantable. Quelque chose de pire que la terreur que devait inspirer, en d’autres siècles, la seule idée des tribunaux spéciaux de l’Inquisition. Il y a, au tréfonds de ladite « télé », quelque chose de semblable, précisément, à l’esprit de l’Inquisition : une division nette, radicale, taillée à la serpe, entre ceux qui peuvent passer et ceux qui ne peuvent pas passer : ne peut passer que celui qui est imbécile, hypocrite, capable de dire des phrases et des mots qui ne soient que du son ; ou alors celui qui sait se taire – ou se taire en chaque moment de son discours – ou bien se taire au moment opportun. […] Celui qui n’est pas capable de ces silences ne passe pas. On ne déroge pas à pareille règle. Et c’est en cela […] que la télévision accomplit la discrimination néocapitaliste entre les bons et les méchants ». 

(Pier Paolo Pasolini, Contre la télévision)

« Sa médiation, j’ai peur qu’elle finisse par être TOUT : le Pouvoir veut que l’on parle d’une façon donnée […] : et c’est de cette façon que les ouvriers parlent dès qu’ils abandonnent le monde quotidien, familial ou dialectal en extinction (extinction plus lente, néanmoins, de l’histoire qui accomplit le dépassement). Dans le monde entier tout ce qui vient d’en haut est plus puissant de ce qui se veut à partir du bas. Les techniciens chinois dans le Yémen sont charismatiques. Ils sont descendus du ciel pour construire des routes et pour apporter des poires en boîte de conserve. Il n’y a pas de mots qu’un ouvrier prononce dans une intervention publique qui ne soit pas « voulue » d’en haut. Ce qui reste originel dans l’ouvrier c’est ce qui n’est pas verbal : par exemple son physique, sa voix, son corps.  »

« Il me semble, personnellement, que le monde soit aujourd’hui très féroce, et que, à la limite, dans les années cinquante il était banal. En nous tournant en arrière, le spectacle qui se donne à nos yeux est une vision de banalité (…). La férocité était terrible et à l’ancienne (les camps de concentration en Urss, l’esclavage des « démocraties » orientales, l’Algérie). Cette féroce à l’ancienne, naturellement, reste : regarde non seulement le Vietnam, mais aussi le Brésil, la Grèce, par exemple, et surtout l’Erythrée – où le Négus, duquel on ne peut parler mal pour ne pas se confondre avec les fascistes – est en train de mettre en œuvre une des répressions les plus horribles que l’on connaisse : incendies de villages entiers, des jeunes décimés et pendus en groupe dans les places publiques, etc. Mais en plus de cette vieille férocité (…), il y a la nouvelle férocité qui consiste dans les nouveaux instruments du Pouvoir : une féroce si ambiguë, ineffable, habile, de sorte que bien peu de bon reste en ce qui tombe sous sa sphère. Je le dis sincèrement : je ne considère rien de plus féroce de la très banale télévision. »

(PPP, extrait d’une interview donné à Tommaso Anzoino, 1970)

« Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la société de consommation. Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétariennes, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. On peut donc affirmer que la « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. Mais comment une telle répression a-t-elle pu s’exercer ? A travers deux révolutions, qui ont pris place à l’intérieur de l’organisation bourgeoise : la révolution des infrastructures, et la révolution du système d’information. (…) Au moyen de la télévision, le centre s’est assimilé tout le pays, qui était historiquement très différencié et très riche en cultures originales. Une grande œuvre de normalisation parfaitement authentique et réelle est commencée et (…) elle a imposé ses modèles : des modèles voulus par la nouvelle classe industrielle, qui ne se contente plus d’un « homme qui consomme » mais qui prétend par surcroît que d’autres idéologies que celle de la consommation sont inadmissibles. (…) Les Italiens ont accepté d’enthousiasme ce nouveau modèle que leur impose la télévision (…). Prenons un exemple : les sous-prolétaires, jusqu’à ces derniers temps, respectaient la culture et n’avaient pas honte de leur propre ignorance ; au contraire, ils étaient fiers de leur modèle populaire d’analphabètes appréhendant pourtant le mystère de la réalité. C’est avec un certain mépris effronté qu’ils regardaient les « fils à papa », les petits-bourgeois, dont ils se différenciaient, même quand ils étaient forcés de les servir. Aujourd’hui, au contraire, ils se mettent à avoir honte de leur ignorance : ils ont abjuré leur modèle culturel (…) Dans tout cela, la responsabilité de la télévision est énorme, non pas, certes, en tant que « moyen technique », mais en tant qu’instrument de pouvoir et pouvoir elle-même. Car elle n’est pas seulement un lieu à travers lequel circulent les messages, mais aussi un centre d’élaboration de messages. Elle constitue le lieu où se concrétise une mentalité qui, sans elle, ne saurait où se loger. C’est à travers l’esprit de la télévision que se manifeste concrètement l’esprit du nouveau pouvoir. Nul doute (les résultats le prouvent) que la télévision soit autoritaire et répressive comme jamais aucun moyen d’information au monde ne l’a été.  »

« Le bombardement idéologique télévisé n’est pas explicite : il est tout entier dans les choses, tout indirect. Mais jamais un « modèle de vie » n’a vu sa propagande faite avec autant d’efficacité qu’à travers la télévision. Le type d’homme ou de femme qui compte, qui est moderne, qu’il faut imiter et réaliser, n’est pas décrit ou analysé : il est représenté ! Le langage de la télévision est par nature le langage physico-mimique, le langage du comportement ; qui est donc entièrement miné, sans médiation, dans la réalité, par le langage physico-mimique et par celui du comportement : les héros de la propagande télévisée – jeunes gens sur des motos, jeunes filles à dentifrices – prolifèrent en millions de héros analogues dans la réalité. C’est justement parce qu’elle est purement pragmatique que la propagande télévisée représente le moment d’indifférentisme de la nouvelle idéologie hédoniste de la consommation, et qu’elle est donc très efficace. »

(PPP, Ecrits corsaires)

 

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Une réflexion sur “Pasolini contre la télévision

  1. Merci pour ces beaux extraits de Pasolini. Que n’écrirait-il pas aujourd’hui sur ce qu’est devenue la télévision… ! Quel chemin avons nous parcouru, une partie sans doute meilleure, mais une autre si pire !

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