Etre révolutionnaire, ce n’est pas réclamer le bonheur bourgeois pour tous mais défendre d’autres modèles de vie

accattone2Il y a des intellectuels, les intellectuels engagés, qui estiment de leur devoir, et de celui des autres, de faire savoir aux personnes adorables qui ne le savent pas qu’elles ont des droits ; d’inciter les personnes adorables qui savent qu’elles ont des droits, mais y renoncent, à ne pas y renoncer ; de pousser tout le monde à éprouver l’impulsion historique de lutter pour les droits des autres (…)

Parmi ces intellectuels qui, depuis plus d’un siècle, ont assumé un pareil rôle, pendant ces dernières années se sont clairement distingués des groupes particulièrement acharnés à en faire un rôle extrémiste. (…)

Ces extrémistes (…) se posent comme objectif premier et fondamental de répandre parmi les gens, d’une manière que je définirais apostolique, la conscience de leurs droits. (…)

A travers le marxisme, l’apostolat des jeunes extrémistes d’extraction bourgeoise – l’apostolat en faveur de la conscience des droits et de la volonté de les obtenir – n’est autre que la rage non consciente du bourgeois pauvre contre le bourgeois riche, du bourgeois jeune contre le bourgeois vieux, du bourgeois impuissant contre le bourgeois puissant, du bourgeois petit contre le grand bourgeois.

C’est une guerre civile non consciente – déguisée en lutte des classes – dans l’enfer de la conscience bourgeoise. (…)

[L’]extrémiste qui enseigne aux autres à avoir des droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne que celui sert a des droits identiques à celui qui commande. L’extrémiste qui enseigne aux autres à lutter pour obtenir leurs droits, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut jouir de droits identiques à ceux des patrons. L’extrémiste qui enseigne aux autres que ceux qui sont exploités par les exploiteurs sont malheureux, qu’enseigne-t-il ? Il enseigne qu’il faut exiger un bonheur identique à celui des exploiteurs.

Le résultat qu’on atteint éventuellement de cette manière, c’est donc une identification – c’est-à-dire, dans le meilleur cas, une démocratisation dans un sens bourgeois.

La tragédie des extrémistes consiste ainsi à avoir fait régresser une lutte qu’ils définissent verbalement comme révolutionnaire marxiste-léniniste vers une lutte civile aussi vieille que la bourgeoisie – essentielle à l’existence de la bourgeoisie. (…)

La lutte des classes a été aussi, jusqu’ici, une lutte pour la prédominance d’une autre forme de vie (…), c’est-à-dire d’une autre culture. C’est tellement vrai que les deux classes en lutte étaient aussi – comment dire ? – deux races différentes. Et en fait elles le sont encore, en substance. En plein âge de Consommation. (…)

Tout le monde sait que les « exploiteurs », lorsque (en utilisant les « exploités ») ils produisent de la marchandise, produisent en fait de l’humanité (des rapports sociaux). Les « exploiteurs » de la seconde révolution industrielle (autrement dite société de consommation: grande quantité, biens superflus, fonction hédoniste) produisent une nouvelle marchandise : ils produisent en conséquence une nouvelle humanité (de nouveaux rapports sociaux).

Or, durant les deux siècles environ de son histoire, la première révolution industrielle a toujours produit des rapports sociaux modifiables. La preuve? C’est la certitude fondamentale de la possibilité de modifier les rapports sociaux, chez ceux qui luttaient au nom de l’altérité révolutionnaire. Jamais ceux-ci n’ont opposé à l’économie et à la culture du capitalisme une alternative, mais au contraire, précisément, une altérité – qui aurait dû modifier radicalement les rapports sociaux existants, c’est-à-dire, en termes d’anthropologie, la culture existante.

Au fond, le « rapport social » qui s’incarnait dans le rapport entre le serf de la glèbe et le seigneur féodal n’était pas tellement différent de celui qui s’incarnait dans le rapport entre l’ouvrier et le patron d’industrie : et de toute façon, il s’agit de « rapports sociaux » qui se sont montrés également modifiables.

Mais si la seconde révolution industrielle produisait dorénavant, grâce aux nouvelles et immenses possibilités qu’elle s’est données, des « rapports sociaux » non modifiables ? C’est la grande et sans doute tragique question qu’il faut poser aujourd’hui. Et c’est en définitive le sens de l’embourgeoisement total qui est en train de se produire dans tous les pays – définitivement dans les grands pays capitalistes, dramatiquement en Italie.

De ce point de vue, les perspectives du Capital apparaissent roses. Les besoins induits par le vieux capitalisme étaient au fond très semblables aux besoins primaires. Au contraire, les besoins que le nouveau capitalisme peut induire sont totalement et parfaitement inutiles et artificiels. Voilà pourquoi, à travers eux, le nouveau capitalisme ne se limiterait pas à changer historiquement un type d’homme, mais il changerait l’humanité elle-même. Il faut ajouter que le consumérisme peut créer des « rapports sociaux » non modifiables, soit en faisant surgir, dans le pire des cas, à la place du vieux clérico-fascisme, un nouveau techno-fascisme (ne pouvant se réaliser de toute façon qu’à condition de s’appeler antifascisme) ; soit, comme il est désormais plus probable, en créant, comme contexte de sa propre idéologie hédoniste, un contexte de fausse tolérance et de faux laïcisme – c’est-à-dire de fausse réalisation des droits civiques.

Dans les deux cas, l’espace pour une réelle altérité révolutionnaire serait restreint dans les limites de l’utopie ou du souvenir, en réduisant ainsi la fonction des partis marxistes à une fonction sociale-démocratie, bien que, du point de vue historique, totalement nouvelle. (…)

[L’]altérité n’est pas seulement dans la conscience de classe et dans la lutte révolutionnaire marxiste. L’altérité existe aussi par elle-même dans l’entropie capitaliste – à l’intérieur de laquelle elle jouit (ou plus exactement elle pâtit, souvent d’une manière horrible) de sa nature concrète, factuelle. Ce qui est, et ce qu’il y a d’autre dans ce qui est, ce sont deux données culturelles. Entre ces deux données, il existe un rapport de prévarication, souvent abominable, justement. Transformer leur rapport en un rapport dialectique, c’est précisément la fonction, jusqu’à aujourd’hui, du marxisme: un rapport dialectique entre la culture de la classe dominante et celle de la classe dominée. Ce rapport dialectique ne serait donc plus possible là où la culture de la classe dominée aurait disparu, ayant été éliminée, abrogée, selon l’expression que vous employez. Il faut donc lutter pour que restent vivantes toutes les formes, alternatives et subalternes, de culture.

Extrait du discours que Pier Paolo Pasolini devait prononcer au congrès du Parti radical italien le 4 novembre 1975 (soit deux jours après sa mort). Il est reproduit dans ses Lettres luthériennes.

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