La grève ou l’invention de l’impossible

fleur-de-pavc3a9La grève est l’invention de l’impossible

Bergson produit une distinction décisive entre l’émotion infra-intellectuelle et l’émotion supra-intellectuelle. La distinction repose sur l’antériorité ou la postériorité de l’émotion par rapport à la représentation (ou idée). Or seule, en effet, l’émotion du second genre peut devenir génératrice d’idées.

La question : « Qu’est-ce que vous proposez à la place ? », question posée par le conservateur au changeur du monde (ou : question de Jean), n’a pas de sens : car l’impossible ne peut être prévu, ni pensé. La question n’a pas de sens, étant posée trop tôt. Ainsi, non seulement la théorie (le plan) ne doit pas précéder l’action (…) ; mais elle ne peut la précéder, puisque seule l’action permettra qu’éclosent les émotions supra-intellectuelles d’où jailliront, imprévisibles, les idées nouvelles.
La question de Jean est la question de l’intelligence qui comprend, discute, accepte ou rejette, s’en tient enfin à la critique ; à cette intelligence, bien connue, efficace, Bergson joint une autre intelligence, celle qu’a précédée l’émotion, celle qui invente. Ainsi, le refus acharné de répondre à la question n’est pas un refus de la pensée, un rejet de l’intelligence, ni l’abandon de la politique au flou, inintelligible mais séduisant, de la sensibilité ou de l’instinct. C’est au contraire l’appel à une intelligence supérieure à l’intelligence banale ; à une intelligence qui ne soit plus celle, médiocre, qui calcule, prévoit et gère, et dont Arendt écrivait : « Tout ce que prouvent les ordonnatrices géantes, c’est que les temps modernes ont eu tort de croire avec Hobbes que la rationalité, au sens du “calcul des conséquences”, est la plus haute, la plus humaine, des facultés de l’homme, et que les philosophes de la vie et du travail, Marx, Bergson ou Nietzsche, ont eu raison de voir dans ce type d’intelligence, qu’ils prenaient pour la raison, une simple fonction du processus vital ou, comme disait Hume, une simple “esclave des passions”. Il est évident que cette force cérébrale et les processus logiques obligatoires qu’elle engendre sont incapables d’édifier un monde, qu’ils sont aussi étrangers-au-monde que les processus obligatoires de la vie, du travail et de la consommation. » Et elle compare la logique à « une sorte de force d’intellect qui, à plus d’un égard, ressemble surtout à la force de travail que l’animal humain exerce dans son métabolisme avec la nature».

Par conséquent l’appel à l’émotion supra-intellectuelle n’est pas un appel à la vie contre la rigidité des codes de l’intelligence… Cette dialectique, simple, bête, échoue. Au contraire, l’appel de l’émotion, tel qu’il retentit dans la phrase superbe de Bergson, est un moyen de dépasser la simple nécessité vitale de l’adaptation, dans laquelle l’intelligence qui calcule est née et par laquelle elle est donc déterminée et bornée, pour en appeler à quelque chose de supérieur. Ainsi se produit un retournement vertigineux, à la hauteur de la tâche de la grève : l’invention de l’impossible.

L’appel est un appel au relais de la sensibilité et de l’intelligence, au-delà de l’opposition, froide, qui empêcherait qu’elles communiquassent. Le refus de la question de Jean n’est pas irrationalisme, mais appel à ce dépassement, par le haut, de la rationalité. Bergson déjà, conscient de la ténacité de la dialectique intelligence-sentiment, se défendait de présenter là une « morale de sentiment » : C’est elle, l’émotion, qui pousse l’intelligence en avant, malgré les obstacles. C’est elle surtout qui vivifie, ou plutôt qui vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera corps, ramasse à tout moment ce qui pourra s’organiser avec eux, et obtient finalement de l’énoncé du problème qu’il s’épanouisse en solution.

Que sera-ce dans la littérature et dans l’art ! L’œuvre géniale est le plus souvent sortie d’une émotion unique en son genre, qu’on eût crue inexprimable, et qui a voulu s’exprimer. Mais n’en est-il pas ainsi de toute œuvre, si imparfaite soit-elle, où entre une part de création ? De même donc, de l’organisation politique : on l’eût cru inexprimable, elle était inexprimable (d’où le silence à la question de Jean), et elle a voulu s’exprimer. L’invention de l’impossible n’est une aberration, n’est un scandale, que pour l’intelligence qui gère, fabrique et prévoit. C’est à l’intelligence qui invente, à celle qui répond à l’émotion nouvelle, que la grève, quand elle commence, même aveugle sur ses buts, fait appel. Une grève qui prend est une grève où la joie s’installe d’emblée, dans l’incertitude non pas tant de son avenir, que de ces « buts » mêmes. La joie installée, la grève se fait ; et s’invente des moyens : parmi ces moyens, une théorie. Au besoin, des concepts… La grève n’est pas le moyen de sa fin ; elle est la joie, émotion neuve, singulière, où l’intelligence puisera des solutions, de remèdes, et proposera, fera, « à la place », sans avoir eu besoin d’abord de répondre à la question qui, si on avait cherché à y répondre avec les moyens de l’intelligence gestionnaire, aurait empêché que l’action ne s’engageât.

Quand le mouvement commence, les matériaux de l’organisation (ou création) politique n’existent pas encore, pas plus que ceux de l’œuvre d’art véritablement nouvelle, quand l’artiste met en branle son travail. Ces matériaux sont fondus dans l’émotion créatrice. Bergson distingue une intelligence qui travaille à froid, combinant entre elles des idées, depuis longtemps coulées en mots, que la société lui livre à l’état solide ; cette intelligence produit des œuvres médiocres — et des « solutions » politiques mortes ; elle est l’intelligence de Jean posant la question de l’avenir avec les concepts du présent ; elle est l’intelligence des politiciens. Au contraire, dans le cas de la seconde intelligence, il semble que les matériaux fournis par l’intelligence entrent préalablement en fusion et qu’ils se solidifient ensuite à nouveau en idées cette fois informées par l’esprit lui-même. C’est le chef d’œuvre dans l’art ; en politique, c’est la grève inventant une forme — la seule grève réussie ; rare comme un chef-d’œuvre.

Les idées, les représentations, n’ont donc pas à précéder la volonté du changement ; n’ont pas à être proposées, puisqu’elles ne naîtront que de l’émotion créatrice que le changement suscitera. (…)

Une grève véritable ne se produit que là où se dégage, d’abord, l’émotion particulière d’une âme qui s’ouvre, rompant avec la nature qui l’enfermait à la fois en elle-même et dans la cité.

Qu’on ne vienne pas parler ainsi d’obstacles matériels à l’âme ainsi libérée ! Elle ne répondra pas que l’obstacle doit être tourné, ni qu’il peut être forcé [ce que ferait l’intelligence gestionnaire] : elle le déclarera inexistant. De sa conviction morale on ne peut pas dire qu’elle soulève des montagnes, car elle ne voit pas de montagne à soulever. Tant que vous raisonnerez sur l’obstacle, il restera où il est ; et tant que vous le regarderez, vous le décomposerez en parties qu’il faudra surmonter une à une ; le détail en peut être illimité, rien ne dit que vous l’épuiserez. Mais vous pouvez rejeter l’ensemble, en bloc, si vous le niez. Ainsi procédait le philosophe qui prouvait le mouvement en marchant

La grève ne voit pas les obstacles.

Si tel est le contraste entre l’opération réelle de la vie et l’aspect qu’elle prend pour les sens, est-il étonnant qu’une âme qui ne connaît plus d’obstacle matériel se sente, à tort ou à raison, en coïncidence avec le principe de la vie ?

*

En vain on alléguera que ce bond en avant ne suppose derrière lui aucun effort créateur, qu’il n’y a pas ici une invention comparable à celle de l’artiste. Ce serait oublier que la plupart des grandes réformes accomplies ont paru d’abord irréalisables, et qu’elles l’étaient en effet. Elles ne pouvaient se réaliser que dans une société dont l’état d’âme fût déjà celui qu’elles devaient induire par leur réalisation.

La grève est la création de cet état d’âme…

Extrait de Thèses sur le concept de grève, Institut de démobilisation, février 2008 (« Thèse n°15 : La grève est l’invention de l’impossible ».)

Les phrases en italiques sont des citations de Bergson.

 

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