L’idéologie du choix, ou comment nous aliéner en proclamant notre liberté

liberté-de-choixL’idéologie du choix, vantée par la pub aussi bien que par les téléfilms ou les promoteurs des nouvelles technologies, remet en question la notion même de l’engagement. Elle participe pour le plus grand bénéfice des dominants, à l’atomisation de notre société.

On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui rappelant sa liberté. La récupération a toujours été une arme efficace employée par les dominants. Si les mouvements révolutionnaires des années soixante-dix ont fait vaciller quelques instants l’édifice capitaliste, patriarcal et post-colonialiste, la réaction ne s’est pas faite attendre et ses armes sont aujourd’hui mieux fourbies que jamais. Alors que l’émancipation des seventies poursuivait l’étendard de la liberté (1), exploiteurs et dominants ont tôt fait de renverser la vapeur et de faire basculer définitivement l’idée de choix du côté des libéraux pour mieux l’éloigner de son versant libertaire. Nous vivons désormais dans une société où l’idéologie du choix et de la liberté, dépouillée de ses anciens atours, est le fer de lance de l’aliénation.

Le choix dans la pub

Jean Baudrillard (2) montre bien comment la publicité fonctionne grâce à l’idéologie du choix. En construisant un désir artificiel  (« puisque tout le monde en rêve, pourquoi pas vous ? », sous-entend chaque pub sur un mode plus ou moins explicite), la publicité permet de concilier irrationalité des pulsions à la base et contrôle serré de la production au  sommet.  Affirmer dans chaque slogan publicitaire la liberté de choix des consommateurs-trices, c’est vouloir faire coïncider une production industrielle décidée par avance avec les envies d’un ensemble d’acheteurs. On peut bien être libre de choisir la marque « truc », « bidule » ou « chouette », mais on n’est jamais libre de ne pas choisir, de ne pas avoir le choix. Et c’est bien parce que j’ai le choix des marques que la consommation peut m’aliéner en me faisant fonctionner à l’addiction.

La consommation n’est absolument pas fondée sur la satisfaction des besoins, elle est en elle-même une pure « activité de manipulation de signe » (3) : le schéma classique du besoin qui porte au désir pour aller vers l’objet s’est renversé, les objets génèrent des désirs qui, à leur  tour, créent des besoins. Le désir d’objet a pris le pas sur le désir d’être. Le choix, classiquement enjeu des luttes émancipatrices, est devenu un moyen de contrôle sans pareil. L’individu devenu segment de marché, la conscience transformée en enjeu commercial, la liberté remplacée par le choix, le consommateur devenu prolétaire, nos sociétés s’ouvrent sur l’horizon d’un monde devenu rationnellement et pulsionnellement totalitaire. La société de consommation est une société du pur choix et, de ce fait même, une pure société de contrôle.

La famille libérée ?

Sophie Chalvon-Demersay a analysé soixante-dix des trois cent neuf téléfilms français diffusés en 1995. Toutes ces fictions tentent de répondre à la question : « Comment vivre dans un monde où toutes les relations seraient des relations choisies ? […] Une société où les liens ne seraient plus institutionnels et contraignants, mais tous librement consentis. Un  monde  où  les  parents  choisiraient  leurs  enfants,  les enfants choisiraient leurs parents, où les conjoints se choisiraient entre eux et se délaisseraient symétriquement, où les enfants éliraient le nouveau conjoint de leurs parents, adopteraient leurs nouveaux frères et sœurs et se constitueraient des parentés de substitution, choisiraient leurs familles d’accueil, décideraient du parent qui les garderait. Une société dans laquelle tous ces choix seraient libres et sans contrainte ; suivant un modèle d’adoption généralisée » (4).

Les remises en cause de la famille ont trouvé un débouché particulier. Au lieu de mettre à bas les modèles traditionnels du couple, de la famille patriarcale, etc., ceux-ci ont été reformulés en des termes libéraux : il ne s’agit plus d’inventer d’autres modèles de relations sociales, mais simplement d’introduire la notion de choix dans chacun des anciens. L’autorité parentale a toujours droit de cité, mais au nom du choix que les enfants devraient avoir de choisir leurs parents ! Ce monde fantasmé, ce « rêve d’une société totalement élective », combine à la fois les oppressions passées et à venir, puisque le modèle sous-jacent à cet idéal du pur choix n’est autre que celui de l’ultralibéralisme : finis les contrats contraignants, finis les engagements à long terme, voici venu le temps du choix permanent, voici venu le règne de l’immédiateté et de la pure élection libre et libérée. Que toute relation humaine ne puisse s’élaborer et prendre un sens que dans la durée est très annexe pour ces vendeurs de rêve. Ce fantasme ultralibéral empoisonne jusqu’aux désirs les plus intimes de notre moi. La société contemporaine déracinée et sans repères est celle dont rêvent les dominants : car alors, la consommation est la seule alternative, certes éphémère et illusoire, mais ô combien rentable…

Vers la fin du « faire société » ?

Pour Jean-Claude Michéa, on ne peut faire société que s’il « nous est donné de vivre avec des êtres que nous n’avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n’éprouvons pas forcément de sympathie particulière. » (5) Matthieu Amiech et Julien Mattern étendent l’analyse au fantasme véhiculé par les nouvelles technologies. Fustigeant les adeptes des « nouvelles normes de sociabilité » (comprendre Internet, mobile, blog, chat, forum, etc.), ils écrivent : « La perspective de voir le monde social prendre la forme d’une technosphère déresponsabilisée, où le zapping affectif est érigé en norme, et où la plupart des contraintes associées à la sociabilité réelle peuvent être balayées d’un simple “clic”, leur semble encore trop lointaine. » (6) L’idée est tristement simple : le fantasme véhiculé par les promoteurs des nouvelles technologies est celui d’une société où les individus se connecteraient les uns aux autres le temps d’un échange (sur le modèle économique), échange qui les dédouanerait de toute obligation ultérieure : on peut bien envoyer un mail à des amis en Australie, mais on ne parle plus à ses voisins.

Le fantasme qui hante la société du numérique n’est autre que celui de sa propre fin : plus  aucune obligation sociale, puisque les technologies font écran (au sens propre) entre les individus ; plus aucune attache à autrui, puisque toute relation est susceptible d’être annulée par un simple « clic » ; plus aucune dimension réellement politique, au sens où la politique (étymologiquement issue de la polis – la cité – antique) n’aura plus lieu d’être dans un monde d’individus atomisés, où la seule cité réelle sera virtuelle. La fantasme ultralibéral et technocratique ne vise rien d’autre que la fin du politique, c’est-à-dire la fin du « vivre ensemble », condition même de toute sociabilité humaine et épanouissante, mais aussi de toute lutte émancipatrice.

Pour en finir avec le choix

Le droit de choisir est devenu un slogan publicitaire, la critique de la famille une arme contre l’engagement et la liberté de la lutte sociale apparaît comme une contrainte face à la vitesse dépolitisante et technocratique de la société de demain. S’il faut rejeter les anciens carcans patriarcaux et moralistes, on doit prendre en compte le fait qu’aucune lutte n’est jamais gagnée, et qu’aucun combat n’aboutit à un point final trop souvent imaginé inaltérable. Les recours des dominants pour récupérer toute velléité émancipatrice sont puissants et il faut aujourd’hui plus que jamais s’en défier. Car le glas que pourrait bien sonner l’idéologie du choix permanent et immédiat n’est autre que celui de l’engagement : celui de tout engagement sur le long terme, qu’il soit militant, politique, humain, amoureux, etc. Les monogamies en série et l’envolée vertigineuse de la défiance vis-à-vis du politique dans nos sociétés n’en sont que deux indices particulièrement révélateurs.

Publicité, téléfilms et nouvelles technologies convergent chaque jour un peu plus : les derniers ordinateurs de poche qui allient à la fois téléphone, écran vidéo et console Internet montrent bien la cohérence qui existe derrière ce projet d’une société atomisée. L’idéologie du choix n’est que la face émergée de l’iceberg, alors même qu’elle est aussi son plus puissant alibi : « débarrassez-vous de tout ce qui vous contraint, ne faites plus que ce qui vous plaît, ne vivez que vos pulsions immédiates ». Comment penser combattre l’exploitation, alors même que les conditions de la lutte doivent toujours être ancrées dans un vécu partagé, dans un « vivre ensemble » déterminant des aspirations communes et égalitaires ?

Le tour de passe-passe opéré par les idéologues du pouvoir est pourtant relativement simple : la liberté vantée par les dominants est une liberté « libérale », et non une liberté « libertaire ». Le discours contemporain nous fait croire qu’être libre revient à faire ce que l’on veut, quand on veut, indépendamment de toute considération éthique, politique, sociale, etc. Comme si être libre revenait à choisir en son âme et conscience de lutter ou de ne pas lutter, d’apprécier cette société ou de la détester, de vivre librement les potentialités du futur ou de rester accroché aux chimères aliénantes du passé. Non, être libre ne revient jamais à faire « ce que l’on veut ». Espérer être libre implique déjà d’avoir conscience de ses chaînes, et non de vivre comme si elles n’existaient pas.

Sous l’occupation allemande et le régime de Vichy, être libre ne revient pas à décider chaque jour, selon ses envies, d’être résistant, collabo, « neutre », nazi, etc. Être libre sous Vichy, c’est résister à la barbarie. Être libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut, mais faire ce qu’il faut. Être libre, c’est résister aux dominants,  c’est combattre  l’oppression, c’est adapter et transformer ses conditions de vie, c’est faire avec les contraintes de l’existence pour les surmonter et les dépasser (7). Être libre, aujourd’hui comme en 1943, c’est lutter. Lutter, pas nécessairement contre un ennemi unique et désigné, mais contre la multiplicité des oppressions autant que contre les contraintes de la vie humaine, contraintes qui sont la richesse même de toute création qui en vaille la peine (fût-elle sociale, intellectuelle, politique ou même artistique (8) ). Être libre, c’est assumer ses contraintes, c’est refuser l’idéologie du choix et son cortège de promoteurs technocratiques, mortifères et inhumains. Accorder du crédit à l’idéologie du choix, c’est déjà penser et vivre avec les armes qui ont été forgées pour nous détruire. La société du choix est celle de l’immédiateté, de la vitesse, du profit, et in fine de la mort. On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui proclamant sa liberté.

Guillaume Carnino

(Article publié dans la revue Offensive puis dans l’ouvrage collectif Divertir pour dominer, La culture de masse contre les peuples (2010) sous le titre « Choisir ou être libre »)

___

(1) Depuis la libération sexuelle jusqu’aux  mouvements pour le droit de choisir l’avortement, en passant par le refus des carcans sociaux bourgeois et moralistes, etc.

(2) Jean Baudrillard, Le système des objets, éd. Gallimard, 1968.

(3) Ibid. p. 276.

(4) Sophie Chalvon-Demersay, « Une société élective. Scénarios pour un monde de relations choisies », in Terrain, Carnets du patrimoine ethnologique, n° 27, septembre 1996, p. 83.

(5) Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, éd. Climats, 2002, p. 112

(6) Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le cauchemar de Don Quichotte, éd. Climats (2004), p. 117

(7) Voir à ce sujet, Bernard Stiegler, La technique et le temps, t. 5 : « Le défaut qu’il faut », éd. Galilée

(8) Five obstructions (film réalisé par Lars von Trier et mettant en scène cinq réalisations audiovisuelles à partir de contraintes artistiques originales) montre bien à quel point c’est toujours dans la contrainte, au sens premier du terme, que toute force de création et de vie peut s’élancer et prendre son envol.

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