Pour les Zad, contre l’Etat de droit, contre le travail


[Illustration : Valk]

On n’a pas souvent l’occasion, dans une vie, de saluer une victoire historique, et l’enterrement par le pouvoir macronien du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes en est une. On ne peut pas ne pas penser à Rémy Fraisse au moment de crier : hourra pour celles et ceux qui ont mis leur vie dans la balance ! Hourra pour les camarades qui se sont battus par tous les moyens, dont certains si peu respectueux de l’Etat de Droit !

Car la camarilla de politiciens qui a piaillé contre l’abandon de l’aéroport de Notre-Dame des Landes a parfaitement raison : ce résultat d’années de combat est un encouragement à ne pas respecter l’Etat de Droit. Rappelons que l’Etat de droit réellement existant a déclaré innocents le gendarme tueur de Rémi Fraisse et toute sa chaîne de commandement, qu’il envoie des migrants perdre leurs pieds dans la neige, leur arrache leurs couvertures, les gaze quand ils viennent prendre un café, et organise la confiscation des richesses par les banquiers d’affaire et leurs communicants. Rappelons que, comme vient de le montrer la dernière séquence sur la loi Travail, l’Etat de Droit réellement existant fournit sans cesse les formes nécessaires pour que le travail coûte toujours moins cher au capital et que le premier soit toujours plus facilement exploitable par le second.

Aujourd’hui, c’est un fait connu même des journalistes : sur la ZAD, on se passe fort bien de police et de tribunaux. Les conflits et les manquements aux normes que se fixe la collectivité sont réglés en assemblée ou par un comité de médiation. La domination masculine, par exemple, n’a pas besoin d’un hashtag ou du recours à une institution judiciaire pour être contrée. L’idée que l’homme est un loup pour l’homme et qu’une superstructure étatique serait indispensable pour empêcher les humains de s’entredévorer (ou pour être plus proche du réel, pour réguler l’entredévoration) est certes démentie par les procédures formelles que s’est donnée la communauté mais aussi et surtout par l’esprit de bienveillance et de solidarité que le combat commun y a fait régner [1]. Plus généralement et plus profondément, sur la Zad, ce qui permet de se passer avec bonheur d’un « Etat de Droit », c’est que l’activité humaine y est dans une large mesure, libérée du travail [2].

En développant sur certains secteurs de la vie matérielle une relative autosuffisance, en organisant avec des militants de la région la mise à disposition de production auprès des piquets de grève, des lieux occupés ou des cantines de migrants, en généralisant l’entraide, les prix libres et la gratuité, les zadistes développent une forme de vie qui est une critique en acte de cette forme contrainte de l’activité humaine qu’on appelle le travail. Tout comme celles et ceux qui ont vu dans le mouvement contre la loi El Khomry l’occasion de remettre en cause la loi « Travaille ! », les individus qui refusent le salariat pour vivre sur les Zad ne sont pas des feignants : il faut voir avec quel cœur et quelle constance ils savent s’activer pour bâtir ou détruire, selon les nécessités du moment.

Les Grands Projets représentent une nécessité pour un monde qui prétend être le seul possible parce qu’il reposerait sur la raison, sur de multiples incarnations de la raison censées recouvrir tout le réel : la raison de l’économiste, celle du financier, de l’ingénieur, de l’aménageur, du manager. La critique de ces raisons est au cœur des luttes de territoire. Libérer l’activité humaine implique de refuser le noyau d’irrationalité absolue au cœur de la rationalité capitaliste : le déplacement de l’aspiration à l’illimité qui semble inséparable de la condition humaine dans la production toujours plus grotesque et monstrueuse d’objets (y compris sous forme d’octets). Contre cette irrationnelle rationalité, il s’agit d’une recherche essentielle en ces temps de catastrophe, celle de la juste mesure dans chaque réalité, (dans la production de tels ou tels objets, dans les moyens de transport, dans la recherche scientifique aussi bien que dans les échelles de la vie en commun). Cette recherche n’est pas compatible avec l’universalité abstraite d’une unité de mesure comme l’argent ou d’une norme comme dans le droit. Dans l’intense activité déployée par les zadistes pour faire exister leur forme de vie, il n’y a guère de place pour un équivalent général qui en ferait un travail exploitable par un capital.

La disparition de la gauche de gouvernement est le produit de la nouvelle étape capitaliste, dans laquelle s’affirme l’impossibilité du réformisme, compromis entre exploiteurs et exploités accordant quelques aises à ces derniers en échange de la poursuite de l’exploitation. Même si la classe de l’aliénation consumériste a encore de beaux jours devant elle, notamment en Chine, ce qui était le fond du réformisme, le rêve d’une classe moyenne universelle intégrant l’immense majorité de la population est parti en fumée. La suite sera soit l’aggravation mortifère de l’exploitation, soit le dépassement du capitalisme. La révolution nécessaire ne peut être qu’un basculement, un changement de civilisation planétaire qui s’étendra sur des décennies. Ce qui est en bout de course aujourd’hui, c’est un cycle qui s’est sans doute ouvert [3], avec l’invention des horloges dans les monastères. Pour qu’existe aujourd’hui cette économie qu’on nous présente comme une chose naturelle et qui s’impose d’elle-même, cette hallucination numérisée qui transfère des milliards en quelques secondes dans le ciel des transactions financières, qui ferme une usine ici et en ouvre une autre là, qui pollue massivement la vie en payant des scientifiques pour le nier avant de se lancer dans les industries de la dépollution, pour que tout cela s’édifie et fonctionne, il a fallu rendre le temps mesurable. Et plus précisément, il a fallu rendre mesurable le temps des individus et des groupes dans ce qui exprime le mieux leur être, à savoir l’activité qui transforme leurs conditions matérielles. Il a fallu sortir le temps de l’autonomie subjective pour en faire une quantité échangeable et donc profitable pour la classe qui domine l’échange. La révolution sera la réappropriation par les individus et les groupes de leur autonomie temporelle subjective. Aucune entité dotée d’attributs extra-humains, telle que l’économie, ne devrait plus être là pour faire entrer la temporablité des regroupements humains dans une temporalité universelle régulée par un équivalent général. L’existence de points d’ancrages territoriaux dont les zad, les fiches urbaines réappropriées, les unités de production occupées sont une préfiguration, est essentielle au devenir révolutionnaire. D’ores et déjà, dans les zones réfractaires aux Grands Projets, un imaginaire et une rationalité différents se développent. On aura bien besoin de l’une et de l’autre, pour harmoniser une expansion de la communisation à toute la planète avec l’autonomie radicale des activités et des territoires.

Défendre et développer les zad (par exemple en allant à la manif du 10 février) ou critiquer le travail pour libérer l’activité (comme on s’y emploiera à la journée Tout le monde déteste le travail le 27 janvier à Paris), c’est un seul et même combat. Dans les deux cas, il s’agit de comprendre et de combattre, ou plutôt, comme on ne saisit pas une réalité de la même manière selon qu’on la contemple ou qu’on s’y confronte, il s’agit de comprendre en le combattant le rapport humain qui, avec le capitalisme imprime sa marque sur tous les autres : l’exploitation. Exploitation de l’homme (et singulièrement de la femme) par l’homme, et exploitation de la nature procèdent d’un même rapport faussé et mortifère au monde et aux autres, avec lequel les zad et la critique du travail ont commencé à rompre.

Serge Quadruppani

Source : https://lundi.am/Pour-les-Zad-contre-l-Etat-de-droit-contre-le-travail

___

[1] « Car ici ( la ZAD de NDDL ), l’expression ’zone de non-droit’, qu’ils voudraient effrayante, a pris une acceptation radicalement positive. Contrairement à ce qui a lieu dans les rues des villes « policées », à la ZAD, personne ne dort dehors et chacun mange à sa faim. De grands dortoirs accueillent les arrivants, un « non-marché » hebdomadaire propose les légumes, la farine, le lait, le pain et les fromages produit sur place, sans qu’un prix ne vienne sanctionner la valeur. Dans les nombreuses infrastructures collectives, mais aussi dans les échanges ou les travaux communs, les relations se basent sur la confiance et la mise en commun, à l’envers des logiques ayant cours qui s’appuient sur le soupçon et l’individualisme. Ce que les cyniques de tous bords taxent d’utopie irréalisable est éprouvé dans les gestes et la matière. Même l’absence de police et de justice – les gendarmes ne fréquentant plus la zone depuis 2013 – n’a pas produit le chaos que d’aucuns auraient imaginé et souhaité. Les opposants à l’aéroport ont démontré qu’ils étaient capables de vivre ensemble sans aucune tutelle les surplombant. Une communauté de lutte a donc patiemment vu le jour, nouant des liens tissés pour résister aux attaques comme au pourrissement. Tout ceci ne va pas sans heurts, évidemment, si déshabitués que nous sommes à décider nous-mêmes de nos devenirs. Nous réapprenons, nous apprenons, et rien n’est plus joyeux et passionnant que de se plonger dans cet inconnu ». Extrait de « Zad : Valls sans retour » (Collectif Mauvaise Troupe)

 

[2] Le profit n’est pas qu’une des composantes, parmi d’autres, de la société capitaliste : il en est le moteur principal, la raison d’être de tout ce qui existe dans le monde social. Le profit n’est pas quelque chose qui vient se greffer sur les activités humaines et détourner pour le capitalisme parasitaire le produit du travail. Il est à la source de toutes ces activités, qui sans lui n’existeraient même pas – ou, si on préfère, ces activités humaines existeraient de manière si différente qu’elles n’auraient rien à voir avec les activités telles qu’on les observe actuellement.(…)

Pour engendrer du profit, il faut que la valeur contenue dans les marchandises augmente : que la valeur de ce qui est produit soit supérieure à la valeur qu’il a fallu dépenser (en matières premières, machines, locaux, transports…) pour le produire. Or, ce qui est utilisé pour produire a la même valeur que ce qui est produit, si on n’y a pas ajouté quelque chose. Ce quelque chose qui s’ajoute, c’est l’activité humaine, l’intelligence, la force, l’énergie musculaire dépensées pour assembler et transformer des choses éparses en une chose différente qualitativement de ce qu’on avait au départ. Cette activité doit se présenter sous une forme particulière, telle qu’elle puisse être achetée pour s’incorporer dans la valeur finale de ce qui est produit : c’est l’activité humaine sous la forme du travail, et sous cette forme de travail elle peut être achetée par le capital.

« Qu’est-ce que la communisation ? », Léon de Mattis, Sic http://sicjournal.org/quest-ce-que-la-communisation/

 

[3] Voir Pierre Musso, La religion industrielle, Fayard

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