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Amnistie pour les gilets jaunes !

Ils n’étaient pas venus à Paris, Bordeaux, Toulouse, et tant d’autres villes, pour en découdre avec les forces de l’ordre. Ils étaient venus pour défendre leurs vies menacées, dégradées par la précarité, mises en joue par un pouvoir prêt à faire les poches de leurs parents retraités comme de leurs enfants étudiants, afin de valoriser le patrimoine financier des plus riches. Ils étaient venus pour protéger leurs droits fondamentaux, et aussi une certaine conception de la justice sociale, qui a longtemps fait l’honneur de la France.

La stratégie de la tension, délibérément choisie par le pouvoir, ne leur a pas laissé la chance d’une protestation pacifique. Gazage, nassage et brimades en tout genre, puis au fil des semaines, matraquages, tirs de flashballs et grenades mutilantes, pour la première fois de leur existence, beaucoup de « Gilets jaunes » ont été confrontés à des brutalités policières indignes d’une démocratie, que des organisations comme Amnesty international ont elles-mêmes dénoncées.

On ne compte désormais plus le nombre de manifestants, au casier vierge, mis en garde à vue, condamnés en comparution immédiate, ou aujourd’hui en instance de jugement. Certains connaîtront la prison, qui détruit, qui humilie. D’autres ne retrouveront jamais d’emploi. Un grand nombre d’entre eux verront leurs vies brisées à jamais. Nous ne pouvons accepter qu’une protestation contre une politique massivement rejetée par la population détruise ainsi des êtres pris pour boucs émissaires. Nous ne pouvons accepter qu’un pouvoir, qui a sciemment fait le choix de la confrontation, se serve d’eux pour intimider tout un peuple. Nous ne pouvons accepter l’idée d’une vengeance d’Etat.

C’est pourquoi nous appelons le Président de la République, Emmanuel Macron, et son Premier Ministre, Edouard Philippe, à mettre à l’ordre du jour une loi d’amnistie en faveur des hommes et des femmes aujourd’hui persécutés, mis en examen, ou détenus pour avoir participé à ce mouvement social d’ampleur historique. C’est pourquoi nous appelons dès aujourd’hui à l’arrêt des procédures en cours, à l’effacement des peines prononcées, et à ce qu’une réponse enfin politique, et pas seulement sécuritaire et judiciaire, soit donnée aux événements hors du commun que la France est en train de vivre.

Une telle amnistie est prévue par l’article 133-9 du Code pénal et légitimée par la tradition française, de nombreuses lois d’amnistie ayant ainsi été votées depuis le début de la 5ème République, notamment dans le cadre d’activités protestataires.

Un tel geste serait seul en mesure de commencer à rendre au pays l’apaisement qu’il ne saurait retrouver sur fond de persécutions pour l’exemple. « Nous ne reprendrons pas le cours de nos vies », disiez-vous Monsieur le Président, le 10 décembre 2018. Nous ne reprendrons pas le cours de nos vies tant que nos concitoyens n’auront pas pleinement retrouvé la leur.

Signer la pétition

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Premiers signataires :

  • Isabelle Alonso (écrivaine)
  • Alain Badiou (philosophe)
  • François Bégaudeau (écrivain)
  • Juan Branco (avocat)
  • Stéphane Brizé (réalisateur)
  • Mathieu Burnel (ex-inculpé dans l’affaire Tarnac)
  • Annick Coupé (secrétaire générale d’Attac)
  • Alain Damasio (écrivain)
  • Eric Drouet (gilet jaune)
  • Annie Ernaux (écrivain)
  • Gérard Filoche (membre de la CGT, Attac, fondation Copernic)
  • Bernard Friot (sociologue et économiste)
  • Thomas Guénolé (politologue)
  • Eric Hazan (éditeur)
  • Anasse Kazib (délégué Sud Rail)
  • Zoé Konstantopoulou (avocate, ex-présidente du parlement grec)
  • David Koubbi (avocat)
  • Mourad Laffitte (réalisateur)
  • Aude Lancelin (directrice de publication Le Média)
  • Franck Lepage (éducateur populaire)
  • David Libeskind (avocat, collectif « robe noire et gilet jaune »)
  • Henri Maler (fondateur d’Acrimed)
  • Jean-Claude Michéa (philosophe)
  • Gérard Mordillat (réalisateur)
  • Maxime Nicolle (gilet jaune)
  • Gérard Noiriel (historien)
  • Osons causer (YouTuber)
  • Gilles Perret (réalisateur)
  • Pierre Perret (auteur-compositeur-interprète)
  • Thomas Portes (PCF, syndicaliste CGT-cheminots)
  • Bernard Stiegler (philosophe)
  • Assa Traoré (comité Adama)
  • Eric Vuillard (écrivain)
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Le piège du « Référendum d’Initiative Citoyenne »

referendum_2Une petite musique monte depuis quelques temps dans les groupes de gilets jaunes, sur Facebook comme sur les ronds points: le RIC, Référendum d’Initiative Citoyenne. En prenant de l’ampleur, cette revendication pourrait mettre en danger tout le mouvement des gilets jaunes, en offrant une porte de sortie au gouvernement, permettant même à Macron de sauver son poste.

Le figaro ne s’y est pas trompé: le RIC est une solution à la crise des gilets jaunes. Mais une solution pour qui? Certainement pas pour celles et ceux qui galèrent à finir le mois et qui, sur les ronds points, dans les manifs, crient leur colère depuis des semaines.

Pour les non-initiés, un résumé en deux phrases. Avec le RIC, si suffisamment de personne signent une pétition, alors il y a un référendum à l’échelle locale ou nationale, sur un sujet. Cela peut même aller dans ses versions plus radicales, jusqu’à la révocation d’un élu.

Une porte de sortie sans débourser un centime

S’engager à mettre en place un tel dispositif est clairement une aubaine pour Macron. Cela lui permettrait de ne pas débourser un sou de plus que les 100 balles et un mars qu’il nous a lâché dans sa « grande générosité »… Et d’en finir ainsi avec ce mouvement! C’est là où les ennuis commencent.

Exit Macron démission ?

La fin du mouvement, c’est donc le maintien de Macron au pouvoir. Avec, la possibilité, une fois votée la réforme constitutionnelle, de proposer une pétition pour un référendum… On s’arrête. Alors, ça veut dire que l’une des toutes premières demande des gilets jaunes passe sous le tapis, comme ça?

Qu’il faudrait repasser par la case attente, puis pétition, puis référendum, pour en arriver là ou on est aujourd’hui, et alors que sa démission ne serait même pas suffisante? Cherchez l’erreur.

Les référendums sont le terrain des politiciens.

Qui a les moyens de faire des campagnes électorales? Qui peut débourser des millions pour tout cela? A une heure ou l’argent n’a jamais été aussi important dans le processus de réunions des suffrages, ou ce sont des milliardaires qui gagnent les élections, qui peut croire qu’une campagne électorale est le lieu ou les exploités, les galériens vont se faire entendre? Ceux qui sont à leur place en revanche, dans un processus comme celui-ci, sont les partis classiques. D’ailleurs, dans les pays ou des formes de ce dispositif existe déjà, ils sont utilisés par ces partis. Et pour quoi faire, tiens? On va être carré, impartiaux et prendre deux exemples venant de bords politiques opposés.

Deux exemples d’utilisations.

2009. L’extrême droite suisse et son parti l’UDC, longtemps dirigé par le milliardaire Christophe Blocher,  a conduite une campagne de plusieurs mois contre la construction de nouveaux minarets en suisse. Il s’agissait d’un symbole, d’un prétexte pour s’en prendre aux musulmans, en mettant sur le devant de la scène un faux problème, celui des minarets: au moment du vote, il n’y avait que 4 minarets dans toute la Suisse, construits entre 1963 et 2008! Mais la campagne aura été l’occasion d’un déferlement d’attaques racistes. Elle s’est soldée par une victoire de l’extrême droite. En résumé, via ce dispositif, l’extrême droite a obtenue pour son parti une tribune, mis en scène un problème bidon pour diviser.

2017. Un syndicat de gauche italien, la CGIL, a fait campagne contre le Job act de Matteo Renzi, un équivalent encore pire par certains aspects, de la loi travail en France. Elle a obtenu les 500 000 signatures nécessaires, mais…  a échoué devant la Cour constitutionnelle, qui a refusé d’accepter de retoquer l’ensemble de la loi. Selon la cour, la proposition de la CGIL aurait été « mal formulée »(!). En réalité, une abrogation totale de la loi, qui aurait provoqué la réintégration de millions de personnes licenciées, était inconcevable par le pouvoir. La CGIL a fait un recours… Qui a l’heure actuelle n’a pas abouti. Résultat: un référendum ne concernant qu’une partie de la loi. Et devant le succès de la campagne, le référendum n’a pas eu lieu, car ces dispositifs ont été supprimés avant. En résumé, le dispositif n’a pas permis d’abolir la loi contre les travailleurs car la cour constitutionnelle l’en a empêché. Mais la mobilisation a fait retirer certaines mesures sans même aller voter.

Bilan comparé.

Le bilan général de ces deux exemple, c’est que ce dispositif est avant tout un bon moyen pour créer de l’agitation sur de faux problèmes de société. En revanche, quand il s’agit de ce qui compte vraiment, nos conditions sociale, de vies, de travail et donc qui met en jeu les profits des riches capitalistes, alors plus question de laisser passer! C’est qu’au final, on est en plein dans la politique politicienne avec ces dispositifs. Et que ce n’est pas notre domaine. C’est logique, qui d’autres que les politicards ont intérêt à nous dire que la solution est dans les urnes, alors que nous sommes de plus en plus nombreux à nous abstenir, et avec raison!

Souvenons nous des derniers référendums en France:

Au niveau national, le référendum contre la constitution européenne a produit une majorité de non. Le pouvoir n’en a rien eu a faire et a promulgué la constitution quand même.

Au niveau local, le projet d’aéroport de notre dame des landes, qui impactait toute la Bretagne,  à été calibré pour que les gens répondent oui: la zone du référendum a été limitée a la Loire Atlantique par calcul. Résultat: le oui l’a emporté. Et si l’aéroport a été annulé, c’est grâce à la lutte, a la base.

L’aspiration à faire dégager les élus et à prendre le contrôle de nos vies est juste.

Ce qui fait que le RIC marche, c’est qu’il s’appuie sur une défiance légitime contre les politiciens. Mais ce qui fait que nous sommes en position de force pour les pousser à dégager, pour en finir avec les conditions d’existence pourries qu’on subit, c’est notre présence sur les rond points, sur le terrain de la lutte. C’est ici qu’il s’agit de s’organiser pour se faire entendre, en organisant par exemple des assemblées sur les rond points.

Isolés, comme dans un isoloir, chacun chez soi, on est faibles. C’est ensemble qu’on est fort, dans le mouvement. C’est aussi ici que tout le monde discute, qu’on échange, qu’on réfléchit pour agir.

Pour reprendre la métaphore des amérindiens: ne quittons pas le sentier de la guerre, ne signons pas les accords pourris que les politiciens trahiront!

Notre boussole est claire: refusons tout ce qui affaiblit le mouvement. Aujourd’hui ce sont souvent les mêmes qui proposent le RIC et qui veulent en finir avec les occupations de rond point. C’est que derrière ces propositions, il y a des courants politiques qui agissent en sous marins dans le mouvement, pour en prendre la direction. Ne laissons personne récupérer cette révolte sociale. Continuons jusqu’à la victoire.

Source : http://www.19h17.info/2018/12/12/non-a-la-ricuperation/

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Contribution à la rupture en cours

« Je vais finir par devenir communiste… »

Brigitte Bardot (entretien avec Le Parisien, 1er décembre 2018)

« Beau comme une insurrection impure »
(graffiti observable le 24 novembre sur quelque façade des Champs-Elysées

Décomposés

S’il peut bientôt s’avérer fragile, l’un des principaux mérites de la mobilisation actuelle demeure pour l’heure d’avoir renvoyé au Musée Grévin la rhétorique et le répertoire pratique des mouvements de gauche du siècle passé, tout en réclamant plus de justice et d’égalité, et ce sans reproduire pour autant la geste antifiscale de droite et d’extrême-droite de l’après-guerre. Après l’effondrement des sociaux-démocrates signalé en France par l’élection de Macron, voici donc maintenant celui des communistes, (in)soumis, gauchistes, anarchistes, membres de l’« ultra-gauche » et autres professionnels de la lutte de classes ou porte-paroles radicaux chic : et une majorité d’entre eux, après avoir fait la fine bouche ou s’être pincé le nez, de courir désormais, défaits, à toutes jambes après le mouvement, avec leur groupuscules, syndicats, partis, interventions de presse et billets de blog. Bienvenue dans l’arrière-garde !

Le retard est patent, le défilé est funèbre. Chacun peut pressentir que les appels, les tribunes, les motions, les pétitions, les parcours République-Bastille annoncés en Préfecture, leurs services d’ordre et leur « cortège de tête », les tables de concertation et de négociation entre représentants et gouvernants, le petit théâtre de la représentativité entre les dirigeants ou bien les délégués et « la base », la prise de la parole par voie de presse ou en assemblée générale – bref, que les dernières ruines de l’État-Providence, ou plutôt, de ses formes de contestation, sont parties en fumée : qu’elles sont non seulement inutiles mais surtout obsolètes et dérisoires, vocables d’une langue morte et archi-morte qui risque bien, pourtant, d’être parlée encore longtemps par les fantômes qui viendront les hanter. On peut toujours compter sur les bureaucrates, apprentis ou professionnels, et sur l’armée fournie des intellectuels organiques du néant, pour faire les ventriloques, jouer le grand jeu du Parti, s’imaginer une fois de plus comme l’avant-garde d’un mouvement dont ils sont en réalité les tristes voitures-balais.

Les voilà donc qui proposent des mots d’ordre, bientôt des constitutions, édictent des règles de bonne conduite collective, exhortent à l’inversion des rapports de force, glosent doctement sur le caractère plus ou moins prérévolutionnaire de la situation, infiltrent manifestations et réunions, appellent à la convergence des luttes et même à la grève générale… Ces pratiques et ces discours étaient déjà creux, incantatoires, l’année dernière, lors des mouvements de cheminots et d’étudiants. Ils le sont plus que jamais aujourd’hui. Car la nouveauté, la ténacité et les premiers succès des « gilets jaunes » éclairent cruellement la série de défaites presque systématiques des dernières années en France, et la décomposition générale dans laquelle tous les courants de gauche, si fiers pourtant de leur héritage et de leur singularité, toujours aussi bêtement héroïques dans leur posture, ont peu à peu sombré depuis cinquante ans. Loin d’être un obstacle, c’est précisément l’impureté idéologique tant décriée de la mobilisation qui a jusqu’à présent favorisé son extension et périmé tous les volontarismes unificateurs venus d’organisations ou de militants spécialisés. Aux professionnels de l’ordre gauchiste et du désordre insurrectionnaliste, le mouvement des « gilets jaunes » n’adresse donc qu’une invitation au voyage, à une participation enfin libre en qualité d’être quelconque dépris des collectifs institués comme d’autant de pesanteurs matérielles et idéologiques du passé.

À la charnière

La mobilisation en cours n’a pas besoin d’être gonflée – ou plutôt concurrencée, si on sait lire entre les lignes des déclarations revanchardes des petits chefs destitués – par des mouvements existants ou parallèles. Sur les ronds-points et dans les rues, par le blocage ou par l’émeute, elle fait déjà se rencontrer et s’entrechoquer des forces hétérogènes, politiquement diverses, voire opposées (bien que souvent sociologiquement proches). Plus que sur des idéaux déjà-là ou sur une conscience de classe partagée, et plus encore que sur les vidéos ou les messages échangés sur les réseaux sociaux, le mouvement tient d’abord aux sociabilités locales, anciennes ou quotidiennes, aux interconnaissances externes aux lieux de travail, dans les cafés, les associations, les clubs de sport, les immeubles, les quartiers. Parce que la religiosité de l’idéologie progressiste (avec ses mythes éculés, ses rituels évidés) leur est violemment étrangère, les « gilets jaunes » ne semblaient pas porter de certitudes, d’interprétations toutes faites de leur malheur commun dans les deux premières semaines du mouvement. Tout en souplesse et en adaptation, au risque de l’éclatement et de la dissolution, ils tiennent le bitume ou avancent aux carrefours et aux péages sans préjugés solides, sans certitude imposée, délivrés de l’intellectualisme et de l’idéalisme pathologiques de la gauche et des gauchistes et de leur fantasme de prolétariat, de sujet historique et de classe universelle.

Le mouvement se situe en cela à la charnière de deux périodes du capitalisme et de ses modes de gouvernement. Dans son contenu, plus que dans sa forme, il porte des marques du passé mais laisse aussi apercevoir un avenir possible des luttes ou des soulèvements. La critique de l’impôt, la demande de redistribution, de correction des inégalités, s’adressent à un État régulateur alors que celui-ci a en grande partie disparu. Le mouvement veut à la fois moins d’impôt et plus d’État. Il ne s’en prend à ce dernier que dans la mesure où il s’est retiré des zones urbaines et semi-rurales. Et lorsqu’il était question de pouvoir d’achat, jusqu’à ces derniers jours, c’était d’ailleurs en ignorant les salaires qui, plus que les prélèvements, en déterminent pour la plupart le niveau général. Trait remarquable de la période en cours : nul non plus n’a songé, au gouvernement, à blâmer les patrons de leur politique salariale. Une telle restriction, tactiquement incompréhensible, exprime mieux que tout discours, les intérêts que serviront, jusqu’à leur perte, les dirigeants politiques du régime actuel.

Parce qu’il défie les partis, s’exprime hors des syndicats – et même, à ses débuts, contre eux – le mouvement s’attaque aussi à l’ensemble du système de représentation des intérêts issu de la Seconde guerre mondiale puis de la Cinquième République – un ensemble de mécanismes de délégation rattaché à la gestion keynésienne du capitalisme. En renvoyant ainsi la gauche et les gauchistes au folklore, voire au formol, les « gilets jaunes » parachèvent pour certains les revendications d’autonomie exprimées depuis Mai 68. Mais ils sont aussi par-là même en phase avec le programme de destruction des organisations syndicales et des institutions démocratiques mises en œuvre sous le capitalisme avancé depuis les années 1970. Ou plutôt : ils en sont le reste irréductible, dont certains prophétisaient le surgissement. Tour à tour ou tout à la fois keynésien, libertaire et néolibéral : le mouvement porte avec lui, dans son rapport à l’État, à l’économie, à l’histoire, les stigmates de ces idées politiques moribondes et les ambivalences de l’époque.

Il propose néanmoins, quoique sous une forme encore paradoxale, la première politisation de masse de la question écologique dans ce pays. Voilà pourquoi on aurait tort de vouloir rapporter la mobilisation aux seules conditions de classes, de statuts, de professions, et d’opposer trop simplement les problèmes de fin du mois et la question de la fin du monde. Ce vieux réflexe est lui aussi une rémanence de l’ancien régime de régulation et de contestation. Dans le mouvement des « gilets jaunes », le travail n’est pas l’épicentre ; pas plus, peut-être, que ne l’est en réalité le pouvoir d’achat. Ce qu’il manifeste, outre les injustices écologiques (les riches détruisent beaucoup plus la planète que les pauvres, même en mangeant bio et en triant leurs déchets, mais c’est sur les seconds que l’on fait reposer la « transition écologique »), ce sont surtout les différences énormes, peu ou pas politisées jusque-là, existant dans le rapport à la circulation. Plutôt que de s’exprimer au nom d’une position sociale, il fait en ce sens de la mobilité (et de ses différents régimes, contraint ou choisi, éclaté ou concentré) à la fois le motif principal des mobilisations et, en la bloquant, l’instrument cardinal du conflit.

Les trois gilets

Sur le plan de la mobilisation concrète, la qualité première du mouvement aura été d’inventer une nouvelle tactique et une nouvelle dramaturgie de la lutte sociale. De faibles moyens, parfaitement mis en œuvre, auront suffi à instaurer un niveau de crise politique rarement atteint en France durant ces dernières décennies. La logique du nombre et de la convergence, consubstantielle aux formes de mobilisation de la période keynésienne, n’est plus l’enjeu décisif : plus besoin de compter sur les lycéens, les étudiants, les inactifs, les retraités, sur leur disponibilité et sur leur temps, ni d’espérer qu’une caisse de résonance centrale, médiatique, parisienne, vienne donner au mouvement sa puissance et sa légitimité. La combinaison unique d’une prolifération des petits regroupements, jusque dans des lieux sans vie politique spontanée depuis près d’un demi-siècle, des pratiques de blocages, et du recours évident, naturel, ancestral, à l’émeute, portée au cœur même des centres urbains départementaux, régionaux et nationaux, ont supplanté, pour un temps du moins, le répertoire de la grève avec ses figures imposées et déjà instituées.

Par-delà ce trait commun, trois tendances pratiques et tactiques semblent diviser actuellement le mouvement et en fixer les devenirs. La première est électoraliste en son cœur, « citoyenniste » dans ses franges. Elle appelle d’ores et déjà à la formation d’un mouvement politique inédit, à la constitution de listes aux prochaines élections européennes et rêve sans doute d’un destin comparable à celui du mouvement Cinq étoiles en Italie, ou bien de Podemos en Espagne ou du Tea Party, aux États-Unis. Il s’agit de peser sur le jeu politique existant avec des représentants dotés des caractéristiques sociales les moins éloignées possible de celles des représentés. Les plus radicaux, dans ce camp, ne se satisfont pas des institutions politiques actuelles et demandent d’abord qu’elles soient transformées en profondeur : ils veulent leur référendum ou bien leur « nuit debout », mais dans des grands stades de football où une nouvelle démocratie délibérative serait alors pratiquée et inventée.

Une seconde polarité du mouvement est ouvertement négociatrice. Elle s’est exprimée dimanche dernier dans la presse en appelant à des discussions avec le gouvernement et en acceptant, avant rétractation, ses invitations. Une fraction plus ou moins frondeuse des parlementaires et des politiciens de la majorité y répond, avec des représentants de l’opposition, des syndicalistes, des chefs ou des sous-chefs de parti, en appelant à des changements de cap, voire à des transformations en profondeur et à des États généraux, de la fiscalité, de l’écologie, des inégalités et d’autres sujets brûlants. Ce pôle domine les débats en cette troisième semaine mais il reste très contesté à l’intérieur du mouvement qui ne voit pas comment un nouvel accord de Grenelle, a fortiori sans syndicats ni représentants légitimes, et probablement dilué dans le temps, pourrait répondre à la colère. Après un faux-départ, le temps est bien devenu aujourd’hui l’atout principal de ce gouvernement qui espère noyer la fronde dans les fêtes de fin d’année et faire durer la discussion pendant plusieurs mois. On sait aussi qu’en d’autres circonstances, les états généraux n’ont pas suffi à panser les fractures.

Le troisième noyau du mouvement est avant tout « dégagiste » et, dans ses marges, insurrectionnaliste, voire révolutionnaire. Il s’exprime le weekend à Paris et dans les préfectures et demande pour l’instant la démission de Macron, sans autre programme. Il a obtenu des résultats sans précédent en France depuis plusieurs décennies en atteignant les quartiers ouest, et riches, de la capitale et en ripostant aux forces de l’ordre avec un enthousiasme inédit malgré la répression policière, les nombreuses victimes de violence, les mains arrachées, les visages tuméfiés. Quelques chiffres donnent une idée de la violence en cours : en une journée parisienne, le 1er décembre, la police a tiré autant de grenades que pendant toute l’année 2017 (Libération, 3 décembre 2018). Le caractère très aigu des affrontements sert aussi à disqualifier les fractions émeutières du mouvement. Cette stratégie a échoué la semaine dernière. Elle fait à nouveau l’objet d’une propagande de masse cette semaine. Quoi qu’il arrive, les meilleures perspectives de cette fraction du mouvement ne sont pas sans rappeler celles des révoltes arabes de 2011, lorsqu’une mobilisation politiquement très hétérogène, venue des réseaux sociaux, en grande partie détachée des organes politiques traditionnels, a fait tomber plusieurs régimes autoritaires, mais sans parvenir à aller au-delà et à affirmer une positivité révolutionnaire.

Le tableau ne serait pas complet sans rappeler que la possibilité néo-fasciste traverse les trois camps du mouvement. L’extrême-droite est présente dans chacun d’entre eux. La crispation identitaire et autoritaire est aussi un scénario possible pour toutes les tendances : par alliance (comme en Italie) ou absorption chez les électoralistes ; par dégoût ou contrepartie, si les négociateurs l’emportent ; par contrecoup et contre-révolution, si ce sont les putschistes de gauche ou les insurgés qui triomphent. L’extrême-droite en embuscade ! Les bonnes âmes sont abattues. Cela suffit-il à ternir le mouvement ? L’éventualité néo-fasciste est en réalité inscrite en France dès l’élection de Macron : elle en est le double nécessaire et la conséquence la plus probable. Elle s’accomplit partout aujourd’hui comme la suite logique du maintien de l’ordre économique et policier néolibéral en conjoncture de crise sociale, ce dont témoigne le tournant autoritaire d’un nombre notable de pays depuis 2008. L’existence d’un tel danger n’est pas réjouissante mais elle est la preuve évidente que nous sommes à une croisée de chemins, en France, en Europe, au-delà. En temps critiques, l’histoire est toujours incertaine, magmatique, les puristes et les hygiénistes de l’esprit et de la politique sont à la peine. S’ils ne sont pas encore illibéraux, les « gilets jaunes » sont déjà antilibéraux. Mais qui peut dire qu’ils n’espèrent pas de libertés nouvelles ?

Maillons faibles

À cette aune-là, l’émeute insurrectionnelle n’est encore rien, même si celles qui ont eu lieu les 24 novembre et le 1er décembre à Paris et dans quelques villes de province ont eu une ampleur historique. On a parfois oublié que les Français se sont insurgés violemment, le plus souvent contre l’impôt et la concentration des pouvoirs, pendant près de quatre siècles. C’est la tolérance aux destructions et aux violences de rue qui s’est considérablement affaiblie dans les cent dernières années. Or, depuis 2016 et la compréhension nouvelle, fragile, entre « cortège de tête » et assemblées, la diabolisation des émeutes recule. Ce trait se retrouve renforcé ces derniers jours par la rencontre entre des citoyens ordinaires et la brutalité policière exacerbée. Une ligne de conduite tactique pourrait être de profiter de cet avantage, peut-être provisoire, pour vaincre à l’intérieur du mouvement et gagner en précision dans les cibles visées.

La prise des Palais de la République n’aura pas lieu. Y contreviennent pour l’instant toutes sortes de fusibles en réserve : le limogeage du gouvernement, l’état d’urgence, l’armée, etc. Allons même au terme de notre deuil de tout gauchisme : la révolution elle-même, comprise comme événement, n’est plus une nécessité, ni même un horizon absolu. Le combat ne peut désormais exister qu’en durant, c’est-à-dire aussi en s’attaquant en priorité aux parties les plus faibles des appareils stratégiques du pouvoir en place : médias et police, pour commencer.

Les médias sont en effet divisés face au mouvement. Certains soutiennent l’antifiscalisme des « gilets jaunes » pour faire grossir les intérêts de classe de leurs propriétaires tout en craignant les violences populaires. D’autres, idéologiquement plus proches du gouvernement, en affinité sociale avec la figure qu’incarne Macron, n’en sont pas moins tenus par leur public, qui soutient les « gilets jaunes », lorsqu’il n’en fait pas partie. Dans une conjoncture fluide, les représentations sont l’une des armes décisives de la guerre. Or les réseaux sociaux et les divers sites contestataires ne corrigent qu’en partie la tendance monopolistique des médias audiovisuels traditionnels quand ils ne sont pas eux-mêmes gagnés par des contre-vérités éhontées. On se plait à imaginer qu’une partie des « gilets jaunes » s’immisce dans les plus brefs délais au sein d’une ou plusieurs chaînes de radio et de télévision, si possible nationales, en s’associant des journalistes défecteurs, et laissent mieux apparaître les développements historiques en cours. À moins qu’il ne faille d’abord grossir au maximum les instruments de contre-information dont nous disposons déjà.

Le dispositif policier est paradoxalement l’autre maillon faible du pouvoir en place. C’est une machine usée, surexploitée, aux pièces et aux armes souvent rouillées et dont les rouages humains ont des conditions d’existence socio-économiques très proches de celles des « gilets jaunes ». Cette proximité pourrait parvenir à diviser les rangs des premières, leurs syndicats, à condition d’appuyer là où les souffrances se sont accumulées, d’attendrir la base. La tâche paraît rude, difficile, peut-être impossible, mais aucun soulèvement ne s’est fait sans un retournement au moins partiel des appareils répressifs. La temporalité est serrée. Nous ne sommes pas à l’abri que ce samedi le dispositif décidé par le ministère de l’Intérieur se montre plus insidieux, évitant les conflits frontaux au profit d’interpellations ciblées – à l’allemande, pour ainsi dire – de façon à contenir la tension jusqu’à essoufflement. Mais cela suffira-t-il lorsqu’une radicalisation de masse s’est opérée les deux dernières semaines contre les pratiques ordinaires de la police ?. Un petit syndicat (Vigi) appelle déjà à la grève illimitée à partir de samedi. D’autres syndicats de fonctionnaires (dans l’enseignement, les services départementaux d’incendie et de secours, l’ensemble des services publics) ont formulé des appels semblables pour les prochains jours et la semaine prochaine. L’appareil d’État exhibe ses premières fissures.

*Viser juste, donc, mais aussi durer, avant toute chose. Paris est une émeute, mais Paris, aussi bien, est un leurre. Une vitrine spectaculaire. L’échelle du mouvement est locale. Nous espérons qu’elle le reste et multiplie ses points d’existence ainsi que les rencontres qui s’y tiennent. La généralisation de la perspective d’assemblées « populaires » locales, comme à Saint-Nazaire ou à Commercy, pouvant agréger d’autres groupes que les « gilets jaunes » mobilisés, irait dans ce sens. Cela demande des ressources, de l’énergie, de la force, de l’entraide. Des caisses de blocage, matérielles comme numériques, pourraient être mises en place. Politiquement, le rôle des associations amies et même des élus locaux favorables au mouvement est à déterminer, comme celui du passage à la nouvelle année.

Toutes ces perspectives, déjà exorbitantes, sont pourtant peu de choses face aux questions futures que devra affronter le mouvement, comme celles des entreprises et de l’écologie, restées pour l’essentiel en bordure de l’effervescence actuelle alors qu’elles sont au cœur de toutes les revendications. Il faudra y revenir. La journée du 8 décembre n’est que le quatrième acte de la mobilisation. Toutes les bonnes tragédies en ont cinq.

Des agents destitués du Parti Imaginaire

Le 6 décembre 2018

Source : https://lundi.am/Contribution-a-la-rupture-en-cours

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La véritable violence, c’est celle qui s’exerce à l’égard des classes populaires

gilets-jaunesPar Edouard Louis

QUELQUES REFLEXIONS SUR LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES, SUR SON IMPORTANCE, ET SUR LE MÉPRIS ET L’EXTRÊME VIOLENCE À LAQUELLE ON ASSISTE AUJOURD’HUI A L’ÉGARD DES CLASSES POPULAIRES

Depuis quelques jours j’essaye d’écrire un texte sur et pour les gilets jaunes, mais je n’y arrive pas. Quelque chose dans l’extrême violence et le mépris de classe qui s’abattent sur ce mouvement me paralyse, parce que, d’une certaine façon, je me sens personnellement visé.

J’ai du mal à décrire le choc que j’ai ressenti quand j’ai vu apparaitre les premières images des gilets jaunes. Je voyais sur les photos qui accompagnaient les articles des corps qui n’apparaissent presque jamais dans l’espace public et médiatique, des corps souffrants, ravagés par le travail, par la fatigue, par la faim, par l’humiliation permanente des dominants à l’égard des dominés, par l’exclusion sociale et géographique, je voyais des corps fatigués, des mains fatiguées, des dos broyés, des regards épuisés.

La raison de mon bouleversement, c’était bien-sûr ma détestation de la violence du monde social et des inégalités, mais aussi, et peut-être avant tout, parce que ces corps que je voyais sur les photos ressemblaient aux corps de mon père, de mon frère, de ma tante. ..

Ils ressemblaient aux corps de ma famille, des habitants du village où j’ai vécu pendant mon enfance, de ces gens à la santé dévastée par la misère et la pauvreté, et qui justement répétaient toujours, tous les jours de mon enfance « nous on ne compte pour personne, personne ne parle de nous » – d’où le fait que je me sentais personnellement visé par le mépris et la violence de la bourgeoisie qui se sont immédiatement abattus sur ce mouvement. Parce que, en moi, pour moi, chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père.

Tout de suite, dès la naissance de ce mouvement, nous avons vu dans les médias des « experts » et des « politiques » diminuer, condamner, se moquer des gilets jaunes et de la révolte qu’ils incarnent.

Je voyais défiler sur les réseaux sociaux les mots « barbares », « abrutis », « ploucs », « irresponsables ». Les médias parlaient de la « grogne » des gilets jaunes : les classes populaires ne se révoltent pas, non, elles grognent, comme des bêtes.

J’entendais parler de la « violence de ce mouvement » quand une voiture était brulée ou une vitrine cassée, une statue dégradée.

Phénomène habituel de perception différentielle de la violence : une grande partie du monde politique et médiatique voudrait nous faire croire que la violence, ce n’est pas les milliers de vie détruites et réduites à la misère par la politique, mais quelques voitures brûlées.

Il faut vraiment n’avoir jamais connu la misère pour pouvoir penser qu’un tag sur un monument historique est plus grave que l’impossibilité de se soigner, de vivre, de se nourrir ou de nourrir sa famille.

Les gilets jaunes parlent de faim, de précarité, de vie et de mort. Les « politiques » et une partie des journalistes répondent : « des symboles de notre République ont été dégradés ». Mais de quoi parlent ces gens ? comment osent ils ?? d’où viennent ils ??

Les médias parlent aussi du racisme et de l’homophobie chez les gilets jaunes. De qui se moquent-ils ? Je ne veux pas parler de mes livres, mais il est intéressant de noter que chaque fois que j’ai publié un roman, j’ai été accusé de stigmatiser la France pauvre et rurale justement parce que j’évoquais l’homophobie et le racisme présents dans le village de mon enfance. Des journalistes qui n’avaient jamais rien fait pour les classes populaires s’indignaient et se mettaient tout à coup à jouer les défenseurs des classes populaires.

Pour les dominants, les classes populaires représentent la classe-objet par excellence, pour reprendre l’expression de Pierre Bourdieu ; objet manipulable du discours : de bons pauvres authentiques un jour, des racistes et des homophobes le lendemain.

Dans les deux cas, la volonté sous-jacente est la même : empêcher l’émergence d’une parole des classes populaires, sur les classes populaires. Tant pis s’il faut se contredire du jour au lendemain, pourvu qu’ils se taisent.

Bien-sûr, il y a eu des propos et des gestes homophobes et racistes au sein des gilets jaunes, mais depuis quand est-ce que ces médias et ces « politiques » se soucient du racisme et de l’homophobie ? depuis quand ?

Qu’est-ce qu’il ont fait contre le racisme ? Est-ce qu’ils utilisent le pouvoir dont ils disposent pour parler d’Adama Traoré et du comité Adama ? est-ce qu’ils parlent des violences policières qui s’abattent tous les jours sur les Noirs et les Arabes en France ?

Est-ce qu’ils n’ont pas donné une tribune à Frigide Barjot et à Monseigneur je-ne-sais-plus-combien au moment du mariage pour tous, et, en faisant cela, est-ce qu’ils n’ont pas rendu l’homophobie possible et normale sur les plateaux de télé ?

Quand les classes dominantes et certains médias parlent d’homophobie et de racisme dans le mouvement des gilets jaunes, ils ne parlent ni d’homophobie ni de racisme. Ils disent : « Pauvres, taisez-vous !  »

Par ailleurs, le mouvement des gilets jaunes est encore un mouvement à construire, son langage n’est pas encore fixé : s’il existe de l’homophobie ou du racisme parmi les gilets jaunes, c’est notre responsabilité de transformer ce langage.

Il y a différentes manières de dire : « Je souffre » : un mouvement social, c’est précisément ce moment où s’ouvre la possibilité que ceux qui souffrent ne disent plus : » Je souffre à cause de l’immigration et de ma voisine qui touche des aides sociales », mais : « Je souffre à cause de celles et ceux qui gouvernent. Je souffre à cause du système de classe, à cause d’Emmanuel Macron et Edouard Philippe. » Le mouvement social, c’est un moment de subversion du langage, un moment où les vieux langages peuvent vaciller.

C’est ce qui se passe aujourd’hui : on assiste depuis quelques jours à une reformulation du vocabulaire des gilets jaunes. On entendait uniquement parler au début de l’essence, et parfois des mots déplaisants apparaîssaient, comme « les assistés ». On entend désormais les mots inégalités, augmentation des salaires, injustices.

Ce mouvement doit continuer, parce qu’il incarne quelque chose de juste, d’urgent, de profondément radical, parce que des visages et des voix qui sont d’habitude astreints à l’invisibilité sont enfin visibles et audibles.

Le combat ne sera pas facile : on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie ; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée, ce mépris qui a détruit tellement de vies autour de moi, qui continue d’en détruire, et de plus en plus, ce mépris qui réduit au silence et qui me paralyse au point de ne pas réussir à écrire le texte que je voudrais écrire, à exprimer ce que je voudrais exprimer.
Mais nous devons gagner : nous sommes nombreuses et nombreux à se dire qu’on ne pourrait pas supporter une défaite de plus pour la gauche, et donc pour celles et ceux qui souffrent.

Source : https://www.facebook.com/edouard.bellegueule/posts/2221929904538646

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Destituer le système

Contrairement à tout ce que l’on peut entendre, le mystère, ce n’est pas que nous nous révoltions, mais que nous ne l’ayons pas fait avant. Ce qui est anormal, ce n’est pas ce que nous faisons maintenant, mais ce que nous avons supporté jusque-là. Qui peut nier la faillite, à tous points de vue, du système ? Qui veut encore se faire tondre, braquer, précariser pour rien  ? Qui va pleurer que le XVIe arrondissement se soit fait dépouiller par des pauvres ou que les bourgeois aient vu flamber leurs 4X4 rutilants ? Quant à Macron, qu’il arrête de se plaindre, c’est lui-même qui nous a appelés à venir le chercher. Un État ne peut pas prétendre se légitimer sur le cadavre d’une « glorieuse révolution » pour ensuite crier aux casseurs dès qu’une révolution se met en marche.

La situation est simple : le peuple veut la chute du système. Or le système entend se maintenir. Cela définit la situation comme insurrectionnelle, ainsi que l’admet désormais la police elle-même. Le peuple a pour lui le nombre, le courage, la joie, l’intelligence et la naïveté. Le système a pour lui l’armée, la police, les médias, la ruse et la peur du bourgeois. Depuis le 17 novembre, le peuple a recours à deux leviers complémentaires : le blocage de l’économie et l’assaut donné chaque samedi au quartier gouvernemental. Ces leviers sont complémentaires parce que l’économie est la réalité du système tandis que le gouvernement est ce qui le représente symboliquement. Pour le destituer vraiment, il faut s’attaquer aux deux. Cela vaut pour Paris comme pour le reste du territoire : incendier une préfecture et marcher sur l’Élysée sont un seul et même geste. Chaque samedi depuis le 17 novembre à Paris, le peuple est aimanté par le même objectif : marcher sur le réduit gouvernemental. De samedi en samedi, la différence qui se fait jour tient 1 – à la croissante énormité du dispositif policier mis en place pour l’en empêcher , 2 – à l’accumulation d’expérience liée à l’échec du samedi précédent. S’il y avait bien plus de gens avec des lunettes de piscine et des masques à gaz ce samedi, ce n’est pas parce que des « groupes de casseurs organisés » auraient « infiltré la manifestation », c’est simplement que les gens se sont fait extensivement gazer la semaine d’avant et en ont tiré les conclusions que n’importe qui de sensé en tire : venir équipé la fois d’après. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une manifestation ; il s’agit d’un soulèvement.

Si des dizaines de milliers de personnes ont envahi le périmètre Tuileries-Saint Lazare-Étoile-Trocadéro, ce n’est pas en vertu d’une stratégie de harcèlement décidée par quelques groupuscules, mais d’une intelligence tactique diffuse des gens, qui se trouvaient simplement empêchés d’atteindre leur objectif par le dispositif policier. Incriminer l’« ultra-gauche » dans cette tentative de soulèvement ne trompe personne : si l’ultra-gauche avait été capable de conduire des machines de chantier pour charger la police ou détruire un péage, cela se saurait ; si elle avait été si nombreuse, si désarmante et si courageuse, cela se saurait aussi. Avec ses soucis essentiellement identitaires, ladite « ultra-gauche » est profondément gênée par l’impureté du mouvement des gilets jaunes ; la vérité, c’est qu’elle ne sait pas sur quel pied danser, qu’elle craint bourgeoisement de se compromettre en se mêlant à cette foule qui ne correspond à aucune de ses catégories. Quant à l’« ultra-droite », elle est prise en sandwich entre ses moyens et ses fins supposées : elle fait le désordre en prétextant l’attachement à l’ordre, elle caillasse la police nationale tout en déclarant sa flamme à la police et à la nation, elle veut couper la tête du monarque républicain par amour d’un roi inexistant. Sur ces points, il faut donc laisser le ministère de l’Intérieur à ses divagations ridicules. Ce ne sont pas les radicaux qui font le mouvement, c’est le mouvement qui radicalise les gens. Qui peut croire que l’on réfléchit à déclarer l’état d’urgence contre une poignée d’ultras ?

Ceux qui font les insurrections à moitié ne font que creuser leur propre tombeau. Au point où nous en sommes, avec les moyens de répression contemporains, soit nous renversons le système, soit c’est lui qui nous écrase. Ce serait une grave erreur d’appréciation que de sous-estimer le niveau de radicalisation de ce gouvernement. Tous ceux qui se placeront, dans les jours qui viennent, en médiateurs entre le peuple et le gouvernement, seront déchiquetés : plus personne ne veut être représenté, nous sommes tous assez grands pour nous exprimer, pour voir qui cherche à nous amadouer, et qui à nous récupérer. Et même si le gouvernement reculait d’un pas, il prouverait par là que nous avions raison de faire ce que nous avons fait, que nos méthodes sont les bonnes.

La semaine prochaine est donc décisive : soit nous parvenons à mettre à l’arrêt à plus nombreux encore la machine économique en bloquant ports, raffineries, gares, centres logistiques, etc., en prenant vraiment le réduit gouvernemental et les préfectures samedi prochain, soit nous sommes perdus. Samedi prochain, les marches pour le climat, qui partent du principe que ce n’est pas ceux qui nous ont menés à la catastrophe présente qui vont nous en sortir, n’ont pas de raison de ne pas confluer dans la rue avec nous. Nous sommes à deux doigts du point de rupture de l’appareil gouvernemental. Soit nous parvenons dans les mois qui viennent à opérer la bifurcation nécessaire, soit l’apocalypse annoncée se doublera d’une mise au pas sécuritaire dont les réseaux sociaux laissent entrevoir toute l’étendue imaginable.

La question est donc : que signifie concrètement destituer le système ? De toute évidence, cela ne signifie pas élire de nouveaux représentants puisque la faillite du régime actuel est justement la faillite du système de la représentation. Destituer le système, c’est reprendre en main localement, canton par canton, toute l’organisation matérielle et symbolique de la vie, car c’est précisément l’organisation présente de la vie qui est en cause, c’est elle qui est la catastrophe. Il ne faut pas craindre l’inconnu : on n’a jamais vu des millions de personnes se laisser mourir de faim. De même que nous sommes tout à fait capables de nous organiser horizontalement pour faire des blocages, nous sommes capables de nous organiser pour remettre en marche une organisation plus sensée de l’existence. De même que c’est localement que la révolte s’est organisée, c’est localement que les solutions seront trouvées. Le plan « national » des choses n’est que l’écho que se font les initiatives locales.

Nous n’en pouvons plus de devoir compter pour tout. Le règne de l’économie, c’est le règne de la misère parce que c’est en tout le règne du calcul. Ce qu’il y a de beau sur les blocages, dans la rue, dans tout ce que nous faisons depuis trois semaines, ce qui fait que nous sommes en un sens déjà victorieux, c’est que nous avons cessé de compter parce que nous avons commencé à compter les uns sur les autres. Quand la question est celle du salut commun, celle de la propriété juridique des infrastructures de la vie devient un détail. La différence entre le peuple et ceux qui le gouvernent, c’est que lui n’est pas composé de crevards.

Source : https://lundi.am/Prochaine-station-destitution

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Quelques réflexions au sujet des « gilets jaunes »

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[Photo : Jean-Pierre Sageot]
Presque 300 000 gilets jaunes, plus de 400 blessés, une manifestante tuée, 282 personnes interpellées, le tout sur environ 2000 points de blocages et le ministre de l’Intérieur qui lance un appel au calme en début de soirée. Qui s’aviserait encore d’affirmer qu’il ne s’est rien passé ce samedi 17 novembre ?

Situation(s)

Il n’est rien que le peuple de gauche redoute davantage que le contact de l’inconnu. On veut connaître ceux qu’on aimerait représenter – les reconnaître pour les classer. Toutes les distances que la gauche des syndicats et des partis a créé autour d’elle sont dictées par sa phobie du contact. Les gilets jaunes enseignent aux révolutionnaires que l’attente patiente des surprises, de l’inattendu ou des choses effrayantes pourrait plonger le mouvement général de sécessions à venir dans un délicieux état d’ivresse.
 
Un fait central : les manifestants font usage d’une pléthore de tactiques, jamais vues auparavant en France. Les rocades circulaires de Nantes, Bordeaux, Rennes sont bloquées. Une opération péage gratuit se tient aux environ de Nice. En Moselle, l’A4 est occupée en fin de matinée. Aux environs de 17h, les CRS, alors qu’ils chargent, la presse locale relate qu’ils auraient été accueillis par quelques cocktails molotov. Les manifestants n’hésitent pas non plus à enflammer les voies quand ils se replient. À Dijon, les gilets jaunes désertent la périphérie où la préfecture voulait les contenir pour se répandre dans le centre-ville. À Bar le Duc, on ne bloque pas complètement, mais on préfère forcer les automobilistes à la lenteur, le temps d’entamer un dialogue et d’expliquer. À Marseille, on bloque en centre-ville et on coupe l’accès à l’aéroport Marseille-Provence. À Troyes et Quimper, les plus intrépides tentent de prendre la préfecture. À Paris, des VTC en lutte bloquent les quais de Bercy puis le carrefour de la Bastille. Au même moment, le périphérique est bloqué dans les deux sens tandis que, au niveau de la Porte de la Chapelle, une compagnie de CRS arrive : sans qu’un seul n’ait eu le temps de descendre de son fourgon, le cortège motorisé s’engage vers l’A1 pour bloquer à nouveau l’axe autoroutier principal qui relie le plus grand aéroport de France à la capitale. L’après-midi, une foule de plus de mille personnes déborde le dispositif policier pendant quelques heures sur les Champs Elysées. La manifestation sera stoppée à seulement quelques dizaines de mètres de la porte principale du Palais présidentiel. A plusieurs milliers de kilomètres, les événements résonnent aussi, comme à La Réunion, où l’on dénombre une quarantaine de points de blocages. Un certain sentiment de révolte a donc fait tache d’huile.

Nous dirons que la confusion des gilets jaunes est à l’image de la confusion même de l’époque, qu’il convient de démêler à minima.

Circulation(s)

Dans les sociétés industrielles du XXe siècle, l’hostilité du mouvement ouvrier à l’encontre du monde capitaliste prenait la forme de la grève, mode d’action collectif qui visait à fixer le prix de la force de travail, les salaires, les conditions de travail et les acquis sociaux. Cette forme de lutte mettait au premier plan les travailleurs dans leur rôle de travailleurs. Son champ de conflictualité se déployait au sein même de la production, dans sa capacité à l’interrompre ou à la saboter. Cependant, dans les sociétés post-industrielles contemporaines, le compromis fordiste n’a plus cours. Comme les gilets jaunes l’expriment en ce moment même, les blocages, par leur dimension interruptrice de la circulation marchande (parallèle à celle de la consommation), dessinent une lutte pour fixer le prix des marchandises – ici les carburants. Le blocage ne met plus en vedette un sujet stable, celui de l’ouvrier ou la classe, mais configure un champ d’individus en lutte, dont le seul critère commun est un affect flou de la dépossession – une agrégation de colères éparses.

En Europe, le cycle d’accumulation à l’œuvre depuis les années 1970 est marqué par un affaiblissement invariable des processus de valorisation au sein même de la production. Dit autrement, l’usine n’est plus le lieu primordial et essentiel de la création de la valeur. Les machines seules et la force de travail qui les assiste – celle des ouvriers – ne sont plus aussi centrales qu’auparavant dans la création de richesse. Sans trop prendre de risques, on peut affirmer que, sur la période en question, le capital, confronté à des rendements fortement diminués dans les secteurs traditionnellement productifs, est allé chercher le profit au-delà des limites de l’usine. Cela est venu bouleverser les schémas de luttes, et la centralité du mouvement ouvrier dans celles-ci. Ce n’est pas dire que les ouvriers ont disparu – loin de là – mais qu’ils ont perdu leur force déterminante dans l’arrêt de la production et, par-là, leur rôle incontournable dans la structuration politique de la société. D’où le reflux continu des luttes ouvrières depuis une vingtaine d’années, et les défaites successives de mouvements sociaux français désormais privés de leurs sujets historiques.

Par son usage immédiat et massif du blocage, le mouvement des gilets jaunes oppose une résistance à la hauteur de la restructuration capitaliste des années 1980 – celle qui marqua l’assassinat en règle de la classe ouvrière. En effet, celle-ci avait consisté à hyper-rationaliser la force de travail des ouvriers pour la réduire à la portion congrue, dans la mesure du possible. On ne sera donc pas étonné que la géographie du mouvement des gilets jaunes illustre en partie celle de la désindustrialisation.

L’économie financière contemporaine repose sur l’intensification des processus de circulation à l’échelle mondiale. Le rapport social capitaliste se déploie dans des circuits d’approvisionnement sans fin, s’élabore sur un espace lisse et sans heurts – à l’image de la maritimisation actuelle des échanges planétaires, comme de la prolifération des câbles sous-marins. Dès lors, chaque tentative de reprise en main de l’espace de la vie se traduit par une interruption de la circulation, un accident topologique de plus ou moins forte intensité. Ainsi : à l’été 2018, en Haïti, une vague de violences se propage suite à une hausse du prix de l’essence qui pousse à la démission du Premier ministre. En janvier 2017, c’est au Mexique que le prix de l’essence fait débat. Bilan : plusieurs jours de manifestations, de blocages des flux et des scènes de pillages à grande échelle… Il n’est pas non plus étonnant que les révolutions arabes aient commencé par l’immolation de Mohamed Bouazizi qui était un vendeur de rue à Sidi-Bouzid, c’est-à-dire qu’elles aient commencé à la périphérie tragique de la sphère de la circulation.

Blocage(s)

Le 17 novembre rappelle ce que se saisir de l’espace a voulu dire, et peut vouloir dire. Il ne suffit pas de lui appliquer (de façon convenue ou saugrenue) des catégories politiques vides de sens : mieux vaut chercher, par en bas, ce que cette journée évoque dans sa forme.

L’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle fournit, à cet égard, un point de comparaison intéressant. Le mouvement des enclosures, visant à déposséder les paysans de la jouissance des terres communes, avait été encadré par l’Inclosure Act de 1773, cependant qu’Adam Smith préparait la parution de La richesse des nations (1776). Les communautés villageoises connaissaient une profonde déstructuration. Un saut d’échelle avait lieu : l’unité scalaire du village, ou du comté, devait être liquidée au profit de l’unification économique de la Nation, et de son insertion dans le marché mondial. Cependant, les communautés villageoises ne considéraient pas ce processus comme inéluctable, et disposaient d’une tactique destinée à contrer à le contrer : la foule. Comme l’expliquait l’historien britannique E. P. Thompson, la foule ne reconnaissait pas les lois de l’offre et de la demande, selon lesquelles la rareté se traduisait inévitablement par une hausse des prix, et restait attachée à des traditions de marchandage direct, qu’elle défendait par l’émeute. Toute augmentation du prix du pain, toute tentative d’imposer une mesure-étalon pour la vente du froment qui ne correspondait pas aux standards populaires et locaux, était la cause d’une émeute. En 1795, alors que la disette se généralisait en Europe, les navires céréaliers étaient bloqués dans les ports, car on suspectait les courtiers en gros d’expédier du blé vers l’étranger. Le blé, la subsistance, était bloquée – et tous les types de flux qui pouvaient lui être associés : cela pouvait aussi bien se traduire par le fait d’intercepter des charrettes de froment en rase campagne, en faisant appel à des « bandits sociaux » familiers du terrain, que par le fait d’empêcher le départ de navires. On bloquait le réseau du blé.

Le luddisme, un peu plus tard, revêtira également les traits d’un acte délibéré de ralentissement des flux de marchandises et de personnes. Mais là où la question de l’interruption – ou, à tout le moins, de la maîtrise des flux – ressurgira, c’est au lendemain de la guerre de 1870. Les prussiens avaient montré à l’Europe que leur victoire résidait dans la maîtrise sans pareil de la circulation de troupes par voie ferrée et, par conséquent, de leur approvisionnement en charbon. Le sabotage contemporain naquit de ce constat : il fut expérimenté par les hommes du front, par les Communards qui coupèrent les lignes télégraphiques afin de ralentir les Versaillais, puis transféré dans la sphère politique par l’intermédiaire du syndicalisme d’action directe.

Émile Pouget mit ainsi en forme la question du sabotage dès son retour d’exil, en 1895 : elle était inséparable du mythe de la grève générale révolutionnaire. En 1912, à la parution de son opus magnum, il fit du sabotage le principe même de la lutte : « Dès qu’un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer le profit du travail de son semblable, de ce jour, l’exploité a, d’instinct, cherché à donner moins que n’exigeait son patron. Ce faisant, avec tout autant d’inconscience qu’en mettait M. Jourdain à faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi, sans le savoir, l’antagonisme irréductible qui dresse l’un contre l’autre, le capital et le travail. »

Dérivé du go’canny écossais, ou du fait de « faire traîner les sabots », le sabotage, qui n’était au départ qu’un ralentissement, se déplace avec Pouget à l’échelle du réseau entier de la production et de la circulation de matières, il s’adapte à l’émergence de l’usine taylorienne. Sans que les syndicalistes révolutionnaires n’aient jamais pu s’imposer au sein des grandes fédérations de travailleurs (mines, chemins de fer), une courte « ère du sabotage » fut néanmoins ouverte entre 1906 et 1911 : le « Roi de l’Ombre » Émile Pataud, à la tête du syndicat des électriciens, plongea Paris dans l’obscurité le 7 mars. En avril 1909, une grève des postiers aboutit à la section de nombreuses lignes télégraphiques. Le 13 octobre 1909, lors de la manifestation de protestation contre l’assassinat de Francisco Ferrer, les émeutiers parisiens incendièrent les conduites de gaz, et l’on vit en pleine nuit jaillir des geysers de feu au beau milieu de la capitale. Au même moment, les cheminots étaient suspectés d’avoir tenté d’interrompre les flux ferrés, et la répression s’abattit sur le syndicalisme révolutionnaire après l’épisode du « Pont de l’Arche », où quatre wagons du rapide du Havre tombèrent dans un fossé dans la nuit du 29 au 30 juin 1911, sans faire de victimes. Certes, il ne s’agissait plus là de mouvements de foules paysannes, mais la dimension logistique du pouvoir s’était révélée avec une évidence sans précédent.

Représentation(s)

Le 17 novembre est donc une affaire de spatialité. Il raconte une chose sur la façon d’habiter l’espace des gilets jaunes – cette façon de vivre les « villes invisibles »,que partage la banlieue, le péri-urbain et le rural dans leur commune dépendance à la voiture. Et il en raconte une autre sur la façon de se projeter dans l’espace – cette façon d’opposer, à la pensée zonale de l’État, la pensée réticulaire de l’expérience du monde.

Par ailleurs, les gilets jaunes ne forment pas un collectif politique homogène et stable. Au contraire, l’effet-masse du mouvement est si fragmenté qu’il est difficilement soluble dans les catégories positivistes de la sociologie politique. D’où l’incompréhension à son égard dans bien des franges de la gauche et de ses extrêmes. D’où une certaine frilosité. D’où certaines calomnies en forme d’accusations de poujadisme.

Pourtant, ce qu’il y a de formidable avec cette séquence naissante ne se situe pas dans la clarté du mouvement qui se dessine, mais dans le fait qu’il échappe encore à toute capture politique. Cela lui confère un caractère imprédictible car il échappe pour le moment encore au répertoire d’action de la politique classique – de gauche comme de droite. Sans direction syndicale, ni grandes manifestations aux revendications claires et délimitées, l’hostilité anti-gouvernementale des gilets jaunes ne s’exprime pas non plus dans les formes classiques du mouvement social à la française. S’y joue un certain effet de sidération collective, une certaine ouverture à la panique – et la panique est ce qui fait paniquer les gouvernants. Cette grande peur tient pour partie d’un phénomène de prolétarisation massive, mais aussi du sentiment diffus que les crises contemporaines viennent nous menacer jusque dans nos modes d’existence concrets. L’embryon d’hostilité généralisée à l’égard de la hausse des prix s’articule à partir d’une individualité générique certes, mais ’plus on lutte pour sa propre vie plus il devient évident qu’on lutte contre d’autres qui nous gênent de tous côtés’, nous rappelait déjà Elias Canetti au siècle précédant dans Masse et puissance.

Jaune(s) et vert(s)

L’usage symbolique du gilet jaune est clair : ce qui avait d’abord été imposé comme un dispositif de sécurité se transforme en pas de côté social. L’horrible vêtement jaune devant normalement être enfilé au moment d’un arrêt forcé sur le bas-côté (ceci jusqu’à l’arrivée des secours, de la dépanneuse ou des forces de l’ordre) devient le véhicule symbolique d’une agrégation des colères populaires. Cet artefact de la société du risque contrôlé voit son usage détourné, révélant par là tout le mensonge de ce genre de dispositif. Sortis de leurs voitures, les gilets jaunes se reconnaissent mutuellement dans l’urgence provoquée par la dégradation soudaine de leur modes d’existence. Ce qui s’est opéré ce weekend est un renversement : les gilets jaunes sont de sortie, mais il se peut qu’ils n’attendent plus la voiture-balais d’une société supposée leur venir en aide. Car si la voiture est en panne, c’est aussi à cause de la route elle-même.

’On travaille pour mettre du gasoil dans la voiture pour aller travailler pour mettre du gasoil dans la voiture. Vous voyez le truc ?’, nous dit une manifestante anonyme. Un marxiste croirait déceler dans ces paroles une définition de la domination abstraite : le fait qu’il faut travailler pour travailler. Nous y voyons plutôt la métaphore d’une civilisation agonisante que trahit l’une des limites structurelles du mouvement naissant des gilets-jaunes. C’est que le monde actuel se maintient par son intensification permanente et clôt l’horizon même de son potentiel dépassement. Il capture ainsi toute proposition de bifurcation radicale. 
 
Certes, l’hypothèse des gilets jaunes reste pour l’instant prisonnière du monde qui l’a produite, mais ce n’est pas sa fin en soi. Nombre d’esprits tatillons ont d’ailleurs d’ores et déjà critiqué à l’envi le caractère pollueur de leurs revendications. Toute contre-insurrection repose sur des tactiques qui visent à diviser entre eux les segments de la population qui pourraient rejoindre les insurgés. La macronie l’a bien compris, puisqu’on assiste ainsi depuis quelques jours – à mesure que l’inquiétude du pouvoir grandit – à l’inflation d’un métadiscours qui voudrait opposer le gilet-jaune périphérique à l’écologiste urbain.

Nous dirons au contraire que l’un ne va pas sans l’autre. La colère du gilet jaune lui échappe et elle doit contaminer l’esprit raccommodeur de l’écologiste. En retour, la dimension réparatrice de l’écologiste doit toucher le caractère destructeur des bloqueurs parés de gilets jaunes. Les deux doivent faire l’expérience commune que le pouvoir qui les ronge s’incarne dans des infrastructures qu’ils devront combattre – ensemble.

Un historien des couleurs, Michel Pastoureau, a montré qu’au Moyen-Âge le jaune et le vert, lorsqu’ils sont joints, illustrent un champ symbolique du désordre. Il nous dit qu’au XIVe siècle, si le blanc conserve tout son prestige sémantique et esthétique, le jaune en vient à signifier l’autre radical, ’le jaune n’est plus guère la couleur du soleil, des richesses et de l’amour divin, […] devenu la couleur de la bile, du mensonge, de la trahison et de l’hérésie, […] c’est aussi la couleur des laquais, des prostitués, des juifs et des criminels’. Quant au vert, son cas est plus subtil, ’c’est la couleur ambivalente type’, ’couleur du diable et de l’Islam, couleur de la jalousie et parfois de la ruine, le vert est aussi la couleur de la jeunesse et de l’espérance, celle de l’amour naissant et de l’insouciance, celle de la liberté […] qui traduit une idée de perturbation’, de folie même parfois. Exactement comme aujourd’hui avec le gilet jaune et l’écologiste vert, ’le jaune évoque la transgression de la norme ; le vert, la perturbation de l’ordre établi’ et quand elles sont juxtaposées, les deux couleurs produisent une intense symbolique du désordre. Dans son caractère bariolé, écartelé, la redondance de cette bichromie équivaut presque à une structure chromatique en spirale, qui donne l’impression d’un bruit violent et croissant, d’un arrêt à venir. Ainsi, dans l’imaginaire carnavalesque, les deux couleurs liées sont associées au fripon ou au bouffon, soit à la figure du trickster, cet être qui se moque des puissants et dont le rire détruit autant qu’il répare.

Anshel K. et Amos L.

Source : https://lundi.am/Les-amours-jaunes

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Photo : Serge d’Inazio

Extrait d’un autre article de Lundi Matin :

[…] quelques remarques :

— Mort et remords de la gauche. Ce qui s’est passé samedi 17 novembre rappelle, s’il en était besoin, qu’il y a infiniment plus de vie et d’avenir dans ces formes sauvages de lutte que dans les manifestations fossilisées et autorisées des directions syndicales. Les syndicats ont refusé d’appeler à un mouvement qui contient pourtant leurs revendications les plus courantes (pouvoir d’achat, retraite, etc.) et qui rassemblent largement au sein des travailleurs. Malgré son absence, Laurent Berger de la CFDT appelle maintenant le gouvernement à réunir au plus vite « le patronat et les syndicats » pour nous refaire le coup des accords de Grenelle. Presque heureusement, le gouvernement n’est prêt à aucune concession. Par ailleurs, le 17 novembre a réalisé tous les fantasmes des gauchistes du « cortège de tête » : indiscernabilité et mélange, autonomie vis-à-vis des syndicats et des partis, coalescence des mécontentements, manifs sauvages partout, définition d’une temporalité propre et indépendante des syndicats-partis. A côté de ce qui s’est passé samedi dernier, les manifestations mensuelles du printemps 2018 font pâle figure, alors qu’une manifestation « gilets jaunes » est déjà prévue la semaine prochaine.

— Intelligence collective de la situation. Alors que le printemps 2018 avait plutôt marqué une régression dans la détermination des luttes depuis 2016, avec des occupations-bastions et des manifs qui ne tentent rien, toutes les grand-mères et tous les enfants présents le 17 novembre ont participé le plus naturellement du monde à la construction de barricades. On ne s’effarouchait pas de voir le mobilier urbain renversé ou utilisé à des fins de blocage, ni d’être accompagné de gens masqués. Il est vrai que les attitudes des manifestants envers la police ont été très ambiguës au moins au début, mais plus la journée a avancé, plus les manifestants se sont rendus compte (après quelques échecs à accéder à l’Elysée, matraquages et gazages) que la police était plus un obstacle qu’un allié potentiel. Comme on peut regretter que des Gilets Jaunes croient encore à « la police avec nous », on peut regretter à la suite de cette journée que des gauchistes la considèrent uniquement dans leurs tactiques comme un ennemi (à attaquer) et non comme un obstacle (à forcer, à traverser, à contourner).

— Gilets jaunes et écologie. En plus de répéter bêtement la phraséologie gouvernementale, certains gauchistes et écolos ignorent les nombreux articles qui ont montré que la taxe sur le gazoil n’avait rien d’une loi « écologique », puisqu’une toute petite partie seulement des sommes obtenues sont affectés à l’« écologie ». C’est en outre une loi injuste, puisqu’elle fait payer une inexistante transition écologique à des gens qui sont voués à la voiture pour aller au travail, à cause de l’urbanisme des 70 dernières années (« Ecologie oui, racket non » dit une pancarte). Est-il besoin de rappeler par ailleurs qu’aucun gouvernement d’aucun pays n’a pris de réelle mesure écologique et que nous courons à la catastrophe (60 morts, 250 000 déplacés en Californie dans les feux de forêts) ? Il n’est pas question d’attendre la réaction de ceux qui sont les premiers à l’origine de cette situation – Etats et multinationales. Une mobilisation de mécontentement général, diffus et déterminé comme celui du 17 novembre est aussi l’occasion de faire entendre des mots d’ordre écologiques et de les mener à leurs conséquences.

— Perspectives politiques. Certains reprochent aux Gilets Jaunes d’être un phénomène réactionnaire « pour le droit de polluer », « pour le pouvoir d’achat et le droit de consommer ». Rien n’est plus faux. D’autres déplorent depuis leur chambre l’absence de « discours de classe », d’analyse marxiste, de revendications écologiques, etc. En réalité, il n’y a qu’à déplorer leur propre absence le 17 novembre, qui aurait permis la diffusion de ces idées et stratégies.

Car contrairement à beaucoup d’entre nous, les bloqueurs et manifestants autonomes en gilet jaune ne sont pas des stases résultant d’une idéologie rigidifiée comme une statue de l’argile sèche, mais des processus ambulants que vents et marées – c’est-à-dire tant l’extrême-droite que d’autres camps, dont le nôtre, mais aussi et surtout des événements et des expérimentations – peuvent orienter, réorienter, reconfigurer, séparer et réunir à l’infini, mais aussi durcir et transformer à leur tour en militants professionnalisés si aucune force ne s’y oppose.

La composition du phénomène et ses pratiques invitent en ce sens à définir les potentiels politiques à l’oeuvre moins par les identités élaborées à partir de sociologismes de comptoir que par les actes et les possibles lignes de fuite qu’ils dessinent. Le geste induit avant tout de prêter quelque intelligence et réflexivité aux membres des masses en jaune, plutôt que de leur opposer la métaphysique économiciste des intérêts.

— A deux doigts. Nous avons été plusieurs fois à une ligne de police d’accéder au palais de l’Elysée ou à l’Assemblée nationale, qui ne seraient certainement pas sortis intactes d’une visite « démocratique » du peuple amassé ce jour-là dans la rue. Et si les groupes plus équipés familiers des cortèges habituels, défaits des a priori qui les ont fait rester chez eux ou venir en simples curieux, avaient pu discrètement percer les lignes des flics ?

On peut se permettre de rêver qu’un beau saccage, certes minimal étant donné le rapport de force qui se serait alors révélé, mais tout de même significatif, aurait constitué l’aboutissement d’une telle opération. Nous ne sommes pas dupes ni fétichistes au point de penser qu’un beau saccage mène automatiquement au communisme ; mais nous nous devons d’être réalistes au point d’affirmer qu’il peut constituer une étape de la stratégie de la tension au sein de laquelle il devient possible pour nous de s’y frayer un chemin.

Source : https://lundi.am/Une-emeute-anti-Macron-sur-les-Champs-Elysees

Publié dans Articles

Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer d’alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme

Entretien avec Matthieu Auzanneau, directeur du think tank The Shift Project, spécialiste de l’énergie

La mobilisation des « gilets jaunes » rappelle l’enjeu fondamental qu’est l’accès à l’énergie. Alors que se profile une augmentation forte du prix du pétrole brut dans les années à venir, il est urgent de repenser le mode de vie de la société.

Reporterre — Quel sens donnez-vous au rassemblement dit des « gilets jaunes », organisé ce samedi 17 novembre ?

Matthieu Auzanneau — C’est un moment décisif pour l’avenir de l’écologie politique et j’espère que nous en sortirons par le haut. Le débat, en fusion, se cristallise autour d’un enjeu clé : l’accès à l’énergie. Cet enjeu est fondamental. Il en va de la capacité à vivre, à se déplacer, à se chauffer l’hiver pour les personnes vivant loin des centres urbains. Ce mouvement est avant tout une injonction forte à se pencher sérieusement sur les modalités opérationnelles de l’écologie, de la transition énergétique et de l’écologie politique en général.

La taxe est-elle un outil efficace pour sortir de la dépendance aux voitures individuelles ?

C’est un outil important, parmi d’autres, mais il ne peut pas se substituer à une stratégie et à un discours cohérent en matière de transition énergétique et de transports. Toute la classe politique mainstream, d’inspiration largement libérale voire ultralibérale, s’est dit que le marché réglerait tout. Emmanuel Macron, Édouard Philippe ou la Commission européenne disent quelque chose comme : « Acteur économique rationnel, paye. Et si tu n’as pas envie de payer, change tes pratiques ! » Les taxes sont sans doute indispensables pour signaler que la République préfère tel chemin plutôt qu’un autre. Mais c’est un peu court et nous voyons bien, aujourd’hui, que ça ne peut suffire à convaincre des ménages modestes.

Comprenez-vous la colère des automobilistes ?

Elle est à prendre très au sérieux. Comment vont-ils bosser ? Qu’est-ce que nous leur proposons d’autre ? De nombreux automobilistes vivent dans les périphéries, loin des centres urbains et des services offerts par la ville, avec des revenus modestes. Cent euros supplémentaires à payer, chaque mois, c’est juste ingérable pour certaines familles. Et elles n’ont pas forcément d’autre choix que de prendre leur bagnole. On cartonne des gens qui ont des revenus moindres, on les stigmatise, on les empêche de boucler leurs fins de mois. Au nom de quoi ? D’un outil même pas opérant. La taxe carbone ne touche pas le bobo de centre-ville, qui s’en fiche bien.

Que pourrait faire le gouvernement ?

Redonner de la valeur à la parole politique. Notre président de la République se pose en champion du climat. Très bien. Où est la stratégie cohérente qui en ferait un champion ?

Aujourd’hui, le discours et l’action politique sont bourrés de contradictions : sortir des énergies fossiles et, en même temps, développer le trafic aérien et routier. Le gouvernement devrait dire clairement que la bagnole individuelle grosse cylindrée, c’est terminé, mais que nous allons nous organiser différemment, nous déplacer autrement et proposer un choix technico-démocratique cohérent. Cela passe forcément par une conversation d’adultes. Et un plan. Une des choses les plus efficaces contre le diesel, par exemple, ce sont les interdictions de circuler pour les véhicules les plus polluants. Ce sont des injonctions fortes, claires, planifiées et cohérentes adressées aux automobilistes et aux constructeurs.

Il faut vraiment réfléchir à ce que le gouvernement est prêt à dire et à assumer dès aujourd’hui. Ce que je suis prêt à assumer, c’est que cet hiver, vu qu’il n’y a pas de stratégie cohérente, il faut aider les gens à remplir leurs cuves de fioul, à faire leur plein de gazole. En revanche, pour l’an prochain, il faut un plan consistant. Sinon, autant faire comme Trump et déchirer l’Accord de Paris tout de suite.

Le mardi 6 novembre, Emmanuel Macron a expliqué que le cours du pétrole était responsable de près de 70 % de la hausse du prix des carburants. Les données dont vous disposez sont-elles en phase avec ce chiffre ?

Les cours du pétrole sont majoritairement responsables de la hausse, dans l’ordre de grandeur cité par M. Macron. Depuis le début de l’année 2018, les prix du litre du gazole ont augmenté d’un peu moins de 30 centimes : près de 20 centimes sont imputables au cours du baril brut et 7,6 centimes aux taxes. Sur l’essence, les taxes n’ont augmenté que de 3,8 centimes. C’est lié à la volonté explicite de faire disparaître le différentiel de prix entre l’essence et le gazole.

Comment expliquez-vous la hausse des cours du pétrole ?

L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) et la Russie ont un peu fermé les vannes pour tenter de faire remonter le prix du baril. Mais nous n’avons pas encore atteint des tarifs exceptionnels. Entre 2011 et 2014, le prix du baril brut était monté à plus de 100 dollars. En 2015, il s’était effondré à 30 dollars, avant de se stabiliser en 2017 aux alentours de 50 dollars. Aujourd’hui, il se balade autour de 70 dollars.

Existe-t-il un problème de réserve et d’approvisionnement en pétrole conventionnel ?

Oui, et les pouvoirs publics doivent être conscients de la gravité potentielle de ce phénomène. Les prix du brut vont vraisemblablement connaitre une forte poussée dans les années à venir. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) confirme, dans son rapport annuel, un problème d’approvisionnement probable au début de la prochaine décennie. Cela coûte de plus en plus cher et c’est de plus en plus compliqué d’aller chercher de nouveaux gisements de pétrole conventionnel, qui sont toujours plus profonds. Nous n’en avons jamais trouvé aussi peu, malgré les progrès techniques et les investissements consentis pour le développement de la production, qui ont doublé au cours des deux dernières décennies.

L’horizon ultime, pour le pétrole conventionnel, repose dans des réserves de pétrole off-shore, ultraprofond sous la surface des flots. Il faut bien se représenter la sophistication, les investissements que cela suppose. Ne parlons même pas des atteintes à la biodiversité. L’autre horizon, c’est l’Arctique. Une zone où il est un peu compliqué d’aller chercher du pétrole.
En résumé, nous avons cueilli tous les fruits à portée de main, en bas de l’arbre, et nous nous baladons désormais en haut de l’arbre pour cueillir les denrées pourries.

Qu’est-ce qui nous attend pour les prochaines années ?

Une situation subtile va se mettre en place. Une sorte de prise du homard, de double pince :

  • Quand le baril est trop bas, nous entrons dans un schéma comparable à aujourd’hui. Les pétroliers ne sont pas capables d’investir suffisamment pour compenser le déclin de la mer du Nord, du Gabon, de l’Indonésie, du Mexique, du Venezuela, c’est-à-dire les anciennes zones de production de pétrole conventionnel, en déclin. L’AIE elle-même le souligne : si nous continuons à sous-investir, nous allons vers un déclin de la production mondiale de pétrole. Et ce n’est pas une bonne nouvelle pour le climat. Nous irons chercher du charbon et d’autres choses moins sympathiques. Les pétroliers ne vont pas vers le non-conventionnel — le pétrole de schiste ou les sables bitumineux — par plaisir. C’est avant tout un symptôme de ce déclin du conventionnel.
  • Quand le baril est trop haut, vous avez une récession. Nous le voyons bien avec les « gilets jaunes ». Quand les prix augmentent, vous allez au-devant de problèmes économiques et sociétaux lourds. Si nous ne sommes pas prêts, que nous n’amorçons pas de discussion démocratique suffisamment intelligente à ce sujet, c’est du miel pour Marine Le Pen et les populismes. Augmenter les taxes sur l’essence sans proposer de stratégie alternative cohérente, c’est faire le lit du fascisme, ni plus ni moins.

Il apparaît d’autant plus urgent de sortir de la dépendance au pétrole…

Des sociétés sont très récemment tombées en partie à cause de cette dépendance. La Syrie était un producteur pétrolier important, dont la production a décliné à partir du début des années 2000. Le Welfare State [l’État providence] à la Bachar el-Assad s’est délité à mesure que la production de pétrole a décliné. L’État ne pouvait plus subventionner la nourriture ni l’essence et les tensions sont montées. Plus tard, en 2007-2008, c’était la sécheresse. Ce devrait être une leçon pour notre société de bisounours. Les militaires comprennent ça, de Gaulle comprenait ça : si tu veux perpétuer une société, c’est fini si tu n’as pas ta propre énergie. En Europe, la seule source de pétrole, c’est la mer du Nord. Elle était abondante. Elle est désormais en déclin géologique. Alors, nous nous tournons vers Vladimir Poutine, vers Mohammed ben Salmane. Changer notre modèle énergétique est une nécessité. L’écologie, ce n’est pas seulement sauver des petits oiseaux. C’est aussi éviter des guerres.

Le pétrole a changé la face des sociétés humaines. Pouvons-nous désormais imaginer des sociétés humaines sans pétrole ?

L’humain a vécu sans pétrole pendant des milliers d’années. Mais si nous sommes si nombreux et si bien nourris, c’est bien grâce à l’abondance énergétique et à des systèmes techniques ultrasophistiqués nourris par cette abondance. Face à l’urgence climatique, c’est tout de suite qu’il faut réagir mais, s’il faut renoncer au pétrole, je ne suis pas certain que nous puissions renoncer aux systèmes complexes qui nous apportent trois repas par jour et nous permettent de ne pas avoir froid la nuit. Les décroissants, qui imaginent une société radicalement plus sobre, constituent malheureusement une part infime de l’opinion. Nous ne pouvons attendre que la majorité de nos concitoyens aillent vers ça pour agir. Par contre, je pense profondément que nous pouvons dès à présent repenser nos systèmes techniques complexes de façon à ce qu’ils soient beaucoup plus sobres. La voiture de demain, c’est un vélo, un bus et des systèmes de transport en commun performants. Et nous nous rendrons compte que la sobriété, c’est de l’économie au sens paysan : plus économe. Moyennant des investissements relativement limités, dans le cadre d’une politique assumée, audacieuse, tu permets aux gens de réduire significativement leur budget de mobilité ou de chauffage.

Serait-ce suffisant devant l’urgence climatique et le pic pétrolier ?

Oui, je le pense. Et c’est un enjeu hyper-enthousiasmant, au fond. Un monde à changer. Beaucoup de réponses technico-sociétales ont été imaginées, pensées. La boîte à outils est là, posée par terre. Nous ne la saisissons pas encore. À mon sens, pour l’instant, nous laissons la technique à l’écart du débat démocratique. C’est dommage. L’écologie s’est beaucoup construite dans une sainte terreur de la technique. Cette capacité à tenir une grande puissance énergétique permet à la fois de mettre un terme aux famines immémoriales traversées par l’humanité, mais aussi de provoquer Hiroshima. C’est une arme à double tranchant, très ambivalente. Je trouve que nous avons une attitude puérile et adolescente vis-à-vis de la technique. Nous dérivons au vent des récifs. C’est le moment de se réunir cinq minutes, de descendre à la table à cartes et d’établir un plan pour remonter au vent. Nous interdirons-nous de le faire pour que les technocrates n’aient pas voix au chapitre ?

  • Propos recueillis par Alexandre-Reza Kokabi

Source : https://reporterre.net/Matthieu-Auzanneau-Augmenter-les-taxes-sur-l-essence-sans-proposer-d?fbclid=IwAR1muXt2qGju4uYze26dewe9EWSqLLKtinlXGK1o_kn90vZYmQ_h2P2-Lcs