Toute découverte est collective

biblio« La propriété du génie n’est pas dans le fait, dans la découverte elle-même, mais dans la conception d’ensemble, dans la relation, le raccourci, l’éclair, l’articulation, le système. Un grand savant ne se réduit pas à la somme de ses découvertes qui sont plutôt influencées par sa personnalité, sa philosophie de la science. De même ce qui fait un grand artiste, ce n’est pas telle ou telle œuvre mais ce qui se répond de l’une à l’autre, le monde qu’il a su faire émerger. Le révolutionnaire aussi se distingue par son style, son attitude et ses formules plus que par ses faits d’arme, fussent-ils glorieux. Le talent, c’est l’exigence, l’insatisfaction et le travail ! En dehors de cette exigence de vérité et d’authenticité, du courage de dire et de se corriger, personne n’invente rien. Les idées originales sont presque toujours fausses, ou pas aussi originales qu’on le croit. On s’inscrit plutôt dans une histoire ancienne. Le monde et le langage nous précèdent, on ne fait jamais que restituer ce qu’on a appris, ramasser ce qui traîne, mettre en relation du bien connu, renforcer le trait. Répétons-le, le génie ne fait que rassembler des savoirs épars, les mettre en série, en tirer une logique, un éclair. C’est une logique propre qu’on pourrait lui attribuer, plus que ses manifestations concrètes.

La propriété intellectuelle d’une découverte peut toujours être contestée car l’intellect est commun, toute découverte est collective puisqu’elle s’inscrit dans un discours (sinon, elle est tout simplement ignorée). Un texte est toujours constitué d’autres textes, de citations révolues, comme disait Barthes. C’est ce qu’on appelle l’intertextualité mais cela s’applique aussi bien à la musique ou à la peinture dont l’évolution historique est presque entièrement auto-référentielle, chacun se copiant inévitablement en constituant ainsi le style de l’époque. Le plagiat règne en maître, les procès en paternité sont toujours contestables. Cela n’empêche pas que le rôle de l’auteur, l’orientation qu’il donne, l’agitation qu’il suscite, restent irremplaçables. En tout cas, il faut constater que les attributions les mieux établies peuvent toujours être remises en question. Plutôt que de se lancer dans d’interminables complications, il faudrait vraiment renoncer à vouloir étendre le domaine de la propriété dans le domaine immatériel, surtout dans celui des connaissances et du logiciel. Nous sommes tous les fils de notre temps. Il faut faire l’éloge du plagiat, pas plus coupable que les gamins qui s’échangent avec raison des musiques MP3 qui sont faites pour ça. Il vaut toujours mieux citer ses sources mais de toute façon, un mauvais plagiaire restera mauvais. Evitons les interminables querelles d’appropriation, évitons les brevets logiciels qui empêchent de programmer (il faudrait s’assurer que chaque ligne de code qu’on écrit n’est pas brevetée !) Certes, il est injuste que le génie ne soit pas récompensé comme il le mériterait. On a rarement tout ce qu’on mérite mais la vérité ne se marchande pas et il n’y a pas d’autre hommage dans le domaine du savoir que d’être repris et dépassé par d’autres. Poincaré avait raison de ne pas accorder d’importance à l’appropriation de ses découvertes. Tout ce qui peut s’approprier ne vaut grand-chose, ce n’est que du travail. Le génie ne s’achète pas, c’est un coup de chance, un miracle dans toute sa gratuité et qui est donné à tous. »

Jean Zin, 25 septembre 2004

http://jeanzin.fr/ecorevo/sciences/plagiat.htm

Les bénéficiaires secondaires du crime (Karl Marx)

imagesNon seulement le crime est normal, mais il est facile de prouver qu’il a bien des utilités. Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un curé des sermons, un professeur des bouquins, etc. Un criminel produit la criminalité. Mais si les liens entre cette branche soi-disant criminelle de la production et toute l’activité productrice de la société sont examinés de plus près, nous sommes forcés d’abandonner un certain nombre de préjugés. Le criminel produit non seulement la criminalité, mais aussi la loi criminelle ; il produit le professeur qui donne des cours au sujet de la loi criminelle et de la criminalité, et même l’inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché. Il en résulte un accroissement des biens matériels, sans compter le plaisir qu’en retire l’auteur dudit livre.

De plus, le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que de l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui constituent autant de catégories dans la division sociale du travail, développent des habiletés diverses au sujet de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments.

Le criminel produit une impression tantôt morale, tantôt tragique, et rend un « service » en piquant au vif les sentiments moraux et esthétiques du public. Il ne produit pas seulement les livres de droit criminel, la loi criminelle elle-même, et ainsi les législateurs, mais aussi l’art, la littérature, les romans et les drames tragiques dont le thème est la criminalité, tel que Œdipe et Richard III, ou Le Voleur de Schiller, etc.

Le criminel interrompt la monotonie et la sécurité de la vie bourgeoise. Il la protège ainsi contre la stagnation et fait émerger cette tension à fleur de peau, cette mobilité de l’esprit sans lesquelles le stimulus de la compétition elle-même serait fort mince. Il donne ainsi une nouvelle impulsion aux forces productrices. Le crime enlève du marché du travail une portion excédentaire de la population, diminue la compétition entre travailleurs, et jusqu’à une certaine limite met un frein à la diminution des salaires, et la guerre contre le crime, de son côté, absorbe une autre partie de cette même population. Le criminel apparaît ainsi comme une de ces « forces équilibrantes » naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant « utiles ».

L’influence du criminel sur le développement des forces productrices peut être détaillée. Est-ce que le métier de serrurier aurait atteint un tel degré de perfection s’il n’y avait pas eu de voleurs ? Est-ce que la fabrication des chèques bancaires aurait atteint un tel degré d’excellence s’il n’y avait pas eu d’escrocs ? Est-ce que le microscope aurait pénétré avec autant d’efficacité le monde commercial de tous les jours s’il n’y avait pas eu de faux-monnayeurs ? Le développement de la chimie appliquée n’est-il pas dû autant à la falsification des marchandises et aux tentatives pour y remédier, qu’aux efforts productifs honnêtes ? Le crime, par le développement sans fin de nouveaux moyens d’attaquer la propriété, a forcé l’invention de nouveaux moyens de défense, et ses effets productifs sont aussi grands que ceux des grèves par rapport à l’invention des machines industrielles.

Laissant le domaine du crime privé, y aurait-il un marché mondial, est-ce que les nations même existeraient s’il n’y avait pas eu de crimes nationaux ? L’arbre du mal n’est-il pas aussi l’arbre du savoir depuis le temps d’Adam ? Le jour où le Mal disparaîtra, la Société en serait gâtée, si même elle ne disparaît pas !

Karl Marx, Bénéficiaires secondaires du crime

Il faut bloquer pour que tout se débloque (Frédéric Lordon)

« Où en sommes-nous ? On ne compte plus les villes de province où il y a une nuit debout, et la plaine européenne est en train de s’embraser également : Barcelone, Madrid, Saragosse, Nurcie, Bruxelles, Liège, Berlin. La place de la République elle-même s’est donnée une antenne à Stalingrad [métro Stalingrad, NDLR]. A tout moment, des actions surprise naissent spontanément. Il y a une Radio Debout, une Télé Debout, des Dessins Debout. Tout est en train de se remettre debout.

Il y a dix jours, le conditionnel était de rigueur et nous pouvions seulement dire, « il se pourrait que nous soyons en train de faire quelque chose ». Je crois qu’on peut maintenant abandonner les prudences grammaticales : nous sommes en train de faire quelque chose.

Enfin, quelque chose se passe. Quelque chose, mais quoi ? Comment un mouvement sans direction se donne-t-il une direction ? Je veux dire, comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ?

Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. Soit parce qu’il aura épuisé la joie d’être ensemble, soit parce qu’il sera recouvert à nouveau par le jeu électoral.

Comment échapper à cette fatalité ? Si tout commence avec les places, rien n’y finit. Or nous nous souvenons de ce qui nous a jetés dans la rue en première instance, c’est la loi El Khomri. Viser très au-delà de la loi El Khomri ne signifie pas que nous l’avons oublié. Elle est toujours là. Un mouvement a besoin d’objectifs et de victoires intermédiaires. Faire la peau à la loi El Khomri en est certainement un, il reste d’une inaltérable actualité, et nous n’arrêterons pas de lutter à son service. Mais de même que les zadistes n’ont pas seulement en vue un aéroport, mais le monde qui engendre cet aéroport, de même la loi El Khomri est le rejeton de tout un monde.

Dans le monde El Khomri, les salariés vivent dans la peur et ils sont tenus dans la peur. Il y a de très bonnes raisons à ça. Ils vivent sous l’arbitraire souverain d’un patron, qui a tout pouvoir sur eux parce qu’il tient dans ses mains les conditions fondamentales de leur survie matérielle même.

Alors il faut partir de cette expérience commune et en déduire tout ce que nous pouvons, et d’abord, en se décidant enfin à nommer les choses : le salariat est un rapport social de chantage, un rapport de chantage qui ne laisse le choix que de plier ou de se mettre en danger. Nommer adéquatement les choses, à l’encontre de tous les recouvrements idéologiques du néo-libéralisme, c’est peut-être la première étape pour trouver la force de s’en libérer.

Car tout le monde s’aperçoit alors que si pour mettre fin à la peur, il faut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, alors il faut mettre fin à l’ordre social qui arme le chantage et l’arbitraire patronal, et je veux dire mettre fin, et constitutionnellement, à l’empire des propriétaires.

Cependant, à un moment, il faut bien vouloir les conditions de ce qu’on veut. Si vraiment notre mouvement à des ambitions de cette ampleur, il va lui falloir se donner des moyens adéquats. Pour ma part, je n’en vois qu’un : la grève générale.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne suis pas ici en train de lancer un appel à la grève générale, je n’en ai aucun pouvoir ni aucune légitimité. Je ne lance pas un appel, donc. Mais j’énonce une condition : la condition du renversement non seulement de la loi, mais du monde El Khomri. Nous savons bien que les grèves générales ne se décrètent pas d’un claquement de doigt. Mais peut-être pouvons-nous aider à y basculer. Et pour ce faire, en rappeler les immenses vertus.

La grève générale, c’est que le pays tout entier débraye, le pays est bloqué – le pays est bloqué, disent-ils, parce qu’en vérité c’est l’exact contraire : c’est au moment précis où ils disent que tout se bloque qu’en fait, tout se débloque. La politique, la vraie, la parole, l’action, et jusqu’aux relations entre les gens. Et puis surtout le possible, l’avenir. Il faut bloquer pour que tout se débloque.

Il y avait trop longtemps que ça craquait de toutes parts. On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil. Vient fatalement un moment où les têtes se redressent et redécouvrent pour leur propre compte l’immémoriale idée de l’insoumission et de l’affranchissement.

Ce moment, c’est le nôtre, ce moment, c’est maintenant. »

Frédéric Lordon, le 9 avril 2015

Source : http://www.reporterre.net/Frederic-Lordon-Il-faut-bloquer-pour-que-tout-se-debloque

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société généraleNuits en marche, multiplions les débordements !

Nous voici dans la splendeur des commencements. Pourtant, on a toujours à l’arrière du cerveau la sensation que ça va mal finir, que ça finit toujours mal. On ne voudrait pas gâcher la fête mais si le vraisemblable l’emporte, combien parmi nous, dans un an, finiront par voter Juppé pour faire barrage au Front National ? Comment conjurer la hideur du final ? Comment faire advenir l’invraisemblable ? Et si on prenait à la lettre le mot d’ordre : “continuons le début” ?

Tout a commencé dans la joie d’avoir vaincu la peur et retrouvé le chemin du commun. Qui aurait pu croire, voilà si peu de temps, dans un pays où l’état d’urgence prolongeait l’effet de terreur des attentats, où les écrans nous égaraient entre fausse « questions du voile » et fausse « vague migratoire », que nous serions des centaines de milliers à descendre dans la rue ? Que des milliers de lycéens et d’étudiants affronteraient sans faiblir une répression policière d’une violence qu’on n’avait plus vue depuis Charonne ? Que des dockers bloqueraient le port du Havre, des manifestants occuperaient les voies à Rennes, des lycéens attaqueraient deux commissariats ? Ce qui nous a permis de vaincre l’isolement vers lequel nous ont poussés trente ans d’offensive néo-libérale, c’est la force de la colère.

Pour que les défilés syndicaux ne soient pas le traditionnel prélude aux capitulations sous forme de « concessions arrachées » et de débuts de carrière pour quelques jeunes chefs, pour que l’occupation des places ne se réduise pas à un vaste groupe de parole préludant au retour d’un « peuple de gauche » dans la cage du réalisme électoral, il faudrait que demeure quelque chose de l’élan initial, de ce moment où la colère commune l’a emporté sur la peur, et où nous somme sortis du cadre. La tolérance gouvernementale envers l’occupation des places, combinée à la furie de la répression des initiatives de rue nous montrent assez comment on compte nous recadrer, comme on « recadre » un enfant pas sage. Car c’est ainsi qu’ils nous voient, ces gens qui n’ont que le mot « pédagogie » à la bouche, à chaque fois qu’ils veulent nous imposer une nouvelle contre-réforme ultralibérale. Ils s’accommoderaient bien de nous voir bavarder la nuit jusqu’à épuisement, réduisant ce qui se passe à une extension de cette « résistance des terrasses » promue par les médias après les attentats. Alors, contre le recadrage continuons à sortir du cadre !

Comme l’a montré ce bel épisode parisien du 5 avril, durant lequel une manifestation est partie de la place de la République pour occuper le Bd Saint Germain en solidarité avec les manifestants emprisonnés, la fusion des places et de la rue, des échanges libérés et des offensives spontanées est la meilleure manière de poursuivre ces pas de côté que nous avons fait, et qui peuvent mener loin.

Le bouillonnement des places n’aura de sens que s’il déborde dans le temps et dans l’espace. Gardons intacte la colère initiale, sans laquelle nous n’aurions pas aujourd’hui tant de débats paisibles. Ne pas se laisser cantonner à la nuit permettra d’associer aux débats les innombrables qui ne peuvent se permettre
d’être noctambules. Utiliser les places comme points de départ permettra d’aller remettre en cause à domicile les institutions qui, pendant que nous rêvons, nous préparent activement ce cauchemar : retour à la normale avec exploitation accrue et politique ramenée aux échéances électorales. Il ne manque pas de bâtiments officiels où nous pouvons poursuivre la confrontation.

MULTIPLIONS LESBORDEMENTS !

(Reproduction d’un tract distribué samedi 9 avril à Paris.)

Source : https://lundi.am/Nuits-en-marche-multiplions-les-debordements

La grève ou l’invention de l’impossible

fleur-de-pavc3a9La grève est l’invention de l’impossible

Bergson produit une distinction décisive entre l’émotion infra-intellectuelle et l’émotion supra-intellectuelle. La distinction repose sur l’antériorité ou la postériorité de l’émotion par rapport à la représentation (ou idée). Or seule, en effet, l’émotion du second genre peut devenir génératrice d’idées.

La question : « Qu’est-ce que vous proposez à la place ? », question posée par le conservateur au changeur du monde (ou : question de Jean), n’a pas de sens : car l’impossible ne peut être prévu, ni pensé. La question n’a pas de sens, étant posée trop tôt. Ainsi, non seulement la théorie (le plan) ne doit pas précéder l’action (…) ; mais elle ne peut la précéder, puisque seule l’action permettra qu’éclosent les émotions supra-intellectuelles d’où jailliront, imprévisibles, les idées nouvelles.
La question de Jean est la question de l’intelligence qui comprend, discute, accepte ou rejette, s’en tient enfin à la critique ; à cette intelligence, bien connue, efficace, Bergson joint une autre intelligence, celle qu’a précédée l’émotion, celle qui invente. Ainsi, le refus acharné de répondre à la question n’est pas un refus de la pensée, un rejet de l’intelligence, ni l’abandon de la politique au flou, inintelligible mais séduisant, de la sensibilité ou de l’instinct. C’est au contraire l’appel à une intelligence supérieure à l’intelligence banale ; à une intelligence qui ne soit plus celle, médiocre, qui calcule, prévoit et gère, et dont Arendt écrivait : « Tout ce que prouvent les ordonnatrices géantes, c’est que les temps modernes ont eu tort de croire avec Hobbes que la rationalité, au sens du “calcul des conséquences”, est la plus haute, la plus humaine, des facultés de l’homme, et que les philosophes de la vie et du travail, Marx, Bergson ou Nietzsche, ont eu raison de voir dans ce type d’intelligence, qu’ils prenaient pour la raison, une simple fonction du processus vital ou, comme disait Hume, une simple “esclave des passions”. Il est évident que cette force cérébrale et les processus logiques obligatoires qu’elle engendre sont incapables d’édifier un monde, qu’ils sont aussi étrangers-au-monde que les processus obligatoires de la vie, du travail et de la consommation. » Et elle compare la logique à « une sorte de force d’intellect qui, à plus d’un égard, ressemble surtout à la force de travail que l’animal humain exerce dans son métabolisme avec la nature».

Par conséquent l’appel à l’émotion supra-intellectuelle n’est pas un appel à la vie contre la rigidité des codes de l’intelligence… Cette dialectique, simple, bête, échoue. Au contraire, l’appel de l’émotion, tel qu’il retentit dans la phrase superbe de Bergson, est un moyen de dépasser la simple nécessité vitale de l’adaptation, dans laquelle l’intelligence qui calcule est née et par laquelle elle est donc déterminée et bornée, pour en appeler à quelque chose de supérieur. Ainsi se produit un retournement vertigineux, à la hauteur de la tâche de la grève : l’invention de l’impossible.

L’appel est un appel au relais de la sensibilité et de l’intelligence, au-delà de l’opposition, froide, qui empêcherait qu’elles communiquassent. Le refus de la question de Jean n’est pas irrationalisme, mais appel à ce dépassement, par le haut, de la rationalité. Bergson déjà, conscient de la ténacité de la dialectique intelligence-sentiment, se défendait de présenter là une « morale de sentiment » : C’est elle, l’émotion, qui pousse l’intelligence en avant, malgré les obstacles. C’est elle surtout qui vivifie, ou plutôt qui vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera corps, ramasse à tout moment ce qui pourra s’organiser avec eux, et obtient finalement de l’énoncé du problème qu’il s’épanouisse en solution.

Que sera-ce dans la littérature et dans l’art ! L’œuvre géniale est le plus souvent sortie d’une émotion unique en son genre, qu’on eût crue inexprimable, et qui a voulu s’exprimer. Mais n’en est-il pas ainsi de toute œuvre, si imparfaite soit-elle, où entre une part de création ? De même donc, de l’organisation politique : on l’eût cru inexprimable, elle était inexprimable (d’où le silence à la question de Jean), et elle a voulu s’exprimer. L’invention de l’impossible n’est une aberration, n’est un scandale, que pour l’intelligence qui gère, fabrique et prévoit. C’est à l’intelligence qui invente, à celle qui répond à l’émotion nouvelle, que la grève, quand elle commence, même aveugle sur ses buts, fait appel. Une grève qui prend est une grève où la joie s’installe d’emblée, dans l’incertitude non pas tant de son avenir, que de ces « buts » mêmes. La joie installée, la grève se fait ; et s’invente des moyens : parmi ces moyens, une théorie. Au besoin, des concepts… La grève n’est pas le moyen de sa fin ; elle est la joie, émotion neuve, singulière, où l’intelligence puisera des solutions, de remèdes, et proposera, fera, « à la place », sans avoir eu besoin d’abord de répondre à la question qui, si on avait cherché à y répondre avec les moyens de l’intelligence gestionnaire, aurait empêché que l’action ne s’engageât.

Quand le mouvement commence, les matériaux de l’organisation (ou création) politique n’existent pas encore, pas plus que ceux de l’œuvre d’art véritablement nouvelle, quand l’artiste met en branle son travail. Ces matériaux sont fondus dans l’émotion créatrice. Bergson distingue une intelligence qui travaille à froid, combinant entre elles des idées, depuis longtemps coulées en mots, que la société lui livre à l’état solide ; cette intelligence produit des œuvres médiocres — et des « solutions » politiques mortes ; elle est l’intelligence de Jean posant la question de l’avenir avec les concepts du présent ; elle est l’intelligence des politiciens. Au contraire, dans le cas de la seconde intelligence, il semble que les matériaux fournis par l’intelligence entrent préalablement en fusion et qu’ils se solidifient ensuite à nouveau en idées cette fois informées par l’esprit lui-même. C’est le chef d’œuvre dans l’art ; en politique, c’est la grève inventant une forme — la seule grève réussie ; rare comme un chef-d’œuvre.

Les idées, les représentations, n’ont donc pas à précéder la volonté du changement ; n’ont pas à être proposées, puisqu’elles ne naîtront que de l’émotion créatrice que le changement suscitera. (…)

Une grève véritable ne se produit que là où se dégage, d’abord, l’émotion particulière d’une âme qui s’ouvre, rompant avec la nature qui l’enfermait à la fois en elle-même et dans la cité.

Qu’on ne vienne pas parler ainsi d’obstacles matériels à l’âme ainsi libérée ! Elle ne répondra pas que l’obstacle doit être tourné, ni qu’il peut être forcé [ce que ferait l’intelligence gestionnaire] : elle le déclarera inexistant. De sa conviction morale on ne peut pas dire qu’elle soulève des montagnes, car elle ne voit pas de montagne à soulever. Tant que vous raisonnerez sur l’obstacle, il restera où il est ; et tant que vous le regarderez, vous le décomposerez en parties qu’il faudra surmonter une à une ; le détail en peut être illimité, rien ne dit que vous l’épuiserez. Mais vous pouvez rejeter l’ensemble, en bloc, si vous le niez. Ainsi procédait le philosophe qui prouvait le mouvement en marchant

La grève ne voit pas les obstacles.

Si tel est le contraste entre l’opération réelle de la vie et l’aspect qu’elle prend pour les sens, est-il étonnant qu’une âme qui ne connaît plus d’obstacle matériel se sente, à tort ou à raison, en coïncidence avec le principe de la vie ?

*

En vain on alléguera que ce bond en avant ne suppose derrière lui aucun effort créateur, qu’il n’y a pas ici une invention comparable à celle de l’artiste. Ce serait oublier que la plupart des grandes réformes accomplies ont paru d’abord irréalisables, et qu’elles l’étaient en effet. Elles ne pouvaient se réaliser que dans une société dont l’état d’âme fût déjà celui qu’elles devaient induire par leur réalisation.

La grève est la création de cet état d’âme…

Extrait de Thèses sur le concept de grève, Institut de démobilisation, février 2008 (« Thèse n°15 : La grève est l’invention de l’impossible ».)

Les phrases en italiques sont des citations de Bergson.

 

L’idéologie du travail (Jacques Ellul)

valeur_travail-500x261Il faut, avant toute recherche ou réflexion sur le travail dans notre société prendre conscience de ce que tout y est dominé par l’idéologie du travail. Dans la presque totalité des sociétés traditionnelles, le travail n’est considéré ni comme un bien ni comme l’activité principale. La valeur éminente du travail apparait dans le monde occidental, au XVIIème, en Angleterre, en Hollande puis en France et elle se développe dans ces trois pays au fur et à mesure de la croissance économique. Comment s’explique, d’abord la mutation mentale et morale qui consiste à passer du travail peine ou châtiment ou nécessité inévitable au travail valeur et bien ? Il faut constater que cette réinterprétation qui aboutit à l’idéologie du travail se produit lors de la rencontre de quatre faits qui modifient la société occidentale. Tout d’abord le travail devient de plus en plus pénible, avec le développement industriel, et apparemment plus inhumain. Les conditions du travail empirent considérablement en passant de l’artisanat, et même de la manufacture (qui était déjà dure mais non pas inhumaine) à l’usine. Celle-ci produit un type de travail nouveau, impitoyable. Et comme, avec la nécessité de l’accumulation du capital, le salaire est inférieur à la valeur produite, le travail devient plus envahissant : il recouvre toute la vie de l’homme. L’ouvrier est en même temps obligé de faire travailler sa femme et ses enfants pour arriver à survivre. Le travail est donc à la fois plus inhumain qu’il ne l’était pour les esclaves et plus totalitaire, ne laissant place dans la vie pour rien d’autre, aucun jeu, aucune indépendance, aucune vie de famille. Il apparait pour les ouvriers comme une sorte de fatalité, de destin. Il était alors indispensable de compenser cette situation inhumaine par une sorte d’idéologie (qui apparaît d’ailleurs ici comme correspondant exactement à la vue de l’idéologie chez Marx), qui faisait du travail une vertu, un bien, un rachat, une élévation. Si le travail avait encore été interprété comme une malédiction, ceci aurait été radicalement intolérable pour l’ouvrier.

Or, cette diffusion du « Travail-Bien » est d’autant plus nécessaire que la société de cette époque abandonne ses valeurs traditionnelles, et c’est le second facteur. D’une part les classes dirigeantes cessent de croire profondément au christianisme, d’autre part les ouvriers qui sont des paysans déracinés, perdus dans la ville n’ont plus aucun rapport avec leurs anciennes croyances, l’échelle des valeurs traditionnelles. De ce fait il faut rapidement créer une idéologie de substitution, un réseau de valeurs dans lequel s’insérer. Pour les bourgeois, la valeur va devenir ce qui est l’origine de leur force, de leur ascension. Le Travail (et secondairement l’Argent). Pour les ouvriers, nous venons de voir qu’il faut aussi leur fournir ce qui est l’explication, ou la valorisation, ou la justification de leur situation, et en même temps une échelle de valeurs susceptible de se substituer à l’ancienne. Ainsi, l’idéologie du travail se produit et grandit dans le vide des autres croyances et valeurs.

Mais il y a un troisième facteur : est reçu comme valeur ce qui est devenu la nécessité de croissance du système économique, devenu primordial. L’économie n’a pris la place fondamentale dans la pensée qu’au XVII – XVIIIème. L’activité économique est créatrice de la valeur (économique). Elle devient dans la pensée des élites, et pas seulement de la bourgeoisie, le centre du développement, de la civilisation. Comment dès lors ne pas lui attribuer une place essentielle dans la vie morale. Or, ce qui est le facteur déterminant de cette activité économique, la plus belle de l’homme, c’est le travail. Tout repose sur un travail acharné. Ce n’est pas encore clairement formulé au XVIIIème, mais nombreux sont ceux qui comprennent déjà que le travail produit la valeur économique. Et l’on passe très tôt de cette valeur à l’autre (morale ou spirituelle). Il fallait bien que cette activité si essentielle matériellement soit aussi justifiée moralement et psychologiquement. Créateur de valeur économique, on emploie le même mot pour dire qu’il est fondateur de la valeur morale et sociale.

Enfin un dernier facteur vient assurer cette prédominance. L’idéologie du travail apparaît lorsqu’il y a séparation plus grande, décisive entre celui qui commande et celui qui obéit à l’intérieur d’un même processus de production, entre celui qui exploite et celui qui est exploité, correspondant à des catégories radicalement différentes de travail. Dans le système traditionnel, il y a celui qui ne travaille pas et celui qui travaille. Il y a une différence entre le travailleur intellectuel et le travailleur manuel. Mais il n’y avait pas opposition radicale entre les tâches d’organisation ou même de commandement et celles d’exécution : une initiative plus grande était laissée au manuel. Au XVIIIème, celui qui organise le travail et qui exploite est lui-même un travailleur (et non pas un non travailleur, comme le seigneur) et tous sont pris dans le circuit du travail, mais avec l’opposition totale entre l’exécutant exploité et le dirigeant exploiteur. Il y a des catégories totalement différentes du travail dans le domaine économique. Ce sont là, je crois, les quatre facteurs qui conduisent à l’élaboration (spontanée, non pas machiavélique) de l’idéologie du travail, qui joue le rôle de toutes les idéologies : d’une part voiler la situation réelle en la transposant dans un domaine idéal, en attirant toute l’attention sur l’idéal, l’ennobli, le vertueux, d’autre part, justifier cette même situation en la colorant des couleurs du bien et du sens. Cette idéologie du travail a pénétré partout, elle domine encore en grande partie nos mentalités.

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Quelles sont alors les principales composantes de cette idéologie : tout d’abord, l’idée centrale, qui devient une évidence, c’est que l’homme est fait pour le travail. Il n’a pas d’autre possibilité pour vivre. La vie ne peut être remplie que par le travail. Je me rappelle telle pierre tombale avec pour seule inscription, sous le nom du défunt : « le travail fut sa vie ». Il n’y avait rien d’autre à dire sur toute une vie d’homme. Et en même temps dans la première moitié du XIXème, apparaissait l’idée que l’homme s’était différencié des animaux, était devenu vraiment homme parce que dès l’origine il avait travaillé. Le travail avait fait l’homme. La distance entre le primate et l’homme était établie par le travail. Et, bien significatif, alors qu’au XVIIIème. on appelait en général l’homme préhistorique « homo sapiens », au début du XIXème. ce qui va primer ce sera « homo faber » : l’homme fabricant d’outils de travail (je sais bien entendu que cela était lié à des découvertes effectives d’outils préhistoriques, mais ce changement d’accentuation reste éclairant). De même que le travail est à l’origine de l’homme, de même c’est lui qui peut donner un sens à la vie. Celle-ci n’a pas de sens en elle- même : l’homme lui en apporte un par ses œuvres et l’accomplissement de sa personne dans le travail, qui, lui-même n’a pas besoin d’être justifié, légitimé : le travail a son sens en lui-même, il comporte sa récompense, à la fois par la satisfaction morale du « devoir accompli », mais en outre par les bénéfices matériels que chacun retire de son travail. Il porte en lui sa récompense, et en plus une récompense complémentaire (argent, réputation, justification). Labor improbus omnia vincit. Cette devise devient la majeure du XIXème. Car le travail est le père de toutes les vertus, comme l’oisiveté est la mère de tous les vices. Les textes de Voltaire, l’un des créateurs de l’idéologie du travail, sont tout à fait éclairants à ce sujet : « Le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin » ou encore « Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens ». Et ce n’est pas pour rien que ce soit Voltaire justement qui mette au premier plan la vertu du travail. Car celui-ci devient vertu justificatrice. On peut commettre beaucoup de fautes de tous ordres, mais si on est un ferme travailleur on est pardonné. Un pas de plus, et nous arrivons à l’affirmation, qui n’est pas moderne, que « Le travail c’est la liberté ». Cette formule rend aujourd’hui un son tragique parce que nous nous rappelons la formule à l’entrée des Camps hitlériens « Arbeit macht frei ». Mais au XIXe s. on expliquait gravement qu’en effet seul le travailleur est libre, par opposition au nomade qui dépend des circonstances, et au mendiant qui dépend de la bonne volonté des autres. Le travailleur, lui, chacun le sait, ne dépend de personne. Que de son travail ! Ainsi l’esclavage du travail est mué en garantie de Liberté.

Et de cette morale nous trouvons deux applications plus modernes : l’Occidental a vu dans sa capacité à travailler la justification en même temps que l’explication de sa supériorité à l’égard de tous les peuples du monde. Les Africains étaient des paresseux. C’était un devoir moral que de leur apprendre à travailler, et c’était une légitimation de la conquête. On ne pouvait pas entrer dans la perspective que l’on s’arrête de travailler quand on a assez pour manger deux ou trois jours. Les conflits entre employeurs occidentaux et ouvriers arabes ou africains entre 1900 et 1940 ont été innombrables sur ce thème-là. Mais, très remarquablement, cette valorisation de l’homme par le travail a été adoptée par des mouvements féministes. L’homme a maintenu la femme en infériorité, parce que seul il effectuait le travail socialement reconnu. La femme n’est valorisée aujourd’hui que si elle « travaille » : compte tenu que le fait de tenir le ménage, élever les enfants n’est pas du travail, car ce n’est pas du travail productif et rapportant de l’argent. G. Halimi dit par exemple « La grande injustice c’est que la femme a été écartée de la vie professionnelle par l’homme ». C’est cette exclusion qui empêche la femme d’accéder à l’humanité complète. Ou encore qui fait qu’on la considère comme le dernier peuple colonisé. Autrement dit, le travail, qui, dans la société industrielle est effectivement à la source de la valeur, qui devient l’origine de toute réalité, se trouve transformé, par l’idéologie en une surréalité, investie d’un sens dernier à partir duquel toute la vie prend son sens. Le travail est ainsi identifié à toute la morale et prend la place de toutes les autres valeurs. Il est porteur de l’avenir. Celui-ci, qu’il s’agisse de l’avenir individuel ou de celui de la collectivité, repose sur l’effectivité, la généralité du travail. Et à l’école on apprend d’abord et avant tout à l’enfant la valeur sacrée du travail. C’est la base (avec la Patrie) de l’enseignement primaire de 1860 à 1940 environ. Cette idéologie va pénétrer totalement des générations.

Et ceci conduit à deux conséquences bien visibles, parmi d’autres. Tout d’abord nous sommes une société qui a mis progressivement tout le monde au travail. Le rentier, comme auparavant le Noble ou le Moine tous deux des oisifs, devient un personnage ignoble vers la fin du XIXème. Seul le travailleur est digne du nom d’homme. Et à l’école on met l’enfant au travail, comme jamais dans aucune civilisation on n’a fait travailler les enfants (je ne parle pas de l’atroce travail industriel ou minier des enfants au XIXème, qui était accidentel et lié non pas à la valeur du travail mais au système capitaliste). Et l’autre conséquence actuellement sensible : on ne voit pas ce que serait la vie d’un homme qui ne travaillerait pas. Le chômeur, même s’il recevait une indemnité suffisante, reste désaxé et comme déshonoré par l’absence d’activité sociale rétribuée. Le loisir trop prolongé est troublant, assorti de mauvaise conscience. Et il faut encore penser aux nombreux « drames de la retraite ». Le retraité se sent frustré du principal. Sa vie n’a plus de productivité, de légitimation : il ne sert plus à rien. C’est un sentiment très répandu qui provient uniquement du fait que l’idéologie a convaincu l’homme que la seule utilisation normale de la vie était le travail.

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Cette idéologie du travail présente un intérêt tout particulier dans la mesure où c’est un exemple parfait de l’idée (qu’il ne faut pas généraliser) que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Ou encore que celle-ci impose sa propre idéologie à la classe dominée. En effet cette idéologie du travail est, avec l’expansion de l’industrie, une création intégrale de la classe bourgeoise. Celle-ci remplace toute morale par la morale du travail. Mais ce n’est pas pour tromper les ouvriers, ce n’est pas pour les amener à travailler plus. Car la bourgeoisie elle- même y croit. C’est elle qui, pour elle-même, place le travail au- dessus de tout. Et les premières générations bourgeoises (les capitaines d’industrie par exemple) sont faites d’hommes acharnés au travail, œuvrant plus que tous. On élabore cette morale non pour contraindre les autres, mais en tant que justification de ce que l’on fait soi-même. La bourgeoisie ne croyait plus aux valeurs religieuses et peu aux morales traditionnelles : elle remplace le tout par cette idéologie qui légitime à la fois ce qu’elle fait, la façon dont elle vit, et aussi le système lui-même qu’elle organise et met en place. Mais bien entendu, nous avons déjà dit que comme toute idéologie, celle-là sert aussi à voiler, cacher la condition du prolétariat (s’il travaille, ce n’est pas par contrainte mais par vertu). Or, ce qui est passionnant c’est de constater que cette idéologie produite par la bourgeoisie devient l’idéologie profondément crue et essentielle de la classe ouvrière et de ses penseurs. Comme la plupart des socialistes, Marx se fait piéger par cette idéologie. Lui qui a été si lucide pour critiquer la pensée bourgeoise, il entre en plein dans l’idéologie du travail. Les textes abondent : « L’Histoire n’est que la création de l’homme par le travail humain. Le travail a créé l’homme lui-même » (Engels).

Et voici de beaux textes de Marx lui-même :

« Dans ton usage de mon produit, je jouirai directement de la conscience d’avoir satisfait un besoin humain et objectivé l’essence de l’homme, d’avoir été pour toi le moyen terme entre toi et le genre humain, d’être donc connu et ressenti par toi comme un complément de ton propre être et une partie nécessaire de toi-même. Donc de me savoir confirmé aussi bien dans ta pensée que dans ton amour, d’avoir créé dans la manifestation individuelle de ma vie, la manifestation de ta vie, d’avoir donc confirmé et réalisé directement dans mon travail… l’essence humaine, mon essence sociale. »

K. Marx – Mans 1844.

« C’est en façonnant par son travail le monde des objets que l’homme se révèle réellement comme un être générique. Sa production, c’est sa vie générique créatrice. Par elle, la nature apparait comme son œuvre et sa réalité. C’est pourquoi l’objet du travail est l’objectivation de la vie générique de l’homme car il ne s’y dédouble pas idéalement dans la conscience, mais réellement, comme créateur. Il se contemple ainsi lui-même dans un monde qu’il a lui-même créé par son travail. »

K. Marx – Mans 1844.

Et l’une des attaques impitoyables de Marx contre le capitalisme portera justement sur ce point : le capitalisme a dégradé le travail humain, il en fait un avilissement, une aliénation. Le travail dans ce monde n’est plus le travail. (Il oubliait que c’était ce monde qui avait fabriqué cette image noble du travail !). Le capitalisme doit être condamné entre autres afin que le travail puisse retrouver sa noblesse et sa valeur. Marx attaquait d’ailleurs en même temps sur ce point les anarchistes, seuls à douter de l’idéologie du travail. Enfin : « Par essence le travail est la manifestation de la personnalité de l’homme. L’objet produit exprime l’individualité de l’homme, son prolongement objectif et tangible. C’est le moyen de subsistance direct, et la confirmation de son existence individuelle ». Ainsi Marx interprète tout grâce au travail, et sa célèbre démonstration que seul le travail est créateur de valeur repose sur cette idéologie bourgeoise (d’ailleurs c’étaient bien des économistes bourgeois qui, avant Marx, avaient fait du travail l’origine de la valeur…). Mais ce ne sont pas seulement les penseurs socialistes qui vont entrer dans cette optique, les ouvriers eux-mêmes, et les syndicats aussi. Pendant toute la fin du XIXème, on assiste à la progression du mot « Travailleurs ». Seuls les travailleurs sont justifiés et ont droit à être honorés, opposés aux Oisifs et aux Rentiers qui sont vils par nature. Et encore par Travailleur on n’entend que le travailleur manuel. Aux environs de 1900, il y aura de rudes débats dans les syndicats pour savoir si on peut accorder à des fonctionnaires, des intellectuels, des employés, le noble titre de travailleur. De même dans les syndicats on ne cesse de répéter entre 1880-1914 que le travail ennoblit l’homme, qu’un bon syndicaliste doit être un meilleur ouvrier que les autres ; on propage l’idéal du travail bien fait etc… Et finalement toujours dans les syndicats, on demande avant tout la justice dans la répartition des produits du travail, ou encore l’attribution du pouvoir aux travailleurs. Ainsi on peut dire que de façon très générale, syndicats et socialistes ont contribué à répandre cette idéologie du travail et à la fortifier, ce qui se comprend d’ailleurs très bien !

Jacques Ellul

Source : http://partage-le.com/2016/02/lideologie-du-travail-par-jacques-ellul/

(On peut retrouver cet article dans l’ouvrage Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? qui regroupe tous les textes d’Ellul consacrés au travail)

 

Pour comprendre les meurtres de masse du 13 novembre 2015 (Alain Badiou)

BadiouLundi 23 novembre, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le philosophe Alain Badiou donnait une conférence au sujet des terribles événements du 13 novembre 2015 à Paris. Son analyse constitue une contribution essentielle à la compréhension de ces meurtres de masse, à mille lieues des discours superficiels des médias et des hommes politiques.

On doit l’enregistrement vidéo de la conférence au site de Là-bas si j’y suis (on retrouvera ici sa transcription écrite)

« Il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels.

Je vais donc tenter ici devant vous, une élucidation intégrale de ce qui est arrivé. Je vais en quelque sorte traiter ce meurtre de masse comme un des nombreux symptômes actuels d’une maladie grave du monde contemporain, de ce monde dans son entier, et je vais essayer d’indiquer les exigences ou les chemins possibles d’une guérison à long terme de cette maladie, dont la multiplication des événements de ce genre dans le monde est un symptôme particulièrement violent et particulièrement spectaculaire. » Alain Badiou.

« Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile »

pasolini-cocci-630x365 « La plupart des intellectuels laïcs et démocratiques italiens se donnent de grands airs, parce qu’ils se sentent virilement « dans » l’histoire. Ils acceptent, dans un esprit réaliste, les transformations qu’elle opère sur les réalités et les hommes, car ils croient fermement que cette « acceptation réaliste » découle de l’usage de la raison. (…) Je ne crois pas en cette histoire et en ce progrès. Il n’est pas vrai que, de toute façon, l’on avance. Bien souvent l’individu, tout comme les sociétés, régresse ou se détériore. Dans ce cas, la transformation ne doit pas être acceptée : son « acceptation réaliste » n’est en réalité qu’une manœuvre coupable pour tranquilliser sa conscience et continuer son chemin. C’est donc tout le contraire d’un raisonnement, bien que souvent, linguistiquement, cela en ait l’air. La régression et la détérioration ne doivent pas être acceptées, fût-ce avec une indignation ou une rage qui, dans ce cas précis, et contrairement aux apparences, sont des mouvements profondément rationnels. Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. »

Pier Paolo Pasolini, Lettres luthériennes

« Je sais qu’en tapant toujours sur le même clou, on peut faire s’écrouler une maison. (…) L’histoire nous [en] fournit (…) l’exemple : le refus y a toujours joué un rôle essentiel. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les valets des cardinaux. Cependant, pour être efficace, le refus doit être grand, et non petit, total, et non pas porter sur tel ou tel point, « absurde », contraire au bon sens.»

PPP, « Nous sommes tous en danger », dernier entretien