Une centaine de multinationales sont responsables des 2/3 des émissions de gaz à effet de serre

arton8500-57e68Ils sont les fauteurs oubliés du changement climatique : banques, industriels du pétrole et du charbon… Et pourtant, moins d’une centaine de ces multinationales sont responsables des deux-tiers des émissions de gaz à effet de serre dans le monde. Dans Les saboteurs du climat, enquête documentée et chiffrée, le journaliste Nicolas de la Casinière les tire de l’anonymat.

Les Anglo-Saxons appellent cela disclosure. Disons donc tout de suite que le livre dont je vais vous parler, Les Saboteurs du climat, est coédité par Reporterre, le site où vous êtes… Je ne vais donc pas vous en dire trop de bien, ce serait louche ni trop de mal d’ailleurs, car le livre en question est tout à fait pertinent et documenté.

L’auteur, Nicolas de La Casinière, qui est correspondant à Nantes de Libération et de… Reporterre, rappelle d’emblée une donnée trop vite oubliée : même si tout le monde est peu ou prou responsable de la catastrophe climatique annoncée, 90 grands groupes mondiaux sont à l’origine des deux-tiers des émissions de gaz à effet de serre ! Ces entreprises – qui touchent au pétrole, charbon, pneumatiques, etc – ne sont guère vertueuses, même si elles prétendent souvent le contraire. Et parmi cette cohorte de « saboteurs », certains sont français, et quelques-uns ont même l’État comme actionnaire minoritaire !

« Le charbon est à la fois le passé et l’avenir »

Ce sont ces mauvais exemples hexagonaux que le livre pointe principalement du doigt. On y retrouve bien sûr le groupe Total en bonne place, qui n’hésite pas à se lancer dans l’exploitation des sables bitumineux et souhaiterait bien s’attaquer au gaz de l’Arctique… On y croise le beaucoup moins connu groupe familial Sparkling Capital, fondé en 2009, qui s’est spécialisé dans cette industrie délaissée par d’autres : les charbonnages. Même si le charbon pèse pour 44 % des émissions de gaz à effet de serre, l’ingénieure Michèle Assouline, la présidente de Sparkling, en est persuadée : « Le charbon est à la fois le passé et l’avenir : il est indispensable », a-t-elle dit au micro de RTL.

Cela dit, Sparkling (qui veut dire « éblouissant, pétillant » en anglais) n’est pas le seul à turbiner au charbon. EDF ou Engie (ex GDF-Suez) « détiennent, totalement ou partiellement, ou via des filiales, 46 centrales à charbon émettant plus de 151 millions de tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent de près de la moitié des émissions totales de la France ». EDF, par exemple, est présent en Pologne, en Chine, en Belgique et en France (deux centrales)… Quant à Engie, rappelle Nicolas de La Casinière, sur les 30 centrales que le groupe possède de par le monde, dix d’entre elles sont cataloguées comme « subcritiques », autrement dit des installations vétustes, gourmandes en eau et en combustible… Morale : même si la France se veut la championne du nucléaire, ses grands groupes continuent d’émettre sans vergogne.

L’image des saboteurs est en jeu

Faut-il pour autant être pessimiste ? Il y a tout de même des progrès ici ou là. Certains saboteurs se rendent compte que leur image est en jeu. D’autres cèdent devant l’action des écologistes. C’est ainsi que l’association Bizi !, en annonçant à l’avance les actions qu’elle allait entreprendre, a poussé la Société générale à renoncer à financer un projet charbonnier australien. Même Total a décidé de se désengager de la production de charbon en Afrique du Sud. Et Michelin, autre saboteur notoire, ne cultive presque plus en direct l’hévéa (tout en continuant bien sûr à en consommer). L’industriel du pneumatique a même piloté en Indonésie un projet de reforestation. On peut, comme le fait l’auteur du livre, souligner que cette reforestation ne concerne que 50 % des surfaces, l’autre moitié étant replanté en… hévéa, mais c’est tout de même mieux que rien. Dans sa fougue militante, La Casinière reproche d’ailleurs à Total de « vouloir préserver le plus longtemps ses profits » (ce en quoi il n’y a rien de criminel) et plus loin il se désole que les pétroliers investissent dans l’éolien et le solaire. Pourtant ces investissements ne peuvent pas nuire.

Mais l’auteur a parfaitement raison lorsqu’il décrit tous les artifices de la communication qui permettent à ces grands groupes de s’auto-décerner des labels verts, ou de présenter leur action comme « responsable ». Et lorsqu’il relève que des entreprises comme le cimentier Lafarge, le sidérurgiste Arcelor-Mittal ou GDF-Suez ont financé tout récemment les sénateurs états-uniens les plus climatosceptiques, on tombe des nues et on se dit que le climat, malgré toutes les COP, est encore un combat à venir.


Les saboteurs du climat, Nicolas de la Casinière, 144 p., 10 € (éd. du Seuil, en partenariat avec Reporterre).

Source : Philippe Thureau-Dangin pour Reporterre

Les révolutions du passé promettaient une vie nouvelle, les insurrections contemporaines en livrent les clefs (Comité invisible)

Tunisie riots« Nous ne sommes pas contemporains de révoltes éparses, mais d’une unique vague mondiale de soulèvements qui communiquent entre eux imperceptiblement. D’une universelle soif de se retrouver que seule explique l’universelle séparation. D’une haine générale de la police qui dit le refus lucide de l’atomisation générale que celle-ci supervise. (…)

S’il est bien évident que les puissants complotent pour préserver et étendre leurs positions, il est non moins certain que partout cela conspire – dans les halls d’immeubles, à la machine à café, à l’arrière des kebabs, dans les soirées, dans les amours, dans les prisons. Et tous ces liens, toutes ces conversations, toutes ces amitiés tissent par capillarité, à l’échelle mondiale, un parti historique à l’œuvre – « notre parti », comme disait Marx. Il y a bien, face à la conspiration objective de l’ordre des choses, une conspiration diffuse à laquelle nous appartenons de fait. Mais la plus grande confusion règne en son sein. Partout notre parti se heurte à son propre héritage idéologique ; il se prend les pieds dans tout un canevas de traditions révolutionnaires défaites et défuntes, mais qui exigent le respect. Or l’intelligence stratégique vient du cœur et non du cerveau, et le tort de l’idéologie est précisément de faire écran entre la pensée et le cœur. En d’autres termes : il nous faut forcer la porte de là où nous sommes déjà. Le seul parti à construire est celui qui est déjà là. Il nous faut nous débarrasser de tout le fatras mental qui fait obstacle à la claire saisie de notre commune situation, de notre « commune terrestritude », selon l’expression de Gramsci. Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.

Comme tout slogan publicitaire, le mot d’ordre « Nous sommes les 99% » tient son efficacité non de ce qu’il dit, mais de ce qu’il ne dit pas. Ce qu’il ne dit pas, c’est l’identité des 1% de puissants. Ce qui caractérise les 1%, ce n’est pas qu’ils sont riches (…) c’est qu’ils sont organisés. Ils s’organisent même pour organiser la vie des autres. La vérité de ce slogan est bien cruelle, et c’est que le nombre n’y fait rien : on peut être 99% et parfaitement dominés. À l’inverse, les pillages collectifs de Tottenham démontrent suffisamment que l’on cesse d’être pauvre dès que l’on commence à s’organiser. Il y a une différence considérable entre une masse de pauvres et une masse de pauvres déterminés à agir ensemble.

S’organiser n’a jamais voulu dire s’affilier à la même organisation. S’organiser, c’est agir d’après une perception commune, à quelque niveau que ce soit. Or ce qui fait défaut à la situation, ce n’est pas la « colère des gens » ou la disette, ce n’est pas la bonne volonté des militants ni la diffusion de la conscience critique, ni même la multiplication du geste anarchiste. Ce qui nous manque, c’est une perception partagée de la situation. Sans ce liant, les gestes s’effacent sans trace dans le néant, les vies ont la texture des songes et les soulèvements finissent dans les livres d’école.

La profusion quotidienne d’informations, pour les unes alarmantes pour les autres simplement scandaleuses, façonne notre appréhension d’un monde globalement inintelligible. Son allure chaotique est le brouillard de la guerre derrière quoi il se rend inattaquable. C’est par son aspect ingouvernable qu’il est réellement gouvernable. Là est la ruse. En adoptant la gestion de crise comme technique de gouvernement, le capital n’a pas simplement substitué au culte du progrès le chantage à la catastrophe, il a voulu se réserver l’intelligence stratégique du présent, la vue d’ensemble sur les opérations en cours. C’est ce qu’il importe de lui disputer. Il s’agit, en matière de stratégie, de nous redonner deux coups d’avance sur la gouvernance globale. Il n’y a pas une « crise » dont il faudrait sortir, il y a une guerre qu’il nous faut gagner. Une intelligence partagée de la situation ne peut naître d’un seul texte, mais d’un débat international. »

La catastrophe est d’abord existentielle, affective, métaphysique

« [Cela] fait un siècle que le diagnostic clinique de la fin de la civilisation occidentale est établi, et contresigné par les événements. Disserter là-dessus n’est depuis lors qu’une façon de s’en distraire. Mais c’est surtout une façon de se distraire de la catastrophe qui est là, et depuis bien longtemps, de la catastrophe que nous sommes, de la catastrophe qu’est l’Occident. Cette catastrophe est d’abord existentielle, affective, métaphysique. Elle réside dans l’incroyable étrangeté au monde de l’homme occidental, celle qui exige par exemple qu’il se fasse maître et possesseur de la nature – on ne cherche à dominer que ce que l’on redoute. Ce n’est pas pour rien qu’il a mis tant d’écrans entre lui et le monde. En se retranchant de l’existant, l’homme occidental en a fait cette étendue désolée, ce néant morne, hostile, mécanique, absurde, qu’il doit sans cesse bouleverser par son travail, par un activisme cancéreux, par une hystérique agitation de surface. Rejeté sans trêve de l’euphorie à l’hébétude et de l’hébétude à l’euphorie, il tente de remédier à son absence au monde par toute une accumulation d’expertises, de prothèses, de relations, par toute une quincaillerie technologique finalement décevante. Il est de plus en plus visiblement cet existentialiste suréquipé, qui n’a de cesse de tout ingénier, de tout recréer, ne pouvant souffrir une réalité qui, de toutes parts, le dépasse. (…)

Le mensonge de toute l’apocalyptique occidentale consiste à projeter sur le monde le deuil que nous ne pouvons en faire. Ce n’est pas le monde qui est perdu, c’est nous qui avons perdu le monde et le perdons incessamment ; ce n’est pas lui qui va bientôt finir, c’est nous qui sommes finis, amputés, retranchés, nous qui refusons hallucinatoirement le contact vital avec le réel. La crise n’est pas économique, écologique ou politique, la crise est avant tout celle de la présence. À tel point que le must de la marchandise – l’iPhone et le Hummer, typiquement – consiste dans un appareillage sophistiqué de l’absence. (…)

Le désastre objectif nous sert d’abord à masquer une autre dévastation, plus évidente et plus massive encore. L’épuisement des ressources naturelles est probablement bien moins avancé que l’épuisement des ressources subjectives, des ressources vitales qui frappe nos contemporains. Si l’on se plaît tant à détailler le ravage de l’environnement, c’est aussi pour voiler l’effarante ruine des intériorités. Chaque marée noire, chaque plaine stérile, chaque extinction d’espèce est une image de nos âmes en lambeaux, un reflet de notre absence au monde, de notre impuissance intime à l’habiter. (…)

Repenser une idée de la révolution à même de faire brèche dans le cours du désastre, c’est donc, pour commencer, la purger de tout ce qu’elle a contenu jusqu’ici d’apocalyptique. C’est voir que l’eschatologie marxiste ne diffère que par là de l’aspiration impériale fondatrice des États-Unis d’Amérique (…) Socialistes, libéraux, saint-simoniens, Russes et Américains de la Guerre froide, tous ont toujours exprimé la même aspiration neurasthénique à l’établissement d’une ère de paix et d’abondance stérile où plus rien ne serait à craindre, où les contradictions seraient enfin résolues, et le négatif résorbé. Établir par la science et l’industrie une société prospère, intégralement automatisée et finalement apaisée. Quelque chose comme un paradis terrestre organisé sur le modèle de l’hôpital psychiatrique ou du sanatorium. Un idéal qui ne peut venir que d’êtres profondément malades, et qui n’aspirent même plus à la rémission. (…)

Toute l’originalité et tout le scandale du marxisme fut de prétendre que pour accéder au millenium, il fallait en passer par l’apocalypse économique, quand les autres la jugeaient superflue. Nous n’attendrons ni le millenium ni l’apocalypse. Il n’y aura jamais de paix sur la terre. Abandonner l’idée de paix est la seule paix véritable. Face à la catastrophe occidentale, la gauche adopte généralement la position de lamentation, de dénonciation et donc d’impuissance qui la rend haïssable aux yeux mêmes de ceux qu’elle prétend défendre. L’état d’exception dans lequel nous vivons n’est pas à dénoncer, il est à retourner contre le pouvoir lui-même. »

Ce qui en est en jeu dans les insurrections contemporaines

« Ce n’est pas « le peuple » qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit son peuple, en suscitant l’expérience et l’intelligence communes, le tissu humain et le langage de la vie réelle qui avaient disparu. Les révolutions du passé promettaient une vie nouvelle, les insurrections contemporaines en livrent les clefs. Les virages d’ultras du Caire n’étaient pas des groupes révolutionnaires avant la « révolution», c’étaient seulement des bandes capables de s’organiser pour s’affronter avec la police ; c’est d’avoir tenu un rôle aussi éminent lors de la « révolution » qu’ils se sont trouvés forcés de se poser, en situation, les questions habituellement dévolues aux « révolutionnaires ». Là réside l’événement : non dans le phénomène médiatique que l’on a forgé pour vampiriser la révolte par sa célébration extérieure, mais dans les rencontres qui s’y sont effectivement produites. Voilà qui est bien moins spectaculaire que « le mouvement » ou « la révolution », mais plus décisif. Nul ne saurait dire ce que peut une rencontre.

C’est ainsi que les insurrections se prolongent, moléculairement, imperceptiblement, dans la vie des quartiers, des collectifs, des squats, des « centres sociaux », des êtres singuliers, au Brésil comme en Espagne, au Chili comme en Grèce. Non parce qu’elles mettent en œuvre un programme politique, mais parce qu’elles mettent en branle des devenirs-révolutionnaires. Parce que ce qui y a été vécu brille d’un éclat tel que ceux qui en ont fait l’expérience se doivent d’y être fidèles, de ne pas se séparer, de construire cela même qui, désormais, fait défaut à leur vie d’avant. Si le mouvement espagnol d’occupation des places, une fois disparu de l’écran-radar médiatique, ne s’était pas poursuivi par tout un processus de mises en commun et d’auto-organisation dans les quartiers de Barcelone et d’ailleurs, la tentative de destruction du squat de Can Vies en juin 2014 n’aurait pas été mise en échec par trois jours d’émeute de tout le faubourg de Sants, et l’on n’aurait pas vu toute une ville participer d’un seul mouvement à la reconstruction du lieu attaqué. Il y aurait juste eu quelques squatters protestant dans l’indifférence contre une énième expulsion. Ce qui se construit ici, ce n’est ni la « nouvelle société » à son stade embryonnaire, ni l’organisation qui renversera finalement le pouvoir pour en constituer un nouveau, c’est la puissance collective qui, par sa consistance et son intelligence, voue le pouvoir à l’impuissance, déjouant tour à tour chacune de ses manœuvres.

Les révolutionnaires sont bien souvent ceux que les révolutions prennent le plus au dépourvu. Mais il y a, dans les insurrections contemporaines, quelque chose qui les désarçonne particulièrement : elles ne partent plus d’idéologies politiques, mais de vérités éthiques. Voilà deux mots dont le rapprochement sonne à tout esprit moderne comme un oxymore. Établir ce qui est vrai est le rôle de la science, n’est-ce pas ?, qui n’a que faire de nos normes morales et autres valeurs contingentes. Pour les modernes, il y a le Monde d’un côté, eux de l’autre, et le langage pour enjamber le gouffre. Une vérité, nous a-t-on appris, c’est un pont solide au-dessus de l’abîme – un énoncé qui décrit adéquatement le Monde. Nous avons opportunément oublié le lent apprentissage au cours duquel nous avons acquis, avec le langage, tout un rapport au monde. Le langage, loin de servir à décrire le monde, nous aide plutôt à en construire un. Les vérités éthiques ne sont ainsi pas des vérités sur le Monde, mais les vérités à partir de quoi nous y demeurons. Ce sont des vérités, des affirmations, énoncées ou silencieuses, qui s’éprouvent mais ne se prouvent pas. Le regard taiseux planté, poings serrés, dans les yeux du petit chef et qui le dévisage pendant une longue minute en est une, et vaut bien le tonitruant « on a toujours raison de se révolter ». Ce sont des vérités qui nous lient, à nous-mêmes, à ce qui nous entoure et les uns aux autres. Elles nous introduisent à une vie d’emblée commune, à une existence inséparée, sans égard pour les parois illusoires de notre Moi. Si les terriens sont prêts à risquer leur vie pour qu’une place ne soit pas transformée en parking comme à Gamonal en Espagne, qu’un parc ne devienne pas un centre commercial comme à Gezi en Turquie, que des bocages ne deviennent pas un aéroport comme à Notre-Dame-des-Landes, c’est bien que ce que nous aimons, ce à quoi nous sommes attachés – êtres, lieux ou idées – fait aussi bien partie de nous, que nous ne nous réduisons pas à un Moi logeant le temps d’une vie dans un corps physique borné par sa peau, le tout agrémenté de l’ensemble des propriétés qu’il croit détenir. Lorsque le monde est touché, c’est nous-mêmes qui sommes attaqués.

Paradoxalement, même là où une vérité éthique s’énonce comme un refus, le fait de dire « Non ! » nous met de plain-pied dans l’existence. Non moins paradoxalement, l’individu s’y découvre comme si peu individuel qu’il suffit parfois qu’un seul se suicide pour faire voler en éclats tout l’édifice du mensonge social. Le geste de Mohamed Bouazizi s’immolant devant la préfecture de Sidi Bouzid en atteste suffisamment. Sa puissance de conflagration tient à l’affirmation brisante qu’il renferme. Il dit : « La vie qui nous est faite ne mérite pas d’être vécue », « Nous ne sommes pas nés pour nous laisser ainsi humilier par la police », « Vous pouvez nous réduire à n’être rien, vous ne nous enlèverez jamais la part de souveraineté qui appartient aux vivants » ou encore « Voyez comme nous, nous les infimes, nous les à peine existants, nous les humiliés, sommes au-delà des misérables moyens par quoi vous conservez fanatiquement votre pouvoir d’infirmes ». C’est cela qui fut distinctement entendu dans ce geste. (…)

Le contenu véritable d’Occupy Wall Street n’était pas la revendication, collée a posteriori sur le mouvement comme un post-it sur un hippopotame, de meilleurs salaires, de logements décents ou d’une sécurité sociale plus généreuse, mais le dégoût pour la vie qu’on nous fait vivre. Le dégoût pour une vie où nous sommes tous seuls, seuls face à la nécessité, pour chacun, de gagner sa vie, de se loger, de se nourrir, de s’épanouir ou de se soigner. Dégoût pour la forme de vie misérable de l’individu métropolitain – défiance scrupuleuse / scepticisme raffiné, smart / amours de surface, éphémères / sexualisation éperdue, en conséquence, de toute rencontre / puis retour périodique à une séparation confortable et désespérée / distraction permanente, donc ignorance de soi, donc peur de soi, donc peur de l’autre. La vie commune qui s’esquissait à Zuccotti Park, en tente, dans le froid, sous la pluie, cernés par la police dans le square le plus sinistre de Manhattan, n’était certes pas la vita nova toute déployée, juste le point d’où la tristesse de l’existence métropolitaine commence à devenir flagrante. On se saisissait enfin ensemble de notre commune condition, de notre égale réduction au rang d’entrepreneur de soi. Ce bouleversement existentiel fut le cœur pulsant d’Occupy Wall Street, tant qu’Occupy Wall Street était frais et vivace.

Ce qui est en jeu dans les insurrections contemporaines, c’est la question de savoir ce qu’est une forme désirable de la vie, et non la nature des institutions qui la surplombent. Mais le reconnaître impliquerait immédiatement de reconnaître la nullité éthique de l’Occident. Et puis cela interdirait de mettre la victoire de tel ou tel parti islamique à la suite de tel ou tel soulèvement sur le compte de la supposée arriération mentale des populations. Il faudrait au contraire admettre que la force des islamistes réside justement dans le fait que leur idéologie politique se présente d’abord comme un système de prescriptions éthiques. Autrement dit, s’ils réussissent mieux que les autres politiciens, c’est justement parce qu’ils ne se placent pas centralement sur le terrain de la politique. On pourra alors cesser de pleurnicher ou de crier au loup chaque fois qu’un adolescent sincère préfère rallier les rangs des « djihadistes » plutôt que la cohorte suicidaire des salariés du tertiaire. Et l’on acceptera en adultes de découvrir la gueule que nous avons dans ce miroir peu flatteur. (…)

A_nos_amisL’importance du thème de la corruption régnante dans à peu près toutes les révoltes contemporaines atteste de ce qu’elles sont éthiques avant que d’être politiques, ou qu’elles sont politiques précisément en ce qu’elles méprisent la politique, y compris la politique radicale. Tant qu’être de gauche voudra dire : dénier l’existence de vérités éthiques, et substituer à cette infirmité une morale aussi faible qu’opportune, les fascistes pourront continuer à passer pour la seule force politique affirmative, étant les seuls à ne pas s’excuser de vivre comme ils vivent. Ils iront de succès en succès, et continueront de détourner contre elles-mêmes l’énergie des révoltes naissantes.

Peut-être tenons-nous là aussi la raison de l’échec, sans cela incompréhensible, de tous les « mouvements contre l’austérité » qui, alors qu’ils devraient dans les conditions actuelles embraser la plaine, en restent en Europe à leur dixième lancement poussif. C’est que la question de l’austérité n’est pas posée sur le terrain où elle se situe véritablement : celui d’un brutal désaccord éthique, d’un désaccord sur ce que c’est que vivre, que vivre bien. (…) Ce qui se passe actuellement, ce n’est pas juste que certains veulent imposer à d’autres une austérité économique dont ceux-ci ne veulent pas. C’est que certains considèrent que l’austérité est, dans l’absolu, une bonne chose, tandis que les autres considèrent, sans vraiment oser le dire, que l’austérité est, dans l’absolu, une misère. Se borner à lutter contre les plans d’austérité, c’est non seulement ajouter au malentendu, mais de surcroît être assuré de perdre, en admettant implicitement une idée de la vie qui ne vous convient pas. Il ne faut pas chercher ailleurs le peu d’entrain des « gens » à se lancer dans une bataille perdue d’avance. Ce qu’il faut, c’est plutôt assumer le véritable enjeu du conflit : une certaine idée protestante du bonheur – être travailleur, économe, sobre, honnête, diligent, tempérant, modeste, discret – veut s’imposer partout en Europe. Ce qu’il faut opposer aux plans d’austérité, c’est une autre idée de la vie, qui consiste, par exemple, à partager plutôt qu’à économiser, à converser plutôt qu’à ne souffler mot, à se battre plutôt qu’à subir, à célébrer nos victoires plutôt qu’à s’en défendre, à entrer en contact plutôt qu’à rester sur sa réserve. On ne mesure pas la force qu’a donnée aux mouvements indigènes du sous-continent américain le fait d’assumer le buen vivir comme affirmation politique. D’un côté, cela trace un contour net de ce pour quoi et de ce contre quoi on lutte ; de l’autre, cela ouvre à la découverte sereine des mille autres façons dont on peut entendre la « vie bonne », façons qui pour être différentes n’en sont pas pour autant ennemies, du moins pas nécessairement.»

Comité invisible, A nos amis, 2014

LQR, la langue de la domestication (Eric Hazan)

Entretien (2006) avec Eric Hazan, éditeur et écrivain, autour de son livre « LQR la propagande du quotidien » publié aux éditions Raisons d’agir. (Partie 2 Partie 3 Partie 4)

Eric Hazan appelle « Lingua Quintae Respublicae (LQR)» la langue utilisée par les médias dominants et la classe politique, une langue qui, loin d’être neutre, constitue à elle seule une puissante propagande et travaille et participe à notre domestication. Une langue de bois, une novlangue qui sait user de mots, de tournures, de procédés (tels que l’euphémisme) aptes à atténuer, travestir et masquer le réel, ce dans le but de nous rendre aimable et désirable l’ordre des choses, et nous faire accepter l’inacceptable. Une langue qui s’active à faire dire aux mots le contraire de ce qu’ils sont censés signifier, à les vider de leur sens et de leur dimension subversive, en les répétant à tort et à travers – tels que « République » ou « droits de l’homme » -, pour qu’ils ne servent plus qu’à parer des plus nobles sentiments les saloperies des dominants.  Une langue qui sait user des mots adéquats pour insinuer l’idée que les phénomènes dont ils parlent sont naturels et que l’on ne peut avoir aucune prise sur eux – tels que la « crise » – et ainsi insuffler la fatalité. Une langue qui s’emploie à nous faire croire au consensus, à masquer les clivages, à effacer les lignes de fracture. Une langue qui fait disparaître tous les mots qui poussent à l’esprit critique et à la révolte pour les remplacer par des mots qui empêchent de penser négativement l’ordre établi – par exemple : exploités, qui suppose un exploiteur, remplacés par exclus, qui sous-entend que c’est de leur faute. Bref, une langue qui s’active à nous démobiliser et nous dépolitiser, à nous insuffler la soumission et l’apathie…

 

***

« La langue du IIIe Reich disait de la façon la plus « vulgaire » possible le racisme le plus sauvage ; la LQR cherche à donner un vernis de respectabilité au racisme ordinaire. La LTI visait à galvaniser, à fanatiser ; la LQR s’emploie à assurer l’apathie, à prêcher le multi-tout-ce-qu’on-voudra du moment que l’ordre libéral n’est pas menacé. C’est une arme postmoderne, bien adaptée aux conditions « démocratiques » où il ne s’agit plus de l’emporter dans la guerre civile mais d’escamoter le conflit, de le rendre invisible et inaudible. »

L’euphémisme

« la LQR vise au consensus (…) à l’anesthésie (…). C’est pourquoi l’un de ses principaux tours est (…) l’euphémisme (…). Le grand mouvement euphémistique qui a fait disparaître au cours des trente dernières années les surveillants généraux des lycées, les grèves, les infirmes, les chômeurs – remplacés par des conseillers principaux d’éducation, des mouvements sociaux, des handicapés, des demandeurs d’emplois – a enfin permis la réalisation du vieux rêve de Louis-Napoléon Bonaparte, l’extinction du paupérisme. Il n’y a plus de pauvres mais des gens modestes, des conditions modestes, des familles modestes. Être orgueilleux quand on n’a pas d’argent n’est pas pour autant interdit, mais cette façon de dire implique au moins une certaine modération dans les exigences. »

« On peut distinguer à l’euphémisme LQR deux fonctions distinctes. La première est le contournement-évitement. Soit l’expression partenaires sociaux (…) Au bridge, en double de tennis, le partenaire est celui ou celle avec qui on fait la paire. D’après Le Petit Robert, un partenaire est « une personne avec laquelle quelqu’un est allié contre d’autres joueurs ». Le principal du collège La Courtille à Saint-Denis, interrogé par Le Figaro (16-17 octobre 2004), emploie donc le mot à juste titre en préconisant « un partenariat étroit avec la police et la justice » pour rétablir l’ordre dans les cours de récréation. Mais s’agissant de « négociations » entre patronat et syndicats, la formulation « discussions entre partenaires sociaux », si banale qu’elle ne retient pas la moindre attention, contourne un non-dit, à savoir que patronat et états-majors syndicaux œuvrent ensemble au maintien de la paix sociale, qu’ils sont – pour reprendre l’une de ces images sportives que la LQR affectionne – du même côté du filet. »

« Autre évitement, le terme de privatisation, qui joue sur l’opposition public/privé, où « privé » est pris dans le sens positif de ce qui vous appartient en propre (vie privée, propriété privée…). Dire qu’une entreprise a été privatisée, c’est exploiter une connotation, c’est faire oublier qu’on a pris au contraire un bien appartenant en propre à la collectivité et qu’on l’a donné – ou vendu à vil prix – à des actionnaire qui vont le rationaliser pour en optimiser les résultats (la LQR évite les termes évoquant sans fard l’accumulation des richesses : il n’est guère question de bénéfice mais de résultat net, ni de profit mais de retour sur investissement. (…)) Et le terme même de privatisation disparaît dans les cas les plus scandaleux, s’agissant de la police, des prisons, de la guerre. »

« L’autre fonction de l’euphémisme consiste à prendre un mot banal, à en évacuer progressivement le sens et à s’en servir pour dissimuler un vide qui pourrait être inquiétant. Soit par exemple, pour cette fonction de masque, l’omniprésente réforme : en LQR, le mot a deux usage principaux. Le premier est de rendre acceptables le démantèlement d’institutions publiques et l’accélération de la modernisation libérale (…). Dans son autre usage, réforme est une manière pour les gouvernants de signifier, face à une question vraiment litigieuse, que la décision est prise de l’enterrer sous les enquêtes, rapports et travaux de commissions. (…) Bref, derrière réforme, il n’y a rien que du vide. (…)

Une réforme est souvent présentée comme le moyen de sortir d’une crise. Cet autre mot-masque est issu de vocabulaire de la médecine classique : la crise est le bref moment – quelques heures – où les signes de la maladie (pneumonie, typhoïde) atteignent un pic, après quoi le patient meurt ou guérit. Étendu à l’économie et à la politique, le terme de crise a longtemps désigné à juste titre un épisode rare mais limité dans le temps : la crise de 1929, si paradigmatique qu’on l’appelle encore parfois « la Crise », fut un moment d’exception où l’on vit des banquiers sauter par les fenêtres – ce qui ne s’est malheureusement jamais reproduit. Sous la IVe République, on a connu d’innombrables « crises ministérielles » et peut-être est-ce à ce moment-là que le terme de crise a cessé d’être réservé à des événements aigus. La dérive du mot, actuellement employé à contresens, n’est pas innocente : parler de crise à propos du logement, de l’emploi, du cognac ou de l’éducation n’implique pas que leurs problèmes vont être résolus à court terme. Chacun sait qu’ils sont tout à fait chroniques mais l’évocation d’une crise, terme auquel continue à s’attacher malgré tout la notion d’une temporalité brève, contribue à calmer les impatiences, ce qui est bien l’un des buts des euphémismes de la LQR. »

« La croissance tient une grande place dans la LQR pour deux raisons. La première est le caractère magique des données chiffrées, qui confère aux énoncés les plus invraisemblables ou les plus odieux une respectabilité quasi scientifique. (…) La seconde raison qui fait l’intérêt « politique » de la croissance est son caractère mystérieusement incontrôlable. Elle est la principale des contraintes extérieures sur lesquelles on ne peut rien sauf en déplorer les effets rétrécissants sur la marge de manœuvre. Les effets erratiques de la croissance sont censés n’épargner personne. (…) Mener des réformes pour sortir de la crise si, non pas si Dieu, mais la croissance le permet, telle est la conduite prônée par les experts, approuvée par les financiers et mise en pratique par les politiciens. »

Se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins

« Dans le langage psychanalytique, la dénégation est l’expression, sur le mode du refus, d’un désir refoulé. J’ignore si les psychanalystes ont un mot pour désigner ce qui en serait comme une sorte de variante inversée. La LQR fait un grand usage de ce tour : prétendre avoir ce qu’on n’a pas, se féliciter le plus pour ce qu’on sait posséder le moins.

Ainsi, lorsque la précarité est venue s’ajouter au contrôle disciplinaire pour effacer ce qui restait d’humain dans les entreprises, lorsque la consommation des drogues psychotropes par les salariés a commencé à exploser, les anciens directeurs du personnel se sont vus transformés en directeur des ressources humaines, les DRH. (…) De même, quand tout concourt à l’isolement, il n’est question que de dialogue, d’échange, de communication et le mot ensemble (…) prolifère sur les murs. Dans l’opacité régnante – « politique », financière, policière -, on entend dire depuis longtemps que seule la transparence permet le jeu démocratique. (…)

Il entre souvent une part de comique involontaire dans ces efforts de promotion à tout prix. A une époque où l’on compte un nombre inhabituel d’escrocs et de menteurs au plus haut niveau des grandes sociétés, des partis et de l’Etat, où l’on ne sait plus si le mot affaires a trait aux activités économiques ou aux scandales financiers, les oligarques et leur personnel de haut rang sont présentés dans les médias comme nos élites. »

« S’agissant de la xénophobie et du racisme ambiants, on voit jouer à plein l’autojustification préventive. Pour s’écarter sans risque des positions lepénistes, on exalte le métissage (…) et surtout le multi ou pluriculturalisme. (…) La manœuvre est adroite : comment ne pas suivre le premier mouvement d’empathie, comment ne pas se laisser séduire par l’idée de pluralité culturelle ? (…) Mais le multiculturalisme est une nébuleuse où il est facile de s’égarer. Fabien Ollier a décrit le lancement de la notion au cours des années 1970 par l’extrême droite la plus intelligente et la plus dure, celle d’Alain de Benoist et des membres du GRECE (Groupement de recherche et d’études de la civilisation européenne). Leur champ sémantique, « focalisé autour de l’antiégalitarisme (identités particulières, droit à la différence, personnalités ethnoculturelles), de l’antijudéochristianisme (l’histoire n’a pas de sens, l’universalisme est totalitaire) et du paganisme (la culture indo-européenne conforme aux lois du vivant) », a fini par contaminer le discours général. « A l’interface de deux idéologies sécrétées par le capitalisme, l’idéologie libérale et l’idéologie fasciste, le multiculturalisme c’est dire le partage mais faire l’apartheid. Son versant contre-hégémonique n’est qu’un leurre. »

On assiste depuis quelque temps à la relève du multiculturalisme par un mot moins savant, celui de diversité, qui occupe désormais, au chapitre de la dénégation, une place centrale. (…) Le mot a la même ambiguïté que « multiculturalisme » : on prône la diversité, ce qui ne dérange évidemment personne, et dans le même mouvement on justifie que « l’accueil et l’ouverture », évoqués par Chirac devant Fadela Amara et ses amies de « Ni putes ni soumises », soient mis en œuvre diversement selon cette diversité – la « lutte contre toutes les formes de discrimination » étant le paravent rhétorique habituel. Prôner le multiculturalisme dans une société rongée par l’apartheid rampant, se féliciter de la diversité alors que l’uniformisation et l’inégalité progressent partout, telle est la ruse de la LQR.

Mais malgré son affinité affichée pour le divers et le multiple, la langue des médias et des politiciens a une prédilection pour les mots qui sont au contraire les plus globalisants, immenses chapiteaux dressés dans le champ sémantique et sous lesquels on n’y voit rien. Je pense à totalitarisme, à fondamentalisme, à mondialisation, notions molaires comme disait Deleuze, propres à en imposer aux masses – par opposition aux outils moléculaires faits pour l’analyse et la compréhension. C’est un artifice très ancien que l’emploi de ces grands mots creux. »

Des mots vidés de sens

« Forgé par des publicitaires et des experts en communication, l’outil LQR fonctionne sur la répétition. Un mot clair et utile, repris sans fin dans les éditoriaux financiers, les « 20 heures » des grandes chaînes, les discours politiques et les affiches dans le métro, devient une bouillie d’où le sens s’évapore peu à peu. Tel a été le sort, ces dernières années, d’espace (…), d’écologie, d’utopie qui a repris du service dans la lutte contre toute mise en cause de l’ordre existant (…). La République, pour laquelle certains se sont fait couper la tête au temps de la vieille Restauration, en est venue, sous la restauration actuelle, à désigner un système régi par les experts, où la distribution des savoirs se superpose le plus exactement à la distribution des positions. »

« Accompagnant l’essorage de « la République », le vocabulaire de la Révolution prolifère aujourd’hui de manière paradoxale. Citoyen(ne) était un nom que se donnaient avec fierté les acteurs de la rupture avec l’Ancien Régime – « Ici, on se donne du tu et on s’honore du nom de citoyen », pouvait-on lire dans un estaminet du quartier des Gravilliers en 1793. Par un curieux retournement, le nom est devenu un adjectif qui sert à qualifier les attitudes publiques et les comportements commerciaux les plus conformes à l’esprit du temps : initiative citoyenne, entreprise citoyenne, Jeux olympiques citoyens. (…) Quant aux droits de l’homme, de paradigme de la Révolution (« le rocher des droits de l’homme, disait Chaumette, le président de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792), ils sont devenus un produit d’exportation ou de parachutage vers les pays en développement, en compagnie de sang contaminé, de médicaments périmés, de mines antipersonnel et de directives du Fonds monétaire international. »

« Parmi les mots essorés, il en est deux dont l’émiettement du sens me paraît exemplaire : ce sont social et modernité. (…) Social(e) est un mot ancien qui a longtemps signifié de façon neutre : qui appartient à, ou relève de la société. (…) Au fil du temps, d’autres branches se sont greffées sur ce tronc principal du « social ». L’une d’elles remonte à la seconde moitié du XIXe siècle : la république socialela Sociale tout court chez Vallès, Lissagaray, Montéhus – c’était le peuple au pouvoir. Avec la démission internationale des socialistes à l’été 1914 et l’abandon de l’idée de révolution par les dirigeants du mouvement ouvrier français autour de 1930, ce sens-là a fait place à l’acceptation aujourd’hui dominante, où social se rapporte à ce qui est réalisé pour faire accepter leur sort aux catégories les plus « modestes », les plus « défavorisées », non plus du peuple mais de la population. »

Effacer les divisions, éviter les mots qui fâchent

« En 403 avant notre ère, une armée hétéroclite formée par les démocrates athéniens en exil mit en déroute les hoplites des Trente « tyrans ». C’était la fin d’une brève parenthèse oligarchique, après la défaite d’Athènes dans la guerre du Péloponnèse. Dans La Cité divisée, Nicole Loraux retrace les événements qui eurent lieu à Athènes en ce moment crucial. Les résistants démocrates, « retrouvant leurs concitoyens, adversaires d’hier, [jurèrent] avec eux d’oublier le passé dans le consensus ». Les Athéniens, de nouveau rassemblés, prêtèrent solennellement le serment de ne pas rappeler les malheurs du temps de la tyrannie, qui se trouvèrent ainsi rejetés dans l’oubli collectif. La Cité divisée montre que cette amnistie n’est pas aussi surprenante qu’il y paraît. Elle peut en effet se lire comme la conséquence d’un souci constant chez les Athéniens, celui de refuser ou d’occulter la stasis – mot qui « ne désigne étymologiquement qu’une position », mais qui en vient à signifier successivement une prise de position, parti, sédition, et enfin guerre civile. (…)

L’histoire n’est pas le seul terrain où se joue l’effacement. Il y a aussi l’usage des mots. L’un des plus fortement associés à l’Athènes classique est démocratie. Or, dans démocratie, il y a kratos qui signifie la supériorité, la victoire. C’est pourquoi, « comme si les cités refusaient d’admettre que, dans l’exercice de la politique, il y ait pu avoir place pour du kratos, parce que cela reviendrait à entériner la victoire d’une partie de la cité sur une autre, et donc à renoncer au fantasme d’une cité une et indivisible, le mot est étrangement absent de l’éloquence civique ou du récit des historiens […]. En évitant de prononcer un nom qui a d’abord été infligé au régime par ses adversaires comme le plus dépréciatif des sobriquets, [les démocrates] admettent implicitement que demokratia signifie qu’il y a eu division de la cité en deux parties et victoire de l’une sur l’autre. » Nicole Loraux détaille les stratégies d’évitement du mot demokratia : la substitution rampante par politeia (« constitution »), la destruction du sens sous l’hyperbole (la « bonne démocratie » exaltée en évoquant mille ans de passé radieux, de Thésée à Solon) et, plus significatif encore, le remplacement de demokratia par polis, la Cité, « que l’on suppose inentamée en son essence par tous les bouleversements qui affectent sa constitution parce qu’elle a pour elle le temps, un temps qui ressemble étrangement à l’éternité. (…) »

Il est peu probable que les agents propagateurs de la LQR soient d’attentifs lecteurs de Lysias, de Thucydide ou d’Aristote. Mais l’autolégitimation de la démocratie libérale passe par la construction de sa propre histoire, par l’établissement de son arbre généalogique. Or, dans cette généalogie rêvée, la démocratie athénienne tient une place originaire. Il s’agit évidemment d’une démocratie présentable, d’une cité où la stasis est totalement absente. (…) La cité divisée parle d’euphémisme, de substitutions, d’effacement. Vingt-quatre siècles après les événements décrits dans ce livre, la LQR met en œuvre des procédés du même ordre. (…) [L]’Athènes du IVe siècle et la V République du XXIe sont confrontées à la même question : comment occulter le litige, comment faire régner l’illusion d’une cité unie, autrement dit comment éliminer la politique ? Pour y répondre, les politiciens, les médias, les économistes, les publicitaires et de façon générale tous ceux qui cherchent à « réaliser la politique par la suppression de la politique » [J. Rancière] utilisent la LQR comme un dispositif général. Je propose d’y distinguer, arbitrairement peut-être, trois modes opératoires : l’évitement des mots du litige, le recollage permanent des morceaux et le recours à l’éthique.

« L’évitement des mots du litige

Depuis quinze ans, on a pris l’habitude de présenter la chute du mur de Berlin, l’écroulement du communisme de caserne, comme le triomphe de la démocratie. (…) [La] fin d’une Union soviétique, parvenue au point zéro dans la plupart des domaines et même au-dessous dans celui des idées, a entraîné l’oblitération d’un certain nombre de mots et expressions, aussi bien dans la LQR « de base » que dans sa version élaborée, celle des sociologues, politologues et autres géopoliticiens. Tout s’est passé comme si l’on avait saisi l’occasion de faire le ménage. (…)

Les mots, les notions, les concepts que l’on s’attache ainsi à déconsidérer ont un trait commun : ils font partie du vocabulaire de l’émancipation – mot d’ailleurs lui-même suspect – et de la lutte des classes. Il n’est plus guère question de classes dans la société et encore moins d’une lutte qui les opposerait entre elles. (…) Pour segmenter la communauté pacifiée, la LQR propose des notions de remplacement issues de pseudo-enquêtes sociologiques et de sondages d’opinion : les couches sociales, d’une rassurante horizontalité, les tranches – d’âge, de revenus et d’imposition – et les catégories, socioprofessionnelles ou autres. Toutes ces notions se prêtent à des statistiques et des diagrammes. Elles tendent vers l’image d’une population facile à décompter et à contrôler, où l’on a autant de chance de rencontrer de la stasis que dans une tranche de cake ou une couche de béchamel. S’il faut admettre la présence de noyaux d’hétérogénéité, la LQR fait parfois intervenir la notion de milieu, boursier ou cycliste, théâtral ou intégriste. Ces milieux sont censés avoir des opinions, faites tantôt d’inquiétude (« les milieux financiers s’alarment de la montée du prix du pétrole ») et tantôt de satisfaction (…), mais toujours unanimes. A l’inverse du meson des Grecs qui était précisément le lieu du débat public, un milieu dans la démocratie libérale et pacifiée ne saurait être divisé.

Le prolétariat est sorti du langage politico-médiatique par la même porte que la classe ouvrière : en appeler aux prolétaires de tous les pays passerait aujourd’hui pour une bouffée incontrôlée de nostalgie du goulag. Cette classe pas comme les autres, cet opérateur du litige qui portait en lui la disparition de toutes les classes a été congédié en même temps qu’elles, ce qui est logique. Avec lui ont disparu derrière le décor les opprimés et les exploités. Les esprits compatissants admettent que de telles catégories existent au loin, dans les favelas brésiliennes ou les sweatshops asiatiques. Mais dans la démocratie libérale il ne saurait être question d’exploitation ni d’oppression. Ces mots impliqueraient en effet qu’il existe des exploiteurs et des oppresseurs, ce qui s’accorderait mal avec la fin proclamée des relations de classe. Pourtant, il fallait bien trouver une façon de désigner ceux qui vivent dans la misère, désormais trop nombreux pour être simplement frappés d’invisibilité. Les experts les ont baptisés : ce sont les exclus.

Le remplacement des exploités par les exclus est une excellent opération pour les tenants de la pacification consensuelle, car il n’existe pas d’exclueurs identifiables qui seraient les équivalents modernes des exploiteurs du prolétariat. « Contrairement au modèle des classes sociales, dans lequel l’explication de la misère du « prolétariat » reposait sur la désignation d’une classe (la bourgeoisie, les détenteurs des moyens de production) responsable de son « exploitation », le modèle d’exclusion permet de désigner une négativité sans passer par l’accusation. Les exclus ne sont les victimes de personne, même si leur appartenance à une commune humanité exige que leurs souffrances soient prises en compte et qu’ils soient secourus, notamment par l’Etat selon la tradition politique française. » [Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme] D’ailleurs, non seulement les exclus ne sont victimes de personne, mais ce qui leur arrive est le plus souvent de leur faute. Dans une société où chacun est l’entrepreneur de lui-même, chacun est responsable de sa propre faillite. Pousser l’Etat à secourir les exclus est une tentation à laquelle il faut résister, comme à celle de subventionner des entreprises non rentables, ce qui ne peut que les enfoncer davantage (…).

Le passage de l’exploitation à l’exclusion peut servir de démonstration pour ceux qui doutent que la LQR soit une langue performative. Ce glissement sémantique amène en effet à accepter que la lutte contre l’injustice soit remplacée par la compassion, et la lutte pour l’émancipation par les processus de réinsertion et l’action humanitaire. L’image traditionnelle de l’homme du peuple héroïque – Jean Valjean – fait place à la figure pitoyable de l’exclu, « défini d’abord par le fait d’être sans : sans parole, sans domicile, sans papiers, sans travail, sans droits ».

En substituant aux mots du litige ceux de la sociologie vulgaire, la LQR révèle sa véritable nature d’instrument idéologique de la pensée policière, de langue du faux où les « idées » sont présentées comme aux origines d’un système qui, en réalité, les forge et les met en forme pour servir à sa propre légitimation. »

lqr« Le recollage permanent des morceaux

Si les élites politiciennes, financières et médiatiques consacrent tant d’énergie à donner de la consistance au fantasme d’une cité une et indivisible, si, avec l’aide des « savants », la LQR s’emploie si activement à écarter ou dénaturer les mots du litige, c’est que les dirigeants sont tenus d’effectuer deux tâches quelque peu contradictoires. La première est de contrôler les mouvements centrifuges, les surgissements du politique qui surviennent ici et là. Contrôler ne veut pas dire – pas toujours en tout cas – arrêter et jeter en prison. Il s’agit plutôt de réparer les mailles du filet tout en évitant le pire, c’est-à-dire de reconnaître la stasis : ceux qui expriment un désaccord ne sont pas des ennemis ni même vraiment des adversaires. Ils sont dans l’erreur parce qu’ils sont mal informés ou parce que leur niveau intellectuel ne leur permet pas d’avoir une vue juste du problème posé. Après le référendum constitutionnel du 29 mai 2005, tous les médias ont souligné que « la France du non » était surtout rurale et peu diplômée, jeune et peu fortunée. Façon polie de dire que le pays a penché vers le non à cause de jeunes ploucs sans argent ni éducation. On ne saurait leur en vouloir d’avoir mal voté. Simplement, on leur a mal expliqué.

La seconde tâche est plus difficile. Elle consiste à convaincre une population de contribuables, de consommateurs et d’usagers que son être-en-commun est fait d’autre chose que de chiffres. En laissant se répandre l’individualisme, le danger est de perdre toute motivation. Or ce danger est grave. En effet, le temps n’est plus où le système de production reposait sur le contrôle direct. Les cadres des années 1960, dont l’autorité était fondée sur la stabilité et la hiérarchie, sont désormais remplacés par des managers, des coaches, chargés non plus de contrôler mais d’animer. Intuitifs, humanistes, créatifs, ils ne sont plus des ingénieurs, mais des meneurs d’hommes. En conséquence, il n’est plus possible d’évaluer leur activité avec les mêmes méthodes que pour les cadres d’autrefois. L’appareil productif repose sur la confiance qui leur est accordée, laquelle suppose qu’ils aient intériorisé la norme, qu’ils pratiquent l’autocontrôle. C’est là que surgit la difficulté : à l’ère des privatisations, des fusions-acquisitions, des restructurations et des plans sociaux, plus personne, manager ou pas, ne peut s’identifier à un « projet d’entreprise », à une compagnie, une firme, un groupe qui peut le licencier ou même disparaître presque du jour au lendemain. Pour maintenir la « cohésion sociale » – autre façon de dire l’ordre -, il ne suffit pas qu’un ministère lui soit consacré. Il faut un substitut symbolique à la société-famille où l’on travaillait toute sa vie en montant un par un les échelons hiérarchiques. Ce substitut (j’allais dire ce placebo) est une fois encore le « fantasme d’une cité une et indivisible », la démocratie pacifiée, le consensus (…).

C’est à la LQR que revient l’essentiel du recollage des morceaux. C’est grâce à elle que l’on remet à leur place – c’est-à-dire nulle part – les lycéens révoltés, les ouvriers agricoles marocains ou les salariés de François Pinault à la Samaritaine, pour prendre quelques-uns des accès de fièvre politique du printemps 2005. C’est en LQR également que l’on s’adresse aux troupes néolibérales pour les dissuader de déserter, d’aller élever des chèvres ou, pire encore, de changer de camp comme les Saxons à la bataille de Leipzig.

Pour réaliser ce programme, le principal procédé est la répétition. C’est ainsi que depuis les grèves de décembre 1995 (le « mouvement social »), la prolifération du mot ensemble crée sur les murs et les écrans une injonction permanente à foyers disséminés. Les passants sont exhortés à tenir propres les trottoirs ensemble, à être vigilants dans le métro (« Attentifs ensemble », avec le logo où de petits personnages multicolores se tiennent par la main), à « vivre ensemble » (publicité pour RTL), à coopérer, car c’est « faire ensemble » (publicité pour le Crédit coopératif), ou encore, « ensemble », à « respecter l’environnement » (sacs recyclables Leclerc). (…)

La solidarité, autre mantra chiraquien, s’étale partout en couches épaisses sans qu’on sache toujours clairement de qui avec qui (…). Il y a quelque chose de malsain dans cette façon de s’affirmer solidaires sans autre précision, c’est-à-dire évidemment solidaires de nous autres – même s’il arrive qu’ensemble, « nous » manifestions notre solidarité avec des populations victimes de catastrophes diverses. Comme la police des frontières, notre solidarité divise le genre humain en deux files, ceux qui y ont naturellement droit et ceux qui à tout moment dans la queue peuvent s’entendre dire : « Veuillez nous suivre ici. » (…)

Pour donner corps à l’illusion de la cité unie, les efforts pour agréger les individus dissous dans la population ne suffisent pas. Il faut aussi montrer que les gouvernants démocratiquement choisis et les dirigeants parvenus à la tête des grands groupes industriels et financiers ne constituent pas une oligarchie « hors du commun », qu’ils n’ont pas perdu le contact avec leurs mandants et leurs actionnaires, ni avec les usagers-consommateurs. C’est pourquoi reviennent dans d’innombrables déclarations et articles, comme un déni obsessionnel et pathétique, l’écoute, la proximité, le terrain – sans compte les adverbes véritablement et concrètement, parsemés dans les discours et les interviews comme autant de petites taches de lâcheté intellectuelle. La proximité est un cas particulier : si le commerce de proximité est censé contrebalancer l’anonymat des grandes surfaces, ce qu’on cherche surtout à rapprocher de la population par ce mot, ce sont les institutions de la violence légale – justice de proximité, police de proximité. (…)

« Le recours à l’éthique

Depuis une vingtaine d’années, on a vu proliférer les comités d’éthique. Ils sont composés d’experts en tous genres, de philosophes, de sociologues, de juristes et de représentants des « principales familles spirituelles » (…) [C]es comités sont chargés de définir les limites de la vie et de la mort, de donner leur opinion sur des questions comme le statut de l’embryon et le clonage humain.

A d’autres institutions, moins prestigieuses mais non moins écoutées, on demande de se prononcer sur le bien et le mal dans des domaines prosaïques comme la Bourse, le sport ou l’impartialité de l’information dans les programmes de radio et de télévision publiques. Dans les textes administratifs qui définissent la mission de ces divers comités, l’équilibre, mot clé de la LQR, revient en leitmotiv. (…) Ce fatras bien-pensant ne fait que confirmer les tendances de la démocratie libérale actuelle : retour à la bonne vieille morale, aux valeurs transcendantes et au sens du sacré, épandage éthique masquant les réalités financières, faux problèmes éthiquement montés en épingle pour éviter les questions gênantes. (…)

Mais pour étayer le mythe de la cité unie, il existe un argument éthique beaucoup plus efficace. Il peut s’énoncer simplement : si tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, c’est qu’il y a des fautes commises qui viennent troubler les équilibres du marché ; si le néolibéralisme ne débouche pas sur la félicité commune, c’est qu’il y a des personnages ou des institutions qui transgressent la norme morale régissant le processus d’accumulation des richesses. La finance est l’un des domaines où cet argument trouve ses meilleures applications. Pour calmer les inquiétudes devant un chaos devenu chronique, les analystes financiers mettent en cause le manque de rigueur et surtout de transparence qui mine la nécessaire confiance. (…) Dans Et la vertu sauvera le monde, Frédéric Lordon a montré ce que valent ces explications : le mécanisme premier, celui qui mène aux malversations – évidemment réelles -, est la déréglementation financière avec sa conséquence, le remplacement du capitalisme industriel par le capitalisme financier. (…). La déréglementation a entraîné à la fois la volatilité et la brutalité des mouvements financiers. (…)

En attribuant les vices du système politico-financier au manque de vertu des dirigeants, on fait coup double. D’un côté, ceux qui jouent le rôle des censeurs manifestent leur courage et leur indépendance. (…) De l’autre, le tournant éthique permet à la LQR de fournir, pour l’essentiel des maux, des explications tenant à des personnes, les responsables. Elle accrédite ainsi l’illusion que la cité unie et pacifiée est à l’horizon du possible, que le consensus communautaire peut être obtenu à condition que les mauvais bergers soient éliminés – lors des prochaines élections par exemple. (…)

Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, 2006

La souffrance psychique de masse : un problème d’abord politique

souffrance psychique« Nous pensions, comme tout un chacun, que la psychiatrie s’occupait des fous, et que c’était là sa mission. Mais nous nous sommes très vite aperçu qu’elle se préoccupait de plus en plus d’autres personnes, par exemple des chômeurs stigmatisés, des cadres placardisés, des mères de famille déprimées, des enseignants méprisés, des jeunes sans avenir, des vieux à l’abandon, bref de (presque) tout le monde. Et que cela provoquait même, en son sein, d’intenses débats (…) sur ses missions, sur le sens de son action dans cette France du XXIe siècle. Un débat, des interrogations qui tournent (…) autour d’un concept : la santé mentale. Un beau mot qui faisait partie du vocabulaire des psychiatres d’après guerre, qui s’étaient donné comme ambition de libérer la folie, de lui rendre sa place au cœur de l’humanité. Et une belle idée aussi, celle d’une psychiatrie ouverte sur le monde, au service de tout le monde. Mais les mots ne portent pas les mêmes sens selon qu’ils sont employés dans un contexte ou dans un autre. Or, derrière ce concept de santé mentale, il y a aujourd’hui une réalité terrifiante, que l’on commence à peine de nommer, celle d’une grande souffrance. En d’autres termes, dans ce monde, les gens souffrent, et ils le font individuellement, pour ainsi dire dans leur coin, comme s’il s’agissait d’une affaire purement personnelle, intime. Nul besoin de faire une investigation poussée pour aller à la rencontre de cette douleur, il suffit de rendre visite aux médecins généralistes, aux psychiatres libéraux ou à ceux du service public, aux centres médico-psychologiques (les CMP) ou aux urgence de l’hôpital, psychiatrique ou non… Cette incursion sur le terrain, comme on dit, permet de répondre à deux questions : cette souffrance existe-t-elle ? Si oui, s’agit-il d’un phénomène massif ? La réponse est oui, elle existe, et oui, elle est massive.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’on demande à la psychiatrie de s’en préoccuper. Il ne s’agit pas d’un malaise passager, mais de quelque chose de plus profond et probablement plus durable. Comme le système ne comprend que le langage des chiffres, il a vite fait ses calculs : les dépressions, déprimes, tics et tocs en tout genre coûtent cher à la société – en arrêts de travail, en dépenses de santé -, il faut donc y faire face. Et puis, on ne sait jamais, bien que cette souffrance soit vécue presque toujours comme une affaire personnelle, elle pourrait à la longue perturber le fonctionnement de la machine sociale. Les psychiatres, comme cela a souvent été le cas dans leur histoire – Michel Foucault l’a mis en évidence -, ont ainsi été appelés à la rescousse, et ils doivent accepter désormais le passage « de la psychiatrie à la santé mentale ». En d’autres termes, il va leur falloir s’occuper de M. et de Mme Tout-le-Monde (et, ce faisant, contribuer à la mise en place d’un nouveau contrôle social) et non plus du fou, dont on va jusqu’à nier l’existence. Il s’agit là d’un simple constat, que l’on peut faire à la lecture des textes officiels et des discours dominants, et en étudiant, même superficiellement, les politiques mises en œuvre depuis vingt-cinq ans par les pouvoirs successifs. »

« Cette souffrance touche, même si certains s’ingénient à le nier, à des problèmes économiques et sociaux évidents. On bute toujours sur le chômage, sur la précarité – qui est devenue l’unique horizon pour des millions de citoyens de ce pays -, sur l’exclusion, sur les problèmes de logement, d’éducation, de santé, de culture, de travail, sur tout ce qui concerne le bien public, avec pour conséquence un sentiment d’insécurité généralisé, d’avenir bouché pour soi, pour ses proches et pour ses enfants. C’est bien dans cette situation sociale dégradée que s’enracine cette souffrance. Mais celle-ci ne saurait constituer à elle seule une explication : après tout, nous ne sommes pas dans la première période historique difficile, l’histoire humaine en a connu bien d’autres sans que pour cela l’on ait rencontré ce qui s’exprime aujourd’hui. Il faut donc essayer de se pencher sur les changements qui sont intervenus ces trente dernières années concernant la place de l’individu dans la société. On l’appellera comme on voudra, « montée de l’égoïsme », « individualisme outrancier », au fond peu importe, chacun sent bien que là se joue quelque chose de fondamental, et que la souffrance dont il est question s’enchâsse également dans cette nouvelle réalité. Tous les praticiens qui ont affaire à ces pathologies sont unanimes : derrière chacune, il y a une solitude.  Alors certains disent – peut-être non sans raison – que cet isolement est le prix de la liberté conquise par l’individu. On est libre, seul et fragilisé. D’où la souffrance.

Mais faut-il réellement s’en tenir à cette idée d’une « autonomie » conquise par l’individu (contre la société, la famille, les collectifs en général) pour tenter de comprendre ce phénomène ? (…) La conquête de cette autonomie marque toute notre histoire depuis plus de deux siècles et il n’est écrit nulle part qu’elle doive automatiquement conduire à l’abandon et à la souffrance. Il s’agit, au contraire, d’un mouvement irrésistible, porteur, à bien des égards, de progrès et de liberté, qui connaît une fantastique accélération depuis une trentaine d’années. Remettre en cause ce mouvement pour revenir aux anciennes structures sociales – la tribu, le clan, la famille – constitue une absurdité. En revanche, il s’agit de se poser la question des conditions dans lesquelles s’exerce – ou feint de s’exercer – cette autonomie. Ces conditions, créées par le néo-libéralisme dominant, pourraient se résumer à quelques mots. D’abord, la remise en cause de la notion de société : nous vivrions dans un monde composés d’individus autonomes et en compétition (en guerre) les uns contre les autres – en d’autres termes, la société n’existerait plus. Ensuite, ces individus ne seraient pas le résultat d’une histoire, de rapports étroits avec un monde qu’ils contribuent à humaniser tout en s’humanisant, ils seraient des êtres donnés par la nature, avec un potentiel (hier biologique, aujourd’hui génétique) qu’il ne tiendrait qu’à eux de faire fructifier. Ils seraient donc autoconstruits et devraient être capables de s’adapter à l’environnement qui les entoure, sous peine d’être exclus. Ce seraient des individus qui n’ont pas besoin des autres. On voit bien que nous ne sommes plus là dans l’opposition classique individu/collectif, mais dans une vision idéologique – donc discutable – de l’homme et du monde.

Cette vision n’est pas simplement théorique, elle organise réellement notre vie sociale et, pour cela, elle a créé un modèle qui, au final, s’est imposé à toute la société, le modèle de l’entreprise (avec, au cœur de la problématique, le dogme de la concurrence). Non seulement l’école, l’université, l’hôpital, la culture, la mairie ou l’Etat, mais jusqu’à l’individu, qui doit « se gérer » lui-même de cette façon, c’est-à-dire comme une « ressource », comme un capital. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes rapidement intéressé à la question de la souffrance au travail. Avec ce soupçon, au départ, que le travail était au cœur du problème. Parce que tout finalement, de près ou de loi, tourne autour de lui. Que l’on soit salarié – c’est-à-dire pourvu d’un emploi -, chômeur ou précaire, on le retrouve directement ou en creux. (…) Celui-ci a été au cœur de la révolte de 68, même s’il s’agissait d’en remettre en cause le caractère aliénant (« métro-boulot-dodo »). Pour cette génération, la libération des individus passait par une libération du travail. Les puissants l’ont bien compris, et dans un premier temps, ils en ont modifié l’organisation pour le rendre plus acceptable, pour laisser entendre à l’individu qu’on allait lui donner plus d’autonomie et de possibilités de s’épanouir. Ce faisant, ils ont réussi à le prendre à son propre piège, l’autonomie se transformant en un assujettissement sans précédent, puis ils ont ensuite escamoté la question du travail : cela ne valait plus la peine de s’en préoccuper puisqu’il était en voie de disparition et que nous entrions dans une autre civilisation, celle du loisir.

Et c’est justement pour cette raison qu’il faut, nous semble-t-il, revenir au travail et l’aborder de nouveau comme une question politique. En premier lieu, parce que les souffrances qu’il inflige aux individus sont au cœur de la souffrance psychique de masse que nous rencontrons aujourd’hui. Ensuite parce que poser la question du travail, c’est poser la question de la vie en général et de la possibilité de la maîtriser, de la changer, comme cela a été fait en 68. (…)

Nous avons préféré (…) donner à voir ce qu’est devenue l’entreprise, c’est-à-dire un lieu où domine désormais l’arbitraire, où l’on ni l’individu, où règne le court terme, où l’on va jusqu’à remettre en cause le métier lui-même, en tout cas le travail bien fait, parce que l’entreprise a été transformé en une « machine à cash » par la prise de pouvoir des actionnaires, une machine dont on finit par se demander si elle n’est pas devenue une institution totalitaire. En fait, on ne peut comprendre le phénomène de la souffrance psychique hors de la souffrance au travail, mais on ne peut comprendre celle-ci sans aller voir de plus près les changements intervenus dans notre société : l’individualisation, la solitude, le recul des protections sociales après l’effondrement des solidarités anciennes, la médicalisation et la psychiatrisation des problèmes sociaux, et, au final, la négation du sujet, au travail et hors de celui-ci. Réhabiliter le sujet, contre un système qui le désavoue et l’étouffe, le remettre au cœur de nos préoccupations, tel est aujourd’hui ce qu’il est urgent d’entreprendre. »

 La souffrance psychique en France : un phénomène de masse

« Cela pourrait être le nouveau « mal du siècle », ou un nouveau « jardin des espèces » décrit, à la façon de Prévert, par le sociologue Alain Ehrenberg : « dépression, stress, post-traumatismes, abus sexuels, troubles obsessionnels compulsifs (TOC), attaques de panique, consommation massive de médicaments psychotropes et de drogues multiples (y compris dans le monde du travail), addictions s’investissant dans les objets les plus divers (le jeu, le sexe, la consommation), anxiété généralisée (le fait d’être en permanence angoissé), impulsions suicidaires et violentes (particulièrement chez les adolescents et les jeunes adultes), syndromes de fatigue chronique, « pathologie de l’exclusion », souffrances « psychosociales », conduites à risques, psychopathies… » (…) le monde actuel est confronté à ce que l’on appelle la « souffrance psychique » de masse, c’est-à-dire à l’afflux dans les cabinets de psychiatres et des psychologues, des médecins généralistes, aux urgences des hôpitaux, d’un nombre grandissant de gens angoissés ou déprimés qui y viennent y chercher une aide. »

« Dès le début des années des années 90 [la psychanalyste Marie Pezé] a pu constater les premiers dégâts de ce qu’elle appelle les « changements de modèles organisationnels » – autrement dit les bouleversements qui ont affecté l’organisation du travail dans les entreprises. C’est à cette époque qu’elle remarque une augmentation insensée des cadences – « j’ai vu des ouvrières à qui l’on demandait de visser vingt-sept bouchons à la minute » -, qu’elle découvre le management par la pression morale (avec la parution des premiers guides de management, dans lesquels on explique qu’il faut faire peur aux gens) et les nouvelles formes d’évaluation du travail, avec les entretiens individuels… (…) « Aujourd’hui, pour moi, il ne s’agit plus d’un questionnement : en France, le management a choisi le créneau de la pression morale pour imposer l’intensification du travail ». (…) Après la parution du livre de Marie-France Hirigoyen [Le Harcèlement moral], en 1998, Marie Pezé voit arriver dans son bureau des gens qui se disent « harcelés », terme qu’elle entend non sans une certaine méfiance (…) « mais on s’est vite rendu compte que les gens présentaient des pathologies extrêmement préoccupantes. »Après les TMS [Troubles musculo-squelettiques], suivent en effet les « tableaux psychiques lourds », spécifiques au travail, qui n’existaient pas auparavant : « des cas cliniques absolument épouvantables, des névroses traumatiques qu’on ne rencontre que lors des hold-up dans les banques ou lors des attentats, mais là il s’agissait de personnes qui allait au travail tous les jours à 8 heures du matin, avec la peur au ventre et parfois l’envie d’en finir. »

« Pour [Nicolas Sandret médecin inspecteur du travail], il n’y a aucun doute, la situation en matière de souffrance psychique dans les entreprises connaît une aggravation très importante. Les médecins du travail disent par exemple aujourd’hui recevoir en consultation deux cas psychiques « lourds » par jour, alors qu’il y a encore peu ils n’en recevaient qu’un par semaine. Ces cas sont souvent liés à l’intensification du travail, à une plus grande dureté dans les rapports entre les gens, à une individualisation forcenée, avec un retour à des relations contractuelles pures, à la disparition des espaces d’échanges, de solidarité, de mise en commun des difficultés. « Les salariés sont de plus en plus seuls, explique-t-il, et dès que la situation dérape un peu, elle devient insupportable, alors qu’avant il y avait des lieux où ils pouvaient se retrouver, et donc de résistance collective. » Cette situation s’est aggravée depuis une dizaine d’années, en particulier depuis l’introduction, dans le privé comme dans le public, de l’évaluation individualisée des performances, « qui tend à mettre tout le monde en concurrence avec tout le monde, ce qui fait qu’on ne partage plus, qu’on ne peut plus parler avec les autres, y compris avec la hiérarchie… ». »

« [Une] enquête publiée au début de 2008 montre par exemple « une intensification du malaise ressenti par les salariés, avec une note globale de stress qui atteint 6,3/10, niveau le plus élevé depuis 2004 », comme l’observe Opinion Way. La surcharge de travail est toujours au menu puisqu’elle est ressentie par 78% des personnes, soit une progression de 3% sur 2007 ; 82% des sondés ont le sentiment de travailler plus vite ; 70% disent souffrir d’un manque de reconnaissance, soit 4% de plus qu’en 2007 ; 21% des personnes interrogées disent être confrontées à un harcèlement morale, être en concurrence avec leurs collègues (+ 4%) ; et 14% admettent consommer des médicaments de type antidépresseurs ou anxiolytiques… Ce qui frappe, au-delà des évolutions plus ou moins importantes de ces chiffres, d’un baromètre à l’autre, c’est l’ampleur des phénomènes qu’ils recouvrent. La souffrance au travail – c’est ce ces enquêtes en filigrane laissent apparaître – concerne des centaines de milliers, peut-être des millions, de salariés de ce pays. »

Les nouvelles organisations du travail en cause

« Pourquoi le monde du travail dans les années 70 nous intéresse-t-il aujourd’hui ? Parce que c’est à partir de lui, et pour résoudre la crise qu’il traverse alors, que l’on a revisité la philosophie même de l’entreprise, bouleversé les organisations du travail, et que c’est dans cette brèche que s’est engouffrée la vague néo-libérale des années 80, ce qui a abouti aux problèmes actuels, y compris dans le domaine de la santé mentale. Dès le début de la décennie 70, en effet, les milieux patronaux et gouvernementaux, appuyés par certains intellectuels, se penchent sur cette crise. Dans un premier temps, ils fournissent une réponse classique, en répondant aux demandes de la « critique sociale » avec des avancées extrêmement positives pour les salariés : création du SMIC, quatre semaines de congés payés, mensualisation, droit à la formation continue, interdiction du travail clandestin, généralisation des retraites complémentaires… Mais, très vite, ils se disent que l’on ne peut pas continuer dans cette voie – surtout après les chocs pétroliers, beaucoup estiment que cela coûte décidément trop cher -, que de toute façon cela ne suffit pas et que la crise perdure. Même si la majorité du patronat se montre hostile à tout partage de pouvoir dans l’entreprise – comme en témoigne son opposition déterminée à l’expérience autogestionnaire des ouvriers de Lip en 1973 -, beaucoup pensent qu’il faut s’intéresser à la « critique artiste » et aux idées de Mai 68, et donc se préoccuper de la transformation de l’organisation du travail. (…) Toute cette réflexion se développe sur fond d’affaiblissement du PCF et de la CGT, et donc de la « critique sociale », avec l’émergence d’une « deuxième gauche » politique et syndicale, qui va permettre à la « critique artiste » de s’imposer. Dans les années qui suivent, on assiste donc aux premières expériences de « cercles de qualité », de « groupes de travail », mais, surtout, on modifie petit à petit les organisations pour aller dans le sens d’une plus grande autonomie, l’une des revendications majeures de la « critique artiste ». Cette quête de l’autonomie, au fil du temps, va concerner non seulement les cadres, mais aussi les ouvriers, avec notamment un affaiblissement du contrôle hiérarchique, et les organisations, les services étant désormais considérés comme des unités indépendantes et des centres de profit autonomes. On développe également de plus en plus la sous-traitance. « La remise sous contrôle des entreprises, écrivent Boltanski et Chiapello [dans Le Nouvel Esprit du capitalisme], objectif essentiel du patronat à cette époque, fut obtenue non en accroissant le pouvoir de la hiérarchie […] mais grâce à une rupture avec les modes de contrôles antérieurs… » Les demandes d’autonomie et de responsabilisation, « jusqu’alors jugées comme subversives », sont désormais au cœur de la stratégie des entreprises. « On peut schématiser ce changement, notent encore les deux sociologues, en considérant qu’il a consisté à substituer l’autocontrôle au contrôle et par là à externaliser les coûtes très élevés du contrôle en en déplaçant le poids de l’organisation sur les salariés. » Cela a permis aussi, d’un même mouvement, de se débarrasser des petits chefs et des ouvriers contestataires…

La suite est connue et elle est très bien résumée par Chiapello et Boltanski. « Chocs pétroliers, écrivent-ils, globalisation, ouverture des marchés, montée en puissance de nouveaux pays industriels, nouvelles technologies, changement des pratiques de consommation, diversification de la demande, rapidité croissante du cycle de vie des produits auraient entraîné un accroissement exponentiel des incertitudes de toutes sortes, condamnant à une décadence certaine les systèmes industriels lourds et rigides, hérités de l’ère taylorienne, avec ses concentrations ouvrières, ses cheminées d’usine fumantes et polluantes, ses syndicats et ses Etats-providence. » Cette vision permettra, surtout après le tournant libéral de la gauche en 1983, un consensus sur la flexibilité qui conduira à une précarisation de la main-d’œuvre. Autonomie et flexibilité auront partie liée dans les discours managériaux, la flexibilité étant « synonyme d’adaptation plus rapide aux circonstances locales sans attendre les ordres d’une bureaucratie inefficace ». S’adapter ou périr, telle est la « vision organiciste ou darwinienne » qui sous-tend cette démarche. Les mesures prises par les gouvernements de gauche – amplifiées ensuite par ceux de la « cohabitation » et de la droite – vont souvent dans le sens d’un renvoi des négociations dans l’entreprise, où les sections syndicales sont faibles et les salariés souvent à la merci des directions. C’est le cas par exemple des lois Auroux, qui favoriseront de ce fait la précarisation et l’individualisation des conditions de travail, alors que leur objectif affiché était de favoriser la participation des travailleurs et de renforcer le rôle des syndicats. C’est le cas par exemple de l’abandon de l’indexation des salaires sur les prix avec possibilité d’un rattrapage en fin d’année… dans les négociations d’entreprise. C’est le cas des mesures prises par la droite concernant des facilités nouvelles d’organisation du temps de travail et la suppression de l’autorisation administrative de licenciement… Entre 1982 et 1986, le nombre des accords de branche diminue de moitié, ceux passés dans l’entreprise font plus que doubler. Cette démarche trouvera d’ailleurs son épanouissement avec les lois Aubry instituant les 35 heures, qui ont été un formidable accélérateur de la flexibilité et d’intensification du travail, les négociations dans les entreprises conduisant à un « gagnant-gagnant » le plus souvent défavorable aux salariés : réduction du temps de travail contre flexibilité accrue. (…)

[D]ans les vingt ans qui suivent, on peaufine l’ouvrage : groupes de travail intégrant les salariés, « raccourcissement des lignes hiérarchiques » (autrement dit, moins de chefs et de sous-chefs), déploiement de la certification et de la qualité totale, mise en place du « juste-à-temps », individualisation des rémunérations et mise en concurrence des individus, évaluation annuelle des performances, management par les résultats, utilisation de la sous-traitance (qui permet de se débarrasser de milliers de salariés, souvent les moins qualifiés), recours massif aux CDD et à l’intérim, et donc précarisation de l’emploi, mise en œuvre de l’ « employabilité » et exclusion, chômage massif qui permet de peser sur les salaires et de maintenir les salariés dans la peur… »

« En fait, ces changements ont aussi été rythmés par l’évolution même des marchés. Du temps de Taylor, ceux-ci étaient prévisibles puisqu’il s’agissait de marchés d’équipement. (…) Aujourd’hui, nous avons affaire à des marchés de renouvellement qui ne sont plus aussi prévisibles, à une concurrence mondiale exacerbée, et cela a au moins deux conséquences. La première tient au fait que les entreprises doivent être « réactives » face à une demande changeante et à une offre multiple. Les organisations du travail doivent donc être plus « flexibles », et ce qui va donner le la désormais, c’est la demande du « client ». C’est lui, ce fameux client, qui porte la responsabilité de l’intensification, des changements perpétuels, des « adaptations » sans fin, c’est lui qui fait descendre soudain les contraintes marchandes dans l’atelier, c’est lui enfin qui dédouane les managers de leurs responsabilité dans l’aggravation éventuelle des conditions de travail, puisque c’est « le client » – entité abstraite et insaisissable – qui l’impose.  L’autre conséquence de ce « productivisme réactif » tient au fait qu’il n’est désormais plus possible de prescrire le travail dans le détail, comme dans l’organisation taylorienne – fondée sur la parcellisation des tâches et sur la séparation entre la conception et l’exécution -, et que celui-ci nécessite désormais l’engagement du salarié, de son intelligence et de sa subjectivité – ce qui et apparu au départ comme une avancée au regard de l’aspiration à un travail épanouissant, mais qui s’est vite mué en un assujettissement sans précédent. Taylor avait mis la main sur les corps, le nouveau système s’empare également des cœurs et des cerveaux.

Les nouvelles organisations ont donc répondu, au-delà peut-être de leurs espérances, au désir des tenants de la « critique artiste », elles ont mis l’autonomie au cœur de leurs dispositifs. Autonomie des individus – ce qui conduit, avec leur mise en concurrence, à leur isolement et à la remise en cause des collectifs de travail ; autonomie des services, parfois mis en compétition ou dans une relation « client/fournisseur » ; autonomie des équipes, qui peuvent désormais organiser leur travail comme elles entendent. Mais ce que n’avaient probablement pas prévu les « artistes » de 68, c’est que cette autonomie serait parfaitement encadrée et enfermée dans un système qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre, en lui imposant des résultats. Et ce système va pousser tellement loin la logique – « Faites comme vous voulez, mais il faut que les objectifs soient atteints » – que le nec plus ultra du management va aboutir dans bien des cas à cette injonction : « Débrouillez-vous ! » Pour parvenir à cela, on a passé quelques décennies à peaufiner les organisations, avec, par-delà les spécificités des unes ou des autres, des constantes. Par exemple, le développement de la polyvalence, c’est-à-dire la capacité pour le salarié, à salaire égal, d’occuper plusieurs postes – après tout, voilà un bon moyen de ne pas mourir idiot, rivé à une seule tâche éternellement -, qui facilite les gains de productivité puisque l’on peut ainsi utiliser le travailleur – la « ressource humaine » ! – là où l’on a besoin. Polyvalence qui suppose la polycompétence : le salarié doit être capable de réaliser des tâches de nature différente, comme la production et le contrôle de la qualité, par exemple. Le travail en équipe représente aussi une pièce maîtresse des nouvelles organisations : le groupe gère son travail comme il l’entend, mais les objectifs collectifs sont très précis et doivent être atteints. Le « juste-à-temps » fait également partie de la panoplie et suppose de réagir très vite à tous les étages de l’entreprise. La satisfaction du client est évidemment l’objectif final déclaré – tant pour les produits que pour les services qu’on lui propose -, et il faut être capable de lui offrir du « sur-mesure » au sein d’une production de masse. Cela passe par le respect de normes de qualité, dans le cadre d’une certification imposant des procédures et cherchant à maîtriser les processus de production, ce qui oblige tout le monde – de haut en bas – à se mettre au diapason de la « satisfaction du client », et donc à se plier.

On voit que le système est très contraignant. Il n’a plus besoin des « petits chefs » pour imposer ses règles, il utilise pour cela, d’une façon intensive, les technologies de la communication, pour faire circuler les informations très rapidement, pour contrôler « en temps réel » le travail effectué, pour faire la chasse aux temps morts, pour maîtriser finement les approvisionnements, l’état des stocks… Il conduit naturellement à une intensification inédite du travail. »

« Flexibilité et autonomie ont conduit à l’intensification du travail, et n’ont pas mis fin au travail répétitif, qui, contrairement à une idée reçue, est en augmentation. Entre 1984 et 1998, le pourcentage de salariés dont le rythme de travail est imposé par le déplacement automatique d’un produit ou d’une pièce est passé de 3 à 6%, ceux qui doivent suivre la cadence automatique d’une machine de 4 à 7%, ceux qui ont des normes de production à respecter en moins d’une heure de 5 à 23%. Parmi les ouvrières qualifiées, 10% travaillaient à la chaîne en 1984, 22% en 1998 ; parmi les non-qualifiés, le pourcentage est passé de 24 à 26, 5%. L’intensification, la dégradation des conditions de travail, l’insécurité dans laquelle vivent de plus en plus de salariés ont conduit à une augmentation sans précédent du nombre d’accidents du travail et de maladies professionnelles. Ainsi estime-t-on à 7 500 le nombre annuel de décès dus à des cancers d’origine professionnelle. 700 personnes meurent chaque année dans des accidents du travail, 600 dans des accidents de trajet (pour le seul régime général de la Sécurité sociale) – en comparaison, 5 000 personnes meurent chaque année dans les accidents de la circulation et 1100 par homicide… En 2003, 48 774 accidents du travail ont conduit à une invalidité partielle (soit 3520 de plus qu’en 1999), 35 000 maladies ont été reconnues (contre 16 700 en 1999) dont 15 700 conduisant à une invalidité (contre 6400 en 1999). Si l’on ajoute à cela les conséquences de la souffrance psychique, on mesure, avec ces chiffres, le coûte que font supporter à la collectivité ces nouvelles organisations du travail…

D’autant plus qu’elles ont aussi conduit à une précarisation de plus en plus grande de l’existence, et pas simplement à cause d’un chômage de masse devenu chronique. En quarante ans, on a fait exploser le Code du travail, on a multiplié les contrats précaires, le recours à l’intérim – présenté il y a encore peu comme la possibilité de vivre libre et de faire des choix, dans le ton de la « critique artiste », mais qui apparaît maintenant pour ce qu’il est réellement : une institutionnalisation de la précarité par des multinationales du maquignonnage -, aux CDD, aux contrats aidés, aux contrats jeunes… On a simplifié les procédures de licenciement, on a permis le recours aux entreprises sous-traitantes qui utilisent une main-d’œuvre précaire, sous-payée, taillable et corvéable à merci, quand elle n’est pas clandestine. Cette précarisation a bouleversé la vie de millions de gens, qui ne peuvent plus désormais penser leur avenir, faire de vrais projets, mais, surtout, elle les a conduits à vivre dans la crainte, voire la peur – ce qui est nuisible à la santé psychique et physique -, et à tout accepter lorsqu’ils ont un emploi. »

« L’entreprise a toujours été un endroit où l’on considérait comme nécessaire de faire des bénéfices, mais on peut avancer que, jusqu’à une période récente, elle était le lieu d’un compromis entre la nécessité d’être rentable et celle de bien travailler. Il y avait donc un double objectif. Aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un : gagner de l’argent, le plus possible et le plus vite possible. Cela a des implications bien plus profondes et bien plus graves que l’on ne pourrait l’imaginer, cela signifie – et les témoignages des salariés et des cliniciens le montrent – que le travail lui-même, le travail bien fait, est renvoyé au second rang, et donc de plus en plus remis en cause. S’il est un lieu où la désormais fameuse « valeur travail » est de plus en plus bousculée, abandonnée, niée, c’est bien l’entreprise. »

Un problème politique, et non un phénomène naturel sur lequel on ne pourrait rien

«[L]es souffrances nouvelles qui se répandent dans le monde du travail – et, au-delà, dans la société en général – ont à voir avec le politique. A la base, il y a des choix, même si l’on cherche à tout prix à les masquer, à les travestir par une « naturalisation » des phénomènes, c’est-à-dire par cet a priori (ne supportant aucune discussion) qu’ils relèvent de la nature et non de l’action des hommes, qui n’y pourraient donc rien : naturalisation du marché, naturalisation de l’organisation du travail, naturalisation de la compétition (présentée comme l’une des grandes lois de la nature), naturalisation de la crise – « en ces temps de crise », entend-on dans les médias, comme si l’on disait : « en ces temps de tempête ou de dépression tropicale »-, naturalisation de la concurrence… Cette naturalisation a été, il est vrai, quelque peu écornée par la crise financière de 2008. D’un seul coup, dans le discours public dominant on s’est interrogé sur un système qui serait « devenu fou ». Mais, premièrement, il ne s’agit pas d’un système naturel et parfait qui aurait soudain perdu la tête, il s’agit du système dans son fonctionnement normal de super casino. Deuxièmement, on s’émeut de cette folie parce qu’elle met en jeu des centaines de milliards de dollars, mais personne ne s’est vraiment interrogé sur la « folie » d’un système qui envoie par milliers des gens à la rue, qui génère la souffrance, qui pousse des individus au suicide, qui maintient un milliard d’hommes dans la pauvreté… Une preuve de plus que, dans la « pensée unique » dominante, l’être humain n’existe pas. Troisièmement, le fait que l’on ait assisté à un prétendu retour de l’Etat – en fait, celui-ci n’a pas disparu en ces temps de néo-libéralisme sans frein, il s’est seulement écarté du bien commun pour se mettre, cyniquement, au service exclusif des puissants -, que l’on ait entendu les « grands de ce monde » dire qu’il fallait réinventer un nouveau système financier mondial, afin de mieux le « réguler », montre (à leur corps défendant) qu’il y a bien une possibilité d’intervention humaine sur ces phénomènes « naturels », même dans le cadre d’une mondialisation complexe. Et que, à partir de là, on peut s’en mêler et faire revenir ces questions dans le giron du débat démocratique, dont elles ont été exclues.

Cette naturalisation touche bien sûr le monde du travail. C’est bien le problème de Patrick Légeron [psychiatre et patron d’un cabinet de conseil aux entreprises] : comment faire face au problème de la souffrance – du « stress », dirait-il – sans s’occuper de la « nature » : l’organisation du travail, les objectifs, la concurrence, le marché, la financiarisation de l’économie ? Il le dit lui-même, ce sont des choses auxquelles on ne peut pas toucher, sur lesquelles il est inutile de s’interroger (à moins de fermer les frontières et de revenir à la dictature), et, dès lors, il faut faire avec. En fait, il y a des phénomènes naturels dont lui, les politiques et les directions s’accommodent sans trop de difficultés, ceux qui ne relèvent pas directement de l’entreprise : le marché, la concurrence, la financiarisation. L’entreprise, dit-il, n’a pas le choix, elle doit s’adapter à ce contexte sur lequel elle n’a aucune prise, sous peine de disparaître. (…) Mais il est un phénomène naturel sur lequel l’entreprise peut s’interroger, c’est celui de l’organisation du travail, « les marges de manœuvre, dit Légeron, existent ». Alors, après le déni de la souffrance, voici venu le temps – au fond, on n’a guère le choix – d’une certaine réflexion sur cette fameuse organisation du travail. Celle-ci semble bien aujourd’hui constituer un enjeu politique. D’abord, il y a la volonté de la réduire à une succession de méthodes. Pour illustrer cela, voici comment on « lance » le film de Paul Moreira, Travailler à en mourir, sur une chaîne de télévision : « […] au-delà des impératifs de rendement et des objectifs qu’il faut tenir à tout pris, ce sont bien souvent les méthodes de travail qui rendent malade… » Alors qu’il faudrait inverser la préposition : au-delà des méthodes de travail, ce sont bien souvent les impératifs de rendement et les objectifs qu’il faut tenir à tout prix qui rendent malade (entre autres)… Mais c’est plus simple – et surtout politiquement moins risqué – d’incriminer une « mauvaise » organisation, et si ce n’est qu’une question de « méthode », alors il est possible de faire quelque chose pour empêcher que les gens ne souffrent trop :  installer un numéro vers, ménager des pauses, améliorer l’ « écoute des salariés »… « Aménager », comme dit Légeron…

En fait, il ne s’agit pas seulement d’un pis-aller, d’un raccommodage précipité, mais bien d’un début de réponse à un problème qui commence à faire désordre dès lors qu’il ne peut plus être caché – ou qu’il risque de ne pas être accepté. (…) L’organisation du travail ne peut dès lors être considérée uniquement comme une succession de méthodes, un mode d’emploi qu’il suffirait de modifier. Elle est une machine porteuse de sens. A quoi sert-elle fondamentalement ? A fabriquer des produits et à proposer des services pour la collectivité ? Pour les clients de l’entreprise ? A favoriser l’emploi et le développement économique d’une région, d’un pays ? Non, cela c’est de l’histoire ancienne… A favoriser l’épanouissement de ses salariés dans le cadre d’une politique de ressources vraiment humaines ? Absurde… Non, l’organisation du travail est là pour mener une guerre – il n’est qu’à observer le vocabulaire employé : les « troupes », l’ « état-major », la « mobilisation », l’ « assaut du marché »… – une guerre financière mondiale. On a donc changé jusqu’à la finalité même de l’entreprise, que l’on a transformée en « machine à cash ». Toute l’organisation du travail a été repensée dans cette optique. C’est à cela qu’elle sert aujourd’hui, à rien d’autre… On a donc non seulement aggravé, d’une manière inédite, l’exploitation des hommes et des femmes – pour tirer le maximum de profit de leur activité -, mais, pour cela faire, on a changé le travail en le niant, ce qui est nouveau. On ne l’a pas supprimé – il reste un moyen sûr de création de richesses -, mais on a tenté de le contraindre encore plus, de le forcer à se mettre au service exclusif de la folle quête de l’argent, et c’est en ce sens qu’on l’a nié, puisqu’on est allé pour cela jusqu’à reléguer métiers, savoir-faire et travail bien fait – dont on se moque bien évidemment. Et, dans un même mouvement, on a plongé les salariés dans une souffrance inédite. (…)

Tout le monde sait cela, les politiques comme les hauts managers, et comme il est exclu de changer le système, de mettre fin à la course folle dans laquelle nous perdons nos âmes, notre santé, nos vies, alors il faut faire autrement. Et d’abord tenter de définir un objectif réaliste (pour reprendre leur vocabulaire) : non pas mettre un terme aux souffrances – ils savent que cela n’est pas possible si l’on ne touche pas à l’essentiel -, mais banaliser le phénomène en le traitant, comme tous les autres problèmes sociaux aujourd’hui, sous un angle strictement individuel, afin de le faire accepter. »

Médicaliser les problèmes (et culpabiliser les victimes) pour ne pas s’attaquer aux causes

ladéprime« « Pathologiser » le problème, ce n’est pas seulement envoyer le patient dans les bras du médecin, du psychologue, du psychiatre ou des consultations spécialisées – ce qui fait partie d’une « médicalisation » plus générale de la vie sociale -, c’est remettre au goût du jour des théories anciennes comme celle de l’hygiénisme, qui avait pignon sur rue au XIXe siècle et au début du XXe et qui consiste à considérer la pauvreté (et, plus généralement, les souffrances sociales) comme une maladie. »

« En fait, on assiste à une « intoxication » collective, qui prend sa source dans la médicalisation généralisée de l’existence. Celle-ci revêt plusieurs formes, mais, dans ce cas précis, il s’agit de traiter comme des pathologies des problèmes qui ont leur origine dans le fonctionnement même de notre société. C’est la tendance hygiéniste qui revient au premier plan. On en voit tout de suite l’intérêt pour le système. D’une part, il permet de « panser les plaies » et de maintenir les grands équilibres – en d’autres termes, on doit faire face à la souffrance afin que celle-ci n’atteigne pas des niveaux intolérables. D’autre part, cette médicalisation permet au système de se reproduire sans trop de dégâts : tout doit pouvoir continuer, malgré les souffrances et les blessures de plus en plus importantes infligées aux humains. Pendant que l’on « se soigne », on n’interroge pas le monde dans lequel on vit, on ne se pose pas la question de notre capacité à en modifier le cours. Mieux, cette « médicalisation », qui induit une individualisation des problèmes sociaux, permet de faire porter naturellement aux pauvres et aux démunis la responsabilité de leur situation : il est SDF parce qu’il a une personnalité faible et des problèmes personnels ; il est chômeur, c’est parce qu’il n’a pas la force de s’adapter ou de créer son entreprise, parce que c’est un « bras cassé » ; il est pauvre parce qu’il est fragile… Cet aspect politique de la médicalisation de l’existence a probablement été pensé – il est en tout cas largement exploité par le discours public, politique et médiatique. »

Le rôle de la santé mentale : adapter les individus à un système toujours plus violent et inhumain

« Pour faire face à l’intensification, à la pression de l’entreprise, il faut apprendre à « gérer » son temps, à dominer son stress, mieux : à utiliser le bon stress qui nous vient, afin de l’utiliser pour « optimiser » nos compétences et nos résultats. (…) Mais si la personne ne parvient pas à faire cela toute seule, il faut qu’elle aille consulter un expert, médecin, psychologue, psychiatre ou spécialiste de la souffrance au travail, qui lui donnera le coup de pouce dont elle a besoin. Voilà le schéma dont on rêve. Pour que tout cela soit accepté par les intéressés, il faut que ceux-ci aient « intégré » des principes et des normes : on est au service de l’entreprise, et pour cela on doit être performant, et donc en forme, et pour cela il ne faut pas fumer, il ne faut pas boire, il faut manger des légumes et des fruits « cinq fois par jour » (au moins), il faut faire du sport régulièrement (le jogging, c’est bien), goûter aux joies du yoga ou de la thalassothérapie, il faut une vie sexuelle équilibrée et maîtrisée (même un peu diverse, c’est sans problème et c’est bon pour l’accomplissement de soi), il ne faut pas trop s’abrutir dans des lecteurs inutiles (d’ailleurs on n’a pas le temps), il faut agir et ne pas trop penser… A y regarder de plus près, on s’aperçoit que la santé mentale présente deux versants qui sont intimement liés, le premier qui consiste à faire face à la souffrance psychique massive et problématique, le second qui organise la vie des gens afin de les rendre plus performants. D’où la fortune (inespérée) du sport depuis une trentaine d’années. Non seulement parce que l’on a pu en faire un formidable, et donc un extraordinaire business (…), mais aussi parce qu’on l’a érigé en modèle. Le modèle idéal : dans le sport, on s’engage, on se dépasse, on a des « sensations », on ressent des émotions, on s’épanouit, on défend des « valeurs » (particulièrement celle de la saine compétition), et surtout on ne se pose pas de questions, on ne pense pas trop. L’aboutissement logique de tout cela, c’est le dopage, qui concerne à la fois le sport et la société dans son ensemble. La santé mentale, cela sert également à « booster » les individus. Alain Ehrenberg parle d’ailleurs à ce propos de « civilisation du dopage », tandis que R. Gori emploie de son côté le joli terme de « civilisation sportivo-managériale » – c’est bien aussi… »

Patrick Coupechoux, La déprime des opprimés, Enquête sur la souffrance psychique en France, 2009

La stratégie du choc ou l’histoire occultée du néolibéralisme (Naomi Klein)

Je fis la connaissance de Jamar Perry en septembre 2005 au refuge de la Croix-Rouge de Baton Rouge, en Louisiane. De jeunes scientologistes au large sourire distribuaient des repas, et Jamar faisait la queue avec les autres sinistrés. (…) Né et élevé à La Nouvelle-Orléans, Jamar avait quitté la ville inondée une semaine plus tôt. (…) Lui et les siens avaient attendu longtemps les autocars d’évacuation promis. En fin de compte, comme ils ne venaient pas, les Perry avaient marché sous un soleil de plomb. Ils avaient abouti ici, dans un palais des congrès tentaculaire (…) Ce jour-là, une nouvelle courait parmi les réfugiés selon laquelle un éminent congressman républicain de la ville, Richard Baker, avait tenu les propos suivants : « Nous avons enfin nettoyé les logements sociaux de La Nouvelle-Orléans. Dieu a réussi là où nous avions échoué. » Joseph Canizaro, l’un des promoteurs immobiliers les plus riches de la ville, avait exprimé un point de vue similaire : « Nous disposons maintenant d’une page blanche pour tout recommencer depuis le début. Des superbes occasions se présentent à nous. » Pendant toute la semaine, l’Assemblée législative de la Louisiane à Baton Rouge, la capitale, avait grouillé de lobbyistes s’employant à verrouiller les « occasions » en question. Au menu : réductions des charges fiscales, allégements de la réglementation, main d’œuvre au rabais et création d’une ville « plus petite et plus sûre » – ce qui en pratique revenait à la démolition des logements sociaux et à leur remplacement par des immeubles en copropriété. (…)
Parmi ceux pour qui les eaux de crue de La Nouvelle-Orléans étaient synonymes de « superbes occasions » se trouvait Milton Friedman, grand gourou du mouvement en faveur du capitalisme sans entraves. C’est à lui qu’on attribue la paternité du credo de l’économie mondialisée contemporaine, caractérisée par l’hypermobilité. Âgé de 93 ans et de santé fragile, « Oncle Miltie », ainsi que l’appelaient ses partisans, trouva malgré tout la force d’écrire un article pour la page d’opinions du Wall Street Journal, trois mois après l’effondrement des digues : « La plupart des écoles de La Nouvelle-Orléans sont en ruine, faisait-il observer, au même titre que les maisons des élèves qui les fréquentaient. Ces enfants sont aujourd’hui éparpillés aux quatre coins du pays. C’est une tragédie. C’est aussi une occasion de transformer de façon radicale le système d’éducation. »
L’idée radicale de Friedman se résume comme suit : au lieu d’affecter à la remise en état et au renforcement du réseau des écoles publiques de La Nouvelle-Orléans une partie des milliards de dollars prévus pour la reconstruction de la ville, le gouvernement devrait accorder aux familles des « bons d’études » donnant accès à des écoles privées (dont bon nombre à but lucratif) subventionnées par l’État. Il était essentiel, selon Friedman, que ce changement fondamental constitue non pas une solution provisoire, mais au contraire une « réforme permanente ».
(…) Aux yeux de Milton Friedman, (…) l’idée même d’un réseau d’écoles administré par l’État empeste le socialisme. Pour lui, l’État a pour unique fonction « de protéger notre liberté contre ses ennemis extérieurs et contre nos concitoyens eux-mêmes : il fait régner la loi et l’ordre, il fait respecter les contrats privés, et il favorise la concurrence». En d’autres termes, il s’agit de fournir les policiers et les soldats – tout le reste, y compris l’éducation publique gratuite, n’est qu’ingérence au sein des marchés.
Contrairement à la réfection des digues et au rétablissement du réseau électrique, la vente aux enchères du réseau scolaire de La Nouvelle-Orléans s’effectua avec une rapidité et une précision toutes militaires. Dix-neuf mois après les inondations, alors que la plupart des pauvres de la ville étaient encore en exil, presque toutes les écoles publiques de La Nouvelle-Orléans avaient été remplacées par des écoles à charte exploitées par le secteur privé. Avant l’ouragan Katrina, le conseil scolaire comptait 123 écoles ; il n’en restait plus que 4. Il y avait alors 7 écoles à charte ; elles étaient désormais 317. Les instituteurs de La Nouvelle-Orléans étaient représentés par un syndicat puissant ; leur convention collective était dorénavant réduite en lambeaux, et les quelque 4 700 membres du syndicat licenciés. Certains jeunes instituteurs furent réembauchés par les nouvelles écoles à charte, où ils touchaient un salaire nettement inférieur qu’auparavant. Bien d’autres n’eurent pas cette chance.
(…) J’appelle « capitalisme du désastre » ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits.

L’intervention de Friedman sur La Nouvelle-Orléans contenait son ultime recommandation publique : en effet, il mourut moins d’un an plus tard, le 16 novembre 2006, à l’âge de 94 ans. La privatisation du réseau d’écoles publiques d’une ville américaine de taille moyenne peut passer pour un enjeu modeste, s’agissant d’un homme considéré comme l’économiste le plus influent de la deuxième moitié du siècle dernier. Friedman comptait parmi ses disciples quelques présidents des États-Unis, des premiers 15 ministres britanniques, des oligarques russes, des ministres des Finances polonais, des dictateurs du tiers-monde, des secrétaires du Parti communiste chinois, des administrateurs du Fonds monétaire international et les trois derniers chefs de la Réserve fédérale des États-Unis. Pourtant, sa détermination à profiter de la crise de La Nouvelle-Orléans pour faire progresser une version fondamentaliste du capitalisme signait à merveille les adieux de ce professeur énergique d’un mètre cinquante-sept à peine qui, dans ses jeunes années, s’était décrit lui-même « comme un prédicateur à la mode d’autrefois en train de prononcer le sermon du dimanche ».
Pendant plus de trois décennies, Friedman et ses puissants disciples avaient perfectionné leur stratégie : attendre une crise de grande envergure, puis, pendant que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État, morceau par morceau, à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la hâte.
Dans l’un de ses essais les plus influents, Friedman définit le remède universel que propose le capitalisme moderne et énonce ce que j’en suis venue à considérer comme la « stratégie du choc ». « Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements, fait-il observer. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. » (…) Selon Friedman, « un nouveau gouvernement jouit d’une période de six à neuf mois au cours de laquelle il peut opérer des changements fondamentaux. S’il n’en profite pas pour agir avec détermination, une telle occasion ne se représentera plus ». Variation sur un thème cher à Machiavel, selon qui le mal devait « se faire tout d’une fois », cette idée constitue l’un des legs stratégiques les plus durables de Friedman.

C’est au milieu des années 1970, à l’époque où il conseillait le général Augusto Pinochet, dictateur chilien, que Friedman eut pour la première fois l’occasion d’exploiter un choc ou une crise de grande envergure. Au lendemain du violent coup d’État orchestré par Pinochet, les Chiliens étaient sans contredit en état de choc. De plus, le pays était aux prises avec les traumatismes causés par une hyperinflation galopante. Friedman conseilla à Pinochet de procéder aussitôt à une transformation en profondeur de l’économie – réductions d’impôts, libéralisation des échanges commerciaux, privatisation des services, diminution des dépenses sociales et déréglementation. Bientôt, les Chiliens virent même leurs écoles publiques remplacées par des écoles privées auxquelles donnaient accès des bons d’études. C’était la métamorphose capitaliste la plus extrême jamais tentée. On parla désormais de la révolution de l’« école de Chicago », de nombreux économistes de Pinochet ayant étudié à l’université de Chicago sous la direction de Friedman. Ce dernier prédit que la soudaineté et l’ampleur des changements économiques provoqueraient chez les citoyens des réactions psychologiques qui « faciliteraient l’ajustement». Friedman créa l’expression « traitement de choc » pour parler de cette douloureuse tactique. Au cours des décennies suivantes, les gouvernements qui imposèrent de vastes programmes de libéralisation des marchés eurent justement recours au traitement de choc ou à la « thérapie de choc ».
Pinochet, lui, facilita l’« ajustement » au moyen d’une autre forme de chocs : dans les nombreuses salles de torture du régime, les corps qui se convulsaient sous l’effet de la douleur étaient ceux des personnes les plus susceptibles de s’opposer à la transformation capitaliste. En Amérique latine, nombreux sont ceux qui établirent un lien direct entre les chocs économiques qui se soldèrent par l’appauvrissement de millions de personnes et l’épidémie de tortures qui punirent dans leur chair des centaines de milliers de personnes qui rêvaient d’une autre forme de société. D’où la question posée par l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano : « Comment préserver cette inégalité autrement que par des décharges électriques ? » Exactement trente ans après que ces trois formes de chocs eurent frappé le Chili, la formule reprend du service en Irak, de façon beaucoup plus violente. Il y eut d’abord la guerre, qui, selon les auteurs de la doctrine militaire des États-Unis Shock and Awe (parfois traduite par « choc et effroi »), avait pour but « de contrôler la volonté, les perceptions et la compréhension de l’adversaire et de le priver de toute capacité à agir et à réagir ». Vint ensuite la thérapie de choc économique, imposée, à l’heure où le pays brûlait toujours, par l’émissaire chef des États-Unis, L. Paul Bremer : privatisations massives, libre-échange sans restrictions, taux d’imposition uniforme de 15%, réduction spectaculaire de l’appareil d’État. Le ministre du Commerce par intérim de l’Irak, Ali Abdel-Amir Allaoui, déclara à l’époque que ses compatriotes en avaient « assez de servir de cobayes à des expériences. Après tous les chocs auxquels le système a été soumis, ils n’ont pas du tout envie que l’économie subisse le même sort ». En cas de résistance, les Irakiens étaient arrêtés et jetés dans des prisons où leur corps et leur esprit subissaient d’autres chocs, ceux-ci beaucoup moins métaphoriques.

(…) Après les attentats du 11 septembre, Washington s’estima dispensé de demander aux pays concernés s’ils voulaient bien « du libre-échange et de la démocratie » à la mode états-unienne ; il recourut simplement à la force militaire inspirée de la doctrine « choc et effroi ».
En réfléchissant à la progression de cette vision des marchés qui règne désormais un peu partout sur la planète, je me rendis toutefois compte que l’idée d’exploiter les crises et les désastres était le modus operandi du mouvement de Milton Friedman depuis ses débuts – de tout temps, cette forme de capitalisme fondamentaliste a dû compter sur les catastrophes pour progresser. Les catastrophes « facilitatrices » se font maintenant plus destructrices et plus horribles, sans doute, mais la situation observée en Irak et à La Nouvelle-Orléans n’est pas le fruit d’une nouvelle invention consécutive au 11 septembre. Au contraire, l’exploitation effrontée des crises est l’aboutissement de trois décennies d’application stricte de la stratégie du choc.
Vues sous cette optique, les trente-cinq dernières années apparaissent sous un jour sensiblement différent. On avait jusque-là tendance à voir certaines des violations les plus flagrantes des droits de l’homme comme des actes sadiques dont se rendaient coupables des régimes antidémocratiques. En fait, il s’agissait plutôt de mesures prises dans le dessein de terroriser la population et de préparer le terrain à l’introduction de « réformes » radicales axées sur la libéralisation des marchés. Dans l’Argentine des années 1970, la junte fit « disparaître » 30 000 personnes, pour la plupart des militants de gauche, afin d’imposer les politiques de l’école de Chicago ; à la même époque, le Chili eut recours à la terreur pour accomplir sa métamorphose économique. Dans la Chine de 1989, le massacre de la place Tiananmen et l’arrestation de dizaines de milliers de personnes permirent aux communistes de transformer une bonne partie du pays en une gigantesque zone d’exportation, où travaillent des salariés trop terrifiés pour faire valoir leurs droits. Dans la Russie de 1993, la décision prise par Boris Eltsine de lancer les chars d’assaut contre le Parlement et de faire emprisonner les chefs de l’opposition pava la voie à la privatisation précipitée qui engendra les célèbres oligarques du pays.
Au Royaume-Uni, la guerre des Malouines, survenue en 1982, eut le même effet : le désordre et l’élan nationaliste nés de la guerre permirent à Margaret Thatcher de recourir à une force extraordinaire pour étouffer la grève des mineurs du charbon et lancer la première vague de privatisations effrénées en Occident. En 1999, les bombardements de Belgrade par l’OTAN créèrent des conditions favorables à des privatisations rapides en ex-Yougoslavie – objectif du reste antérieur à la guerre. La politique économique ne fut pas le seul facteur à l’origine de ces conflits, bien sûr, mais chacun de ces chocs collectifs servit à préparer le terrain au traitement de choc économique.
Les traumatismes ayant servi à affaiblir les résistances ne furent du reste pas toujours ouvertement violents. En Amérique latine et en Afrique, dans les années 1980, c’est la crise de l’endettement qui obligea les pays « à privatiser ou à crever », selon la formule d’un ex-représentant du FMI. Minés par l’hyperinflation et trop endettés pour dire non aux exigences dont s’assortissaient les nouveaux prêts, des gouvernements acceptèrent le traitement de choc dans l’espoir qu’il les préserverait de l’effondrement. En Asie, c’est la crise financière de 1997-1998 – presque aussi dévastatrice que la Grande Dépression – qui affaiblit les « tigres » asiatiques et les obligea à ouvrir leurs marchés à ce que le New York Times appela la « plus grande vente de faillite du monde ». Bon nombre de ces pays étaient des démocraties, mais les transformations radicales visant la libéralisation des marchés ne furent pas imposées de façon démocratique. En fait, ce fut exactement le contraire : conformément aux prévisions de Friedman, le climat de crise généralisée permettait de faire fi de la volonté des électeurs et de céder le pays aux « technocrates » de l’économie.
Dans certains cas, bien entendu, l’adoption des politiques de libéralisation des marchés se fit de façon démocratique, quelques politiciens ayant été portés au pouvoir malgré des programmes draconiens : l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et, plus récemment, celle de Nicolas Sarkozy en France en constituent des exemples frappants. Dans de tels cas, cependant, les croisés du libéralisme économique se heurtent à l’opposition du public et doivent adoucir ou modifier leurs projets radicaux, accepter les changements à la pièce plutôt qu’une reconversion totale. On voit bien que le modèle économique de Friedman, s’il est en partie compatible avec la démocratie, a besoin de conditions totalitaires pour être imposé dans son expression la plus pure. Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte – comme ce fut le cas au Chili dans les années 1970, en Chine à la fin des années 1980, en Russie dans les années 1990 et aux États- Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 –, on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques. Cette croisade idéologique prit naissance au sein des régimes autoritaires d’Amérique du Sud ; dans les territoires nouvellement conquis – la Russie et la Chine –, elle cohabite encore aujourd’hui, sans difficulté et de façon rentable, avec un régime à la poigne de fer.

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(…)

Du Chili à la Chine en passant par l’Irak, la torture a été le partenaire silencieux de la croisade mondiale en faveur de la libéralisation des marchés. Cependant, elle n’est pas qu’un simple moyen utilisé pour forcer des citoyens rebelles à accepter des politiques dont ils ne veulent pas. On peut aussi y voir une métaphore de la logique qui sous-tend la stratégie du choc.
La torture, ou l’ « interrogatoire coercitif » comme on l’appelle à la CIA, est un ensemble de techniques conçues pour plonger les prisonniers dans un état de choc et de désorientation grave et les forcer à faire des concessions contre leur gré. La logique de la méthode est exposée dans deux manuels de l’agence qui ont été déclassifiés à la fin des années 1990. On y explique que la façon de vaincre les résistances des « récalcitrants » consiste à provoquer une fracture violente entre le prisonnier et sa capacité à comprendre le monde qui l’entoure. D’abord, on « affame » les sens (au moyen de cagoules, de bouchons d’oreilles, de fers et de périodes d’isolement total) ; ensuite, le corps est bombardé de stimuli (lumières stroboscopiques, musique à tue-tête, passage à tabac, électrochocs).
Cette phase d’ « assouplissement » a pour but de provoquer une sorte d’ouragan dans la tête des prisonniers, qui régressent et ont peur au point de perdre toute capacité à penser de façon rationnelle et à protéger leurs intérêts. C’est dans cet état de choc que la plupart des détenus donnent à leurs interrogateurs ce qu’ils veulent – des informations, des aveux, l’abandon d’anciennes croyances. On trouve dans un des manuels de la CIA une explication particulièrement succincte : « Il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. Les interrogateurs chevronnés reconnaissent ce moment et savent que le sujet est alors plus ouvert à la suggestion et beaucoup plus susceptible de coopérer qu’avant le choc. »
La stratégie du choc imite la démarche en tentant de reproduire, à l’échelle d’une société, les résultats obtenus avec un seul détenu dans une cellule de prison. A cet égard, l’exemple le plus probant est le choc du 11 septembre, qui, pour des millions de personnes, fit voler en éclats le « monde familier ». Il déclencha du même coup une période de désorientation et de régression que l’administration Bush exploita de main de maître. Soudain, nous nous retrouvions en quelque sorte en l’an zéro. Tout ce que nous savions du monde relevait d’ « avant » la catastrophe. Nous, les Nord-Américains, qui de toute façon connaissions mal notre histoire, formions désormais un Etat vierge, une « feuille blanche » sur laquelle « on peut écrire les mots les plus beaux et les plus nouveaux », ainsi que Mao le dit à propos de son peuple. Une nouvelle armée de spécialistes se chargea aussitôt d’écrire des mots beaux et nouveaux sur la table rase de notre conscience traumatisée : « choc des civilisations », « axe du mal », « islamo-fascisme », « sécurité intérieure ». Pendant que les citoyens étaient mobilisés par de nouvelles guerres culturelles aux conséquences mortelles, l’administration Bush accomplit ce dont elle n’aurait pu que rêver sans les attentats du 11 septembre : lancer des guerres privatisées à l’étranger et créer un complexe de la sécurité assujetti au contrôle du privé à l’intérieur des frontières des Etats-Unis.
Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc : le désastre déclencheur – le coup d’Etat, l’attentat terroriste, l’effondrement des marchés, la guerre, le tsunami, l’ouragan – plonge la population dans un état de choc collectif. Le sifflement des bombes, les échos de la terreur et les vents rugissants « assouplissent » les sociétés, un peu comme la musique tonitruante et les coups dans les prisons où se pratique la torture. A l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendus jalousement. Jamar Perry et les autres évacués entassés dans le refuge de Baton Rouge devaient renoncer à leurs logements sociaux et à leurs écoles publiques. Après le tsunami, les pêcheurs sri-lankais devaient céder aux hôteliers leurs précieuses terres du bord de la mer. Si tout s’était passé comme prévu, les Irakiens, eux, auraient dû être sous le coup du choc et de l’effroi au point d’abandonner aux bases militaires américaines et aux zones vertes la maîtrise de leurs réserves de pétrole, de leurs sociétés d’Etat et de leur souveraineté.

(…)

Dans le déluge de mots écrits en hommage à Milton Friedman après sa mort, on souligna à peine l’importance que revêtent les chocs et les crises pour l’avancement de sa vision du monde. Le décès de l’économiste fut plutôt l’occasion de récrire l’histoire officielle et de rappeler que le capitalisme radical qu’il prônait faisait désormais figure d’orthodoxie gouvernementale dans presque tous les coins du monde. C’était un véritable conte de fées, débarrassé des violences et des contraintes si intimement mêlées à cette croisade. Elle représente à n’en pas douter la campagne de propagande la mieux réussie des trois dernières décennies.

(…)

Tenir une idéologie pour responsable des crimes commis en son nom: l’entreprise exige beaucoup de prudence. Il est trop facile d’affirmer que ceux dont nous ne partageons pas le point de vue sont non seulement dans l’erreur, mais de plus tyranniques, fascistes, génocidaires. Il est vrai également que certaines idéologies représentent un danger pour le public et doivent être identifiées comme telles. On songe en particulier à la fermeture des idéologies fondamentalistes, incapables de coexister avec d’autres systèmes de croyance; leurs disciples dénoncent la diversité et exigent de disposer d’une liberté absolue pour installer leur modèle parfait. Ils veulent détruire le monde tel qu’on le connaît pour faire place à leur invention de puristes. Cette logique, nourrie des fantasmes bibliques du déluge et du grand incendie, conduit inéluctablement à la violence. Les idéologies qui aspirent à cette impossible « table rase », condition qu’on ne peut obtenir qu’au prix d’un cataclysme, sont dangereuses.
Habituellement, ce sont les idéologies religieuses et radicales extrêmes qui proposent l’oblitération de cultures et de peuples entiers comme condition de l’avènement d’un monde nouveau, épuré. Depuis l’effondrement de l’Union Soviétique, toutefois, on a pris conscience des crimes ignobles commis au nom du communisme. (…) Partout dans le monde, des spécialistes participent à des débats enflammés et se demandent si les atrocités sont imputables à l’idéologie proprement dite ou aux aberrations de ses tenants, dont Staline, Ceauşescu, Mao et Pol Pot.
(…) Il ne s’ensuit pas nécessairement que toutes les formes de communisme sont par nature génocidaires, comme autant l’ont affirmé avec jubilation, mais c’est indiscutablement une interprétation de la théorie communiste doctrinaire, autoritaire et hostile au pluralisme qui explique les purges de Staline et les camps de rééducation de Mao. Le communisme autoritaire porte -et devrait porter- les stigmates de ces laboratoires du réel.
Qu’en est-il, cela étant, de la croisade menée pour la libéralisation des marchés? On n’a jamais qualifié de crimes capitalistes les coups d’État, les guerres et les massacres qui avaient pour but d’installer et de maintenir en place des régimes favorables à la libre entreprise. Pour les expliquer, on invoque plutôt les excès de dictateurs trop zélés ou les « fronts chauds » de la Guerre froide et, aujourd’hui, de la guerre contre le terrorisme. Quand les plus fervents opposants du modèle économique corporatiste sont éliminés systématiquement, comme ils l’ont été en Argentine dans les années 1970 et comme ils le sont à présent en Irak, on fait allusion au sale boulot que suppose la lutte contre le communisme ou le terrorisme -et presque jamais à la lutte en faveur de l’avancement du capitalisme à l’état pur.
Je ne dis pas que les régimes capitalistes sont par nature violent. Il est tout à fait possible de mettre en place une économie de marché n’exigeant ni une telle brutalité ni une telle pureté idéologique. La libre circulation des biens de consommation peut très bien cohabiter avec des services de santé publics et gratuits, des écoles publiques et l’assujettissement de vastes pans de l’économie -une société pétrolière nationale, par exemple- au contrôle de l’État. De la même façon, il est tout à fait possible de contraindre les employeurs à verser des salaires décents et à respecter le droit à la syndicalisation des travailleurs, cependant que les gouvernements prélèvent des impôts et redistribuent la richesse de manière à réduire les inégalités marquées qui caractérisent l’État corporatiste. Rien ne dit que les marchés doivent être fondamentalistes. (…) Le capitalisme prôné par l’École de Chicago a effectivement un point commun avec d’autres idéologies dangereuses: la recherche d’une pureté inaccessible, d’une table rase à partir de laquelle bâtir une société modèle entièrement revue et corrigée.

 

Naomi Klein, La Stratégie du choc, La montée d’un capitalisme du désastre, 2008.

La dette ou comment transformer les victimes en coupables (David Graeber)

« Il y a deux ans, par une série d’étranges coïncidences, je me suis retrouvé dans une garden party à Westminster Abbey. Non sans un léger malaise. (…) Au cours de la soirée, le père Graeme m’a signalé qu’il y avait là, près d’une fontaine, une personne qui allait sûrement m’intéresser. C’était une jeune femme soignée, bien mise, une avocate – « mais du genre militant. Elle travaille pour une fondation qui apporte une aide juridique aux associations anti-pauvreté de Londres. Vous aurez probablement beaucoup à vous dire ». Nous avons bavardé. Elle m’a parlé de son travail. Je lui ai dit que je participais depuis des années au mouvement pour la justice mondiale – le mouvement « altermondialiste », comme l’appellent volontiers les médias. Cela l’intrigua. Seattle, Gênes, les gaz lacrymogènes, les combats de rue, elle avait lu quantité d’articles sur tout cela, mais… étions-nous vraiment arrivés à quelque chose, concrètement ?
– Certainement, ai-je répondu. C’est même assez stupéfiant, tout ce que nous avons fait en quelques années.
– Par exemple ?
– Par exemple, nous avons presque entièrement détruit le FMI. Elle ne savait pas très bien ce que c’était, le FMI. Je lui ai dit qu’il s’agissait, en gros, des hommes de main chargés d’obliger les pays du monde à rembourser leurs dettes – le Fonds monétaire international, «c’est, disons, l’équivalent “haute finance” des armoires à glace qui viennent vous casser une jambe». Sur quoi j’ai entamé un petit rappel historique : pendant la crise pétrolière des années 1970, les pays de l’OPEP avaient déposé une si large part de leur nouvelle richesse dans les banques occidentales que celles-ci se demandaient bien où investir tout cet argent ; la Citibank et la Chase avaient alors envoyé des émissaires tous azimuts pour tenter d’amener dictateurs et politiciens du Tiers Monde à contracter des emprunts (activisme baptisé à l’époque le «go-go banking») ; très bas lors de la signature de ces contrats, les taux d’intérêt étaient montés presque aussitôt à un niveau astronomique, autour de 20 %, à cause de la politique monétaire restrictive mise en œuvre par les États-Unis au début des années 1980 ; c’était cette situation qui, dans les années1980 et 1990, avait provoqué la crise de la dette du Tiers Monde; pour obtenir un refinancement, les pays pauvres avaient alors dû se soumettre aux conditions imposées par le FMI : supprimer tout «soutien aux prix» des denrées de base, voire renoncer à maintenir des réserves alimentaires stratégiques, et mettre fin à la gratuité des soins et de l’enseignement; le résultat net avait été l’écroulement total des mécanismes publics fondamentaux qui soutenaient certaines des populations les plus pauvres et vulnérables de la Terre. J’ai évoqué la pauvreté, le pillage des ressources publiques, l’effondrement des sociétés, la violence endémique, la malnutrition, le désespoir, les vies brisées.
– Mais vous, quelle est votre position ? m’a demandé l’avocate.
– Sur le FMI ? L’abolir.
– Non, je veux dire : sur la dette du Tiers Monde ?
– La dette ? Nous voulons l’abolir aussi. L’impératif immédiat était d’arrêter le FMI, de mettre un terme à ses politiques d’ajustement structurel, cause directe de tous les dégâts, mais nous y sommes parvenus étonnamment vite. L’objectif à long terme est l’annulation de la dette. Un peu dans l’esprit du Jubilé biblique. Pour nous, trente ans de flux financiers des pays pauvres vers les riches, ça suffit !
– Mais ils l’ont emprunté, cet argent, a-t-elle répliqué, sur le ton de l’évidence. Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.
À cet instant, j’ai compris que notre conversation allait être très différente de ce que j’avais prévu.
Par où commencer ? J’aurais pu lui dire que ces emprunts avaient été contractés par des dictateurs non élus qui avaient mis directement l’essentiel des fonds sur leurs comptes personnels en Suisse ; lui paraissait-il juste d’exiger que les créanciers soient remboursés non par le dictateur, ni même par les bénéficiaires de ses largesses, mais en ôtant littéralement le pain de la bouche d’enfants affamés ? J’aurais pu lui faire remarquer que nombre de ces pays pauvres avaient déjà remboursé trois ou quatre fois la somme empruntée, mais que, par le miracle des intérêts composés, leurs versements n’avaient toujours pas réduit sensiblement le principal. Ou lui faire mesurer l’écart qui existe entre refinancer des prêts et imposer à des pays, pour obtenir ce refinancement, une politique économique libérale orthodoxe conçue à Washington ou à Zurich, que leurs citoyens n’avaient jamais acceptée et n’accepteraient jamais. Ou souligner qu’il y avait quelque malhonnêteté à exiger que ces pays adoptent des constitutions démocratiques, puis à priver leurs élus, quels qu’ils fussent, de tout contrôle sur la politique nationale. Ou encore lui dire que la politique économique qu’imposait le FMI ne fonctionnait même pas. Mais il y avait un problème plus fondamental : le postulat selon lequel les dettes doivent être remboursées.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que, même dans le cadre de la théorie économique admise, l’énoncé « on doit toujours payer ses dettes » n’est pas vrai. Tout prêteur est censé prendre un certain risque. Si l’on pouvait se faire rembourser n’importe quel prêt, même le plus stupide – s’il n’existait aucun code des faillites, par exemple –, les effets seraient désastreux. Quelles raisons les prêteurs auraient-ils de ne pas consentir de prêts extravagants ? »

« «Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.»
On voit bien ce qui fait sa force: ce n’est pas vraiment un énoncé économique, c’est un énoncé moral. Après tout, payer ses dettes, n’est-ce pas l’alpha et l’oméga de la morale ? Donner à chacun son dû. Assumer ses responsabilités. S’acquitter de ses obligations à l’égard des autres, comme on attend d’eux qu’ils s’acquittent des leurs. Peut-on trouver exemple plus flagrant d’esquive de ses responsabilités que le reniement d’une promesse ou le refus de rembourser une dette ?
C’est cette évidence intrinsèque affichée – j’en étais maintenant conscient – qui rendait la phrase si insidieuse. Elle était de ces formules capables de donner un air inoffensif et banal à des horreurs. Le mot peut sembler fort, mais il est difficile de parler de ces politiques sans s’émouvoir lorsqu’on a vu de ses yeux leurs effets. Je les ai vus. J’ai vécu près de deux ans sur les hauts plateaux de Madagascar. Peu avant mon arrivée, il y a eu une épidémie de paludisme. Épidémie particulièrement virulente, car cette maladie avait été depuis longtemps éradiquée de la région, si bien qu’après une ou deux générations la plupart des habitants avaient perdu leurs anticorps. Le maintien du programme d’éradication avait un coût : il fallait procéder à des tests périodiques pour s’assurer que les moustiques ne se reproduisaient pas, et à des campagnes de pulvérisation s’il se révélait qu’ils s’étaient reproduits. Ce n’était pas une grosse dépense, mais les plans d’austérité imposés par le FMI ont conduit l’État à réduire ces activités de surveillance. Il y a eu dix mille morts. J’ai rencontré de jeunes mères pleurant leurs enfants décédés. Était-il justifié de perdre dix mille vies pour que la Citibank n’ait pas à reconnaître ses pertes sur un seul prêt irresponsable, d’ailleurs sans grande importance pour son bilan ? répondre oui serait bien difficile, se dira-t-on. Voici pourtant une femme qui le faisait, et elle était parfaitement honorable – elle travaillait même pour une organisation caritative. Cet argent était dû, et il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes. »

« Pourquoi la dette ? D’où vient l’étrange puissance de ce concept ? La dette des consommateurs est le sang qui irrigue notre économie. Tous les États modernes sont bâtis sur le déficit budgétaire. La dette est devenue le problème central de la politique internationale. Mais nul ne semble savoir exactement ce qu’elle est, ni comment la penser.
Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait. Les mafieux le comprennent. Les conquérants aussi. Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles « leur doivent la vie » (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées.
Aujourd’hui, l’agression armée est définie comme un crime contre l’humanité, et les tribunaux internationaux, quand ils sont saisis, condamnent en général les agresseurs à payer des indemnités. L’Allemagne a dû s’acquitter de réparations massives après la Première Guerre mondiale, et l’Irak continue à indemniser le Koweït pour l’invasion de Saddam Hussein en 1990. Mais pour la dette du Tiers Monde, celle de pays comme Madagascar, la Bolivie et les Philippines, le mécanisme semble fonctionner en sens inverse. Les États endettés du Tiers Monde sont presque exclusivement des pays qui, à un moment ou à un autre, ont été agressés et occupés par des puissances européennes – celles-là mêmes, souvent, à qui ils doivent aujourd’hui de l’argent. En 1895, par exemple, la France a envahi Madagascar, dissous le gouvernement de la reine Ranavalona III et déclaré le pays colonie française. L’une des premières initiatives du général Gallieni après la « pacification», comme aimaient à dire les envahisseurs à l’époque, a été d’imposer lourdement la population malgache: elle devait rembourser les coûts de sa propre invasion, mais aussi – les colonies françaises étant tenues d’autofinancer leur budget – assumer ceux de la construction des chemins de fer, routes, ponts, plantations, etc., que le régime colonial français souhaitait construire. On n’a jamais demandé aux contribuables malgaches s’ils voulaient avoir ces chemins de fer, routes, ponts et plantations, et ils n’ont guère pu s’exprimer non plus sur leur localisation ni leurs méthodes de construction. Bien au contraire : au cours du demi-siècle qui a suivi, l’armée et la police françaises ont massacré un nombre important de Malgaches qui protestaient trop énergiquement contre tout cela (plus d’un demi-million, selon certains rapports, pendant une seule révolte en 1947). Notons bien que Madagascar n’avait jamais infligé de préjudice comparable à la France. Néanmoins, on a dit dès le début au peuple malgache qu’il devait de l’argent à la France, on considère actuellement qu’il doit toujours de l’argent à la France, et le reste du monde estime cette relation parfaitement juste. Quand la « communauté internationale » perçoit un problème moral, c’est en général lorsque le gouvernement malgache lui paraît lent à rembourser ses dettes.
La dette ne se résume pas à la justice du vainqueur ; elle peut aussi servir à punir des vainqueurs qui n’auraient pas dû gagner. Ici, l’exemple le plus spectaculaire est l’histoire de la république d’Haïti, premier pays pauvre à avoir été mis en péonage permanent par la dette. Haïti a été fondé par d’anciens esclaves des plantations qui, avec force déclarations sur l’universalité des droits et des libertés, avaient osé se révolter, puis vaincre les armées de Napoléon venues rétablir l’esclavage. La France avait aussitôt déclaré que la nouvelle république lui devait 150 millions de francs de dommages et intérêts pour l’expropriation des plantations et pour les coûts des expéditions militaires en déconfiture. Tous les autres pays, États-Unis compris, étaient alors convenus de mettre Haïti sous embargo jusqu’au remboursement de cette somme. Le montant était délibérément impossible (environ 18 milliards de dollars actuels), et, avec l’embargo qui en résulta, le mot «Haïti» est resté depuis cette époque un synonyme permanent de dette, de pauvreté et de misère humaine. »

David Graeber, Dette 5000 ans d’histoire, 2011

Le capitalisme détruit le climat (Naomi Klein)

rechauffement_climatique_usinesDans son dernier livre, This Changes Everything Capitalism Vs. The Climate, l’auteure de La stratégie du choc, démontre de façon limpide les liens entre l’économie capitaliste et le dérèglement climatique. « Il est toujours plus facile de nier la réalité que d’abandonner notre vision du monde », écrit Naomi Klein, qui en appelle au sursaut des consciences. Un livre fort et passionné, facile à lire, où l’urgence sonne à chaque page.

« Il est toujours plus facile de nier la réalité que d’abandonner notre vision du monde », écrit Naomi Klein dans son nouveau livre, Ceci change tout : le Capitalisme contre le climat.

D’une certaine manière, nous sommes tous des climato-sceptiques, parce que nous ne pouvons pas imaginer tout changer, nos modes de vie, nos perspectives d’avenir, l’économie. Alors, on enregistre toutes ces informations sans réagir et on se dit que ça va peut-être s’arranger, que rien n’est sûr.

C’est après la Conférence de Copenhague de 2009, que Naomi Klein a compris qu’on ne pouvait pas compter sur les chefs d’États, et « que personne ne viendrait nous sauver ! » Pourtant, « nous avons encore le choix et il n’est pas trop tard pour réussir à maintenir le réchauffement dans des limites tolérables, mais quoi que nous choisissions, tout changera drastiquement.

Soit nous décidons de ralentir le changement climatique et il faut transformer radicalement notre économie, soit nous continuons sur notre lancée sans rien changer au modèle économique, et c’est notre monde physique qui se transformera radicalement, pour le pire. »

Marché « fondamentaliste » et « Big Green » indulgents

Elle montre, dans la première partie du livre comment, à la fin des années 1980, le mouvement écologiste a déraillé et comment la mondialisation et une vision « fondamentaliste » du marché se sont imposées dans le monde développé, sous l’influence de groupes de réflexion puissants et bien financés.

Naomi Klein accuse certaines ONG environnementales, les « Big Green », d’indulgence envers les pollueurs, et l’ancien vice-président Al Gore d’être « en grande partie responsable de les avoir convaincues de soutenir l’Accord de libre-échange nord-américain NAFTA en 1993 ».

Elle fait remarquer qu’il y a loin entre les promesses sur le climat de Richard Branson, Michael Bloomberg ou le président Obama, et ce qu’ils font réellement. Et que le développement durable est un mythe.

Fausses solutions

La deuxième partie, « Pensée magique », ausculte les différentes solutions techniques, inquiétantes et lucratives, proposées pour résoudre le changement climatique, comme les systèmes de géo-ingénierie.

Elle épingle l’insidieux Bruno Latour qui alerte les humains sur le climat mais conseille de « continuer ce que nous avons commencé, à une échelle toujours plus ambitieuse… » Et Klein de penser, suivant sa théorie du Choc, qu’il sera difficile d’empêcher ces folies si le dérèglement climatique devient trop grave.

Il est d’autant plus difficile de changer une vision du monde que les profits en dépendent. « Si nous n’avons pas fait ce qu’il fallait pour réduire les émissions, explique Naomi Klein, c’est parce que cela allait contre le capitalisme déréglementé, qui est l’idéologie dominante depuis 1980. »

Et de fait, « avant le néolibéralisme de Thatcher et Reagan, l’augmentation du taux des émissions avait baissé, passant de 4,5 % par an pendant les années 1960, à environ 1 % par an au début des années 1990, pour revenir à 3,4 % par an entre 2000 et 2008. Puis, après un fléchissement en 2009 dû à la crise, le taux est remonté à 5,9 % en 2010 ! Ainsi les émissions globales de CO2 étaient de 61 % plus élevées en 2013 qu’en 1990, lorsque les négociations vers un Traité sur le climat ont réellement commencé. » Naomi Klein montre aussi qu’il y a un lien direct entre la mondialisation du commerce et les émissions.

Traités en faveur des multinationales

Mais ce capitalisme n’est que l’aboutissement de l’attitude de l’humanité qui, depuis la préhistoire, pille la nature au rythme du perfectionnement de ses moyens techniques.

Reste une contradiction fondamentale entre l’espoir d’une économie soutenable et les Traités de commerce internationaux « conçus pour permettre aux multinationales de scanner la planète pour trouver la main d’œuvre la moins chère et la plus disciplinée ». Si les sociétés productrices de pétrole ont beaucoup à perdre des politiques de lutte contre le changement climatique, leurs ouvriers peuvent, par contre, se reconvertir dans une nouvelle économie réellement verte.

Mais il faut pour cela empêcher les accords de commerce de libre échange de peser sur les décisions des gouvernements. En effet, parallèlement aux grandes foires inconséquentes sur le climat, ces négociations avancent, elles, secrètes et efficaces, étayées par un corpus règlementaire contraignant : après NAFTA signé par Clinton en 1993, ce sont aujourd’hui le CETA en cours de ratification, le TISA, et le TAFTA/TTIP qui sont en cours de négociation.

Le livre de Naomi Klein est d’autant plus percutant sur l’influence des lobbies que l’UE, qui négocie en ce moment même, en secret, le traité TAFTA/TTIP, vient de se doter d’un commissaire à l’énergie, Miguel Arias Canete, « toujours aux limites du conflit d’intérêt », et que la Commission vient de décider de retirer de la Directive sur la qualité des carburants l’interdiction des carburants issus des sables bitumineux – ceci torpille la législation de l’UE qui fixe un objectif de 6 % de réduction des émissions provenant des combustibles de transport.

Des raisons d’espérer

Pourtant, le livre reste optimiste, car, dit-elle, « c’est peut-être au moment du désastre ou juste après, qu’il est possible de reconstruire autrement. » Et, « en 2009, une étude a montré comment 100 % de l’énergie nécessaire dans le monde, pour tous les usages, pourrait être fournie par l’eau, le vent et le soleil dès 2030. »

La troisième partie du livre salue la construction d’une économie alternative basée sur des principes et des valeurs nouvelles et l’émergence d’un mouvement populaire, Blockadia, qui gagne des victoires étonnantes contre le secteur des combustibles fossiles, par exemple sur le front du désinvestissement des sociétés pétrolières.

« Les vraies solutions à la crise du climat sont aussi notre meilleur espoir de construire un système économique beaucoup plus stable et plus équitable », explique-t-elle. « Les gens sont prêts à faire des sacrifices, s’ils ont l’impression que l’effort demandé est équitablement réparti dans toutes les catégories sociales, et que les riches paient leur part en proportion. »

Courageuse et passionnée, Naomi Klein a écrit un livre fort, facile à lire, où l’urgence sonne à chaque page.

Elisabeth Schneiter

Source : http://www.reporterre.net/Le-capitalisme-detruit-le-climat