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La dette ou comment transformer les victimes en coupables (David Graeber)

« Il y a deux ans, par une série d’étranges coïncidences, je me suis retrouvé dans une garden party à Westminster Abbey. Non sans un léger malaise. (…) Au cours de la soirée, le père Graeme m’a signalé qu’il y avait là, près d’une fontaine, une personne qui allait sûrement m’intéresser. C’était une jeune femme soignée, bien mise, une avocate – « mais du genre militant. Elle travaille pour une fondation qui apporte une aide juridique aux associations anti-pauvreté de Londres. Vous aurez probablement beaucoup à vous dire ». Nous avons bavardé. Elle m’a parlé de son travail. Je lui ai dit que je participais depuis des années au mouvement pour la justice mondiale – le mouvement « altermondialiste », comme l’appellent volontiers les médias. Cela l’intrigua. Seattle, Gênes, les gaz lacrymogènes, les combats de rue, elle avait lu quantité d’articles sur tout cela, mais… étions-nous vraiment arrivés à quelque chose, concrètement ?
– Certainement, ai-je répondu. C’est même assez stupéfiant, tout ce que nous avons fait en quelques années.
– Par exemple ?
– Par exemple, nous avons presque entièrement détruit le FMI. Elle ne savait pas très bien ce que c’était, le FMI. Je lui ai dit qu’il s’agissait, en gros, des hommes de main chargés d’obliger les pays du monde à rembourser leurs dettes – le Fonds monétaire international, «c’est, disons, l’équivalent “haute finance” des armoires à glace qui viennent vous casser une jambe». Sur quoi j’ai entamé un petit rappel historique : pendant la crise pétrolière des années 1970, les pays de l’OPEP avaient déposé une si large part de leur nouvelle richesse dans les banques occidentales que celles-ci se demandaient bien où investir tout cet argent ; la Citibank et la Chase avaient alors envoyé des émissaires tous azimuts pour tenter d’amener dictateurs et politiciens du Tiers Monde à contracter des emprunts (activisme baptisé à l’époque le «go-go banking») ; très bas lors de la signature de ces contrats, les taux d’intérêt étaient montés presque aussitôt à un niveau astronomique, autour de 20 %, à cause de la politique monétaire restrictive mise en œuvre par les États-Unis au début des années 1980 ; c’était cette situation qui, dans les années1980 et 1990, avait provoqué la crise de la dette du Tiers Monde; pour obtenir un refinancement, les pays pauvres avaient alors dû se soumettre aux conditions imposées par le FMI : supprimer tout «soutien aux prix» des denrées de base, voire renoncer à maintenir des réserves alimentaires stratégiques, et mettre fin à la gratuité des soins et de l’enseignement; le résultat net avait été l’écroulement total des mécanismes publics fondamentaux qui soutenaient certaines des populations les plus pauvres et vulnérables de la Terre. J’ai évoqué la pauvreté, le pillage des ressources publiques, l’effondrement des sociétés, la violence endémique, la malnutrition, le désespoir, les vies brisées.
– Mais vous, quelle est votre position ? m’a demandé l’avocate.
– Sur le FMI ? L’abolir.
– Non, je veux dire : sur la dette du Tiers Monde ?
– La dette ? Nous voulons l’abolir aussi. L’impératif immédiat était d’arrêter le FMI, de mettre un terme à ses politiques d’ajustement structurel, cause directe de tous les dégâts, mais nous y sommes parvenus étonnamment vite. L’objectif à long terme est l’annulation de la dette. Un peu dans l’esprit du Jubilé biblique. Pour nous, trente ans de flux financiers des pays pauvres vers les riches, ça suffit !
– Mais ils l’ont emprunté, cet argent, a-t-elle répliqué, sur le ton de l’évidence. Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.
À cet instant, j’ai compris que notre conversation allait être très différente de ce que j’avais prévu.
Par où commencer ? J’aurais pu lui dire que ces emprunts avaient été contractés par des dictateurs non élus qui avaient mis directement l’essentiel des fonds sur leurs comptes personnels en Suisse ; lui paraissait-il juste d’exiger que les créanciers soient remboursés non par le dictateur, ni même par les bénéficiaires de ses largesses, mais en ôtant littéralement le pain de la bouche d’enfants affamés ? J’aurais pu lui faire remarquer que nombre de ces pays pauvres avaient déjà remboursé trois ou quatre fois la somme empruntée, mais que, par le miracle des intérêts composés, leurs versements n’avaient toujours pas réduit sensiblement le principal. Ou lui faire mesurer l’écart qui existe entre refinancer des prêts et imposer à des pays, pour obtenir ce refinancement, une politique économique libérale orthodoxe conçue à Washington ou à Zurich, que leurs citoyens n’avaient jamais acceptée et n’accepteraient jamais. Ou souligner qu’il y avait quelque malhonnêteté à exiger que ces pays adoptent des constitutions démocratiques, puis à priver leurs élus, quels qu’ils fussent, de tout contrôle sur la politique nationale. Ou encore lui dire que la politique économique qu’imposait le FMI ne fonctionnait même pas. Mais il y avait un problème plus fondamental : le postulat selon lequel les dettes doivent être remboursées.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que, même dans le cadre de la théorie économique admise, l’énoncé « on doit toujours payer ses dettes » n’est pas vrai. Tout prêteur est censé prendre un certain risque. Si l’on pouvait se faire rembourser n’importe quel prêt, même le plus stupide – s’il n’existait aucun code des faillites, par exemple –, les effets seraient désastreux. Quelles raisons les prêteurs auraient-ils de ne pas consentir de prêts extravagants ? »

« «Il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes.»
On voit bien ce qui fait sa force: ce n’est pas vraiment un énoncé économique, c’est un énoncé moral. Après tout, payer ses dettes, n’est-ce pas l’alpha et l’oméga de la morale ? Donner à chacun son dû. Assumer ses responsabilités. S’acquitter de ses obligations à l’égard des autres, comme on attend d’eux qu’ils s’acquittent des leurs. Peut-on trouver exemple plus flagrant d’esquive de ses responsabilités que le reniement d’une promesse ou le refus de rembourser une dette ?
C’est cette évidence intrinsèque affichée – j’en étais maintenant conscient – qui rendait la phrase si insidieuse. Elle était de ces formules capables de donner un air inoffensif et banal à des horreurs. Le mot peut sembler fort, mais il est difficile de parler de ces politiques sans s’émouvoir lorsqu’on a vu de ses yeux leurs effets. Je les ai vus. J’ai vécu près de deux ans sur les hauts plateaux de Madagascar. Peu avant mon arrivée, il y a eu une épidémie de paludisme. Épidémie particulièrement virulente, car cette maladie avait été depuis longtemps éradiquée de la région, si bien qu’après une ou deux générations la plupart des habitants avaient perdu leurs anticorps. Le maintien du programme d’éradication avait un coût : il fallait procéder à des tests périodiques pour s’assurer que les moustiques ne se reproduisaient pas, et à des campagnes de pulvérisation s’il se révélait qu’ils s’étaient reproduits. Ce n’était pas une grosse dépense, mais les plans d’austérité imposés par le FMI ont conduit l’État à réduire ces activités de surveillance. Il y a eu dix mille morts. J’ai rencontré de jeunes mères pleurant leurs enfants décédés. Était-il justifié de perdre dix mille vies pour que la Citibank n’ait pas à reconnaître ses pertes sur un seul prêt irresponsable, d’ailleurs sans grande importance pour son bilan ? répondre oui serait bien difficile, se dira-t-on. Voici pourtant une femme qui le faisait, et elle était parfaitement honorable – elle travaillait même pour une organisation caritative. Cet argent était dû, et il est clair qu’on doit toujours payer ses dettes. »

« Pourquoi la dette ? D’où vient l’étrange puissance de ce concept ? La dette des consommateurs est le sang qui irrigue notre économie. Tous les États modernes sont bâtis sur le déficit budgétaire. La dette est devenue le problème central de la politique internationale. Mais nul ne semble savoir exactement ce qu’elle est, ni comment la penser.
Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir. L’histoire montre que le meilleur moyen de justifier des relations fondées sur la violence, de les faire passer pour morales, est de les recadrer en termes de dette – cela crée aussitôt l’illusion que c’est la victime qui commet un méfait. Les mafieux le comprennent. Les conquérants aussi. Depuis des millénaires, les violents disent à leurs victimes qu’elles leur doivent quelque chose. Au minimum, elles « leur doivent la vie » (expression fort révélatrice), puisqu’ils ne les ont pas tuées.
Aujourd’hui, l’agression armée est définie comme un crime contre l’humanité, et les tribunaux internationaux, quand ils sont saisis, condamnent en général les agresseurs à payer des indemnités. L’Allemagne a dû s’acquitter de réparations massives après la Première Guerre mondiale, et l’Irak continue à indemniser le Koweït pour l’invasion de Saddam Hussein en 1990. Mais pour la dette du Tiers Monde, celle de pays comme Madagascar, la Bolivie et les Philippines, le mécanisme semble fonctionner en sens inverse. Les États endettés du Tiers Monde sont presque exclusivement des pays qui, à un moment ou à un autre, ont été agressés et occupés par des puissances européennes – celles-là mêmes, souvent, à qui ils doivent aujourd’hui de l’argent. En 1895, par exemple, la France a envahi Madagascar, dissous le gouvernement de la reine Ranavalona III et déclaré le pays colonie française. L’une des premières initiatives du général Gallieni après la « pacification», comme aimaient à dire les envahisseurs à l’époque, a été d’imposer lourdement la population malgache: elle devait rembourser les coûts de sa propre invasion, mais aussi – les colonies françaises étant tenues d’autofinancer leur budget – assumer ceux de la construction des chemins de fer, routes, ponts, plantations, etc., que le régime colonial français souhaitait construire. On n’a jamais demandé aux contribuables malgaches s’ils voulaient avoir ces chemins de fer, routes, ponts et plantations, et ils n’ont guère pu s’exprimer non plus sur leur localisation ni leurs méthodes de construction. Bien au contraire : au cours du demi-siècle qui a suivi, l’armée et la police françaises ont massacré un nombre important de Malgaches qui protestaient trop énergiquement contre tout cela (plus d’un demi-million, selon certains rapports, pendant une seule révolte en 1947). Notons bien que Madagascar n’avait jamais infligé de préjudice comparable à la France. Néanmoins, on a dit dès le début au peuple malgache qu’il devait de l’argent à la France, on considère actuellement qu’il doit toujours de l’argent à la France, et le reste du monde estime cette relation parfaitement juste. Quand la « communauté internationale » perçoit un problème moral, c’est en général lorsque le gouvernement malgache lui paraît lent à rembourser ses dettes.
La dette ne se résume pas à la justice du vainqueur ; elle peut aussi servir à punir des vainqueurs qui n’auraient pas dû gagner. Ici, l’exemple le plus spectaculaire est l’histoire de la république d’Haïti, premier pays pauvre à avoir été mis en péonage permanent par la dette. Haïti a été fondé par d’anciens esclaves des plantations qui, avec force déclarations sur l’universalité des droits et des libertés, avaient osé se révolter, puis vaincre les armées de Napoléon venues rétablir l’esclavage. La France avait aussitôt déclaré que la nouvelle république lui devait 150 millions de francs de dommages et intérêts pour l’expropriation des plantations et pour les coûts des expéditions militaires en déconfiture. Tous les autres pays, États-Unis compris, étaient alors convenus de mettre Haïti sous embargo jusqu’au remboursement de cette somme. Le montant était délibérément impossible (environ 18 milliards de dollars actuels), et, avec l’embargo qui en résulta, le mot «Haïti» est resté depuis cette époque un synonyme permanent de dette, de pauvreté et de misère humaine. »

David Graeber, Dette 5000 ans d’histoire, 2011

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Le capitalisme détruit le climat (Naomi Klein)

rechauffement_climatique_usinesDans son dernier livre, This Changes Everything Capitalism Vs. The Climate, l’auteure de La stratégie du choc, démontre de façon limpide les liens entre l’économie capitaliste et le dérèglement climatique. « Il est toujours plus facile de nier la réalité que d’abandonner notre vision du monde », écrit Naomi Klein, qui en appelle au sursaut des consciences. Un livre fort et passionné, facile à lire, où l’urgence sonne à chaque page.

« Il est toujours plus facile de nier la réalité que d’abandonner notre vision du monde », écrit Naomi Klein dans son nouveau livre, Ceci change tout : le Capitalisme contre le climat.

D’une certaine manière, nous sommes tous des climato-sceptiques, parce que nous ne pouvons pas imaginer tout changer, nos modes de vie, nos perspectives d’avenir, l’économie. Alors, on enregistre toutes ces informations sans réagir et on se dit que ça va peut-être s’arranger, que rien n’est sûr.

C’est après la Conférence de Copenhague de 2009, que Naomi Klein a compris qu’on ne pouvait pas compter sur les chefs d’États, et « que personne ne viendrait nous sauver ! » Pourtant, « nous avons encore le choix et il n’est pas trop tard pour réussir à maintenir le réchauffement dans des limites tolérables, mais quoi que nous choisissions, tout changera drastiquement.

Soit nous décidons de ralentir le changement climatique et il faut transformer radicalement notre économie, soit nous continuons sur notre lancée sans rien changer au modèle économique, et c’est notre monde physique qui se transformera radicalement, pour le pire. »

Marché « fondamentaliste » et « Big Green » indulgents

Elle montre, dans la première partie du livre comment, à la fin des années 1980, le mouvement écologiste a déraillé et comment la mondialisation et une vision « fondamentaliste » du marché se sont imposées dans le monde développé, sous l’influence de groupes de réflexion puissants et bien financés.

Naomi Klein accuse certaines ONG environnementales, les « Big Green », d’indulgence envers les pollueurs, et l’ancien vice-président Al Gore d’être « en grande partie responsable de les avoir convaincues de soutenir l’Accord de libre-échange nord-américain NAFTA en 1993 ».

Elle fait remarquer qu’il y a loin entre les promesses sur le climat de Richard Branson, Michael Bloomberg ou le président Obama, et ce qu’ils font réellement. Et que le développement durable est un mythe.

Fausses solutions

La deuxième partie, « Pensée magique », ausculte les différentes solutions techniques, inquiétantes et lucratives, proposées pour résoudre le changement climatique, comme les systèmes de géo-ingénierie.

Elle épingle l’insidieux Bruno Latour qui alerte les humains sur le climat mais conseille de « continuer ce que nous avons commencé, à une échelle toujours plus ambitieuse… » Et Klein de penser, suivant sa théorie du Choc, qu’il sera difficile d’empêcher ces folies si le dérèglement climatique devient trop grave.

Il est d’autant plus difficile de changer une vision du monde que les profits en dépendent. « Si nous n’avons pas fait ce qu’il fallait pour réduire les émissions, explique Naomi Klein, c’est parce que cela allait contre le capitalisme déréglementé, qui est l’idéologie dominante depuis 1980. »

Et de fait, « avant le néolibéralisme de Thatcher et Reagan, l’augmentation du taux des émissions avait baissé, passant de 4,5 % par an pendant les années 1960, à environ 1 % par an au début des années 1990, pour revenir à 3,4 % par an entre 2000 et 2008. Puis, après un fléchissement en 2009 dû à la crise, le taux est remonté à 5,9 % en 2010 ! Ainsi les émissions globales de CO2 étaient de 61 % plus élevées en 2013 qu’en 1990, lorsque les négociations vers un Traité sur le climat ont réellement commencé. » Naomi Klein montre aussi qu’il y a un lien direct entre la mondialisation du commerce et les émissions.

Traités en faveur des multinationales

Mais ce capitalisme n’est que l’aboutissement de l’attitude de l’humanité qui, depuis la préhistoire, pille la nature au rythme du perfectionnement de ses moyens techniques.

Reste une contradiction fondamentale entre l’espoir d’une économie soutenable et les Traités de commerce internationaux « conçus pour permettre aux multinationales de scanner la planète pour trouver la main d’œuvre la moins chère et la plus disciplinée ». Si les sociétés productrices de pétrole ont beaucoup à perdre des politiques de lutte contre le changement climatique, leurs ouvriers peuvent, par contre, se reconvertir dans une nouvelle économie réellement verte.

Mais il faut pour cela empêcher les accords de commerce de libre échange de peser sur les décisions des gouvernements. En effet, parallèlement aux grandes foires inconséquentes sur le climat, ces négociations avancent, elles, secrètes et efficaces, étayées par un corpus règlementaire contraignant : après NAFTA signé par Clinton en 1993, ce sont aujourd’hui le CETA en cours de ratification, le TISA, et le TAFTA/TTIP qui sont en cours de négociation.

Le livre de Naomi Klein est d’autant plus percutant sur l’influence des lobbies que l’UE, qui négocie en ce moment même, en secret, le traité TAFTA/TTIP, vient de se doter d’un commissaire à l’énergie, Miguel Arias Canete, « toujours aux limites du conflit d’intérêt », et que la Commission vient de décider de retirer de la Directive sur la qualité des carburants l’interdiction des carburants issus des sables bitumineux – ceci torpille la législation de l’UE qui fixe un objectif de 6 % de réduction des émissions provenant des combustibles de transport.

Des raisons d’espérer

Pourtant, le livre reste optimiste, car, dit-elle, « c’est peut-être au moment du désastre ou juste après, qu’il est possible de reconstruire autrement. » Et, « en 2009, une étude a montré comment 100 % de l’énergie nécessaire dans le monde, pour tous les usages, pourrait être fournie par l’eau, le vent et le soleil dès 2030. »

La troisième partie du livre salue la construction d’une économie alternative basée sur des principes et des valeurs nouvelles et l’émergence d’un mouvement populaire, Blockadia, qui gagne des victoires étonnantes contre le secteur des combustibles fossiles, par exemple sur le front du désinvestissement des sociétés pétrolières.

« Les vraies solutions à la crise du climat sont aussi notre meilleur espoir de construire un système économique beaucoup plus stable et plus équitable », explique-t-elle. « Les gens sont prêts à faire des sacrifices, s’ils ont l’impression que l’effort demandé est équitablement réparti dans toutes les catégories sociales, et que les riches paient leur part en proportion. »

Courageuse et passionnée, Naomi Klein a écrit un livre fort, facile à lire, où l’urgence sonne à chaque page.

Elisabeth Schneiter

Source : http://www.reporterre.net/Le-capitalisme-detruit-le-climat

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« Retournez les fusils ! » : Jean Ziegler appelle à l’insurrection contre ce capitalisme financier qui assassine un enfant tous les cinq secondes

Ancien rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Jean Ziegler est aujourd’hui vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme. Dans « Retournez les fusils! Choisir son camp », réédition fortement remaniée d’un ouvrage paru en 1980, il appelle à l’insurrection des consciences contre les capitalistes et leur « ordre cannibale » qui tuent un enfant tous les cinq secondes et maintiennent un milliard d’êtres humains dans la sous-alimentation.

« Nous vivons sous la dictature du capital financier globalisé. Selon la Banque mondiale, en 2013, les 500 sociétés privées transcontinentales les plus puissantes, tous secteurs confondus, ont contrôlé 52,8% du produit mondial brut, c’est-à-dire de toutes les richesses produites en une année sur la planète. Ces « gigantesques personnes immortelles », comme les appelle Noam Chomsky, échappent à tout contrôle étatique, syndical, social, etc. Elles fonctionnent selon un seul principe : celui de la maximalisation du profit dans le temps le plus court. Elles imposent à la planète un ordre cannibale : toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim ; presque 1 milliard d’êtres humains sont mutilés par une sous-alimentation grave et permanente. » *

« Les capitalistes font aujourd’hui un maximum de profits en spéculant sur les aliments de base comme le riz, le maïs, le blé. Les prix explosent, et toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Aujourd’hui plus que jamais, il faut retourner les fusils. » *

« Le rapport annuel de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains, presque le double de l’humanité. Au seuil de ce nouveau millénaire, il n’y a plus aucune fatalité, aucun manque objectif. La planète croule sous la richesse. Un enfant qui meurt de faim est assassiné. Il n’est pas la victime d’une « loi de la nature » ! » *

Jean Ziegler

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« 1984 » d’Orwell : une lecture incontournable pour comprendre notre présent

1984-george-orwell-f2f1e« À la suite de l’attentat du 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, qui a relancé le débat sur la liberté d’expression, les élèves de la promotion 2015-2016 de l’École nationale d’administration (ENA) ont choisi de se donner comme nom celui de George Orwell. » – Le Monde, 17/01/2015, « Les élèves de l’ENA baptisent leur promotion du nom de George Orwell  »

Ils font sans doute partie de ceux qui ne l’ont pas lu, mais le citent comme garantie de bonne conscience. Il convient donc de rappeler ce que raconte Orwell dans son roman 1984 :

Le monde de 1984 est divisé en grands blocs ennemis, qui sont dans un état de guerre permanent, sans jamais s’affronter frontalement. Ils guerroient indirectement sur des territoires périphériques, régulièrement ravagés (en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, etc.). Ces combats lointains et la barbarie des ennemis sont donnés quotidiennement en spectacle aux citoyens grâce à des médias attisant la peur et la haine. De temps en temps, une bombe tombe sur le sol national, ce qui maintient le sentiment de guerre. Mais fondamentalement :

« La guerre est menée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l’objet de la guerre n’est pas de faire ou d’empêcher des conquêtes territoriales, mais de garder la structure de la société intacte. (1)» (p. 283)

La guerre contre les ennemis barbares est « une simple imposture » (p. 282) utilisée pour produire un sentiment d’unité, là où la société est en réalité divisée en groupes sociaux luttant pour des intérêts opposés. Cet état de guerre maintient la population dans l’angoisse, la haine, une humeur de panique et de lynchage, une excitation permanente, qui est l’état d’esprit nécessaire au fonctionnement du système totalitaire. C’est, en somme, la politique par la Terreur, au sens de 1792 : un moyen de gouvernement employé par l’État, et non pas une méthode militaire mise en œuvre par des groupuscules extrémistes.

Dans la Terreur de 1984, la nation est menacée de l’intérieur, car l’ennemi étranger a des agents secrets partout, notamment parmi les dissidents politiques. Il faut donc se méfier de tout le monde et fliquer au maximum la vie civile : fichage, vidéo-surveillance, délation, etc. Le danger terroriste est, comme la grippe, diffus, omniprésent, increvable, invisible et montré tous les jours à la télévision. C’est une « conspiration ». Le premier et principal conspirationniste, c’est l’État dans sa guerre contre le terrorisme.

L’État terroriste décrit par Orwell joue de ces menaces. Il se présente comme un rempart contre la barbarie, le seul garant de la « sécurité », au prix de la restriction des libertés. D’où le slogan « la liberté, c’est l’esclavage » (p. 373). Traduit en langage énarque, tel que repris par l’article du Monde :

« Fortement marqués par les attentats récents, les élèves avaient à cœur de réaffirmer leur attachement à la liberté d’expression et, de manière plus générale, aux libertés qu’il appartient avant tout aux pouvoirs publics de protéger », indique ce texte, qui souligne que l’œuvre de cet écrivain « appelle à une conciliation vigilante entre la préservation des libertés et les exigences liées à la sécurité des citoyens ».

La terreur est une situation émotionnelle, une situation où l’émotion devient impérative. 1984 décrit clairement comment la force « submergeante » des émotions – peur, haine et adoration – est utilisée pour noyer la faculté de juger et obliger à choisir son camp parmi ceux, factices, définis par le pouvoir. La politique de la terreur a largement recours aux mouvements émotionnels de masse, dans les médias (les « Deux Minutes de la Haine », etc.) comme dans les manifestations. Il n’y a plus de recul ni de réflexion possible, mais seulement l’adhésion ou le refus, l’appartenance ou l’hostilité. Le mouvement jesuischarliste aura été est un bon exemple de ces « moments d’irrésistible émotion » et de cet « étouffement délibéré de la conscience » (p. 30).

Pour empêcher toute critique réelle, le système totalitaire orwellien entretient et met en scène une dissidence de pacotille, une fausse critique politique manipulée par la Police de la Pensée. Ceux qui doutent des vérités dominantes sont poussés à adhérer à ces opinions piégées et préfabriquées, conduisant à des formes de révolte stériles, voire réellement terroristes, encouragées par des agents-provocateurs. C’est en même temps un épouvantail et une caricature, employé par les chiens de garde de l’orthodoxie pour discréditer toute velléité d’opposition. Depuis 2001, c’est notamment au conspirationnisme qu’a été confié ce rôle.

Enfin, la célèbre novlangue de 1984 ne consiste pas seulement à tordre le sens des mots à des fins politiques, mais à réduire le sens, à diminuer la quantité de pensée exprimable. Les mots ne doivent plus servir à raisonner, mais à occuper l’esprit par un bavardage rapide, ininterrompu, insensé – le quackspeak ou « parler comme un canard » (p. 434), du genre France Info ou BFM TV –, et fondamentalement à exprimer son adhésion à l’opinion dominante. « Je suis Charlie » en est la parfaite expression. D’autant plus qu’elle est issue de la pensée-clic favorisée par les nouveaux médias, vrais rénovateurs de la langue.

Dans 1984, Orwell décrivait des recettes de gouvernement qu’il voyait triompher partout à la faveur de la Deuxième Guerre mondiale, aussi bien dans le « Monde Libre » que dans les États totalitaires. La lecture de ce livre reste subversive aujourd’hui, car elle incite à constater que ces vieilles recettes sont toujours en usage. Se revendiquer d’Orwell, c’est aller vers le délit d’opinion, puisque c’est appeler à critiquer « l’union nationale » aujourd’hui exigée grâce au jesuischarlisme. Attention à vous, élèves énarques, vous flirtez avec l’apologie du terrorisme !

Mais l’ENA nous rassure : « Les élèves entendent quant à eux exercer leurs futures missions avec engagement, discernement et humilité. » Peut-être ces futurs cadres zélés de la gouvernance ont-ils trop bien lu Orwell : comme un manuel de doublepensée. Un peu comme l’Okhrana, police secrète du Tsar de Russie, avait trop bien lu le Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu de Maurice Joly (1864), lorsqu’elle s’en en est inspirée pour rédiger Les protocoles des sages de Sion.

Pierre Bourlier

Source : http://www.article11.info/?Quand-l-ENA-convoque-Orwell-pour

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(1) Les citations de 1984 renvoient à l’édition Folio Gallimard de 1976.

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« Constellations », le récit revigorant des luttes et réappropriations qui ont émaillé notre début de siècle

squat« « De ces dix dernières années, nous avons encore le souvenir. De leurs révoltes, de leurs insoumissions, nous sommes nombreux à ne rien vouloir oublier. Nous savons pourtant que nous vivons dans un monde qui s’en emparera, nous en dépossédera afin que des enseignements n’en soient jamais tirés et que rien de ce qui est advenu ne vienne repassionner les subversions à venir. Pour extirper cette mémoire d’un si funeste destin, nous avons fait un « livre d’histoires ». Des histoires d’inadaptés, de rétifs, des histoires de lutte contre ce même ordre des choses qui menace aujourd’hui de les ensevelir sous son implacable actualité. « Ne faites pas d’histoires », c’est en somme le mot d’ordre imposé par une époque piégée dans le régime de l’urgence et des plans de redressement. Ne faites pas d’histoires, et suivez le courant. L’économie répondra à vos besoins, les aménageurs assureront votre confort ; la police garantira votre sécurité, l’Internet votre liberté, et la transition énergétique, votre salut. Les histoires de cet ouvrage viennent mettre du trouble là où devraient régner le contrôle et la transparence; elles reflètent la recherche d’un certain ancrage dans un présent qui partout se défausse. Ce sont des histoires d’expérience et de transmission contre la dépossession, d’enracinement et de voyage contre l’anéantissement des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation. Elles parlent de jardins, de serveurs web, de stratégies, de fictions, de bouteilles incendiaires, de complicités, de zones à défendre, de free parties, d’assemblées, de lieux collectifs… Des histoires à vivre debout et à donner du souffle.»

S’ouvrent ainsi les Constellations et trajectoires révolutionnaires du collectif «Mauvaise Troupe » qui reprend le récit, à la première personne du pluriel, des luttes, désertions, imaginations, batailles, occupations, fêtes qui ont ponctué les treize premières années du nouveau siècle. Au fil d’entretiens, correspondances, documents, écrits, dessins, photos, se confirme l’existence d’une génération éparpillée qui vit et combat chaque jour pour « inventer une vie immédiate », loin des modèles rancis promus par l’époque. Livre d’espérances, d’enthousiasmes, de colères, il trace des voies praticables sur le parcours piégé de la radicalité politique et de ses figures parfois sclérosantes. Voies de l’intelligence des faits, et de l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs institués. »

Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, publié par les éditions de l’Eclat, est disponible en librairie. On peut aussi retrouver son contenu en intégralité sur https://constellations.boum.org/