Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pour en finir avec la religion de la croissance

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En octobre 2013 s’est tenu comme chaque année à Lille le « Forum mondial de l’économie responsable» – appelé aussi « World Forum Lille ». L’une des conférences organisées dans ce cadre, à laquelle nous avons pu assister, avait pour objet la « consommation responsable ».

Étaient présents à cette conférence plusieurs hauts responsables d’entreprises, venus des quatre coins du globe (une Italienne travaillant dans la fabrication et la vente de légumineuses, un Japonais dans la fabrication et la vente de produits nutritionnels, un Chinois dans le textile, un Français dirigeant une chaîne d’hypermarchés dans le Nord), qui ont fait le choix du « responsable », c’est-à-dire qu’ils se sont engagés à ce que leurs activités se soumettent à des règles éthiques stricts : volonté d’un commerce « équitable » avec les pays du Sud, respect de la personne humaine et de l’environnement, etc.

Au premier abord, on ne peut qu’applaudir devant tant de bonnes intentions et de bons sentiments. Consommer « responsable », qui peut-être contre ?

Sauf qu’il y a déjà un problème dans cette façon d’acter et banaliser l’acte de « consommer », de faire comme si la « consommation » allait de soi, était notre horizon naturel et indépassable. « Consommer » n’est pourtant pas une activité innocente, répondant à l’assouvissement de besoins essentiels, mais la réponse à une insatisfaction organisée par la publicité, qui nous crée sans cesse de nouveaux besoins et nous pousse à acheter sans autre motif que d’acheter. On ne « consomme » pas de la nourriture ou des produits de santé, par exemple ; on se nourrit et se soigne. Nous n’avons pourtant entendu dans cette conférence aucune remise en cause du délire consumériste en lui-même, sinon qu’il pourrait devenir « responsable » ; ce délire consumériste, cette obsession de croître son « confort » matériel qui est pourtant en elle-même, par la quantité d’énergies et de travailleurs serviles et bon marché qu’elle requiert nécessairement, respectivement la cause du saccage de l’environnement et du mépris des vies humaines, en particulier dans le Sud. Peut-on vraiment se satisfaire d’atténuer le malheur que nous organisons ?

« Comment faire pour continuer à vendre ? »
Et puis, surtout, à bien y écouter on découvre au travers de leurs interventions désespérément sans âme, de leur langage économico-centré, de leur langue de bois commerciale et quelques phrases perdues ici et là une seule véritable préoccupation : celle de réussir leur business, celle de continuer à faire du pognon. Ainsi apprend-t-on qu’il s’agit en réalité de « s’adapter à une nouvelle exigence du consommateur », celle de consommer en respectant la planète et le travailleur à l’autre bout de la chaîne, auprès duquel il faut être « crédible » et digne de « confiance » ; qu’il s’agit, autrement dit, pour l’entreprise d’attirer les consommateurs sur ses produits où le respect de critères éthiques est considéré ouvertement comme une véritable « valeur ajoutée » ; qu’il s’agit pour l’entreprise de valoriser l’image de sa marque et donc faire du profit « durable »…  surtout dans un sens économique ; qu’il s’agit au moins autant d’assurer la fidélité du consommateur en lui assurant une certaine qualité que de protéger l’environnement, selon l’aveu d’un intervenant reconnaissant aussitôt involontairement l’hypocrisie de cette conférence « où il s’agit de se focaliser sur les aspects environnementaux et humains » de « l’économie responsable » et de la sorte masquer l’aspect le plus important ; qu’il s’agit, à l’endroit des consommateurs pas encore sensibilisé à ces préoccupations, de les « sensibiliser », de les « impliquer » – autrement dit de perpétuer le harcèlement publicitaire pour la bonne cause. Ainsi l’animatrice de la conférence, elle aussi travaillant dans « l’économie responsable » et semble-t-il démangée par sa rage de profit, peut-elle suggérer que le produire « responsable » pourrait être « un facteur de compétitivité en ces temps de crise » sans recevoir la moindre réprobation de la part des intervenants. Alors que le naïf pense tomber sur des écolos et des humanistes, il n’a en réalité affaire qu’à de vulgaires businessmen faisant commerce d’écologie et d’humanisme. Ces businessmen qui réduisent des problématiques essentielles pour l’humanité en arguments publicitaires – cette conférence elle-même n’apparaissant au bout du compte que comme une page de publicité habillée de bonne conscience humaniste et écologique. La grande préoccupation de ces gens, leur grande question c’est : face à la « crise » économique, face au désastre écologique qui vient, mais aussi et surtout face à une prise de conscience de plus en plus grande des effets nocifs (humains et environnementaux) de notre consommation dans les pays du Nord, comment faire pour que mon entreprise continue à vendre ? Comment continuer à faire des profits et augmenter chaque année mon chiffre d’affaires ? Une préoccupation qui n’est pas que celle d’une minorité de businessmen mais celle de toute une société encouragée dans sa voracité sans limites. Une préoccupation sordide qui ne s’avoue bien sûr pas comme telle mais qui prend des habits plus présentables : ceux de la croissance. Cette croissance, cette Sainte-Croissance que l’on présente comme la condition de notre bonheur alors qu’elle n’est que le cache-sexe de notre soif jamais rassasié de gain, autrement dit de notre malheur. Produire plus pour gagner plus.
 
Le cas le plus emblématique de cette conférence est assurément celui de ce responsable des hypermarchés Leclerc qui prend la parole à la toute fin. Décrivant ses actions pour la réduction des publicités papiers de ses magasins dans les boites de lettres, non sans s’auto-féliciter de sa prétendue prise de conscience écologique, notre businessman-écolo est interpellé par un membre de l’assistance qui ose lui demander pourquoi… il ne cesse tout simplement pas d’en envoyer. Hein, pourquoi ? « Mais parce qu’il faut bien que je fasse marcher mon commerce ! Je ne peux pas me passer d’un tel outil dans le climat de concurrence dans lequel nous sommes » que lui répond en substance l’écolo-« responsable ». Et boum. Le propos en bout de conférence qui a l’air plein de bon sens mais qui dit tout de notre démence, de notre schizophrénie, qui dit tout de l’impuissance de nos pseudo-écologistes à se libérer de l’imaginaire productiviste. Ainsi, « pour faire marcher son commerce » – objectif qui ne se contente pas de bêtement répondre aux besoins de la population mais exige de lui en créer sans cesse de nouveaux par le biais de la publicité et auxquelles on se propose charitablement de répondre – on peut continuer notre guerre à l’environnement en parfaite bonne conscience, puisque là est évidemment le plus important. De même que nous organisons et tolérons tous d’innombrables crimes contre la nature puisque seule importerait au final la croissance de notre PIB, autrement dit l’accroissement infinie de notre confort matériel.

Bien entendu, on pourrait nous rétorquer de voir les choses telles qu’elles nous arrangent de les voir. Il suffit pourtant d’écouter avec attention n’importe lequel de ces « écolos » de salon pour se convaincre du niveau d’imposture. On peut saluer à cet égard l’honnêteté de l’écolo-starlette Maud Fontenoy qui explique dans son dernier livre au titre déjà très explicite (Ras-le-bol des écolos, pour qu’écologie rime avec économie) que « l’appât du gain, inhérent à l’homme devrait nous servir à changer les choses. Soyons plus durables pour être plus rentables ! » ajoutant : « Alors oui, permettez-moi de le dire, le business durable peut être une voie pour sortir de la crise. » (propos repris par l’excellent journal La Décroissance)

La croissance ou le mythe d’une goinfrerie salutaire
La croissance du PIB… La croissance. La croissance pour la croissance ou la loi suprême de ce monde. L’obsession de produire toujours plus sans autre justification avérée que celle de gagner toujours plus d’argent, de se goinfrer toujours davantage et sans souci de ce qu’on produit ni de sa qualité. L’obsession de produire toujours plus qui réclame que la population consomme toujours plus et donc de libérer et d’exciter continuellement en chacun le goût de la goinfrerie. L’obsession de produire plus à la fois cause et conséquence de cette goinfrerie et qui enferme l’humanité dans le pire des cercles vicieux.

La croissance ou la ruse des plus riches et des plus cupides pour se faire toujours plus de pognon avec la complicité et la promesse faite aux plus pauvres qu’ils y trouveront leur bonheur.

La croissance ou le masque, la légitimation et l’exacerbation d’un égoïsme, d’une goinfrerie, d’une soif de domination qui nécessairement coupent et dressent les hommes les uns contre les autres, qui nécessairement provoquent injustices, misères, violences, servitudes et guerres.

La croissance ou le mythe d’un assouvissement possible des désirs matériels de chacun. La croissance ou le mythe d’un accroissement infini du gâteau, donc celui de la possibilité de se goinfrer, comme solution aux dégâts de la goinfrerie. La croissance ou le mythe du bonheur par l’accumulation de toujours plus de biens matériels. La croissance ou le mythe d’une quête matérielle infinie possible dans un monde fini.

La croissance ou la prétendue noble cause derrière laquelle se cachent nos pulsions et passions les plus viles pour mieux se banaliser. Cette course sans fin au profit et aux richesses matérielles élevée au rang de religion. L’avarice érigée en modèle de civilisation. Ce déchaînement sans limites d’égoïsme, de volonté de puissance, de voracité, de pillages, de gaspillages, de pollutions, de destructions déguisé en course majestueuse au progrès. Ce sacrifice toujours plus poussé de l’écosystème, des espèces animales et végétales sur l’autel de notre confort matériel. Cette colonisation toujours plus approfondie de nos existences par l’argent et réduisant la jouissance de la vie à la seule jouissance matérielle. Cette lutte féroce de tous contre tous pour la possession et le pouvoir qui permet à une petite partie de l’humanité de vivre dans l’opulence et plonge nécessairement le reste dans la misère mais qui n’en prend pas moins le masque du modèle indépassable de lutte contre la misère.

La croissance ou la guerre perpétuelle comme moteur et horizon de toute société. La guerre à notre humanité. La guerre à la vie. La guerre aux animaux. La guerre à la nature, à sa beauté et son intégrité. La guerre de tous contre tous pour améliorer son confort matériel ou simplement survivre. La guerre des plus riches contre les moins riches dans le dessein d’être toujours plus riches. La guerre des nations puissantes et riches de leur talent à piller contre les nations humbles et riches en ressources naturelles – l’opulence toujours plus étendue des uns étant toujours au prix de la réduction toujours plus poussée des autres à l’état de serfs nécessiteux.

La croissance ou la poursuite du vent imposé à tous. Le tonneau des Danaïdes comme modèle économique. Le supplice de Tantale comme projet de société. Le problème se prenant perpétuellement pour la solution.

La croissance… L’indiscutable et indiscutée croissance… L’objectif qui rassemble tout le monde, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche… en passant par les prétendus écologistes.
Il va ainsi de soi pour la quasi-totalité d’entre nous qu’il faut chaque année « produire plus » que l’année précédente – et de la même manière « consommer plus », qui est son préalable et sa justification. A défaut de connaître une récession, véritable antichambre de l’enfer. A défaut de ne pas voir la courbe du chômage s’inverser et de voir le « pouvoir d’achat » stagner voire baisser. L’objectif de la croissance ? La clé du salut, du bonheur. Du pur bon sens que seuls des illuminés irresponsables oseraient remettre en cause.

L’humanitaire et l’écologie comme simples facteurs de croissance
Ainsi prétend-t-on aussi défendre l’environnement sans toucher au dogme de la croissance. Il suffirait ainsi de faire un peu plus attention à notre comportement, à se fixer quelques limites, à produire et consommer « responsable », « durable », et tout serait sauvé. Ainsi l’objectif de l’« économie responsable », du « développement durable » est-il de consommer « mieux » pour continuer à consommer toujours plus, de produire davantage « vert » pour continuer à produire toujours plus ; autrement dit de polluer moins pour continuer à polluer plus longtemps, autrement dit de continuer à détruire la planète et avilir ses habitants avec le sentiment du devoir citoyen accompli.

Rien d’étonnant à ce que l’humanitaire, la santé et surtout l’écologie deviennent aujourd’hui des business comme les autres. Tout doit devenir un facteur de croissance, même et surtout les innombrables méfaits de la croissance. Ses méfaits sont autant de prétextes pour justifier sa perpétuation. Les entreprises en font leur business, avec souvent l’appui de l’Etat : l’« écotaxe », dont a beaucoup parlé ces derniers temps, en est un exemple parfait. Sous prétexte de lutter contre le réchauffement climatique, on crée une taxe dont on confie la récolte et une grande part du butin à des entreprises privées. De la même manière, la fameuse et prétendue « transition énergétique » que nous vendent régulièrement les politiques de droite et de gauche n’a de sens pour eux que si elle sert la croissance.

La croissance, ce fanatisme, ce délire, cette démence avec laquelle il est urgent d’en finir. La croissance, ce verrou mental qu’il faut faire sauter au plus vite.

La croissance, un crime contre l’environnement
Il faut le clamer haut et fort : on ne peut pas à la fois prétendre sauver l’homme et son environnement et suivre docilement l’objectif perpétuel de croissance. Il n’y a pas de croissance propre. Tout objectif de croissance dans des pays aussi riches et abondants que les nôtres est un objectif aussi absurde que criminel. C’est la croissance, l’activité économique, la planétarisation des échanges et le mode de vie qu’elle implique, qui, parce qu’elle pollue et gaspille énormément d’énergies, est la source du problème posé à l’environnement – la croissance en elle-même et non ses prétendus excès que l’on pourrait corriger. Tous les pseudo-écologistes qui prétendent faire de l’écologie sans remettre en cause l’idéologie de la croissance et son monde doivent être considérés comme les pires ennemis de l’environnement. Des « bonnes intentions » ne suffisent pas : elles ne font que cautionner et conforter un mode de vie et un modèle de production avec lequel il faut rompre.

Une croissance infinie n’est ni possible ni souhaitable.

Elle n’est pas possible car on ne peut pas aspirer à une croissance infinie dans un monde fini. L’objectif de croissance implique une activité économique et des modes de vie toujours plus gaspilleurs et dévoreurs d’énergies épuisables – et qui seront à ce rythme délirant très vite épuisées (comme le pétrole, ce combustible fossile qui a mis des dizaines de millions d’années à se former et dont il ne devrait plus rien rester dans cinquante ans…). Une activité et des modes de vie qui provoquent des dégâts irréversibles sur les milieux naturels, qui provoquent l’extermination d’espèces animales et végétales et dont les conséquences néfastes pour l’homme sont avérées (pour ne prendre qu’un exemple, comment faire sans ces abeilles, menacées par notre usage dément du téléphone portable, qui, en butinant les fleurs, permettent l’apparition de fruits et légumes ?). Une activité et des modes de vie qui provoquent des émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau trop élevé pour pouvoir être comblé par la capacité de régénération de la biosphère, ce qui entraîne un réchauffement du climat dont nous connaîtrons bientôt les dramatiques conséquences si nous ne changeons pas nos comportements radicalement. Les habitants des pays riches, par leur désir sans fin de tous ces biens qui créent pollutions et gaspillages d’énergies dans leur conception, leur acheminement d’un point à l’autre de la planète et leur utilisation, par leur usage intensif et obsessionnel de la voiture, de l’avion, du téléphone portable et autres gadgets à la mode, par leur frénésie de viande, vivent littéralement « sur le dos » de la Terre. Notre « empreinte écologique » est trop élevée pour être soutenable. A titre de comparaison, il faudrait trois planètes pour supporter sans peine les caprices matériels des habitants de la Terre s’ils vivaient tous comme les Français, sept s’ils vivaient comme les Américains. La vraie dette est écologique.

La croissance, un crime contre l’homme
Quand bien même une croissance infinie serait possible, quand bien même elle ne causerait pas de tort à notre biosphère, quand bien même ses dégâts seraient réparables par la Science, elle ne serait pas pour autant souhaitable. Une société qui élève la croissance au rang de religion ne fait pas là un choix économique parmi d’autres et qui n’auraient que de négligeables conséquences ; elle se soumet corps et âmes à des valeurs destructrices qui la subvertissent totalement. Comment pourrait-on davantage accepter une telle société qui mène une guerre permanente à l’homme, le transforme, le formate et le dévalorise en le soumettant aux seules lois de l’économie, en le réduisant à un animal économique, à de la simple chair à profit, en réduisant sa vie à la consommation et – donc – au travail, en le sommant de n’accorder de valeur qu’à ce qui n’existe que pour être vendu – autrement dit à la marchandise – et en le poussant à être toujours plus productif et toujours plus compétitif – notamment via les loisirs et divertissements de masse conçus et mis en avant pour lui faire aimer sa condition d’esclave économique et de le garder et le remettre en forme en tant que force du travail. Une société qui manipule et instrumentalise les besoins des individus en les maintenant dans un état permanent de manque, de frustration, d’insatisfaction matérielle, en leur suscitant l’envie, le désir, mais aussi la nécessité – via l’obsolescence programmée, c’est-à-dire le fait délibéré pour une entreprise de produire des biens inutilisables rapidement – d’acquérir toujours plus de biens, en leur suscitant la jalousie du riche, de celui qui a – dans le but qu’ils justifient et participent, par leur furie de consommateur et donc par leur soumission enthousiaste au travail forcé, à l’objectif dément de croissance. Une société qui rend les hommes toujours plus égoïstes, violents, idiots et malheureux en les poussant à ne pas voir plus loin que leurs caprices, en les encourageant à ne rien désirer tant que l’argent et les biens matériels, en suscitant en permanence chez eux des désirs qui sont par principe infinis et inassouvissables pour la plupart – assouvissement de désirs superflus jugés si prioritaires qu’il prime et empêche, sans trop d’indignation, l’assouvissement des besoins essentiels de tant d’autres. Une société où, parce qu’on ne peut se goinfrer qu’au détriment des autres, l’amour des richesses matérielles empêche nécessairement l’amour du prochain, où l’obsession matérielle devient un obstacle à la jouissance de la vie, où la valeur de nos vies diminue à proportion qu’augmente la valeur que nous accordons à l’argent et aux mirages matériels. Une société qui n’est vraiment pas digne de la civilisation, de la vraie, celle qui est toujours lutte contre l’égoïsme, contre la part d’égoïsme de chacun eu égard à tout ce qu’il légitime de mépris pour la vie d’autrui ; celle qui selon Gandhi, « ne consiste pas à multiplier les besoins » qui multiplient nécessairement à proportion les violences, servitudes et destructions qui les accompagnent, « mais à les limiter volontairement.» – celle qui sait à l’instar d’Epicure que celui « qui n’est pas content de peu n’est content de rien ». Une société qui, par la religion de la consommation, ce « fascisme » dont parle Pasolini et qui exige des hommes sans mémoire et sans identité, participe à une uniformisation encore jamais vue des comportements humains, à une véritable extermination des cultures traditionnelles, locales, populaires, et de ce qu’elles possèdent et incarnent encore comme sagesses et résistances salutaires à la froide dictature économique. Une société qui n’a d’autre morale que la bonne santé du PIB – lui qui fait fi de la qualité des productions et ne se concentrent que sur leur quantité, lui qui prend en compte dans ses divines statistiques toutes les productions liées aux conséquences de guerres, de destructions, d’actes de « délinquance » et des accidents de la route ; autant de facteurs de croissance qu’ils seraient ignobles de se refuser. Une société où le mythe d’une croissance nécessaire et porteuse de tous les bienfaits remplace l’exigence pour ici et maintenant d’un véritable partage des richesses et d’une vie décente pour tous et les repousse aux calendes grecques. Une société où la focalisation autour de l’objectif de croissance remplace la question de ce que l’on produit, l’interrogation sur les fins, bref l’interrogation sur la société elle-même. Une société vouée à la croissance est une société intrinsèquement violente, démente et totalitaire. La croissance, c’est toujours la croissance de notre aliénation, de notre déshumanisation, de notre goinfrerie, de notre violence, de notre malheur ; il faut la refuser en bloc. Comme le dit Paul Ariès, « nous ne sommes pas objecteur de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour pouvoir rester simplement des humains. (…) Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société de travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès. »

Qu’un pays se donne un objectif temporaire de croissance économique dans la mesure où il s’agit pour lui de sortir sa population de la misère, à l’instar de nombreux pays du Sud, est une chose. Tout autre chose est cet obstination d’un pays tel que le nôtre qui, aussi riche, opulent et gaspilleur soit-il, n’en reste pas moins obsédé par cette idée fixe de croissance et sans autre justification qu’elle-même.

illusdruilheLe mythe de la croissance comme facteur d’un « mieux »
Inconsciemment, le citoyen lambda assimile croissance à bien-être. La croissance est pour lui synonyme d’un « mieux ». Toucher à la croissance c’est aussi toucher à un « niveau de vie » que nous ne voulons à aucun prix voir baisser, qui n’est d’ailleurs jamais assez élevé pour nous – qu’importe qu’il ait pour prix la destruction de notre environnement et la réduction des populations du Sud à des conditions inhumaines de vie et de travail. Nous avons peur de perdre notre « niveau de vie », ce qui finira inéluctablement par arriver tant il n’est pas soutenable en plus d’être dément. Doit-on vraiment s’en attrister ? Pour cela encore faudrait-il que ce haut « niveau de vie » calculé en « pouvoir d’achat » signifie une réelle qualité de vie, ce qui est de moins en moins vrai, tant le confort matériel cache un inconfort général où se multiplient les effets nocifs de la croissance sur nos existences : mal de vivre et violences de toutes sortes liés aux inégalités, à la misère et à la frustration organisée ; stress, dépressions et autres troubles et maladies liés à la violence du travail, au culte de la vitesse, à la pollution sonore ; insécurité routière et son cortège de sacrifiés ; pollution de l’air, due essentiellement à l’usage de la voiture et à l’industrie, causes de maladies respiratoires, cardio-vasculaires et de la plupart des cancers ; pollution de l’eau, due principalement aux activités industrielles, à l’agriculture intensive, aux déchets domestiques, provoquant des troubles respiratoires, des troubles de la reproduction, des malformations, et favorisant l’apparition de cancers ; surconsommation de viande favorisant l’apparition de maladies cardio-vasculaires et de cancers du colon et de la prostate ; généralisation de la nourriture industrielle, des boissons industrielles, favorisant des dégâts similaires sur notre santé, auxquels il faut encore ajouter des phénomènes de dépendance et des troubles du comportement ; utilisation intensive du téléphone portable provoquant la lésion de l’ADN cellulaire et l’apparition de tumeurs cancéreuses, etc. Autant de méfaits, de nuisances sur notre santé et notre intégrité psychique – pour en rester à ceux qui sont objectivement identifiables et incontestables – qui, loin de provoquer une remise en cause de notre mode de vie et de la croissance, sert de prétexte à aller toujours plus loin dans cette direction… afin de les régler ! Peut-on parler tout simplement de « qualité de vie » quand celle-ci se construit sur la négation de celles des autres, de celles des générations futures, de celles de tous les autres êtres vivants, de celle de l’environnement ? Si la hausse du PIB a longtemps pu aller de pair avec une hausse de la qualité de vie, le seuil critique est dépassé depuis quarante ans. Au point qu’il serait plus exact pour parler d’ici d’un haut niveau de non-vie. Nous n’avons vraiment rien à perdre à tourner le dos à cette existence factice et malheureuse.
 
Mais la question n’est même plus aujourd’hui d’être pour ou contre la croissance et son monde… Le monde la croissance est bientôt mort, et les tentatives bruyantes de le colorer de « vert » est bien une preuve qu’il ne s’agit plus aujourd’hui pour lui que de gagner encore quelques années. Le tout est de savoir si l’on en sortira rapidement ou non. Si l’on en sortira contraint ou volontairement. Par le bas ou par le haut. Par le maintien d’une mentalité d’égoïste et de goinfre qui conduira au chaos et à la réduction autoritaire de la population ou par la décolonisation des esprits et l’avènement d’une société démocratique et solidaire.

Engager la révolution de la décroissance
Il est urgent de démystifier l’idéologie de la croissance, de mettre à nue son caractère absurde et criminel, d’insister sur la vanité de son monde. Il est urgent de se libérer de son imaginaire puissant et séducteur, celui de l’illusoire bonheur par la goinfrerie égoïste, la possession matérielle, et de lui en opposer un autre, sans doute moins attractif au premier abord mais bien plus digne de notre humanité : celui qui prétend au contraire que le bonheur se construit dans une vie de partage, en harmonie avec tous les êtres et libérée de cette obsession de posséder qui nous possède et nous enchaîne – pour mieux nous laisser broyer par le travail, pour mieux nous corrompre, pour mieux nous éloigner de ce qu’il y a de meilleur en nous, pour mieux exacerber notre côté égoïste et violent, pour mieux nous faire participer et adhérer à la violence de ce monde. Celui qui a compris que l’on éradiquera la misère non pas en encourageant toujours davantage ce qui la crée et l’organise, c’est-à-dire la cupidité égoïste et la compétition, mais en prenant la voie de la fraternité et du partage. Celui qui appelle au soulèvement de l’être contre l’avoir et célèbre cette pauvreté – entendue comme refus du superflu – qui est la condition d’une authentique liberté, d’une véritable qualité de vie et d’un partage digne de ce nom ; cette vie simple qui – par la possibilité qu’elle nous offre de rester ouverts aux autres, par son refus d’un « confort » matériel bâti sur le vol et l’esclavage de tant d’autres, par son refus d’accaparer pour soi-même ce qui pourrait manquer à d’autres – ouvre la possibilité concrète pour tous de simplement vivre, selon le beau mot de Gandhi – là où dans la course individualiste à l’argent et aux biens matériels la goinfrerie des uns crée toujours inéluctablement la misère des autres.

Il est urgent de se détourner de ces fausses alternatives « écologiques »  ou « antilibérales » – qui légitiment et confortent la violence économique en se restreignant à vouloir l’atténuer – et d’engager une authentique révolution des cœurs et des esprits, seule à même de bousculer l’ordre des choses et d’éviter le chaos ; urgent de déclarer l’amour à la vie, à la beauté du monde, et donc la guerre à ce maudit égoïsme, à ce sordide esprit de goinfrerie présents en chacun de nous et qui sont la cause de tous nos maux.

Il est urgent de poser les bases d’une nouvelle société –  l’affaire de tous, dès maintenant, dans la révolte de chacun contre ses pulsions égoïstes et dominatrices et ceux qui les excitent, dans l’affranchissement lucide et jubilatoire de tous ces gadgets et obsessions qui n’apportent que le malheur (voiture, avion, téléphones portables, etc.), dans le réapprentissage d’une autonomie, d’un savoir-faire confisqués par notre soumission aux machines et aux mastodontes économiques, dans l’expérimentation collective et l’érection de microsociétés contagieuses ; une société qui réaffirmera l’homme face aux idoles et techniques qui aujourd’hui le manipulent et le mutilent, lui permettra de se réaliser et de s’ouvrir à cette part de poésie, de spiritualité sans laquelle il n’est que de la barbaque ; une société qui reconnaîtra la grandeur de l’homme non dans l’arrogance et la domination sans bornes mais dans l’humilité et le service – l’homme n’étant un homme qu’en utilisant ses qualités au service des autres hommes, au service de cette planète dont il n’est qu’un locataire et de toutes ses espèces vivantes ; une société libérée du carcan de l’économie, de l’argent, du travail, de la consommation, de la marchandise qui ne sont jamais que des conventions, des manières étroites d’envisager et d’organiser la vie en société ; une société libérée du harcèlement publicitaire où l’on vivra certes avec moins de « pouvoir d’achat » de bien superflus mais où augmentera en proportion la possibilité pour chacun de s’épanouir, de se retrouver, de prendre le temps de vivre, de s’ouvrir pleinement aux innombrables richesses de la vie ; une société qui produira moins de richesses matérielles qu’aujourd’hui et donc davantage de liens riches et fraternels entre les êtres humains ; une société qui pourra placer dans les rapports humains la considération qu’elle aura cessé de placer dans les biens matériels, et dans les êtres la confiance et l’importance qu’elle aura cessé de placer dans l’argent ; une société où l’exigence d’une vie riche pour ici et maintenant remplacera la promesse d’un paradis matérialiste la repoussant toujours plus loin dans le temps ; une société où l’activité productive sera au service des hommes et contrôlés par eux, et non plus l’inverse, où l’autonomie et le produire local seront des principes forts, où prévaudra le souci de produire non plus mais mieux et bien, dans l’optique d’offrir à tous les bases d’une vie décente, et ce dans le respect intransigeant des limites de la nature ; une société qui n’aura pas peur d’inventer et qui saura aussi – aux antipodes de ce fanatisme actuel du faux progrès au service de la dictature de l’économie qui veut nous faire croire, avec l’appui objectif de tous les faux rebelles, que toute leçon et toute référence au passé est à proscrire et qui exige des hommes adeptes de la table rase permanente et sans mémoire – se référer au passé, aux expériences et sagesses anciennes afin d’y puiser forces, leçons et morales indispensables à la constitution d’une humanité digne de ce nom ; une société réellement démocratique, c’est-à-dire résolument libertaire, égalitaire et fraternelle.

Autrement dit, il est urgent de faire le choix de la « décroissance », qui n’est pas l’objectif tout aussi stupide de la décroissance pour la décroissance mais la rupture radicale avec cette stupidité de la croissance pour la croissance et de sa vision pitoyable de la vie. Une décroissance qui n’est pas un modèle économique abstrait mais une philosophie et un art de vivre.
 
Utopique ? « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie ; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. » André Gorz

Riche est la vie, et merde à la croissance !

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On ne changera pas le monde sans d’abord changer nos vies

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Vouloir un monde meilleur, souhaiter un monde plus juste, est une chose ; se donner les moyens de le construire en est une autre. Et force est de constater que chez tous ceux qui expriment ce vœu, ce souhait, qui pensent agir en ce sens, un sentiment d’impuissance domine. Nous sommes nombreux à penser œuvrer pour un monde meilleur en manifestant, en pétitionnant, en militant, en votant – des modes d’action qui, certes, sont, pour la plupart d’entre eux, utiles et nécessaires, mais qui, pour autant, restent insuffisants. Nombreux à croire qu’exprimer le vœu de changer les choses, et à attendre sagement que d’autres le réalisent, suffirait à changer les choses.

Nous n’y arrivons pas parce que nous ne mettons pas dans la balance le seul élément qui pourrait la faire pencher en notre faveur : notre vie. Nous n’y arrivons pas parce que nos actes, loin de suivre nos paroles, persistent à nourrir et assister ce monde dont nous ne voulons plus. Nous n’y arrivons pas parce que nous ne nous attaquons qu’aux effets, jamais aux causes. Nous n’y arrivons pas parce que nous sommes, pour tout dire, passifs, irresponsables, inconséquents – là est la cause de tous nos malheurs.

Ce qu’il faut faire ? Etre enfin responsable. Vivre enfin conformément à ses idéaux. Etre enfin dans sa vie, dans le moindre de ses gestes digne et conforme à ce monde que l’on souhaite voir advenir. Se comporter comme si le sort du monde tout entier reposait entre nos mains.

Il s’agit de faire concrètement le bien ; donc de ne plus participer, de ne plus collaborer à ce que l’on a identifié comme étant le mal (l’oppression, l’esclavage, la misère, l’injustice, la destruction de notre santé et de notre environnement, etc.), de rompre avec ce qui le permet (notre servitude consentie, notre irresponsabilité, notre inconséquence, notre indifférence, notre égoïsme), pour désarmer ce mal et ses légions qui n’ont de force que celle que nous leur accordons ; de ne plus faire son bien sur la souffrance et le malheur d’autrui ; de ne plus reproduire les mauvaises actions qui ajoutées les unes aux autres font de notre monde cet enfer que nous abhorrons. Il s’agit, pour ainsi dire, de désobéir à des ordres énoncés ou non. De faire dissidence. De faire objection à l’abjection. De faire objection de conscience, comme on disait au temps du service militaire obligatoire, mais objection aujourd’hui à toutes les contraintes et obligations injustes que cette société nous impose et qui provoquent bien plus d’atrocités encore que celles commises par le militarisme en action.

C’est ainsi que nous devons élever notre niveau de conscience. Afin tout d’abord d’identifier précisément ce qui nous dévaste, nous conditionne, nous emprisonne ; bref les causes de notre malheur et de notre impuissance à y mettre un terme.

Ainsi faut-il prendre conscience de l’illusion totale que représente le jeu électoral, qui veut nous faire croire que l’on peut changer les choses par son biais alors qu’il n’est qu’une ruse pour nous cantonner dans l’attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral ; pour que nous consentions, en définitive, à notre servitude et légitimions des politiques que l’on ne choisit jamais.

Ainsi faut-il prendre conscience que l’obsession permanente et sans fin de consommer, de posséder, cette obsession encouragée et organisée, est ce qui fonde ce monde et en même temps ce qui nous y incarcère, nous y subordonne le plus profondément ; et ce qui provoque, autorise et maintient la plupart de ses violences et de ses crimes : exploitation, guerres de prédation, misère, pollution, etc. dont l’intensité, le degré d’infamie est toujours proportionnel à celui de nos besoins matériels – quand bien même nous nous exprimerions ardemment contre. Nous devons bien comprendre que nous n’obtiendrons aucune diminution de ces horreurs trop ordinaires si nous ne sommes pas d’abord capables de nous extraire de l’illusion du bonheur par la consommation et de réviser et modérer nos besoins matériels – nous sommes toujours possédés par ce que nous possédons et voulons posséder. Désobéir, aujourd’hui, c’est d’abord désobéir aux injonctions invisibles mais bien réelles du Moloch consumériste.

Elever son niveau de conscience, c’est comprendre qu’il n’y a aucun acte dans notre vie quotidienne qui soit neutre, indifférent. Comprendre que notre ennemi est moins un sujet qui nous fait face qu’un rapport qui nous tient et dont nous sommes partie prenante. Comprendre que les pouvoirs n’ont de pouvoir que celui que nous leur concédons ; que ce monde n’est jamais que ce nous en faisons, qu’il n’est jamais que celui que nous créons et déterminons par chacun de nos actes, même les plus apparemment anodins, ou de nos non-actes – et qui ont bien davantage de poids que de dérisoires bulletins de vote glissés dans l’urne une fois tous les cinq ans.

Elever son niveau de conscience, c’est appréhender tout ce qu’implique le fait que je fasse ceci ou cela ; que je vis dans tel ou tel niveau de confort ; que je travaille dans tel ou tel secteur d’activité, dans tel ou tel établissement ; que j’achète tel ou tel produit, que j’achète ici ou là-bas ; que j’utilise tel ou tel service.

Nous devons poser la question du coût humain et environnemental de notre mode de vie. Nous devons poser la question de la moralité de notre comportement. Est-il ainsi possible d’accumuler sans fin argent et superflus pendant que tant d’autres n’ont même pas de quoi combler leurs besoins élémentaires – et de ne pas y voir de rapport ? Peut-on continuer à acheter et jouir de tout produit fabriqué dans des conditions épouvantables – qui relèvent ni plus ni moins de l’esclavage- (cf. le fameux « made in china » et le récent incendie meurtrier au Bangladesh), à acheter et jouir de tout produit fabriqué et acheminé à bas prix chez nous au prix de dévastations, de massacres, de guerres (cf. le rôle de notre usage massif de téléphones portables dans la guerre civile au Congo et la disparition des abeilles) ? Peut-on continuer à payer des impôts et ainsi cautionner toutes les horreurs et infamies qu’ils contribuent à financer – ainsi les trop ordinaires expéditions guerrières ? Peut-on continuer à rouler en voiture quand on connaît tous les dégâts que l’automobile provoque – pillages et guerres pour le pétrole, destruction de notre santé, de notre cadre de vie, du climat ? Peut-on continuer à travailler dans une usine générant une énorme pollution, et plus généralement à occuper un travail nuisible à la société telle qu’on la voudrait ? Peut-on continuer à se fournir en électricité auprès d’EDF quand celle-ci est produite essentiellement par la si nocive énergie nucléaire – véritable bombe à retardement et elle aussi cause de guerre (cf. rôle de l’uranium dans l’intervention française au Mali)? Peut-on continuer à fréquenter les super et hypermarchés et ainsi cautionner le fait qu’ils sous-paient les agriculteurs et les acculent à la misère et parfois même au suicide ? Peut-on continuer à acheter des aliments industriels trafiqués, et ainsi mettre en danger notre santé et contribuer à dévaster l’agriculture paysanne ? Peut-on continuer à utiliser Google, Facebook quand nous savons désormais jusqu’à quel point ils sont les bras armés d’un immense réseau de surveillance ? Et caetera.

On ne peut assurément pas s’en tenir à la protestation et à des vœux pieux, et croire que les saloperies que nous nourrissons finiront par être anéantis par je ne sais quel pétition ou action d’un quelconque gouvernement de changement. Personne ne construira cette société meilleure à notre place.

On ne peut assurément pas comme une ancienne tête d’affiche de Lutte Ouvrière prôner une révolution communiste et travailler pendant quarante ans au Crédit Lyonnais. On ne peut pas prôner un monde juste, militer dans un sympathique parti « de gauche » et se comporter dans sa vie « de tous les jours » comme le dernier des connards, incapable de véritable altruisme.

Nous devons, comme Gandhi, cesser de croire aux « rêveries de systèmes si parfaits que plus personne n’a besoin d’être bon », cesser de croire que l’on pourrait construire un monde juste avec des moyens injustes, et prendre nos responsabilités.

Nous voulons une société juste ? Une société solidaire ? Alors soyons justes, soyons bons, soyons bienveillants, dès maintenant et sans repos. Alors comportons-nous avec les autres comme nous voudrions qu’ils se comportent avec nous. Alors rompons radicalement avec notre satané égoïsme, « vivons simplement pour que chacun puisse simplement vivre » (Gandhi) et renonçons à tout confort, toute jouissance bâti sur la souffrance, l’esclavage et le vol d’autrui. Alors prenons comme principe que « mon morceau de pain ne m’appartient que si je sais que chacun a le sien » (Tolstoï) et profanons l’argent – ce passeport pour l’universelle rapacité – par le don et le partage ; dans un monde miné par l’égoïsme et l’indifférence, le moindre comportement altruiste est mille fois plus révolutionnaire que n’importe quel discours ou proclamation d’un professionnel de la révolution.

Nous voulons une société sans violence ni domination ? Alors soyons résolument non-violent, sachons désobéir, y compris à notre propre tentation de vouloir imposer nos volontés aux autres – refusons catégoriquement d’élire des maîtres et de collaborer à l’horreur étatique.

Nous voulons une société respectueuse de l’environnement – du vivant ? Alors cessons incessamment de participer à sa destruction et renonçons à notre « confort » matériel – n’utilisons plus de téléphone portable, ne roulons plus en voiture, ne prenons plus l’avion, etc.

Cette non-collaboration au mal implique aussi de s’organiser en marge, individuellement et collectivement, de conquérir son autonomie, afin de ne plus alimenter un régime économique aussi absurde que criminel – de ne plus vivre de l’esclavage d’autrui et de la dévastation de la Création, de ne plus avoir à passer par la médiation aliénante de l’argent, d’enrayer la machinerie qui permet le vol des fruits de notre travail par une minorité de parasites et institue leur toute-puissance, de ne plus avoir à dépendre de ces industries, services, monopoles qui nous dépossèdent et nous déshumanisent toujours plus ; afin de nous libérer de cette mainmise étatique – dont la puissance est toujours égale à notre passivité – et de reprendre cette maîtrise sur nos vies qui seule nous rendra notre humanité – afin de pouvoir créer, inventer de nouveaux modes d’existence, d’enfin faire vivre cet autre monde. (« Il n’y a qu’une façon de liquider les dirigeants, c’est de briser la machinerie qui les rend nécessaires » disait Ivan Illich)

Bien entendu, il ne s’agit pas ici de s’illusionner et de croire que nous pourrions tout contrôler, que nous pourrions accéder à une quelconque perfection : nous ne sommes évidemment que des êtres humains, avec nos faiblesses et notre inéluctable cortège d’erreurs. Il n’en reste pas moins que nous sommes tous capables, en faisant appel à notre réflexion et à ce qui a de meilleur en nous, d’éliminer tous ces réflexes et habitudes qui nous perdent et de faire évoluer positivement notre comportement.

Il n’y a de révolution qu’intérieure. Et cette révolution, nous pouvons réellement la commencer dès maintenant, si nous en avons la volonté et le courage.

imperatif-de-desobeissance

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« Même voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. »

« Comment peut-on se contenter d’avoir tout bonnement une opinion et se complaire à ça ?   Quel plaisir peut-on trouver à entretenir l’opinion qu’on est opprimé ? Si votre voisin vous refait, ne serait-ce que d’un dollar, vous ne vous bornez pas à constater, à proclamer qu’il vous a roulé, ni même à faire une pétition pour qu’il vous restitue votre dû ; vous prenez sur le champ des mesures énergiques pour rentrer dans votre argent et vous assurer contre toute nouvelle fraude. L’action fondée sur un principe, la perception et l’accomplissement de ce qui est juste, voilà qui change la face des choses et des relations ; elle est révolutionnaire par essence, elle n’a aucun précédent véritable. »

Henry David Thoreau, La désobéissance civile

« La lumière électrique, les téléphones, les expositions, tous les jardins d’Arcadie du monde avec leurs concerts et leurs réjouissances, les cigares, les boîtes d’allumettes, les bretelles et les automobiles – tout cela est très bien. Mais que tout cela disparaisse à jamais, avec les chemins de fer et les fabriques de toile et de drap, si, pour faire durer toutes ces sources de plaisirs et de commodités au profit d’une minorité privilégiée, les 99% des hommes doivent rester en esclavage, et continuer à mourir par milliers sur le travail qu’on leur impose. Si, pour que Londres et Pétersbourg soient éclairés à l’électricité, pour que nous puissions admirer des belles couleurs et des belles étoffes, il faut que des vies humaines, même peu nombreuses (…) soient détruites, raccourcies ou gâtées, que Londres et Pétersbourg s’éclairent au gaz ou même à l’huile, qu’il n’y ait jamais d’exposition, qu’on ne fabrique plus de couleurs ni d’étoffes. Car une seule chose importe, c’est que sur la terre il n’y ait plus de trace de l’esclavage qui a englouti tant de vies humaines. »

« [Si les hommes] participent à l’œuvre des gouvernements – en donnant une somme d’argent qui représentera une part des produits de leur travail, ou en servant dans les armées – ils ne font pas en cela un acte indifférent, comme on le croit d’ordinaire, mais un acte coupable parce que, outre le préjudice, qu’ils auront ainsi causé à leurs frères et à eux-mêmes, ils auront accepté de collaborer aux crimes que tous les gouvernements ne cessent de commettre et à la préparation des crimes futurs par lesquels les gouvernements entretiennent des armés disciplinées. »

« Ce qu’il faut faire ? La réponse est très simple, précise et tout homme peut en faire l’application, mais elle n’est pas telle que l’attendaient les gens de la classe aisée, absolument convaincus qu’ils sont appelés, non pas à se corriger eux-mêmes (ils pensent qu’ils ne peuvent être meilleurs), mais à instruire et organiser d’autres hommes – ni telle non plus que l’espéraient les ouvriers, persuadés que les auteurs responsables de leur misère sont les capitalistes et qu’il leur suffira pour être à jamais heureux de prendre et de mettre à la portée de tous les objets de jouissance dont les capitalistes profitent seuls aujourd’hui. Cette réponse est très simple et facilement applicable parce qu’elle engage chacun de nous à faire agir la seule personne sur laquelle il ait un pouvoir réel, légitime et certain, c’est-à-dire lui-même, et qu’elle est toute contenue en ceci : tout homme qui voudra améliorer, non seulement sa propre situation, mais aussi celle de ses frères, devra cesser de commettre les actes mauvais qui sont les causes de son esclavage et de celui de ses frères. Il devra d’abord ne participer ni volontairement, ni obligatoirement à l’œuvre des gouvernements et, par conséquent, ne jamais accepter les fonctions de soldat ni de feld-maréchal, ni de ministre, ni de receveur, ni de témoin, ni de bailli, ni de juré, ni de gouverneur, ni de membre d’un parlement, qui toutes s’exercent avec l’appui de la violence ; en second lieu ne payer aux gouvernements ni l’impôt direct, ni l’impôt indirect, ne rien recevoir de l’argent du fisc sous forme d’appointements, de pensions ou de récompenses et ne jamais demander un service aux établissement entretenus par l’Etat avec les ressources du peuple ; il devra, en troisième lieu, ne jamais demander à la violence des gouvernements, ni de lui garantir la propriété d’une terre ou d’un objet quelconque, ni de défendre sa personne et celle de ses proches, et ne profiter de la terre ou de tous les produits de son travail ou de tous les produits de son travail ou du travail d’autrui que dans la mesure où ces objets ne feront pas défaut à d’autres hommes. »

Léon Tolstoï, L’esclavage moderne

« La désobéissance est le droit imprescriptible de tout citoyen. Il ne saurait y renoncer sans cesser d’être un homme. La désobéissance civile est la clef du pouvoir. Imaginez un peuple tout entier refusant de se conformer aux lois en vigueur et prêt à supporter les conséquences de cette insubordination ! Toute la machinerie législative et exécutive se trouverait, du même coup, complètement paralysée. Certes il est d’usage que la police et l’armée aient recours à la force pour mater les minorités, aussi puissantes soient-elles. Mais aucune police ni aucune armée ne peuvent faire céder la volonté de tout un peuple résolu à résister jusqu’au bout de ses forces. »

Gandhi

« Nous n’avons pas à travailler, faire des efforts pour que la justice règne sur la terre : nous avons à être justes nous-mêmes, porteurs de justice, et l’Ecriture nous apprend que la justice règne là où est un juste. (…) De même, nous n’avons pas à nous efforcer par beaucoup de travaux et d’habileté à faire venir la paix sur la terre, nous avons à être nous-mêmes pacifiques. Car là où sont les pacifiques, là règne la paix. »

« [Nous devons] chercher un style de vie qui non pas [nous] différencie des autres, mais [nous] permet d’échapper au poids des structures ; car ce n’est pas en s’attaquant directement à celles-ci, en essayant de faire des modifications spectaculaires, en voulant reconstruire un monde de toutes pièces que l’on peut arriver à un résultat. La seule attaque efficace contre les structures c’est d’arriver à leur échapper, d’arriver en marge de cette société totalitaire non pas en la refusant simplement, mais en la passant au crible. Enfin, il se peut que dans des communautés ayant un style de vie de cet ordre, des germes d’une civilisation nouvelle puissent s’épanouir. »

Jacques Ellul, Présence au monde moderne

« Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il tous ces yeux qui vous épient, si ce n’est de vous ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne vous les emprunte ? Les pieds dont il foule vos cités ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous-mêmes ? Comment oserait-il vous assaillir, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire, si vous n’étiez les receleurs du larron qui vous pille, les complices du meurtrier qui vous tue et les traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous meublez et remplissez vos maisons pour fournir ses pilleries, vous élevez vos filles afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il en fasse des soldats dans le meilleur des cas, pour qu’il les mène à la guerre, à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. »

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

« C’est à force de voir l’ennemi comme un sujet qui nous fait face – au lieu de l’éprouver comme un rapport qui nous tient – que l’on s’enferme dans la lutte contre l’enfermement. Que l’on reproduit sous prétexte d’« alternative » le pire des rapports dominants. Que l’on se met à vendre la lutte contre la marchandise. Que naissent les autorités de la lutte anti-autoritaire, le féminisme à grosses couilles et les ratonnades antifascistes. »

Appel

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Jacques Vergès, l’insupportable pourfendeur de notre bonne conscience

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L’insupportable Jacques Vergès qui osait défendre des « indéfendables », ceux qui étaient du moins décrétés comme tels par les institutions dominantes – une attitude qui ne manquait pas et ne manque toujours pas aujourd’hui d’étonner et de scandaliser chez nombre d’honnêtes gens, comme si cela n’allait vraiment pas de soi que quiconque, quoi qu’il ait pu faire, puisse avoir le droit d’être défendu devant un tribunal, et encore moins d’être bien défendu, par un brillant avocat ; comme si un avocat était forcément solidaire et complice des crimes de son client, ce qui revient à remettre en cause la légitimité même de son existence ! Attitude d’autant plus scandaleuse et impardonnable que si Jacques Vergès défendait les « indéfendables », c’était pour mieux pourfendre et traquer notre propre part d’indéfendable, d’abominable, présent en chacun de nous, et qui nous pousse sans grande difficulté à défendre le pire quand nos intérêts sont en jeu, et à le commettre sitôt la légalité avec nous – cette part inavouable d’abominable dont nous déchargeons opportunément sur ces pestiférés d’intérêt public, sur ces salauds de confort désignés à l’hypocrite vindicte citoyenne ; cette part d’abominable dont nous trahissons l’existence dès lors que nous refusons au « salaud » le simple droit d’être défendu par un avocat et nous nous rabaissons à son niveau en appelant sur lui les pires vengeances… En défendant des « indéfendables », loin de montrer quelque complaisance que ce soit pour leurs agissements, Jacques Vergès défendait les plus hauts principes humanistes et démocratiques : l’égale dignité de tous les hommes, l’égalité de tous devant la justice, principe qui ne vaut que s’il ne souffre d’aucune exception et qu’il faut affirmer avec force et éclat en le reconnaissant à ses plus intimes et symboliques ennemis – tel que pouvait l’être Klaus Barbie. Là est toute la cohérence et toute la grandeur de cet avocat qui était bien plus éloigné des agissements de ses clients les plus antipathiques que ceux, trop nombreux, qui s’émeuvent qu’on puisse être trop humains avec ces « monstres », et qui considèrent qu’il faudrait se comporter avec eux comme ils ont pu eux-mêmes se comporter avec leurs victimes – sans se rendre compte que de cette manière ils perpétuent ce qu’ils prétendent abolir et légitiment toutes les dérives autoritaires et liberticides, dont ils pourraient très bien être eux-mêmes victimes. Aussi, loin de cette facilité qu’il y a à décréter que tel personne commet un acte monstrueux parce que c’est un « monstre », une personne qui n’aurait rien à voir avec le commun des mortels, et qu’il n’y a donc pas lieu d’expliquer, Jacques Vergès voulait, lui, faire entendre le point de vue de l’accusé et comprendre – comprendre par quels mécanismes n’importe qui peut se transformer en abominable « salaud » – afin que son procès puisse nous interroger, nous bousculer, nous, prétendus « innocents », plutôt qu’il continue à jouer encore et encore son rôle ordinaire : celui de nous enfermer, de nous conforter dans le mensonge de notre innocence.

L’insupportable Jacques Vergès qui osait dénoncer notre hypocrisie, qui osait dévoiler la tartufferie des grandes puissances occidentales – toujours promptes à dénoncer chez leurs ennemis ce qu’elles acceptent pourtant pour eux-mêmes, toujours en ordre de bataille pour réprimer les violences dont elles sont victimes sans jamais reconnaître qu’elles ne font que répondre à leurs propres violences, et qui sont bien pires – et dont la « justice » est toujours la continuation de sa violence, de ses guerres par les moyens du subterfuge et de la mauvaise foi. Ainsi quand Jacques Vergès défend des prétendus « terroristes » – FLN algérien, Fraction Armée Rouge, Carlos, etc. -, c’est pour retourner l’accusation contre ceux qui l’emploient et affirmer la légitimité de ces individus à s’insurger contre des puissances qui défendent et organisent la violence et la terreur à une échelle autrement plus dévastatrice – des « terroristes » dont on ne peut condamner la violence sans condamner d’abord celle qui l’appelle. Ainsi quand Jacques Vergès l’ancien soldat de la France libre défend Klaus Barbie l’ancien nazi, il s’agit pour lui de dénoncer l’indécence d’une prétendue « justice » française qui se montre toujours encline en 1987 à juger les crimes nazis mais qui reste toujours muette devant les innombrables cortèges de crimes qui ont parcouru, achevé et poursuivi notre « épopée » coloniale, et qui n’ont rien à leur envier – ainsi des massacres et tortures en Algérie. Le procès Barbie qui est l’occasion pour Jacques Vergès de détruire le mythe réconfortant du caractère exceptionnel des crimes nazis dans l’histoire qui permet de relativiser, de minimiser tous les autres crimes, passés et présents, perpétrés par l’Occident – traite des Noirs, colonisation, génocide amérindien, bombardement atomique de Hiroshima et Nagasaki, pour ne citer que les plus emblématiques -, qui permet de ne pas voir que le nazisme n’est jamais que la continuation du colonialisme à l’endroit des Européens eux-mêmes. Quand Jacques Vergès défend Klaus Barbie, le salaud de service, il attaque en réalité ce Klaus Barbie, ce salaud prêt à l’emploi qui est présent en chacun de nous, que nous ne voulons pas voir et que nous cherchons à occulter toujours davantage en organisant de tels procès de bonne conscience. Mais qui sommes-nous en effet pour pourchasser encore les nazis quand nous agissons pareils à eux en Algérie ? Mais qui sommes-nous donc à vouloir juger Milosevic ou Kadhafi quand nous sommes capables d’organiser l’assassinat d’un demi-million d’enfants irakiens par l’intermédiaire un embargo ? Pourquoi Klaus Barbie et pas Paul Aussaresses ? Pourquoi Saddam Hussein et pas Georges W. Bush ?

L’insupportable Jacques Vergès qui osait dénoncer une « justice » inlassablement injuste, faible avec les durs et dure avec les faibles – toujours conciliante avec les riches et les puissants mais sans pitié pour les pauvres et les sans-grades. « Il y a deux types de voleurs. Il y a deux types de justice, deux types de procédure. Les sans-papiers, les drogués, les immigrés, les clochards, les chômeurs, les adolescents déséquilibrés ou abandonnés arrachent des téléphones portables, des sacs ou des portes-monnaie. Ils ouvrent les portes des pavillons, cassent des vitrines de magasins. Tous ou presque vivent et volent dans la rue, sur le trottoir. Tous ou presque, moins de quarante-huit heures après leur arrestation, vont en prison. Des peines de prison ferme, à purger immédiatement. Parfois trois mois dans une cellule pour un vol de baladeur. La justice est rapide, et sans pitié. Les très hauts fonctionnaires, les grands patrons, les intermédiaires incontournables du grand commerce international, les négociateurs, les hommes politiques, les piliers indispensables des réseaux d’influence encaissent des pourcentages et des commissions parfois indues, surévaluent de temps à autre la valeur de telle ou telle intervention, voire détournent une partie du paiement. Ils profitent parfois de l’argent public ou sont illégalement rémunérés pour le travail fourni. Tous ou presque échappent à la prison. » (Jacques Vergès, Malheur aux pauvres)

L’insupportable Jacques Vergès qui osait se tenir aux côtés de tous ces humiliés, de tous ces vaincus, du quotidien comme de l’Histoire, sur le dos desquels nos sociétés ont toujours entendu se refaire une virginité et maintenir leur ordre inique. L’insupportable Jacques Vergès qui osait nous balancer à la gueule toutes nos petites et grosses saloperies inavouables, qui osait nous faire redescendre de ce piédestal immérité du haut duquel nous avons la prétention et la désinvolture de juger, de punir, d’ostraciser, sans pardon possible – si satisfaits sommes-nous de nous-mêmes. L’insupportable Jacques Vergès que nous nous efforcions de peindre en « avocat du diable » pour ne pas avoir à répondre à la fameuse sentence évangélique : « que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre » qui semblait presque conclure toutes ses plaidoiries. L’insupportable Jacques Vergès – cet empêcheur de juger en rond que d’aucuns auraient aimé crucifier.

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Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie

oligarchieCe qu’ils appellent « démocratie », ce que nous appelons « démocratie » n’en est absolument pas une, n’a rien à voir avec l’idée de pouvoir exercé par le peuple, de souveraineté du peuple. Comment peut-on en effet qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens n’ont aucun pouvoir si ce n’est celui de choisir ceux qui vont l’exercer à sa place ? Comment peut-on qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens sont sommés de confier TOUT pouvoir à une minorité d’élus qui peuvent en disposer comme bon leur semble pendant toute la durée de leur mandat, sans aucun compte que ce soit à rendre ? Comment peut-on qualifier de démocratique un régime dans lequel les citoyens ne votent jamais la loi, dans lequel leur vote ne compte pour rien dans les décisions prises, dans lequel les citoyens doivent faire des pieds et des mains entre deux élections pour tenter d’être simplement écouté ? Contre-sens tragique.

LE SPECTACLE DE LA FAUSSE DEMOCRATIE

Il faut bien reconnaître que les pères de nos « démocraties » n’ont jamais cherché à rendre souverain le peuple – la lecture de Principes du gouvernement représentatif de B.Manin est édifiante à ce sujet. Ils ont plutôt trouvé dans ce gouvernement représentatif abusivement appelé démocratie une technique géniale pour donner à ceux qui entendent gouverner et à leurs politiques une légitimité presque impossible à contester ; pour que le citoyen consente plus que jamais à vivre sous la dépendance de maîtres ; pour rendre le citoyen on ne peut plus obéissant à une loi qui est désormais censée être la sienne ; pour qu’il accepte l’ordre des dominants et ne cherche à l’attaquer que lors de vaines et dérisoires consultations électorales.

Le masque démocratique est pour tout régime oligarchique le meilleur des systèmes de défense jamais imaginé. Ce que cache cette façade démocratique, c’est en réalité la plus infâme des sociétés disciplinaires, elle-même au service de la plus abjecte des dictatures économiques. Loin d’être la souveraineté du démos, il faut comprendre tout au contraire la prétendue démocratie comme l’encadrement, comme l’asservissement du démos sous l’admirable subterfuge du suffrage universel.

Comment se rebeller contre une « démocratie » ?
Plus efficace que n’importe quelle autocratie, que n’importe quelle monarchie absolue : une caricature de démocratie où le peuple croit avoir exprimé sa volonté et à laquelle il ne peut que se soumettre. Comment se rebeller contre une « démocratie » sans passer pour un violent, un factieux, un partisan de la dictature ? La quadrature du cercle. Nos maîtres ont kidnappé le mot démocratie pour que jamais nous ne puissions imaginer par ce mot un sort plus enviable que celui de notre kidnapping.

Plus efficace qu’un régime de parti unique, une caricature de multipartisme où s’affrontent sur des détails insignifiants deux ou trois grands partis qui sont d’accord sur l’essentiel, à savoir la défense inconditionnelle de cette société capitaliste et disciplinaire.

Toujours la pseudo-démocratie a besoin de fabriquer de faux clivages, de faux conflits, de fausses oppositions, de fausses alternatives : là se situent les plus solides écrans de fumée, là sont les meilleures polices, les meilleurs instruments d’embrigadement des consciences. De faux clivages, de faux camps dans lesquels nous aurions plus de mal à obéir à l’injonction de nous insérer sans cet esprit de parti que la pseudo-démocratie suscite tout autant – et qui est toujours pour le citoyen l’abandon de son esprit critique, préalable à celui de sa liberté. En France, tout se réduirait en définitive à deux camps : « la droite » et « la gauche », qui représenteraient deux visions radicalement opposées d’appréhender et d’envisager le monde. Un clivage construit de toute pièce mais dont la force est de se présenter comme on ne peut plus naturel. Et c’est ainsi qu’en définitive chacun se persuade de la nécessité de faire gagner « son » camp, « la droite » ou « la gauche », du moins d’empêcher que gagne celui d’en face. La croyance tenace dans l’existence, la prééminence et l’indépassabilité de ce clivage, véritable prison mentale modelant et paralysant toute pensée, est assurément le piège à con-citoyens le plus féroce et la meilleure garantie de pérennité du système pseudo-démocratique. On ne comprend assurément rien, par exemple, à tout ce cirque autour du « mariage gay » si l’on ne comprend pas qu’il est d’abord une stratégie pour redonner à ce clivage un semblant de réalité au moment même où son imposture devient criante. Il faut absolument que les citoyens continuent à y croire, à se mobiliser pour ou contre l’un des deux camps. Même les plus sceptiques doivent être persuadés qu’en définitive il y a dans « l’alternance » des choses à perdre ou à gagner, et qu’il faut « quand même mieux » prendre parti. Pourvu que le citoyen ne se rende jamais à cette conclusion que « la gauche » et « la droite » forment un seul et même camp partageant les mêmes idéaux et conduisant la même politique – ce serait menacer leur pouvoir qui se veut de la sorte invincible, perpétuel. Pourvu que les citoyens toujours se voilent la face, se mobilisent et se divisent sur des artifices, des détails afin que jamais ils ne puissent penser par eux-mêmes, appréhender l’ensemble et s’attaquer à l’essentiel.

La fièvre civique est une fièvre d’obéissance
Cette pseudo-démocratie se présente d’abord et avant tout comme un spectacle, une mise en scène chargée de nous faire prendre des vessies pour des lanternes, un carnaval parodique flattant notre illusoire souveraineté pour mieux nous astreindre à la plus entière servilité. Un spectacle qui travestit le réel et parasite notre perception du monde, nous exposant à toutes les manipulations et à tous les mensonges. Un spectacle qui martyrise les intelligences, étouffe les consciences et délimite autoritairement le champ des possibles. Un spectacle qui cherche continuellement à nous embrigader par la séduction, le harcèlement et la terreur. Un spectacle qui nous mobilise autour de vains affrontements électoraux pour mieux nous immobiliser dans la plus terrible passivité. Un spectacle qui anesthésie toute expression populaire véritable et fabrique cette fausse volonté populaire à laquelle nous sommes sommés de nous soumettre. Un spectacle qui nous possède et nous dépossède.

La capacité du spectacle de la fausse démocratie – ou spectacle politique – à nous faire marcher droit, à nous modeler est sans pareille. La fièvre civique qu’il se charge de nous insinuer est une fièvre d’obéissance. Plus le citoyen croit se montrer digne de sa souveraineté, plus il obéit en réalité à des instructions qui lui sont transmises.

De la grandeur d’être dépossédé de sa vie.
La prétendue démocratie prétendument représentative doit ainsi persuader le peuple de l’absolue nécessité d’avoir des représentants. Le spectacle politique doit donc nous persuader de l’évidence, du caractère on ne peut plus naturel de cette classe politique appelée à tout décider à notre place. Ainsi le spectacle politique nous gave-t-il l’imaginaire dès l’enfance, via les médias, via ses clercs, via l’école et ses cours de dressage civique, avec ces figures politiques si prééminentes, si cruciales qu’elles auraient presque bâti le monde à elles toutes seules, avec cette grandeur qu’il y aurait d’être gouverné et d’être dépossédé de sa vie en échange du droit grandiose de voter. Ainsi le spectacle politique, fort de sa machinerie médiatique, cherche-t-il à nous assiéger, à nous saturer l’esprit en permanence avec la moindre de ses petites histoires, avec tout son cortège de sujets bidons, de petites phrases, de faux problèmes, de fausses solutions, de fausses polémiques, de faux débats, de faux affrontements électoraux, tous donnés à voir comme les événements les plus graves et les plus décisifs pour notre vie. En s’imposant partout à notre vue, à notre regard, il s’agit pour le spectacle politique de nous persuader que c’est là que se joue la marche du monde, que c’est là que peut et que doit tout être décidé, jusqu’au plus petit détail de nos existences.

Il est aussi du salut du spectacle politique d’anesthésier toute conscience critique, d’empêcher le plus grand nombre possible de citoyens d’accéder à un haut et décisif niveau de conscience. C’est ainsi qu’il doit sans relâche nous agresser, nous importuner, nous harceler avec la moindre de ses actualités, susciter en nous des émotions afin que toujours nous soyons pris dans son tourbillon, forcés, moralement obligés d’y réagir, d’une manière ou d’une autre, pour tenter d’avoir prise sur ces événements ; et à y sacrifier tout notre temps disponible et toute notre énergie en commentaires et en critiques toujours trop bornées et fragmentées pour être réellement dangereuses. Et de la sorte nous ne sommes plus capables de réagir qu’à ce qu’ils veulent que nous réagissions, plus capables de nous intéresser à ce qu’ils pourraient précisément vouloir nous cacher derrière ce flot. Et de la sorte il nous maintient la tête sous l’eau, nous arrachant à l’usage de notre bon sens et à toute véritable réflexion, qui a besoin de temps, de recul, et c’est ainsi que nous sommes incapables de poser et penser les problèmes dans leur globalité, de poser sur la table nos vrais sujets de préoccupation, de prendre une quelconque initiative à ses dépens. Monter en épingle des problèmes périphériques pour masquer les problèmes essentiels ; mal poser les problèmes, piéger les mots et enfermer les débats pour toujours nous faire accepter des pseudo-solutions : là est tout le talent du spectacle politique.

Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratieLe spectacle politique doit impérativement rester maître de l’agenda, maître des sujets dont il faut débattre, à quel moment en débattre et de quelle manière. Qui est maître de l’agenda est maître tout court ; et c’est ainsi qu’il faut faire croire au peuple qu’il en est le maître – via les innombrables sondages qui prétendent refléter l’opinion des citoyens qu’en réalité ils construisent, via les prétendus contre-pouvoirs que sont les partis politiques et les syndicats – pour mieux le domestiquer.

Tout doit changer pour que jamais rien ne change
Le spectacle politique est tout autant affaire de terreur que de séduction. Il doit en permanence susciter le désir, l’espoir mais aussi la colère. Qu’il nous enthousiasme, nous indigne, nous dégoûte, ce sont toujours trois manières pour lui de nous vaincre, de nous mettre à sa botte. Grogner, râler contre les hommes politiques n’est jamais qu’une autre manière de les introniser comme maîtres. C’est ainsi que le système pseudo-démocratique encourage et encadre sa propre critique, une critique qui doit rester la plus molle et la plus improductive possible, afin de s’en trouver légitimé et renforcé. Ce qui est inacceptable, ce contre quoi le spectacle politique doit se prémunir, ce sont ceux qui prendraient conscience de la supercherie et décideraient de faire sans les hommes politiques. C’est pourquoi le spectacle politique doit ratisser le plus large possible, persuader que tout le monde est écouté, que chacun peut trouver en la politique une réponse à ses problèmes. Le spectacle politique doit alors faire mine de recouvrir et d’occuper tout le champ des opinions et des possibles. Il doit permettre une liberté d’expression, une pluralité d’opinions, une offre électorale assez conséquente pour qu’elle rende inutile, qu’elle écarte, qu’elle anesthésie, chez le plus grand nombre de citoyens, l’idée de dissidence, la perspective de mettre ses idées généreuses et subversives en action. C’est ainsi que le spectacle politique réclame de temps à autres qu’émerge du « sang neuf », de nouvelles têtes, de nouvelles forces politiques, qu’émerge des forces politiques « alternatives », « hors système », pour redonner une virginité à un système intrinsèquement pervers, pour que se maintienne l’illusion de la démocratie. Tout, en apparence, doit changer pour que rien, en réalité, ne change. Vains partis « hors système » qui, loin de « balayer » le système, en sont souvent les voitures-balais les plus efficaces. Que des candidats « alternatifs », aussi droits et honnêtes soient-ils, se présentent aux élections et ils légitiment du même coup l’issue presque toujours malheureuse de celles-ci. Qu’ils se présentent et ils donnent crédit à l’idée crapuleuse selon laquelle nous pourrions nous exprimer et changer les choses au travers des élections. Et le citoyen plein de bonne volonté qui votera pour ce candidat « alternatif » cautionnera lui aussi ce système qu’il croit pourtant réviser ou abattre. Voter pour tel ou tel candidat « alternatif », c’est en définitive voter pour celui qui l’emportera. Voter c’est accepter les règles et donc l’issue du vote.

Si la séduction ne marche pas suffisamment, alors vient le temps du chantage, de la culpabilisation, de la terreur. Ainsi explique-t-on combien le fait de s’abstenir de voter est un acte irresponsable, un outrage à tous ceux qui sont-morts-pour-que-nous-ayons-le-droit-de-voter. Ne pas voter, préviennent-ils, reviendrait à laisser le champ libre aux forces politiques les plus infâmes. Ainsi le spectacle a-t-il à sa disposition un ennemi utile : le puissant parti « d’extrême-droite », « populiste », « fasciste », « adversaire de la démocratie », face auquel le citoyen consciencieux, terrorisé, culpabilisé, pris par les sentiments démocratiques, n’a d’autre choix que de « faire barrage » à la bête immonde en votant perpétuellement pour les usurpateurs de la démocratie. Ainsi le spectacle politique se plaît-il aussi à nous donner à voir et à connaître tout le cortège des crimes des dictatures à travers le monde et les époques, pour que toujours, en comparaison, sa fausse démocratie nous paraisse acceptable, et nous paraisse mériter que nous la défendions.

L’ELECTION OU LE GRAND BAILLONNEMENT

L’élection est la clé de voûte et le point d’orgue du spectacle de la fausse démocratie. L’élection est la machinerie et la machination par laquelle se fabrique ce faux subtil et magique devant lequel nous devons tous nous soumettre, et qui est l’élément central de notre perte : la prétendue volonté populaire.

Le principe même de l’élection interdit toute démocratie. Le simple fait d’élire, c’est déjà proclamer son infériorité, son incapacité à être le souverain. Elire, c’est proclamer la supériorité d’un certain nombre de citoyens, les prétendus meilleurs, ceux qui sauraient mieux que les autres ce qui est pour bon pour la société et pour chacun de ses membres ; et consentir à ce que cette aristocratie élective nous gouverne. L’expérience prouve à quel point ceux qui sont élus, ceux qui sont investis d’un pouvoir, ne se sentent plus liés au commun des mortels ; ils sont des surhommes qui se croient tout permis. Pourquoi se comporter en serviteur quand on s’est vu reconnaître comme quelqu’un de supérieur et qu’on vous a confié la toute-puissance ?

Elire des représentants, c’est accepter d’avoir des maîtres, c’est accepter de n’être rien, d’être à la merci du bon vouloir d’êtres tout-puissants. Un peuple représenté est un peuple par définition absent. Rien de plus simple que de faire dire ce qu’on veut aux absents.

Faire dire au peuple ce qu’on veut lui faire dire
L’élection n’a pas pour but de permettre au peuple de s’exprimer : l’élection a pour but de bâillonner le peuple, et de lui faire dire ce qu’on veut lui faire dire. L’élection est le bâillon que nous prenons pour un mégaphone. Le citoyen ne vote pas pour un programme, pour la réalisation de projets précis, pour l’exécution de lois précises, non, il vote pour des gens qui feront les choix qu’il leur chante à sa place. Autant dire que le citoyen ne fait aucun choix. Qu’il peut être tragicomique d’entendre que les abstentionnistes seraient des « irresponsables » alors que la finalité même de l’élection pour l’électeur est de ratifier son irresponsabilité. Qui s’abstient réellement, sinon celui qui vote ?

Que dit l’électeur lors d’une élection ? Rien, absolument rien. On prétend qu’il s’exprime au moment même où il n’exprime rien. Que dit l’électeur de tel ou tel sujet ? On ne sait. En votant, l’électeur n’a prononcé qu’un seul souhait : celui de ne pas avoir à se prononcer, et de laisser cette sale besogne à l’élu. Qu’a dit l’électeur de Hollande en votant pour lui ? Celui de Sarkozy ? Celui de Mélenchon ? On ne sait pas. Qui peut prétendre qu’il puisse il y avoir ne serait-ce qu’un électeur de Hollande d’accord avec tous les points du programme de Hollande ? Si un électeur le prétend, c’est qu’il ment, qu’il se ment à lui-même.

Quand bien même l’électeur exprimerait vaguement quelque chose, l’élu peut faire le sourd autant qu’il le souhaite : il n’est pas lié légalement à ses promesses, il n’a aucun compte à rendre que ce soit durant son mandat ou après ; il peut faire ce qu’il veut ; il peut tout à fait ne peut pas tenir compte du programme sur lequel il se serait fait élire ; les citoyens n’ont aucune possibilité légale de l’empêcher de « trahir » ses promesses ni encore moins de le révoquer.

A quoi bon tout ce cirque, à quoi bon voter Hollande si c’est pour poursuivre la politique de Sarkozy ? A quoi peuvent donc bien servir les promesses, les programmes, les débats de campagne sinon à amuser la galerie, à donner un simulacre de démocratie ? Il n’y a aucune possibilité pour l’électeur de se prononcer sur un sujet précis. Il ne peut rien dire. Il ne peut qu’exprimer un blanc seing. Les promesses, les programmes n’ont aucun impact sur la politique qui sera réellement mené. Il est dès lors ridicule de pester contre les hommes politiques qui mentent et font des promesses qu’ils ne tiennent pas – c’est dans la nature de l’élection et cela persistera tant que nous n’aurons pas le courage d’abolir entièrement ce système.

Quoi de plus aisé que de faire parler un mort ? Faire parler un électeur. Tout ce qui sort des urnes ne sont que des interprétations sur ce qu’aurait pu vouloir dire le peuple. Qu’elles soient honnêtes ou pas, cela ne change rien au problème. Il s’agit toujours de parler à la place du peuple. L’élection, c’est toujours le kidnapping des consciences. Y participer c’est participer au bâillonnement du peuple, c’est participer à son propre bâillonnement.

Le régime du suffrage universel-lement piétiné
L’élection donne l’illusion du choix pour mieux le réduire à néant. L’élection donne à l’électeur l’illusion de sa toute-puissance pour mieux cacher sa réelle impuissance et le livrer à toutes les manipulations des techniciens de l’imposture. L’élection est cet instant, à la vérité magique, où l’électeur se glorifie d’une puissance à l’instant même où il ratifie symboliquement son abandon, où l’abdication du souverain prend les oripeaux d’un sacre.
Pour en finir avec ce régime oligarchique qui usurpe le nom de démocratie
Il n’y a pas d’élections truquées : toute élection est en soi une tricherie. Dans son essence comme dans ses pratiques, l’élection est inévitablement cette machine qui permet de fabriquer ce faux conforme aux aspirations de nos maîtres, muselant toute expression populaire réelle, et auquel nous sommes sommés de nous soumettre. Il faut songer au traumatisme qu’a pu être pour les pseudo-élites pseudo-démocrates le référendum de 2005 sur la Constitution européenne, quand le peuple avait pu exprimer clairement son fait – une expression que les élections qui suivirent ont naturellement pu travestir et réduire à néant. La « démocratie » ou le régime du suffrage universel-lement piétiné et de la volonté populaire perpétuellement travestie.

Il y a-t-il encore besoin de préciser, après tout cela, qu’une campagne électorale coûtant cher, il est quasi-impossible de remporter une élection sans l’appui des grands partis politiques, sans appui financier, bref sans s’être vendu aux puissants ? Toute l’histoire de la pseudo-démocratie est là pour nous montrer que les élections n’ont toujours eu qu’un seul vainqueur.

Parce qu’elle anesthésie merveilleusement bien l’expression populaire, l’élection est bel et bien la grande gardienne du statu quo social. Et sa grande force est de toujours réussir à nous faire croire que l’on pourrait par son intermédiaire changer les choses alors qu’elle n’existe précisément que pour éloigner toujours plus cette perspective. C’est ainsi que nous sommes toujours aussi nombreux à aller voter, à militer dans des partis, pour concourir à ce changement par les urnes. Tragique illusion qui n’a de conséquence concrète que notre passivité, que notre attente passive d’un hypothétique Grand Soir électoral qui permet au système, à l’ordre que nous prétendons abattre de couler des jours heureux.

Au cœur de la fabrique du faux : les partis politiques
Les partis politiques sont, avec les médias, les grands metteurs en scène au quotidien du spectacle politique. Ne vivant exclusivement que par et pour l’élection, ils se prétendent, comme elle, être des institutions essentielles, naturelles de la démocratie. Comme elle, ils ne sont en fait que des machines à étouffer la démocratie. Des machines à tromper leur monde, prétendant faire l’inverse de ce qu’ils font réellement. Ainsi prétendent-ils permettre ce qu’ils étouffent en réalité : l’expression des citoyens, le pluralisme, la contradiction, le débat démocratique. Les partis politiques ne concourent pas à l’expression des citoyens mais à sa répression continue et minutieuse. Les partis sont des machines qui, sous prétexte d’efficacité électorale – rechercher l’approbation du plus grand nombre d’électeurs -, interdisent aux militants de penser par eux-mêmes, de se faire leurs propres opinions, d’exprimer ce qu’ils veulent vraiment. La logique de parti est un obstacle à la recherche du bien et de la vérité. Le militant toujours est obligé de mentir, et d’abord à soi-même, tant il est impossible que sa conviction personnelle coïncide toujours avec la ligne de son parti. Ainsi les partis ne sont-ils rien d’autre que des machines à embrigader, à conformer, à détruire tout esprit critique, toute pensée originale, déviante, minoritaire. Ainsi ne sont-ils que des machines à créer du prêt-à-penser, à fabriquer des fausses opinions collectives, des fausses oppositions, des faux clivages – qui déboucheront sur ce faux magique dont accouchera l’élection. (lire à ce sujet l’excellente Note sur la suppression générale des partis politiques de Simone Weil).

L’ILLUSION UTILE ET RECONFORTANTE

Cette démocratie est une illusion, donc. Mais, il faut le reconnaître, une illusion utile aussi bien aux gouvernants qu’aux gouvernés. Elle est l’illusion qui permet aux gouvernants de déposséder le gouverné du pouvoir sur sa vie en lui faisant miroiter une participation à un pouvoir collectif qui serait autrement plus décisif. Elle est aussi, dans le même temps, une illusion réconfortante qui permet au gouverné d’excuser son inertie et sa lâcheté, d’occulter sa démission d’homme libre et responsable en se convaincant que ce sont aux hommes politiques et à l’État de faire, de tout faire à sa place. C’est ainsi que, même s’il peut être mécontent, en rage contre le système politicien, le citoyen peut malgré tout y trouver son compte.

LA QUETE D’UNE VERITABLE DEMOCRATIE

Une démocratie bien comprise est celle où le peuple exerce lui-même le pouvoir, donc sans la moindre tutelle. Une démocratie bien comprise se traduit par la participation directe des citoyens aux affaires de la cité, par l’institution d’un dialogue permanent entre les citoyens sur l’organisation de la vie en commun, par le droit à la parole pour tous, à tout moment et à tout propos, par la capacité pour tout citoyen d’exprimer sans entraves sa volonté, et d’écrire, de proposer, de voter lui-même la loi. Elle s’organise donc au plus près du citoyen, au niveau de la commune, là où se posent les problèmes concrets de la vie quotidienne. Elle doit se construire à hauteur d’homme, dans le refus des abstractions et des généralités : elle ne saurait donc tolérer la politique entendue comme réalité étrangère au citoyen.

La démocratie véritable ne se vit pas par procuration. Les citoyens n’y ont pas de représentants, c’est-à-dire des maîtres qui font à la place du peuple et peuvent tout se permettre ; ils n’ont que des serviteurs chargés d’appliquer scrupuleusement les lois et décisions prises directement par le peuple, placés sous leur contrôle et révocables à tout moment.

D’aucuns prétendent qu’une véritable démocratie – c’est-à-dire directe et participative – ne saurait être qu’une utopie. Pourtant il y a de nombreux exemples de pays où des éléments de démocratie directe existent. Ainsi, en Suisse ou au Venezuela, la Constitution permet aux citoyens de convoquer eux-mêmes des référendums, afin de soumettre ou se prononcer sur un projet de loi, ou de révoquer un élu.

Mais l’élément central et décisif de toute institution démocratique reste sans aucun doute l’instauration du tirage au sort en lieu et place de l’élection, ce qui permettrait de briser net tous les processus désastreux qu’implique celle-ci. Un mode de désignation qui a été massivement utilisé à Athènes au Vème siècle avant J.C. Un mode de désignation que l’on considérait encore au XVIIIème siècle comme l’apanage de la démocratie – contrairement à l’élection, perçue à raison comme un trait aristocratique.

Souveraineté du peuple, souveraineté de l’homme
Mais une démocratie ne peut pas être qu’une simple affaire constitutionnelle. Une démocratie est d’abord une affaire d’homme, une affaire d’homme libre, responsable, actif, une affaire de puissante volonté humaine. Une démocratie est toujours une conquête, jamais un état. C’est ainsi que la meilleure constitution du monde ne vaut rien, ne peut rien si les hommes se cantonnent comme aujourd’hui dans cet état de servitude lamentable. La démocratie, pas plus que la liberté, ne peut être réglée et délimitée par des textes constitutionnels. Elle ne peut être que le miroir des hommes agissants. Elle ne peut être qu’une conquête, y compris, s’il le faut, contre les abus ou les manquements des institutions qui s’en réclament.

Penser la démocratie, c’est donc d’abord penser l’homme. Et penser l’homme, c’est le penser haut, c’est le penser libre, c’est le penser contre toutes les servitudes et manipulations qui l’accablent. Si la démocratie est la souveraineté du peuple, c’est d’abord parce qu’elle est la souveraineté de l’homme. Une démocratie qui défendrait, qui userait de la souveraineté du peuple contre celle de l’homme ne serait qu’une effroyable imposture. Une démocratie est faite d’hommes majeurs ou elle n’est pas. Une démocratie doit refuser l’écrasement de l’individu par le collectif, elle doit refuser toute dictature du collectif.

La démocratie nécessite donc un état d’esprit démocratique, des hommes d’esprit démocratique. Des hommes maîtres d’eux-mêmes, dans tous les sens du terme, capables de vivre sans tutelle. Des hommes refusant toute violence et toute domination, traitant leur prochain d’égal à égal. Des hommes refusant tout autant d’être gouverné que de gouverner. Des hommes curieux, cultivés, capables d’esprit critique, capables de bousculer préjugés et évidences, résolus à dépasser leur intérêt égoïste et à servir leur prochain, ouverts et initiateurs de débats, déterminés à rechercher la vérité et le bien commun. Des hommes déterminés à défendre le droit à la parole pour tous, respectueux de l’adversaire et des opinions adverses. Des hommes respectueux des minorités contre toute prétention des majorités à les dévaluer et les violenter. Des hommes respectueux des lois qu’ils ont pu voter eux-mêmes, respectueux de la volonté collective, mais capables de désobéir si cela est nécessaire. Des hommes, pour tout dire, capables d’insurrection d’esprit et de corps, pour défendre les institutions démocratiques comme pour se défendre de ses abus, des indisciplinés, des hommes en alerte qui place plus haut les hautes valeurs humaines que le respect aveugle à une loi.

Société disciplinaire ou société démocratique, il faut choisir
C’est dire qu’une démocratie ne saurait souffrir d’un quelconque esprit disciplinaire. On ne saurait ainsi fabriqué un homme démocratique à la chaîne, comme on fabrique le citoyen soumis d’aujourd’hui. Tout au contraire l’homme démocratique ne peut que se construire lui-même, librement, volontairement, à l’aide et au contact de ses concitoyens. Il ne saurait se laisser imposer un programme, un catéchisme, un prêt-à-penser. Un régime qui a besoin de dresser, de fabriquer, via l’école et les médias, des citoyens, est un régime disciplinaire, pas un régime démocratique.

La démocratie c’est donc aussi un état d’esprit contre l’esprit d’Etat. Une insurrection, une émancipation, une reprise en main magnifique et terrible de nos vies vis-à-vis de cet Etat à qui aujourd’hui nous les confions et laissons régir. Une démocratie exige un puissant esprit de responsabilité, un puissant désir de vivre de manière responsable, loin de cet esprit de démission qui nous fait attendre et exiger tout de l’Etat. Une démocratie exige que nous mettions nos actes en rapport avec nos idées, que nous vivions enfin selon nos valeurs, loin de cette idée abracadabrantesque que ce sont des hommes politiques qui pourraient changer les choses et faire la révolution à notre place. Une démocratie exige une autre organisation humaine que celle qu’instituent l’Etat dominateur et son effroyable et castratrice discipline. Une démocratie implique d’accorder à l’homme une vaste autonomie, et que l’organisation collective ne s’occupe que de ce dont l’homme ne peut pas s’occuper seul.

Il ne sert assurément à rien aux citoyens de reprendre le pouvoir sur les politiques s’il s’agit de rester les obligés de ce monstre froid et violent qu’est l’Etat, s’il s’agit de continuer à sacrifier l’humain sur l’autel de sa loi ultime : l’efficience. L’établissement d’une société démocratique, décente, implique assurément un sursaut moral, un sursaut des plus nobles valeurs humaines. C’est en cherchant et en identifiant toutes les idoles et techniques qui le conditionnent et le réduisent à l’état d’instrument que l’homme pourra enfin reprendre le dessus et être enfin son propre souverain.

Reprendre en main notre destin
Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de ce pouvoir que l’on croit avoir mais que nous n’avons pas. Tous nos maux viennent du fait que nous nous croyons en démocratie, que nous nous croyons libres, et que dès lors nous nous complaisons dans notre servitude et ne sommes plus capables mentalement d’imaginer et de désirer ce qu’est réellement la démocratie et la liberté. Il est donc aujourd’hui impératif de dévoiler et dénoncer l’imposture de ce régime représentatif qui usurpe le beau nom de démocratie, et de le lui reprendre.

Poser la question de la démocratie, c’est poser la question de la société que nous voulons. Rien ne changera dans nos vies, rien n’adviendra de bon dans ce monde si nous ne sommes pas capable de reprendre en main notre destin et de cesser de le confier à des hommes politiques. Quels que soient les sujets qui nous indignent, quelles que soient les lois infâmes contre lesquelles nous nous battons, nous devons prendre conscience que nous n’obtiendrons aucun résultat et serons condamner à protester sans fin si nous ne nous attaquons pas à la cause des causes : notre impuissance organisée. Il n’y a rien à attendre de la dite démocratie représentative, rien à espérer des hommes politiques : ils sont le problème se prenant perpétuellement pour une solution. Quand bien même nous élirions des hommes politiques honnêtes et dévoués, jamais ils ne pourraient changer la vie à notre place.

Pour que vive enfin la démocratie, il nous faut d’abord cesser de participer à cette parodie de démocratie. Il nous faut résister à l’interminable chant des sirènes que constitue le spectacle politique. Il nous faut le déserter. Il faut désobéir, s’il le faut, à ces lois que nous n’avons jamais voté. Nous ne devons plus perdre notre temps à réclamer qu’« ils » nous écoutent, à réclamer qu’« ils » partent – leur réclamer quoi que ce soit c’est déjà leur accorder la légitimité d’être arrivé là où ils sont. Nous n’avons pas à exiger que tel ou tel démissionne : mais plutôt à exiger que nous cessions, nous, de démissionner. Cette pseudo-démocratie et ses piteuses institutions n’ont de pouvoir que celui que nous leur accordons ; que nous cessions d’y croire, que nous cessions de les nourrir et elles s’effondreront d’elles-mêmes.

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Pour approfondir le sujet…

Jacques Rancière, La haine de la démocratie

Yves Sintomer, Le pouvoir au peuple : jurys citoyens, tirage au sort et démocratie participative

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif

Jacques Ellul, L’illusion politique

Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques

André Tolmère, Manifeste pour une vraie démocratie

 

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Il n’y a nulle « justice » là où il s’agit de faire respecter des lois iniques et criminelles

ym9lonf9Qu’il peut être risible d’entendre s’indigner sur l’incarcération d’un jeune opposant au « mariage pour tous » ceux-là mêmes qui n’ont de cesse, d’ordinaire, de pester contre une « justice » qui ne serait pas assez sévère  !

Ne devraient-ils pas plutôt, en bons citoyens qu’ils sont, applaudir un jugement qui fait enfin triompher une loi qui serait d’ordinaire bafoué ? Ne devraient-ils pas se sentir rassuré par un jugement qui rompt enfin avec le « laxisme » dont ferait preuve en permanence la « justice » ?

Ils ont beau crier à l’arbitraire, les juges n’ont jamais fait qu’appliquer la loi – cette foutu loi dont ils ont réclamé et applaudit toutes les évolutions liberticides et sécuritaires !

Mais la loi, c’est bon les autres, n’est-ce pas, pour la vile populace, pour les « jeunes » des cités, pour les misérables, pour les marginaux, pour les SDF, bref pour tous ceux qui n’auront jamais personne pour les défendre et s’indigner de leur sort. Pour eux, la « justice » doit être impitoyable, ce qu’elle n’est jamais assez. Mais elle n’a pas à s’en prendre à un jeune homme bien-comme-il-le-faut, de bonne famille, « de droite », qui peut bien se permettre de violer la loi pour la bonne cause !

Ils ont beau essayer de dissimuler leur mépris de la loi – en pointant du doigt la disproportion entre le jugement en question et des jugements « laxistes » récents : cela devient criant.

Triste et désolant spectacle que celui de ces honnêtes gens s’indignant que les saloperies qu’ils défendent d’ordinaire leur retombent sur la gueule. Les mêmes pitoyables pleurnicheries étaient d’ailleurs déjà à l’œuvre il y a plusieurs semaines, lorsque ces gens au-dessus de tout soupçon avaient été un peu maltraités par la police lors de leurs « manifs pour tous » ! Que n’avait-t-on pas entendu alors à propos de ces violences policières pourtant on ne peut plus ordinaire ! A les entendre, ils auraient été été victimes d’une répression policière abominable comme personne en France avant eux ! Il aurait fallu presque les plaindre, les reconnaître comme de nouveaux martyrs. Jamais pourtant nous ne les avions entendu auparavant protester contre quelque violence policière que ce soit. Au contraire, ils ont toujours trouvé ça on ne peut plus normal, les violences policières contre des manifestants de gauche, contre des grévistes, contre des « jeunes » des cités. Mais voilà, des violences policières contre eux, c’est intolérable, inadmissible.

Pour nos indignés de salon, la cause est entendue : le manifestant incarcéré est un prisonnier politique. C’est un scandale, une atteinte insupportable aux droits de l’homme ! La preuve que l’on vit sous une dictature socialiste ! Les 67 999 autres prisonniers qui croupissent en prison l’ont bien sûr bien mérité et ne sont pas à plaindre, eux. Mais ce que vit Nicolas – c’est son prénom -, ça c’est indigne, ça c’est insupportable !

Les exemples regorgent pourtant de jugements sévères, implacables, impitoyables – autant de jugements que ne veulent pas voir ceux qui veulent nous vendre l’image d’une « justice laxiste ». Tous les jours sont envoyés en prison des gens pour des motifs dérisoires. Pas de pitié pour ces petites gens que la violence des rapports sociaux pousse à voler. Pas de pitié pour ceux qui n’ont pas la lâcheté de se taire face aux vexations policières. Des « jeunes » qui passent en jugement pour « outrage », pour « rébellion » envers les forces de l’ordre, il y en a pléthore. Et plus on est désœuvré, plus la « justice » est dure avec nous. Au vu des réactions de ceux qui, d’ordinaire, réclament une « justice » encore plus dure avec les faibles et encore plus faible avec les durs, il semble bien que le cas de Nicolas soit une inacceptable exception à cette règle inique.

Mais où étaient donc ces adversaires impitoyables de l’arbitraire d’Etat quand, en 2007, des jeunes gens qui manifestaient contre l’élection de Sarkozy ont été condamné à des peines allant de 2 à 4 mois ferme pour des motifs aussi creux que ceux qui ont valu à Nicolas la sienne ?
Où étaient-ils donc quand, en 2008, on a envoyé en prison, sans la moindre preuve, de paisibles libertaires de Tarnac pour de soi-disant actes terroristes ?
Où étaient donc ces contempteurs féroces de l’injustice quand, il y a quelques semaines, un SDF a été condamné à 4 mois de prison ferme pour le vol de 19 tomates ?
Mais où sont-ils donc quand on leur évoque le sort de Philippe El Shennawy, incarcéré dans les geôles de ce pays depuis quarante ans simplement pour avoir commis quelques braquages de banque – et qui devrait encore attendre 2032 pour pouvoir en sortir ?
Où sont-ils quand tombe la nouvelle d’un suicide de prisonnier ?

S’indigner quand il s’agit de quelqu’un qui nous est proche ou dont on pourrait partager le sort, c’est facile. Être capable de s’indigner pour tous les autres, pour tous ceux dont nous ne pouvons ou ne voulons pas comprendre la situation, c’est une autre paire de manches. Pas facile, n’est-ce pas, quand on est de bonne famille, qu’on a toujours été à l’abri du besoin, d’être saisi d’effroi et de pitié par l’histoire de ce SDF envoyé en prison pour quatre mois pour avoir simplement voulu manger…

En quoi la peine infligée à ce SDF ou à Philippe El Shennawy serait-elle plus juste et légitime que celle infligée à Nicolas ?

Il reste quand même à espérer que cette affaire servira d’électrochoc à nombre de citoyens de bonne volonté, leur permettra d’appréhender l’iniquité intrinsèque de cette prétendue « justice », les sensibilisera au sort des détenus et leur fera comprendre qu’on ne peut pas vouloir la loi et récuser ses dévastations quand cela nous arrange.

A ceux qui veulent vraiment la justice, il est plus que temps de récuser en bloc cette organisation de lâches et de tortionnaires qui usurpe le nom de justice pour mieux mater ceux qui ne respectent pas les lois iniques de leurs maîtres, qui réprime impitoyablement les plus insignifiantes peccadilles pour mieux masquer l’abjection d’une loi qui tolère et encourage les pires violences et les pires crimes – auxquels ils ne sont souvent qu’une réponse. Comment peut-on encore appeler « justice » cette écœurante institution qui condamne des petits voleurs de tomates et des braqueurs de banque à des peines infamantes pendant qu’elle reste muette devant des pillages et des exactions autrement plus massifs et dévastateurs – ceux des capitalistes, des banquiers, des politiciens ?

Il n’y a nulle « justice » là où il s’agit de faire respecter des lois iniques, scélérates, criminelles. Il est dès lors impératif de remettre en cause l’infâme partage que la loi organise et impose entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, entre ceux qui seraient victimes et ceux qui seraient infracteurs, entre ceux qui seraient innocents et ceux qui seraient coupables, entre ceux qui peuvent tout se permettre et ceux qui ne le peuvent pas. C’est à ce niveau, et uniquement à ce niveau qu’il faut se battre – à défaut de lutter en vain et de légitimer et perpétuer l’injustice.