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Il faut bloquer pour que tout se débloque (Frédéric Lordon)

« Où en sommes-nous ? On ne compte plus les villes de province où il y a une nuit debout, et la plaine européenne est en train de s’embraser également : Barcelone, Madrid, Saragosse, Nurcie, Bruxelles, Liège, Berlin. La place de la République elle-même s’est donnée une antenne à Stalingrad [métro Stalingrad, NDLR]. A tout moment, des actions surprise naissent spontanément. Il y a une Radio Debout, une Télé Debout, des Dessins Debout. Tout est en train de se remettre debout.

Il y a dix jours, le conditionnel était de rigueur et nous pouvions seulement dire, « il se pourrait que nous soyons en train de faire quelque chose ». Je crois qu’on peut maintenant abandonner les prudences grammaticales : nous sommes en train de faire quelque chose.

Enfin, quelque chose se passe. Quelque chose, mais quoi ? Comment un mouvement sans direction se donne-t-il une direction ? Je veux dire, comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ?

Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. Soit parce qu’il aura épuisé la joie d’être ensemble, soit parce qu’il sera recouvert à nouveau par le jeu électoral.

Comment échapper à cette fatalité ? Si tout commence avec les places, rien n’y finit. Or nous nous souvenons de ce qui nous a jetés dans la rue en première instance, c’est la loi El Khomri. Viser très au-delà de la loi El Khomri ne signifie pas que nous l’avons oublié. Elle est toujours là. Un mouvement a besoin d’objectifs et de victoires intermédiaires. Faire la peau à la loi El Khomri en est certainement un, il reste d’une inaltérable actualité, et nous n’arrêterons pas de lutter à son service. Mais de même que les zadistes n’ont pas seulement en vue un aéroport, mais le monde qui engendre cet aéroport, de même la loi El Khomri est le rejeton de tout un monde.

Dans le monde El Khomri, les salariés vivent dans la peur et ils sont tenus dans la peur. Il y a de très bonnes raisons à ça. Ils vivent sous l’arbitraire souverain d’un patron, qui a tout pouvoir sur eux parce qu’il tient dans ses mains les conditions fondamentales de leur survie matérielle même.

Alors il faut partir de cette expérience commune et en déduire tout ce que nous pouvons, et d’abord, en se décidant enfin à nommer les choses : le salariat est un rapport social de chantage, un rapport de chantage qui ne laisse le choix que de plier ou de se mettre en danger. Nommer adéquatement les choses, à l’encontre de tous les recouvrements idéologiques du néo-libéralisme, c’est peut-être la première étape pour trouver la force de s’en libérer.

Car tout le monde s’aperçoit alors que si pour mettre fin à la peur, il faut mettre fin au chantage et à l’arbitraire patronal, alors il faut mettre fin à l’ordre social qui arme le chantage et l’arbitraire patronal, et je veux dire mettre fin, et constitutionnellement, à l’empire des propriétaires.

Cependant, à un moment, il faut bien vouloir les conditions de ce qu’on veut. Si vraiment notre mouvement à des ambitions de cette ampleur, il va lui falloir se donner des moyens adéquats. Pour ma part, je n’en vois qu’un : la grève générale.

Qu’on ne se méprenne pas. Je ne suis pas ici en train de lancer un appel à la grève générale, je n’en ai aucun pouvoir ni aucune légitimité. Je ne lance pas un appel, donc. Mais j’énonce une condition : la condition du renversement non seulement de la loi, mais du monde El Khomri. Nous savons bien que les grèves générales ne se décrètent pas d’un claquement de doigt. Mais peut-être pouvons-nous aider à y basculer. Et pour ce faire, en rappeler les immenses vertus.

La grève générale, c’est que le pays tout entier débraye, le pays est bloqué – le pays est bloqué, disent-ils, parce qu’en vérité c’est l’exact contraire : c’est au moment précis où ils disent que tout se bloque qu’en fait, tout se débloque. La politique, la vraie, la parole, l’action, et jusqu’aux relations entre les gens. Et puis surtout le possible, l’avenir. Il faut bloquer pour que tout se débloque.

Il y avait trop longtemps que ça craquait de toutes parts. On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil. Vient fatalement un moment où les têtes se redressent et redécouvrent pour leur propre compte l’immémoriale idée de l’insoumission et de l’affranchissement.

Ce moment, c’est le nôtre, ce moment, c’est maintenant. »

Frédéric Lordon, le 9 avril 2015

Source : http://www.reporterre.net/Frederic-Lordon-Il-faut-bloquer-pour-que-tout-se-debloque

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société généraleNuits en marche, multiplions les débordements !

Nous voici dans la splendeur des commencements. Pourtant, on a toujours à l’arrière du cerveau la sensation que ça va mal finir, que ça finit toujours mal. On ne voudrait pas gâcher la fête mais si le vraisemblable l’emporte, combien parmi nous, dans un an, finiront par voter Juppé pour faire barrage au Front National ? Comment conjurer la hideur du final ? Comment faire advenir l’invraisemblable ? Et si on prenait à la lettre le mot d’ordre : “continuons le début” ?

Tout a commencé dans la joie d’avoir vaincu la peur et retrouvé le chemin du commun. Qui aurait pu croire, voilà si peu de temps, dans un pays où l’état d’urgence prolongeait l’effet de terreur des attentats, où les écrans nous égaraient entre fausse « questions du voile » et fausse « vague migratoire », que nous serions des centaines de milliers à descendre dans la rue ? Que des milliers de lycéens et d’étudiants affronteraient sans faiblir une répression policière d’une violence qu’on n’avait plus vue depuis Charonne ? Que des dockers bloqueraient le port du Havre, des manifestants occuperaient les voies à Rennes, des lycéens attaqueraient deux commissariats ? Ce qui nous a permis de vaincre l’isolement vers lequel nous ont poussés trente ans d’offensive néo-libérale, c’est la force de la colère.

Pour que les défilés syndicaux ne soient pas le traditionnel prélude aux capitulations sous forme de « concessions arrachées » et de débuts de carrière pour quelques jeunes chefs, pour que l’occupation des places ne se réduise pas à un vaste groupe de parole préludant au retour d’un « peuple de gauche » dans la cage du réalisme électoral, il faudrait que demeure quelque chose de l’élan initial, de ce moment où la colère commune l’a emporté sur la peur, et où nous somme sortis du cadre. La tolérance gouvernementale envers l’occupation des places, combinée à la furie de la répression des initiatives de rue nous montrent assez comment on compte nous recadrer, comme on « recadre » un enfant pas sage. Car c’est ainsi qu’ils nous voient, ces gens qui n’ont que le mot « pédagogie » à la bouche, à chaque fois qu’ils veulent nous imposer une nouvelle contre-réforme ultralibérale. Ils s’accommoderaient bien de nous voir bavarder la nuit jusqu’à épuisement, réduisant ce qui se passe à une extension de cette « résistance des terrasses » promue par les médias après les attentats. Alors, contre le recadrage continuons à sortir du cadre !

Comme l’a montré ce bel épisode parisien du 5 avril, durant lequel une manifestation est partie de la place de la République pour occuper le Bd Saint Germain en solidarité avec les manifestants emprisonnés, la fusion des places et de la rue, des échanges libérés et des offensives spontanées est la meilleure manière de poursuivre ces pas de côté que nous avons fait, et qui peuvent mener loin.

Le bouillonnement des places n’aura de sens que s’il déborde dans le temps et dans l’espace. Gardons intacte la colère initiale, sans laquelle nous n’aurions pas aujourd’hui tant de débats paisibles. Ne pas se laisser cantonner à la nuit permettra d’associer aux débats les innombrables qui ne peuvent se permettre
d’être noctambules. Utiliser les places comme points de départ permettra d’aller remettre en cause à domicile les institutions qui, pendant que nous rêvons, nous préparent activement ce cauchemar : retour à la normale avec exploitation accrue et politique ramenée aux échéances électorales. Il ne manque pas de bâtiments officiels où nous pouvons poursuivre la confrontation.

MULTIPLIONS LESBORDEMENTS !

(Reproduction d’un tract distribué samedi 9 avril à Paris.)

Source : https://lundi.am/Nuits-en-marche-multiplions-les-debordements

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Une autre histoire du travail et de la protection sociale (par Franck Lepage & Gaël Tanguy)

Inculture(s) 5 : « Travailler moins pour Gagner plus » ou l’impensé inouï du salaire
…une autre histoire du travail et de la protection sociale…

Conférence gesticulée par Franck Lepage et Gaël Tanguy de la Scop « Le Pavé » (Coopérative d’éducation populaire). Petits contes politiques et autres récits non autorisés.

« Cette conférence évoque le potentiel d’action collective que recèle le « droit du travail » : processus d’avancée historique continue de la propriété collective des travailleurs contre la propriété lucrative du capital, symbolisé dans la protection sociale, que l’on veut nous faire passer pour des « charges » !!! Le salaire n’est pas le « prix » d’un travail (version de droite), mais un « barème » imposé par la lutte, (version de gauche) c’est-à-dire un rapport de forces par lequel nous obligeons un propriétaire à payer aussi pour du travail libre à d’autres que nous (retraite, chômage, maladie… et bientôt pourquoi pas la jeunesse via un salaire universel qui nous délivrerait de l’emploi subordonné) ? L’enjeu des retraites n’est pas financier (il n’y a aucun problème de financement des retraites) mais idéologique car ce sont les retraites qui sont en train de rendre visible que le salaire peut payer aussi du temps libre sans aucun danger pour l’économie. Il s’agit donc pour le capital de détruire toutes les formes de protection sociale issues de 1945 (sécurité sociale, retraite, conventions collectives, etc.). Pour y résister il faut des syndicats, c’est-à-dire d’abord et avant tout des syndiqués ! Réinventer le syndicalisme est le seul moyen. »

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Non, le Parti « socialiste » n’a rien trahi, il est resté fidèle à sa fonction : sauver le capitalisme

« La deuxième droite », un documentaire à voir pour tous ceux qui se feraient encore des illusions à propos du Parti « socialiste » en particulier et de la « social-démocratie » en général, pour tous ceux qui s’étonnent encore que ce parti qui se dit « de gauche » soit capable de mener une politique plus favorable encore au Capital que la droite…

« La deuxième droite » interroge Jean-Pierre Garnier, auteur en 1986 d’un essai éponyme. « La deuxième droite », c’est ainsi qu’il appelle la « gauche » au pouvoir sous Mitterrand, et en particulier la prétendue « deuxième gauche », qui se prétendait plus « moderne » et plus en phase avec les « réalités ».

Pour comprendre la politique actuelle des Hollande, Valls et consorts, il est important de se rappeler ce qu’a été celle du PS au pouvoir dans les années 80 sous la présidence de Mitterrand. Car ce que nous vivons sous le mandat de François Hollande se situe en sa droite ligne et n’a rien de vraiment nouveau.

Jean-Pierre Garnier bat en brèche l’idée que le PS aurait trahi, rompu avec ce qu’il aurait vraiment été, que ce soit en 1983, lors du fameux « tournant de la rigueur », ou ces dernières années… Pour lui, le PS n’a jamais été un parti sincèrement « de gauche », le PS est toujours resté fidèle à son fonction : celle de sauver le capitalisme, celle de défendre l’ordre établi. Sauver le capitalisme, soit en faisant miroiter et en faisant voter des mesures « de gauche » plus ou moins ambitieuses (quand la classe ouvrière est puissante et menaçante) pour apaiser les colères et les velléités subversives et sauvegarder les fondamentaux, soit en se chargeant (quand le rapport de force est plus favorable au Capital) « de faire avaler les pilules les plus dures à avaler, enrobés de tout un discours lénifiant pour que les gens acceptent ».

Quoi de mieux en effet pour faire accepter des politiques libérales détestables que de les faire faire appliquer par un gouvernement dit « de gauche » – d’autant plus quand celui-ci a donné préalablement des gages de bonne volonté à son électorat (en 1981 c’étaient les nationalisations, la retraite à 60 ans, la cinquième semaine de congés payés…) – pour nous inculquer l’idée « que l’on ne peut pas faire autrement », « qu’il faut s’adapter à la réalité telle qu’elle est », bla bla bla – et ainsi éviter de puissants mouvements de protestation… Cela a toujours montré ses preuves. C’est comme ça qu’en 1983, une politique de rigueur pire que celle de Barre quelques années plus tôt a pu passer sans grande opposition.

Sauver le capitalisme, c’est-à-dire aussi nous adapter au nouveau stade du capitalisme, c’est-à-dire celui qui s’active à nous faire intérioriser notre soumission, à faire concorder nos désirs avec les siens. C’est tout le travail idéologique qui a été celui de la « deuxième gauche ». Ainsi toutes les belles idées d' »autonomie, d' »autogestion », ont été complètement retourné pour servir le capitalisme. On a fait miroiter aux travailleurs l’autonomie (notamment avec les lois Auroux de 1982), mais ça n’a été qu’une manière de les faire « participer à leur exploitation », dans la mesure où les objectifs restaient les mêmes cependant que chacun devenait plus ou moins autonome quant aux manières d’y arriver.

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Jacques Rancière sur les causes de la progression du FN

Dans le cadre de leur émission « Contre-courant » , Aude Lancelin et Alain Badiou recevaient ce vendredi 18 décembre le philosophe Jacques Rancière afin de décrypter les résultats du Front national aux dernières élections régionales. L’occasion pour ce dernier d’exprimer un point de vue détonnant et stimulant sur la question.

(Un point de vue que l’on peut retrouver aussi ci-dessous, dans deux interviews accordées à L’Obs cette année).

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La-delicate-reponse-des-chretiens-au-Front-National_article_popinJacques Rancière : “Le FN est un pur produit de la Ve République”

Entretien publié par L’Obs le 10 décembre 2015

L’OBS. Avez-vous été surpris par l’ampleur de la progression du Front national ?

Jacques Rancière. Je n’aime pas bien jouer les prophètes, mais il se trouve que j’avais écrit en 1997 un texte satirique intitulé : «Sept règles pour aider à la diffusion des idées racistes en France». J’y mettais à nu le double jeu des politiciens, journalistes et intellectuels qui stigmatisaient le FN et ses électeurs tout en diffusant ses idées, et notamment en relayant l’obsession du «problème» des immigrés.

Depuis lors, on a fait encore mieux. Des intellectuels dits «de gauche» ont aidé à rénover l’idéologie du FN en enrôlant la République, la laïcité, l’universalisme et l’égalité des sexes au service de la stigmatisation des «barbares». Et les partis de gouvernement qui ont permis la destruction du tissu industriel et des solidarités sociales ont pris le relais avec leurs campagnes «républicaines».

Quand tous ces gens viennent dire : «Nous sommes le seul rempart contre le FN», je ne m’étonne pas du nombre de ceux qui pensent que, somme toute, les assaillants sont peut-être préférables à ces remparts.

Face à ce désastre, peut-on reconstruire la gauche ?

Si on appelle «gauche» ce qui gravite autour du PS et de ses parasites institutionnels et culturels, je ne vois pas comment elle remédierait, plus que la droite qui lui fait pendant, à la situation qu’elle a créée. On n’a jamais vu une classe gouvernante se suicider. L’espoir ne peut venir, à long terme, que de forces populaires neuves qui se développent de façon autonome, avec des propositions, des formes de discussion et d’action à l’écart des agendas politiques fixés par les partis étatiques et relayés par les médias.

Les expériences de mobilisation à l’étranger – Syriza, Podemos, Occupy Wall Street – ne vous apparaissent pas comme des sources d’espoir ?

Le «mouvement des places» a posé l’exigence de cette radicale autonomie par rapport aux agendas étatiques et médiatiques. Il n’a pas trouvé les moyens de s’inscrire dans le temps ou alors il a été récupéré par la logique parasitaire de la «gauche de la gauche».

Vous ne croyez pas à la possibilité de reconstruire la gauche dans le cadre actuel ?

Je ne vois pas comment ce cadre pourrait annuler les effets qu’il a produits. Le FN est un pur produit du système de la Ve République, qui permet à un parti minoritaire de gouverner sans entraves, quitte à laisser périodiquement la place au parti concurrent. Le Front a su occuper la place que le système dit «majoritaire» et la professionnalisation de la politique dessinent en creux : celle de l’exclu du système.

La règle du jeu, conçue pour permettre à la classe politique de gouverner tranquillement, n’a pas seulement produit l’effet électoral inverse de celui recherché. Elle a aussi tué la vie politique démocratique et les énergies militantes susceptibles de résister.

Est-ce que la gauche de gouvernement, les médias et la classe intellectuelle sont prêts à se dire : quel monde sommes-nous en train de construire? Seule une vie politique où le tirage au sort aurait sa part et où les gouvernants seraient là pour un temps limité interdirait des situations comme celle que nous connaissons.

Mais n’y a-t-il pas urgence à agir ? Le FN n’est-il pas une menace pour la démocratie ?

N’inversons pas les causes et les effets. Le succès du Front national est un effet de la destruction effective de la vie démocratique par la logique consensuelle. On voudrait identifier le FN aux bandes paramilitaires d’hier recrutées dans les bas-fonds pour mettre à bas le système parlementaire, au nom d’un idéal de révolution nationale. Mais c’est un parti parlementaire qui doit son succès au contre-effet du système électoral en vigueur et à la gestion médiatique de l’opinion par la méthode du sondage et du commentaire permanents.

Je ne vois pas ce qu’il gagnerait dans des aventures antiparlementaires et paramilitaires imitées des mouvements fascistes des années 1930. Ses concurrents électoraux espèrent tirer profit de cette assimilation. Mais ceux qui veulent «constitutionnaliser» l’état d’urgence sont-ils les protecteurs de la démocratie menacée? La lutte contre le FN est la lutte contre le système qui l’a produit.

Propos recueillis par Éric Aeschimann

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marianneJacques Rancière : « Les idéaux républicains sont devenus des armes de discrimination et de mépris »

Entretien paru dans l’Obs du 2 avril 2015

L’OBS: Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d’expression et du vivre-ensemble. Les dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires?

Jacques Rancière : Il n’est pas sûr qu’il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d’accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l’unanimité demandée autour de la «liberté d’expression» a entretenu une confusion. En effet, la liberté d’expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l’Etat en interdisant à ce dernier d’empêcher l’expression des opinions qui lui sont contraires.

Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à «Charlie», c’est un tout autre principe: le principe qu’on ne tire pas sur quelqu’un parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement.

Mais on ne s’est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d’expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les «bons Français», partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d’expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés.

On invoque souvent l’universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l’universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d’un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C’est ce dévoiement que le 11 janvier n’a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d’une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national?

On nous dit que le Front national s’est «dédiabolisé». Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes ? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l’héritage républicain s’est évaporée.

Depuis une vingtaine d’années, c’est de certains intellectuels, de la gauche dite «républicaine», que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme. Le Front national n’a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu’ils ne sont pas laïques, qu’ils ne partagent pas nos valeurs, qu’ils sont communautaristes…

Les grandes valeurs universalistes – laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme – sont devenues l’instrument d’une distinction entre «nous», qui adhérons à ces valeurs, et «eux», qui n’y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes: ils lui sont fournis par les «républicains» sous les apparences les plus honorables.

Si l’on vous suit, c’est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu’est-ce que la laïcité représente pour vous?

Au XIXe, la laïcité a été pour les républicains l’outil politique permettant de libérer l’école de l’emprise que l’Eglise catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850.

La notion de laïcité désigne ainsi l’ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d’en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l’Etat avec l’Eglise catholique. La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n’est plus à l’Etat d’être laïque, c’est aux individus.

Et comment va-t-on repérer qu’une personne déroge au principe de laïcité ? A ce qu’elle porte sur la tête… Quand j’étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l’école retrouver nos copains qui n’étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L’enjeu de la laïcité, alors, c’était le financement: à école publique, fonds publics ; à école privée, fonds privés.

Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d’une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l’apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu’à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d’un enfant.

Mais d’où viendrait cette volonté de stigmatiser ?

Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d’intolérance réciproque qu’elle nourrit ici. Mais il y a aussi le «grand ressentiment de gauche», né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit «socialiste» lorsqu’il est arrivé au pouvoir.

Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu’ils étaient censés être: non plus des armes de combat pour l’égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l’égard d’un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l’accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets.

Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l’individu démocratique et du consommateur despotique – une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer… Le retournement de l’universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?

La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres.

Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme «communautaire» se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l’idée que le «peuple» serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d’un racisme «d’en bas» que d’un racisme «d’en haut»: les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu’on porte un nom d’origine étrangère. Mais, quand 25% des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n’est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française ?

D’abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l’électorat de l’extrême droite. Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu’on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s’oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits «républicains» qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l’université ?

Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes. Avant d’être un moyen d’expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu’elle a été organisée par la constitution de la Ve République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer: «Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là.»

Le Front national s’est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme. Quant aux «sentiments profonds» des masses, qui les mesure ? Je note seulement qu’il n’y a pas en France l’équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d’extrême droite de l’entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n’y aurait nul besoin de lutter contre le Front national…

Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle.

L’hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas?

Dès lors que j’analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d’une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c’est-à-dire les immigrés…

Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer «chez elles». Le Front national, ce n’est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s’étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu’un gouvernement UMP-FN serait très différent d’un gouvernement UMP.

A l’approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur «endormissement»: «Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche?», a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?

«Où est la gauche ?», demandent les socialistes. La réponse est simple: elle est là où ils l’ont conduite, c’est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels… Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c’est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n’ont été que trop bavards.

J’ajouterai que faire appel aux intellectuels, c’est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l’intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu’en s’opposant à un peuple présenté comme composé d’abrutis et d’arriérés. Ce qui revient à perpétuer l’opposition entre ceux «qui savent» et ceux «qui ne savent pas», qu’il faudrait précisément briser si l’on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n’est qu’une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels – dont vous-même – qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l’intellectuel ?

Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu’elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d’un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus «qui savent» et ceux «qui ne savent pas». D’un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner ; de l’autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d’être gouvernée. Est-ce que cette grille d’analyse s’applique à la situation actuelle ?

Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse… Les gouvernements actuels se prévalent d’une science, l’économie, dont ils ne feraient qu’appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables – lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes.

Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l’incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l’égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d’une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Propos recueillis par Eric Aeschimann

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Pour comprendre les meurtres de masse du 13 novembre 2015 (Alain Badiou)

BadiouLundi 23 novembre, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le philosophe Alain Badiou donnait une conférence au sujet des terribles événements du 13 novembre 2015 à Paris. Son analyse constitue une contribution essentielle à la compréhension de ces meurtres de masse, à mille lieues des discours superficiels des médias et des hommes politiques.

On doit l’enregistrement vidéo de la conférence au site de Là-bas si j’y suis (on retrouvera ici sa transcription écrite)

« Il faut parvenir à penser ce qui est arrivé. Partons d’un principe : rien de ce que font les hommes n’est inintelligible. Dire : « je ne comprends pas », « je ne comprendrai jamais », « je ne peux pas comprendre », c’est toujours une défaite. On ne doit rien laisser dans le registre de l’impensable. C’est la vocation de la pensée, si l’on veut pouvoir, entre autres choses, s’opposer à ce qu’on déclare impensable, que de le penser. Bien entendu, il y a des conduites absolument irrationnelles, criminelles, pathologiques, mais tout cela constitue pour la pensée des objets comme les autres, qui ne laissent pas la pensée dans l’abandon ou dans l’incapacité d’en prendre la mesure. La déclaration de l’impensable c’est toujours une défaite de la pensée, et la défaite de la pensée c’est toujours la victoire précisément des comportements irrationnels, et criminels.

Je vais donc tenter ici devant vous, une élucidation intégrale de ce qui est arrivé. Je vais en quelque sorte traiter ce meurtre de masse comme un des nombreux symptômes actuels d’une maladie grave du monde contemporain, de ce monde dans son entier, et je vais essayer d’indiquer les exigences ou les chemins possibles d’une guérison à long terme de cette maladie, dont la multiplication des événements de ce genre dans le monde est un symptôme particulièrement violent et particulièrement spectaculaire. » Alain Badiou.