Le politique et la simulation (Jean Baudrillard)

panelPar Jean Baudrillard (mai 1978)

La simulation du politique excède de loin les élections : elle touche au cœur du politique, au cœur de son principe de réalité, et il ne faut pas la confondre avec deux acceptions banales, avec le théâtre du politique (la mise en scène et le grotesque permanent que nous offrent les protagonistes de la sphère politique : ça, c’est du théâtre, et non de la simulation) ni avec le discours du politique (l’affabulation des raisons et des fins, le jeu des ruses, des stratégies et des idéologies : ça, c’est de la dissimulation, et non de la simulation).

Saussure donnait deux dimensions à l’échange des termes de la langue, en assimilant ceux-ci à la monnaie : une pièce de monnaie doit pouvoir s’échanger contre un bien réel de quelque valeur, d’autre part, elle doit pouvoir être mise en rapport avec tous les autres termes du système monétaire. C’est à ce dernier aspect qu’il réservait, en fait de langue, le terme de valeur : la relativité, interne au système général, de tous les termes entre eux . C’est ce stade de relativité totale qui est atteint partout aujourd’hui, aussi bien dans la sphère de la monnaie, avec la flottaison, la perte de l’étalon-or et les systèmes d’écriture, que dans la sphère des signes, avec les médias, où tous les signes sont de simulation, au sens où ils s’échangent entre eux sans s’échanger du tout contre du « réel », que dans la sphère du politique, où la simulation d’opposition entre une gauche et une droite s’accompagne de la perte de référence à toute production sociale réelle d’opinion et de la seule référence à cet équivalent général (ou plutôt à ce modèle de simulation) qu’est l’opinion publique.

Le seul référent qui fonctionne encore c’est celui de la majorité silencieuse. Tous les systèmes actuels fonctionnent sur cette entité nébuleuse, sur cette substance flottante dont l’existence n’est plus sociale, mais statistique, et dont le seul mode d’apparition est celui du sondage. Simulacre à l’horizon du social, ou plutôt : derrière lequel déjà le social a disparu. Que la majorité silencieuse, ou les masses, soient un référent imaginaire ne veut pas dire qu’elles n’existent pas, mais qu’il n’en est plus de représentation possible. Les masses, contrairement au peuple ne sont plus un référent parce qu’elles ne sont plus de l’ordre de la représentation. Elles ne s’expriment pas, on les sonde. Elles ne réfléchissent pas, on les teste. Le référendum (et les médias sont un référendum perpétuel de questions-réponses dirigées) s’est substitué au référent politique. Or, sondages, tests, référendum, médias sont des dispositifs qui ne relèvent plus d’une dimension représentative, mais simulative. Ils ne visent plus un référent, mais un modèle. La révolution ici est totale, avec les dispositifs de la socialité classique (dont font partie l’élection, les institutions, les instances de représentation, et même de répression) où du sens social passe encore d’un pôle à l’autre, dans une structure dialectique qui laisse place à un enjeu politique et aux contradictions.

Tout change dans le dispositif de simulation. Dans le couple sondages/majorité silencieuse, par exemple, il n’y a plus de pôles ni de courant alternatif, plus de termes différentiels donc plus d’électricité du social non plus. Les pôles se sont comme confondus ou évanouis dans une circularité signalétique, informatique (exactement comme il en est du commandement moléculaire de la substance qu’il informe dans l’A.D.N et le code génétique). Bombardées de stimuli, de messages et de tests, les masses ne sont plus qu’un gisement opaque, aveugle, comme ces amas de gaz stellaires qu’on ne connaît qu’à travers l’analyse de leur spectre lumineux — spectre de radiations équivalant aux statistiques et aux sondages — mais justement : il ne peut plus s’agir d’expression ou de représentation, tout juste de simulation d’un social à jamais inexprimable et inexprimé. Tel est le sens de la majorité silencieuse.

Toute majorité ne l’a pas toujours été mais, aujourd’hui, elle l’est par définition. Peut-être a-t-elle été réduite au silence mais ce n’est pas sûr. Car ce silence s’il veut bien dire qu’elle ne parle pas, signifie surtout qu’il n’est plus possible de parler en son nom : nul ne peut-être dit représenter la majorité silencieuse ou les masses, et c’est là leur revanche. Elles ne sont plus une instance à laquelle on puisse se référer comme jadis à la classe ou au peuple. Retirée dans son silence, la masse n’est plus sujet (surtout pas de l’histoire), elle ne peut donc plus être parlée, articulée représentée, ni passer par le stade du miroir politique et le cycle des identifications imaginaires. On voit quelle puissance il en résulte, car, n’étant pas sujet, la masse ne peut même plus être aliéné : ni dans son propre langage (elle n’en a pas), ni dans aucun autre qui prétendrait parler pour elle.

Tel est le sens paradoxal de ce silence : il peut apparaître comme la forme absolue de l’aliénation, mais il est aussi une arme absolue. La masse est inaccessible aux schémas de libération, de révolution et d’historicité, mais c’est son mode de défense propre, son mode de rétorsion à elle. Elle est modèle de simulation, alibi à l’usage d’une classe politique fantôme et qui ne sait déjà plus quelle sorte de pouvoir « politique » elle exerce sur elle, et en même temps la mort, la fin de ce processus politique qui est censé la régir. En elle s’affirme le politique comme volonté et représentation (1).

La stratégie du pouvoir a pu sembler longtemps reposer sur l’apathie des masses. Plus elles étaient passives, plus il était assuré Mais cette logique n’est caractéristique que d’une certaine phase de centralisation du pouvoir Et c’est cette même logique qui se retourne aujourd’hui contre lui : l’inertie qu’il a fomentée devient le signe de sa propre mort. C’est pourquoi il cherche à inverser cette stratégie en une stratégie de participation. Mais c’est trop tard. Le seuil de la « masse critique » celui d’involution du social par inertie, est franchi.

Partout on cherche à faire parler les masses, on les presse d’exister socialement, électoralement, syndicalement, sexuellement, dans la participation, dans la fête, dans l’expression libre, etc. Il faut conjurer le spectre et qu’il dise son nom. Rien ne montre avec plus d’éclat que le seul véritable problème, aujourd’hui, est le silence de la masse, le silence de la majorité silencieuse. C’est l’ordre politique, c’est le principe de réalité sociale qui est en jeu.

Toutes les énergies « sociales » s’épuisent à maintenir cette masse en émulsion dirigée et à l’empêcher de retomber dans son inertie panique et son silence. N’étant plus du règne de la volonté ni de la représentation, elle retombe sous le coup de l’interprétation pure et simple — d’où le règne universel de l’information et de la statistique : il faut l’ausculter, la pressentir, en faire sortir quelque oracle, y injecter du sens.

La sphère politique ne vit que d’une hypothèse de crédibilité, à savoir que les masses sont perméables à l’action et au discours, qu’elles ont une opinion, qu’elles sont là, présentes, derrière les sondages et les statistiques. C’est à ce seul prix que la classe politique peut encore croire qu’elle dirige, qu’elle manipule, qu’elle parle et qu’elle est entendue « politiquement ». Alors que le politique ne fait plus, depuis longtemps, qu’office de spectacle sur l’écran de la vie privée.

Les sondages. Ils sont le médium essentiel de la simulation politique « Certains regretteront que te bouton de la télé et le pronostic P.M.U (les sondages) remplacent allègrement la formation d’une opinion. Ils n’ont rien compris à la politique » (B. Chapuis). Il y a une relation rigoureuse, nécessaire entre la déperdition du réel et du référentiel politique et l’apparition des sondages. Dans ce passage du politique à l’alternance calculée (équivalence des pôles adverses), les sondages sont la modélisation statistique de cette alternance, ils sont le miroir de cette équivalence et de cette neutralisation profonde — miroir d’une opinion publique et de sa reproduction indéfinie sans destination finale — un peu comme le P.N.B est le miroir imaginaire des forces productives, sans égard du tout à leur destination, à leur finalité ou contre-finalité sociale : le tout est que « ça » se reproduise. De même pour l’opinion publique : il faut qu’elle se redouble d’une façon incessante dans sa propre image, c’est là le secret d’une « représentation » de masse. Il ne faut plus que personne produise une opinion, s’y confronte et la confronte aux autres — il faut que tous reproduisent l’opinion publique, au sens que tous s’engouffrent dans cet équivalent général, dans ce modèle de simulation, et en procèdent de nouveau.

Les seuls à croire aux sondages sont les membres de la classe politique, comme les seuls finalement à croire à la publicité sont les publicitaires, et ce non par quelque stupidité, mais parce que les sondages sont homogènes dans leur modélisation, au fonctionnement actuel du politique. Ils y prennent donc une valeur tactique — à la limite, — c’est un instrument que se donne la classe politique pour jouer et se reproduire selon sa propre règle du jeu. C’est le spectacle burlesque de cette sphère politique hyper représentative de rien du tout, que les gens dégustent à travers les sondages et les médias. Les sondages ne sont le lieu ni d’un enjeu ni d’une évaluation réelle, mais celui d’une jubilation propre à leur contemplation statistique.

Au contraire de la dissimulation, qui suppose toujours une vérité cachée, la simulation ouvre sur un univers politique où toutes les hypothèses sont réversibles, et vraies simultanément (ou fausses). Ni vraies, ni fausses d’ailleurs. C’est comme l’hyper réel : ni beau ni laid — c’est le réel, plus le réel, plus l’image du réel, etc.

Un exemple. Le Watergate fut : 1) un scandale ; 2) une simulation de scandale à des fins régénératrices, donc un piège tendu par le système à ses adversaires ; 3) mais un piège pour le système quand même aussi, puisque déclenchant une obsession sérielle de mini-Watergate, etc. Cela est incarné dans le film les Hommes du Président par le personnage de « Deep Throat », dont on a dit qu’il était l’éminence grise des républicains manipulant les journalistes de gauche pour se débarrasser de Nixon. Pourquoi pas ? Toutes les hypothèses sont possibles, mais celle-ci est superflue : la gauche fait très bien d’elle-même le travail de la droite. Et inversement : la droite fait elle aussi spontanément le travail de la gauche.

Tel attentat à la bombe en Italie est-il le fait des extrémistes de gauche, ou provocations d’extrême droite, ou mise en scène centriste pour déconsidérer tous les extrêmes terroristes et ravaler un pouvoir chancelant ou encore scénario policier et chantage à la sécurité publique ? Tout cela est vrai en même temps, et la recherche recherche de la preuve, voire l’« objectivité » des faits, n’arrête pas ce vertige de l’interprétation. C’est que nous sommes dans une logique de la simulation qui n’a plus rien à voir avec une logique des faits et un ordre des raisons. La simulation se caractérise par une précession du modèle, de tous les modèles, sur le moindre fait — les modèles sont là d’abord, leur circulation, orbitale comme celle de la bombe, constitue le véritable champ magnétique de l’événement. Les faits n’ont plus de trajectoire propre, ils naissent à l’intersection des modèles un seul fait peut-être engendré par tous les modèles à la fois. Cette anticipation, c’est elle qui laisse place chaque fois à toutes les interprétations possibles, même les plus contradictoires — toutes vraies, au sens où leur vérité est de s’échanger à l’image des modèles dont elles procèdent, dans un cycle généralisé.

Qui dénouera cet imbroglio ? Le nœud gordien pouvait au moins se trancher. La bande de Moebius, elle, si on la divise, résulte en une spirale supplémentaire, sans que soit résolue la réversibilité des surfaces (ici la continuité réversible des hypothèses). Enfer de la simulation, qui n’est plus celui de la torture, mais de la torsion subtile maléfique, insaisissable, du sens — où même les condamnés de Burgos sont encore un cadeau fait par Franco à la démocratie occidentale, qui trouve l’occasion d’y régénérer son humanisme chancelant, et dont la protestation indignée consolide en retour le régime de Franco en soudant les masses espagnoles contre cette intervention étrangère. Où est la vérité dans tout cela, quand de telles complicités se nouent admirablement, à l’insu même de leurs auteurs ?

Le pouvoir ne produit plus depuis longtemps que les signes de sa ressemblance. Et, du coup, c’est une autre figure du pouvoir qui se lève et se déploie : celle d’une demande collective des signes du pouvoir. Union sacrée qui se refait autour de sa disparition. Tout le monde y adhère plus ou moins dans la terreur de cet effondrement du politique. Et le jeu du pouvoir en vient à n’être plus que l’obsession critique du pouvoir défunt : obsession de sa mort, obsession de sa survie. Tout un nouveau type de socialité « par défaut » se noue peut-être et s’élabore autour de ce vide (comme maintenant en Italie). Lorsque le pouvoir aura totalement disparu nous serons logiquement dans l’hallucination totale du pouvoir — une hantise telle qu’elle se profile déjà partout, exprimant à la fois la compulsion de s’en défaire (personne n’en veut plus, tout le monde le refile aux autres) et la nostalgie panique de sa perte. Mélancolie des sociétés sans pouvoir : c’est elle déjà qui a suscité le fascisme, cette overdose d’un référentiel politique fort dans une société qui ne peut venir à bout de son travail de deuil.

Nous en sommes toujours là : aucune de nos sociétés ne sait mener son travail de deuil du réel, du pouvoir du social lui-même, qui est impliqué, dans la même déperdition. Et c’est par une recrudescence de tout cela, des signes de tout cela, que nous tentons d’y échapper. Cela finira même sans doute par donner le socialisme. Par une torsion inattendue et une ruse qui n’est plus celle de l’histoire, c’est de la mort du social que surgira le socialisme, comme c’est de la mort du pieu que surgissent les religions. Avènement retors, événement pervers, réversion inintelligible à la logique de la raison. Comme l’est ce fait que le pouvoir n’est en somme plus là que pour cacher qu’il n’y en a plus. Simulation qui peut durer indéfiniment, car à la différence du « vrai » pouvoir qui est, ou a été une structure, une stratégie un rapport de forces, un enjeu, celui-ci n’étant plus que l’objet d’une demande sociale, et donc objet de la loi de l’offre et de la demande, n’est plus sujet à la violence et à la mort. Complètement expurgé de la dimension politique, il relève, comme n’importe quelle autre marchandise, de la production et de la consommation de masse. Toute étincelle a disparu, seule la fiction d’un univers politique est sauve.

(1) Cf. Jean Baudrillard, A l’ombre de la majorité silencieuse, éditions Utopie (coll. « Cahiers d’Utopie », Paris, 1978, 125 pages 18 F)
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Toute découverte est collective

biblio« La propriété du génie n’est pas dans le fait, dans la découverte elle-même, mais dans la conception d’ensemble, dans la relation, le raccourci, l’éclair, l’articulation, le système. Un grand savant ne se réduit pas à la somme de ses découvertes qui sont plutôt influencées par sa personnalité, sa philosophie de la science. De même ce qui fait un grand artiste, ce n’est pas telle ou telle œuvre mais ce qui se répond de l’une à l’autre, le monde qu’il a su faire émerger. Le révolutionnaire aussi se distingue par son style, son attitude et ses formules plus que par ses faits d’arme, fussent-ils glorieux. Le talent, c’est l’exigence, l’insatisfaction et le travail ! En dehors de cette exigence de vérité et d’authenticité, du courage de dire et de se corriger, personne n’invente rien. Les idées originales sont presque toujours fausses, ou pas aussi originales qu’on le croit. On s’inscrit plutôt dans une histoire ancienne. Le monde et le langage nous précèdent, on ne fait jamais que restituer ce qu’on a appris, ramasser ce qui traîne, mettre en relation du bien connu, renforcer le trait. Répétons-le, le génie ne fait que rassembler des savoirs épars, les mettre en série, en tirer une logique, un éclair. C’est une logique propre qu’on pourrait lui attribuer, plus que ses manifestations concrètes.

La propriété intellectuelle d’une découverte peut toujours être contestée car l’intellect est commun, toute découverte est collective puisqu’elle s’inscrit dans un discours (sinon, elle est tout simplement ignorée). Un texte est toujours constitué d’autres textes, de citations révolues, comme disait Barthes. C’est ce qu’on appelle l’intertextualité mais cela s’applique aussi bien à la musique ou à la peinture dont l’évolution historique est presque entièrement auto-référentielle, chacun se copiant inévitablement en constituant ainsi le style de l’époque. Le plagiat règne en maître, les procès en paternité sont toujours contestables. Cela n’empêche pas que le rôle de l’auteur, l’orientation qu’il donne, l’agitation qu’il suscite, restent irremplaçables. En tout cas, il faut constater que les attributions les mieux établies peuvent toujours être remises en question. Plutôt que de se lancer dans d’interminables complications, il faudrait vraiment renoncer à vouloir étendre le domaine de la propriété dans le domaine immatériel, surtout dans celui des connaissances et du logiciel. Nous sommes tous les fils de notre temps. Il faut faire l’éloge du plagiat, pas plus coupable que les gamins qui s’échangent avec raison des musiques MP3 qui sont faites pour ça. Il vaut toujours mieux citer ses sources mais de toute façon, un mauvais plagiaire restera mauvais. Evitons les interminables querelles d’appropriation, évitons les brevets logiciels qui empêchent de programmer (il faudrait s’assurer que chaque ligne de code qu’on écrit n’est pas brevetée !) Certes, il est injuste que le génie ne soit pas récompensé comme il le mériterait. On a rarement tout ce qu’on mérite mais la vérité ne se marchande pas et il n’y a pas d’autre hommage dans le domaine du savoir que d’être repris et dépassé par d’autres. Poincaré avait raison de ne pas accorder d’importance à l’appropriation de ses découvertes. Tout ce qui peut s’approprier ne vaut grand-chose, ce n’est que du travail. Le génie ne s’achète pas, c’est un coup de chance, un miracle dans toute sa gratuité et qui est donné à tous. »

Jean Zin, 25 septembre 2004

http://jeanzin.fr/ecorevo/sciences/plagiat.htm

Les bénéficiaires secondaires du crime (Karl Marx)

imagesNon seulement le crime est normal, mais il est facile de prouver qu’il a bien des utilités. Un philosophe produit des idées, un poète des vers, un curé des sermons, un professeur des bouquins, etc. Un criminel produit la criminalité. Mais si les liens entre cette branche soi-disant criminelle de la production et toute l’activité productrice de la société sont examinés de plus près, nous sommes forcés d’abandonner un certain nombre de préjugés. Le criminel produit non seulement la criminalité, mais aussi la loi criminelle ; il produit le professeur qui donne des cours au sujet de la loi criminelle et de la criminalité, et même l’inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché. Il en résulte un accroissement des biens matériels, sans compter le plaisir qu’en retire l’auteur dudit livre.

De plus, le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que de l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc., et toutes ces professions différentes, qui constituent autant de catégories dans la division sociale du travail, développent des habiletés diverses au sujet de l’esprit humain, créent de nouveaux besoins et de nouveaux moyens de les satisfaire. La torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments.

Le criminel produit une impression tantôt morale, tantôt tragique, et rend un « service » en piquant au vif les sentiments moraux et esthétiques du public. Il ne produit pas seulement les livres de droit criminel, la loi criminelle elle-même, et ainsi les législateurs, mais aussi l’art, la littérature, les romans et les drames tragiques dont le thème est la criminalité, tel que Œdipe et Richard III, ou Le Voleur de Schiller, etc.

Le criminel interrompt la monotonie et la sécurité de la vie bourgeoise. Il la protège ainsi contre la stagnation et fait émerger cette tension à fleur de peau, cette mobilité de l’esprit sans lesquelles le stimulus de la compétition elle-même serait fort mince. Il donne ainsi une nouvelle impulsion aux forces productrices. Le crime enlève du marché du travail une portion excédentaire de la population, diminue la compétition entre travailleurs, et jusqu’à une certaine limite met un frein à la diminution des salaires, et la guerre contre le crime, de son côté, absorbe une autre partie de cette même population. Le criminel apparaît ainsi comme une de ces « forces équilibrantes » naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant « utiles ».

L’influence du criminel sur le développement des forces productrices peut être détaillée. Est-ce que le métier de serrurier aurait atteint un tel degré de perfection s’il n’y avait pas eu de voleurs ? Est-ce que la fabrication des chèques bancaires aurait atteint un tel degré d’excellence s’il n’y avait pas eu d’escrocs ? Est-ce que le microscope aurait pénétré avec autant d’efficacité le monde commercial de tous les jours s’il n’y avait pas eu de faux-monnayeurs ? Le développement de la chimie appliquée n’est-il pas dû autant à la falsification des marchandises et aux tentatives pour y remédier, qu’aux efforts productifs honnêtes ? Le crime, par le développement sans fin de nouveaux moyens d’attaquer la propriété, a forcé l’invention de nouveaux moyens de défense, et ses effets productifs sont aussi grands que ceux des grèves par rapport à l’invention des machines industrielles.

Laissant le domaine du crime privé, y aurait-il un marché mondial, est-ce que les nations même existeraient s’il n’y avait pas eu de crimes nationaux ? L’arbre du mal n’est-il pas aussi l’arbre du savoir depuis le temps d’Adam ? Le jour où le Mal disparaîtra, la Société en serait gâtée, si même elle ne disparaît pas !

Karl Marx, Bénéficiaires secondaires du crime

Charlie Bauer et notre devoir d’insoumission

Un joli film dans lequel Charlie Bauer (mort il y a cinq ans jour pour jour, le 7 août 2011) évoque avec passion et sans reniement aucun sa vie d’insurgé.

Son engagement sans compromis pour la révolution, son refus de laisser le monopole de la violence et des armes à l’Etat, Charlie Bauer le paya de vingt-cinq années de prison – dont neuf dans les funestes QHS.

Pour les amis du désordre établi, Charlie Bauer fut un « voyou », un « bandit », un « voleur ». Drôle de voyou qui ne recherchait aucun profit personnel, drôle de voleur qui redistribuait ses larcins aux pauvres de son quartier ou s’en servait pour financer des groupes révolutionnaires…

Si à sa sortie de prison en 1988 il abandonne la guérilla et mène une vie un peu plus « normale », il n’en continue pas moins à militer, ne cessant jusqu’à sa mort de nous rappeler à notre devoir d’insoumission. Il aimait beaucoup citer ce vers de Victor Hugo : « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ».

L’idéologie du choix, ou comment nous aliéner en proclamant notre liberté

liberté-de-choixL’idéologie du choix, vantée par la pub aussi bien que par les téléfilms ou les promoteurs des nouvelles technologies, remet en question la notion même de l’engagement. Elle participe pour le plus grand bénéfice des dominants, à l’atomisation de notre société.

On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui rappelant sa liberté. La récupération a toujours été une arme efficace employée par les dominants. Si les mouvements révolutionnaires des années soixante-dix ont fait vaciller quelques instants l’édifice capitaliste, patriarcal et post-colonialiste, la réaction ne s’est pas faite attendre et ses armes sont aujourd’hui mieux fourbies que jamais. Alors que l’émancipation des seventies poursuivait l’étendard de la liberté (1), exploiteurs et dominants ont tôt fait de renverser la vapeur et de faire basculer définitivement l’idée de choix du côté des libéraux pour mieux l’éloigner de son versant libertaire. Nous vivons désormais dans une société où l’idéologie du choix et de la liberté, dépouillée de ses anciens atours, est le fer de lance de l’aliénation.

Le choix dans la pub

Jean Baudrillard (2) montre bien comment la publicité fonctionne grâce à l’idéologie du choix. En construisant un désir artificiel  (« puisque tout le monde en rêve, pourquoi pas vous ? », sous-entend chaque pub sur un mode plus ou moins explicite), la publicité permet de concilier irrationalité des pulsions à la base et contrôle serré de la production au  sommet.  Affirmer dans chaque slogan publicitaire la liberté de choix des consommateurs-trices, c’est vouloir faire coïncider une production industrielle décidée par avance avec les envies d’un ensemble d’acheteurs. On peut bien être libre de choisir la marque « truc », « bidule » ou « chouette », mais on n’est jamais libre de ne pas choisir, de ne pas avoir le choix. Et c’est bien parce que j’ai le choix des marques que la consommation peut m’aliéner en me faisant fonctionner à l’addiction.

La consommation n’est absolument pas fondée sur la satisfaction des besoins, elle est en elle-même une pure « activité de manipulation de signe » (3) : le schéma classique du besoin qui porte au désir pour aller vers l’objet s’est renversé, les objets génèrent des désirs qui, à leur  tour, créent des besoins. Le désir d’objet a pris le pas sur le désir d’être. Le choix, classiquement enjeu des luttes émancipatrices, est devenu un moyen de contrôle sans pareil. L’individu devenu segment de marché, la conscience transformée en enjeu commercial, la liberté remplacée par le choix, le consommateur devenu prolétaire, nos sociétés s’ouvrent sur l’horizon d’un monde devenu rationnellement et pulsionnellement totalitaire. La société de consommation est une société du pur choix et, de ce fait même, une pure société de contrôle.

La famille libérée ?

Sophie Chalvon-Demersay a analysé soixante-dix des trois cent neuf téléfilms français diffusés en 1995. Toutes ces fictions tentent de répondre à la question : « Comment vivre dans un monde où toutes les relations seraient des relations choisies ? […] Une société où les liens ne seraient plus institutionnels et contraignants, mais tous librement consentis. Un  monde  où  les  parents  choisiraient  leurs  enfants,  les enfants choisiraient leurs parents, où les conjoints se choisiraient entre eux et se délaisseraient symétriquement, où les enfants éliraient le nouveau conjoint de leurs parents, adopteraient leurs nouveaux frères et sœurs et se constitueraient des parentés de substitution, choisiraient leurs familles d’accueil, décideraient du parent qui les garderait. Une société dans laquelle tous ces choix seraient libres et sans contrainte ; suivant un modèle d’adoption généralisée » (4).

Les remises en cause de la famille ont trouvé un débouché particulier. Au lieu de mettre à bas les modèles traditionnels du couple, de la famille patriarcale, etc., ceux-ci ont été reformulés en des termes libéraux : il ne s’agit plus d’inventer d’autres modèles de relations sociales, mais simplement d’introduire la notion de choix dans chacun des anciens. L’autorité parentale a toujours droit de cité, mais au nom du choix que les enfants devraient avoir de choisir leurs parents ! Ce monde fantasmé, ce « rêve d’une société totalement élective », combine à la fois les oppressions passées et à venir, puisque le modèle sous-jacent à cet idéal du pur choix n’est autre que celui de l’ultralibéralisme : finis les contrats contraignants, finis les engagements à long terme, voici venu le temps du choix permanent, voici venu le règne de l’immédiateté et de la pure élection libre et libérée. Que toute relation humaine ne puisse s’élaborer et prendre un sens que dans la durée est très annexe pour ces vendeurs de rêve. Ce fantasme ultralibéral empoisonne jusqu’aux désirs les plus intimes de notre moi. La société contemporaine déracinée et sans repères est celle dont rêvent les dominants : car alors, la consommation est la seule alternative, certes éphémère et illusoire, mais ô combien rentable…

Vers la fin du « faire société » ?

Pour Jean-Claude Michéa, on ne peut faire société que s’il « nous est donné de vivre avec des êtres que nous n’avons pas choisis et pour lesquels, par conséquent, nous n’éprouvons pas forcément de sympathie particulière. » (5) Matthieu Amiech et Julien Mattern étendent l’analyse au fantasme véhiculé par les nouvelles technologies. Fustigeant les adeptes des « nouvelles normes de sociabilité » (comprendre Internet, mobile, blog, chat, forum, etc.), ils écrivent : « La perspective de voir le monde social prendre la forme d’une technosphère déresponsabilisée, où le zapping affectif est érigé en norme, et où la plupart des contraintes associées à la sociabilité réelle peuvent être balayées d’un simple “clic”, leur semble encore trop lointaine. » (6) L’idée est tristement simple : le fantasme véhiculé par les promoteurs des nouvelles technologies est celui d’une société où les individus se connecteraient les uns aux autres le temps d’un échange (sur le modèle économique), échange qui les dédouanerait de toute obligation ultérieure : on peut bien envoyer un mail à des amis en Australie, mais on ne parle plus à ses voisins.

Le fantasme qui hante la société du numérique n’est autre que celui de sa propre fin : plus  aucune obligation sociale, puisque les technologies font écran (au sens propre) entre les individus ; plus aucune attache à autrui, puisque toute relation est susceptible d’être annulée par un simple « clic » ; plus aucune dimension réellement politique, au sens où la politique (étymologiquement issue de la polis – la cité – antique) n’aura plus lieu d’être dans un monde d’individus atomisés, où la seule cité réelle sera virtuelle. La fantasme ultralibéral et technocratique ne vise rien d’autre que la fin du politique, c’est-à-dire la fin du « vivre ensemble », condition même de toute sociabilité humaine et épanouissante, mais aussi de toute lutte émancipatrice.

Pour en finir avec le choix

Le droit de choisir est devenu un slogan publicitaire, la critique de la famille une arme contre l’engagement et la liberté de la lutte sociale apparaît comme une contrainte face à la vitesse dépolitisante et technocratique de la société de demain. S’il faut rejeter les anciens carcans patriarcaux et moralistes, on doit prendre en compte le fait qu’aucune lutte n’est jamais gagnée, et qu’aucun combat n’aboutit à un point final trop souvent imaginé inaltérable. Les recours des dominants pour récupérer toute velléité émancipatrice sont puissants et il faut aujourd’hui plus que jamais s’en défier. Car le glas que pourrait bien sonner l’idéologie du choix permanent et immédiat n’est autre que celui de l’engagement : celui de tout engagement sur le long terme, qu’il soit militant, politique, humain, amoureux, etc. Les monogamies en série et l’envolée vertigineuse de la défiance vis-à-vis du politique dans nos sociétés n’en sont que deux indices particulièrement révélateurs.

Publicité, téléfilms et nouvelles technologies convergent chaque jour un peu plus : les derniers ordinateurs de poche qui allient à la fois téléphone, écran vidéo et console Internet montrent bien la cohérence qui existe derrière ce projet d’une société atomisée. L’idéologie du choix n’est que la face émergée de l’iceberg, alors même qu’elle est aussi son plus puissant alibi : « débarrassez-vous de tout ce qui vous contraint, ne faites plus que ce qui vous plaît, ne vivez que vos pulsions immédiates ». Comment penser combattre l’exploitation, alors même que les conditions de la lutte doivent toujours être ancrées dans un vécu partagé, dans un « vivre ensemble » déterminant des aspirations communes et égalitaires ?

Le tour de passe-passe opéré par les idéologues du pouvoir est pourtant relativement simple : la liberté vantée par les dominants est une liberté « libérale », et non une liberté « libertaire ». Le discours contemporain nous fait croire qu’être libre revient à faire ce que l’on veut, quand on veut, indépendamment de toute considération éthique, politique, sociale, etc. Comme si être libre revenait à choisir en son âme et conscience de lutter ou de ne pas lutter, d’apprécier cette société ou de la détester, de vivre librement les potentialités du futur ou de rester accroché aux chimères aliénantes du passé. Non, être libre ne revient jamais à faire « ce que l’on veut ». Espérer être libre implique déjà d’avoir conscience de ses chaînes, et non de vivre comme si elles n’existaient pas.

Sous l’occupation allemande et le régime de Vichy, être libre ne revient pas à décider chaque jour, selon ses envies, d’être résistant, collabo, « neutre », nazi, etc. Être libre sous Vichy, c’est résister à la barbarie. Être libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut, mais faire ce qu’il faut. Être libre, c’est résister aux dominants,  c’est combattre  l’oppression, c’est adapter et transformer ses conditions de vie, c’est faire avec les contraintes de l’existence pour les surmonter et les dépasser (7). Être libre, aujourd’hui comme en 1943, c’est lutter. Lutter, pas nécessairement contre un ennemi unique et désigné, mais contre la multiplicité des oppressions autant que contre les contraintes de la vie humaine, contraintes qui sont la richesse même de toute création qui en vaille la peine (fût-elle sociale, intellectuelle, politique ou même artistique (8) ). Être libre, c’est assumer ses contraintes, c’est refuser l’idéologie du choix et son cortège de promoteurs technocratiques, mortifères et inhumains. Accorder du crédit à l’idéologie du choix, c’est déjà penser et vivre avec les armes qui ont été forgées pour nous détruire. La société du choix est celle de l’immédiateté, de la vitesse, du profit, et in fine de la mort. On n’aliène jamais mieux autrui qu’en lui proclamant sa liberté.

Guillaume Carnino

(Article publié dans la revue Offensive puis dans l’ouvrage collectif Divertir pour dominer, La culture de masse contre les peuples (2010) sous le titre « Choisir ou être libre »)

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(1) Depuis la libération sexuelle jusqu’aux  mouvements pour le droit de choisir l’avortement, en passant par le refus des carcans sociaux bourgeois et moralistes, etc.

(2) Jean Baudrillard, Le système des objets, éd. Gallimard, 1968.

(3) Ibid. p. 276.

(4) Sophie Chalvon-Demersay, « Une société élective. Scénarios pour un monde de relations choisies », in Terrain, Carnets du patrimoine ethnologique, n° 27, septembre 1996, p. 83.

(5) Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, éd. Climats, 2002, p. 112

(6) Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le cauchemar de Don Quichotte, éd. Climats (2004), p. 117

(7) Voir à ce sujet, Bernard Stiegler, La technique et le temps, t. 5 : « Le défaut qu’il faut », éd. Galilée

(8) Five obstructions (film réalisé par Lars von Trier et mettant en scène cinq réalisations audiovisuelles à partir de contraintes artistiques originales) montre bien à quel point c’est toujours dans la contrainte, au sens premier du terme, que toute force de création et de vie peut s’élancer et prendre son envol.

L’autonomie, ou rien

vivre la commune (2)Notre révolte déferle, désormais. Notre désir de vivre, notre passion de vivre, notre énergie érotique, celle d’Eros comme pulsion de vie, réprimée durant des années, contenue dans une impuissance politique et une politique de l’impuissance, ne peut désormais plus être endiguée. On nous croyait mort, on nous voulait mort, nous voici debout. On voulait restreindre notre puissance d’agir aux mornes journées électorales de la République, voilà que nous l’occupons chaque nuit, comme place de la Commune, comme point de départ vers de multiples insurrections. Ce sont des milliers de vies qui se lèvent, chaque nuit, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de toutes les nuits.

Nous sommes en train de vivre autre chose que nos survies misérables, de vivre, tout simplement. Nous sommes en train de construire, de nous construire, de nous auto-organiser, de nous insurger. Mais alors qu’un processus d’auto-organisation du quotidien des places semble pouvoir émerger, voilà qu’on nous propose encore de canalyser et de manipuler notre révolte de vivre au profit d’une politique « alternative » de l’impuissance, de transformer un torrent de vie en un canal administré « alternatif », de transformer une autonomie quotidienne des vivants en une machine électorale de conquête de l’administration des choses mortes, de l’économie. Notre pouvoir de vivre, de nous révolter et de nous auto-organiser quotidiennement, confisqué au profit d’une autre machine électorale qui, comme Syriza, ne pourra qu’administrer « alternativement » l’austérité capitaliste après confiscation des puissances d’agir d’un mouvement d’occupation de places. Et ce, au profit d’une « 6ème République » soi-disant sociale, République qui n’a rien donné 5 fois sinon être érigée sur des cadavres, avec des Constitutions aux grands principes mystifiants, organisant une réalité étatico-capitaliste ; une politique « alternative » offrant au choix une sous-vie de 800 euros, un autre Syriza ou une URSS social-démocrate. Nous n’irons pas marcher sur des clous électoraux comme le fakir nous y invite.

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Nos puissances de vivre et d’agir, veulent créer autre chose qu’une machine électorale, qu’un autre Syriza, qu’une autre République, qu’un autre RSA, qu’une autre URSS. Notre auto-organisation quotidienne, ses libérations de parole, ses joies, son effervescence, tout cela n’est pas destiné à une récupération politicienne n’ayant d’autre optique qu’une « autre » politique économique, qu’une autre misère, qu’une autre austérité, ou – au mieux – qu’un autre capitalisme. Les machines électorales s’emplissent toujours au fur et à mesure que nos places se désemplissent, en Espagne comme ailleurs. Notre autonomie est un début de quelque chose de grand, celui d’une vie collective libérée des misères et des servitudes économiques, libérée des soumissions politiques, libérée d’une organisation de nos vies par des puissances étrangères – l’économie et la politique.

Notre passion de vivre ne tient pas dans vos urnes ! Qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires électorales et économiques ?

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Misère de la politique

L’enfer de la politique et de l’économie n’existera plus dans l’avenir, d’ailleurs il n’a pas toujours existé. Les sociétés précapitalistes n’avaient ni « économie » ni « politique » au sens actuel puisqu’elles n’étaient pas des systèmes, des systèmes totalitaires, celui de l’État et sa Raison et celui du Marché et ses lois, et n’avaient donc pas de sous-systèmes « politiques » et « économiques » – quoiqu’elles obéissaient à des dominants et des religions. Il n’y a que lorsqu’un Marché unifié (unification douanière, commerciale, productive), hors-de-contrôle (avec ses crises systémiques, ses poussées impérialistes, ses modernisations forcées), totalitaire (avec son expansion mondiale et sa pénétration de l’ensemble de nos relations sociales, de nos activités, de nos subjectivités) émerge qu’advient l’économie comme sous-système des structures capitalistes de travail, de marchandise, d’argent et de valeur. De même, ce n’est que lorsqu’émerge parallèlement l’État (fin des seigneuries, des cités, des provinces) unifié (pouvoir centralisé, d’en haut), hors-de-contrôle (sa fameuse « raison d’État » et sa bureaucratie), totalitaire (pénétration de l’ensemble de relations sociales et définition de notre identité), que la politique fait son entrée fracassante dans l’histoire. La politique en tant que sous-système capitaliste naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux – dont certains voulaient créer une société de communes – et de gens ordinaires, en établissant un Droit bourgeois, patriarcal, raciste, en lançant une industrialisation broyeuse de vies.

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La forme structurée du système politique, l’aboutissement inéluctable de toute structure politique (même « démocratique »), c’est l’État, cette mégamachine centralisée, hiérarchique, bureaucratique, hétéronome, despotique, répressive [et d’extorsion fiscale]. Puisqu’il doit se financer pour persévérer dans son être État, il a d’abord voulu (alors qu’il n’était qu’une monarchie) créer l’économie au moyen de réformes d’ampleurs (expropriations, concentrations foncières, libéralisation totale du commerce), pour financer une machine de guerre extrêmement coûteuse, et a accompli une partie des déstructurations nécessaires au développement de l’économie. Mais ce n’est qu’avec l’État moderne de 1789-1814 et ses bouleversements d’ampleur qu’émerge finalement l’économie et son corollaire, la politique, qui est d’abord politique économique et, réciproquement, économie politique, signe de leur alliance indéfectible.

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Il n’y a pas de « politique », de système politique en-dehors de l’organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient  politiques, au sens antique de structuration sociale autour d’une polis (cité), mais étaient complètement politiques, sans qu’il s’agisse d’un système séparé comme aujourd’hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de « politique » puisqu’elles n’étaient pas fondées autour d’une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre « politique », « économie » et « religion », catégories spécifiquement modernes. La politique, au sens moderne, désigne essentiellement un des deux sous-systèmes du capitalisme¸ où elle est distincte mais tendanciellement subordonnée à son jumeau, l’économie. Le capitalisme est, ainsi, une totalité duale, avec des structures économiques (travail, valeur, marchandise, argent) d’un côté et des catégories nécessaires au fonctionnement et à une reproduction dynamique du capitalisme (droit, justice, police, armée, gouvernement) de l’autre.

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La politique n’est pas qu’un gouvernement de l’économie, elle est également celui des homo oeconomicus, qu’elle réprime lorsqu’ils ne se contentent pas du cauchemar réalisé de l’économie et de l’État. Lorsqu’elle n’en impose plus par ses seules mystifications idéologiques, elle éradique. L’histoire de la politique, de l’État, comme celle du capitalisme, est écrite en lettres de sang et de feu, celles de la Terreur, des dictatures de modernisation forcées et des guerres napoléoniennes, des « semaines sanglantes » de 1848 et de 1871, des politiques d’industrialisation aussi destructrices qu’asservissantes, de l’élimination économique organisée des paysans et des artisans, de l’expansion coloniale-impériale génocidaire, quasi-esclavagiste, raciste, d’une guerre nationaliste intercapitaliste faisant des millions de morts, d’une transformation des ouvriers en robots du fordo-taylorisme, d’une politique pro-fasciste puis collaborationniste, d’une politique réformiste anti-révolutionnaire (désarmement des Partisans) en 1944-45, des guerres coloniales sanglantes, d’un pilotage d’une modernisation économique faite de travail usinier, d’industrie et de bombes nucléaires, de bétonnage, de Spectacle, de consumérisme et de répression de Mai 68, et enfin une politique de crise, néolibérale, répressive, dégradante, ses infâmes emplois de « services », son chômage technologique et ses mystifications idéologiques.

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Pas d’économie, donc pas de politique, puisqu’elle est essentiellement politique économique en même temps qu’en complète dépendance financière vis-à-vis d’elle, puisqu’elle n’est qu’un garant de l’économie, ses contrats et ses propriétés, puisqu’elle n’est qu’un agent de fluidification, de gestion et de protection de l’économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macroéconomiques, son armée. Nous n’en voulons plus, de la politique comme bras armé de l’économie, comme autre face d’une même pièce capitaliste.

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Crise de la politique, politique de crise

La politique est en crise, achevons-la ! La crise structurelle du capitalisme depuis 40 ans entraîne un recentrement de l’État vers ses fonctions de gouvernement de crise de l’économie en crise et de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau son vrai visage, celui de ses origines, qu’il avait masqué au cours des soi-disantes Trente Glorieuses et auquel s’accroche désespérément l’altercapitalisme ambiant. Il n’y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n’est pas celui, superficiel, qu’il n’y a plus d’argent, mais celui, fondamental, qu’il faut s’en remettre au dieu économie une fois de plus – et être offerts en sacrifice.

Dans une situation économique de crise, on voit l’État se délester progressivement de ses fonctions « sociales » pour se recentrer sur l’essentiel : relancer l’économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers des activités de police et de gestion des masses inutiles pour l’économie. Réforme, réforme, réforme, c’est partout pareil, éternel retour du même et du pire. Il faut relancer la croissance, voilà l’idée fixe de ce monde où l’on marche sur la tête tout en se persuadant que c’est la seule façon de marcher. Mais quand l’air devient proprement irrespirable, que l’on se rend compte qu’on ne relancera jamais rien, alors c’est l’État sécuritaire, militaro-policier, répressif, cet État resserré autour de ses fonctions « minimales » de maintien de l’ordre capitaliste, qui s’impose, révélant ce qu’il a toujours été, un monstre froid, une monstrueuse organisation bureaucratique et militaire, un Léviathan. L’État-Providence, l’État « de droit » se démasque en État de punition divine des infidèles de l’économie, en État d’exception.

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Nous sommes aujourd’hui dans une société de travail sans travail, dans une société de croissance sans croissance, et la crise qui en découle n’est pas une simple crise de l’économie, c’est une crise totale. Face à cette situation, si sortir de l’économie est une nécessité évidente, celle de sortir de la politique l’est moins pour beaucoup d’organisations ou d’intellectuels « de gauche » qui s’accrochent désespérément à cette vision mythifiée de la politique et de l’État, comprenant ceux-ci comme des faits transhistoriques, nécessaires aux sociétés humaines et, comble de l’ethnocentrisme, universels, alors même qu’il s’agit de structures spécifiquement capitalistes. Lutter contre le travail et son monde ne peut être une lutte pour prendre les reines du pouvoir politique, ce ne peut être qu’une lutte antipolitique.

Une autre politique pour une autre économie, voilà l’éternel refrain toujours démenti de l’altercapitalisme. La politique alternative promettait autrefois d’attribuer une partie du gâteau grossissant de l’économie aux prolétaires, elle leur promet désormais un peu plus de miettes d’un gâteau décroissant. La politique « alternative » ne peut rien, n’y peut rien, elle dépend de l’économie, elle est au service de l’économie. Élisez un gouvernement altermondialiste, maoïste, citoyenniste, friotiste, anarchiste, trotskyste, stalinien, mélenchonniste, qu’importe, il n’y pourra rien. Sans sortir de l’économie, il faut obéir à ses lois et à sa crise. Sans sortir de la politique, il faut être un gouvernement de crise de l’économie en crise, c’est-à-dire un nouveau Syriza. Et l’échec de ces alter-gouvernements, s’il n’est pas sanctionné par une insurrection, débouchera sur un gouvernement technocratique ou une dictature militaro-nationaliste d’extrême-droite.

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Syriza a choisi de ne pas trahir l’économie, sa raison d’être politique, de gouverner l’économie. Syriza, comme l’ensemble des partis altercapitalistes et/ou citoyennistes accédant au pouvoir, est l’arme secrète du capitalisme contre l’insurrection de ceux qui n’en peuvent plus, qui n’en veulent plus. Podemos, avec son programme social-démocrate de crise – « travaille » jusqu’à 65 ans, un RSA, un SMIC de 950 euros – qu’il ne réalisera même pas, est en phase de devenir un nouveau joker du capitalisme.

Le PCF avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1968, il a donc choisi de trahir les insoumis. La CGT avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1998, elle a donc choisi de trahir les révoltés. Il y aura d’autres trahisons, cette fois. Du citoyen-citoyenniste, peut-être ? Le citoyen, c’est l’esclave de l’État et de l’économie. Le citoyennisme est une cristallisation idéologique de cette servitude volontaire qu’il s’agit justement d’abolir.

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Cessons de faire du salariat, du travail-marchandise, de la valeur, des marchandises, de l’argent, de l’entreprise, du Marché, du Parti et de l’État des « horizons indépassables » (alors qu’ils existent depuis quelques siècles au plus), des voies « émancipatrices » (alors qu’ils nous ont enchaîné depuis lors) et des institutions « révolutionnaires » (alors qu’ils brisent violemment nos révoltes). Voulons-nous vraiment, comme d’aucuns nous le proposent, retourner travailler pour 1500 euros dévalués mensuels dans les mêmes entreprises, pour produire encore les mêmes marchandises, le même argent et au final perpétuer ce même monde invivable ? Est-ce que nous désirons encore cette misère existentielle, être organisés, dominés, administrés par une bureaucratie d’État qui, comme n’importe quelle bureaucratie, finira corrompue, despotique, mortifère ? Pourquoi s’obstiner à vouloir tout changer pour que rien ne change ?

Nous ne voulons pas d’une République sociale-iste, ni d’un salariat universel, ni d’un capitalisme d’État, ni même d’une auto-exploitation gérée collectivement ; nous voulons une auto-organisation de nos vies et pour celles-ci, donc libérées de l’État et sa bureaucratie au profit d’une organisation autonome de notre monde. Une vie libérée de l’argent au profit d’une répartition de nos œuvres selon nos volontés et nos besoins, et des marchandises au profit de ce que nous voulons créer, faire, construire, et du travail au profit d’une vie s’épanouissant dans une diversité non-finie du faire.

Mettons ensemble nos puissances d’agir non au service de l’entreprise, libérale, étatique ou « auto-gérée », et leurs passions morbides, mais au service de notre désir de vivre lui-même.

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ingouvernablesDestitution de la politique

Auto-organisons nous, en-dehors des combines politiciennes et de leur misère érotique, pour construire ensemble une puissance d’agir collective grandissante, capable de s’accroître numériquement et en volonté de vivre, de s’attaquer aux puissances de répression et de domination politico-économiques et, une fois devenue forte, de vaincre éventuellement celles-ci et d’accomplir enfin cette volonté de vivre. L’accomplir en construisant une société de communes auto-organisées, comme en Aragon révolutionnaire en 1936, sans politique séparée, dominante, bureaucratique, sans économie despotique, injuste, mortifère, où nos puissances d’agir et nos passions de vivre s’épanouiront personnellement comme collectivement dans une multiplicité d’activités. Nous serons définitivement debout, ces nuits-là, et notre nuit durable, si brillante et si vivante, aura enfin mis fin au désert existentiel du capitalisme et son soleil de plomb étatique nous écrasant chaque jour.

La commune est en même temps une négation de la politique comme système séparé, hiérarchique, bureaucratique, autoritaire, et une réalisation de la politique, dissoute dans une auto-organisation quotidienne, horizontale, autonome. Auto-organisons nous, occupons tout, refusons d’être asservi-e-s aux machines électorales des « gauches alternatives » qui mériteraient aussi des droites avec leur misère érotique, et continuons ici comme ailleurs mais maintenant d’agrandir dans l’auto-organisation notre puissance d’agir. Ne refaisons pas « Mai 68 » : faisons mieux, beaucoup mieux.

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Nous ne voulons abolir la politique que pour la réaliser. Nous voulons abolir celle-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme isoloir confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celle-ci dans la vie quotidienne sous forme de l’auto-organisation collective de nos vies. Les situationnistes ne voulaient pas abolir l’art, ils voulaient abolir celui-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme musée confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celui-ci dans la vie quotidienne sous forme d’une vie esthétique, d’une praxis épanouissante.

Se battre pour orchestrer la musique d’un monde en prenant une place depuis laquelle on ne pourra faire changer ni le rythme, ni la nature des sons, ni les instruments des musiciens ne nous intéresse plus. C’est changer radicalement de partition que nous désirons. Inventer une musique qui soit faite d’autre chose que de l’organisation machinale, aveugle, déshumanisante de nos existences.

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Ce qui est à l’œuvre dans cette destitution continue et progressive de l’Etat, du capitalisme et de tout ce qui fait monde avec eux, au-delà d’une simple négation (comment ne pas nier vivement un monde qui nie la vie ?) c’est un non positif qui, en rejetant un certain monde,  actualise en même temps une positivité auto-instituante de nouvelles pratiques et modes de subjectivation, d’où le « non » tire toute sa force. Un non qui affirme.

Il n’y a là aucun paradoxe. Notre puissance destituante, ainsi comprise, ne vise ni la ré-institution revue et corrigée d’une nouvelle version du pouvoir d’Etat,  ni une simple dés-implication : elle ouvre un univers de possibilités, un univers de pratiques et de pensées. Notre destitution est puissance, elle n’est pas pouvoir. Puissance antipolitique, en ce qu’elle fait voler en éclats les frontières infranchissables qui séparent la vie du travail, la vie du loisir, la vie des décisions qui la concernent, sans se cristalliser dans des instances figées qui bientôt s’en séparent et s’autonomisent. Elle laisse surgir au sein de l’insurrection destituante un désir d’imaginer d’autres formes de cohésion sociales qui seraient en même temps d’autres formes d’activité, d’autre formes de circulation des biens, d’autres formes d’organisation collective, créant ainsi une nouvelle forme de synthèse sociale où travail, salaire, argent, temps de travail, consommation, production, élections, vote, parti, n’iront plus de soi.

Il nous faut persévérer dans la reproduction autre de nos vies jusqu’à ce que l’économie, fatiguée de nos auto-organisations et de nos désertions collectives, ne trouve plus de substrat sur lequel fleurir. Notre non doit être soutenu par une dynamique de création, par l’affirmation d’un autre-faire. Il doit s’ouvrir sur une diversité non-finie d’activités destinées à répondre de manière non capitaliste à la diversité de nos besoins. Il nous faut traduire en actes une conception non spécialisée, non séparée, non réifiée, non définitivement instituée mais toujours instituante et destituable de l’organisation collective de la vie et de l’activité.

L’autonomie est la forme d’anti-gouvernement qui permet à la fois le surgissement révolutionnaire anti-vertical et l’inscription horizontale d’une forme de vie commune qui dure, car elle combine un caractère négatif (se soustraire à l’imposition) et un caractère positif (affirmer ses propres règles). Il nous faut renoncer à une conception du politique fondée sur la puissance d’entités abstraites et unifiantes (l’État comme expression de l’universel) pour inventer des formes politiques partant de la capacité de faire et de créer de chacun, ancrées dans la multiplicité concrète des espaces et des moments. Et redonner au politique ses propriétés originaires : un temps, un lieu, des êtres, une vie qui se fait et se défait.

Notre destitution est donc pouvoir de et non  pouvoir sur. Elle fait surgir au sein de notre moment insurrectionnel qui défait, qui brise le continuum historique de la temporalité capitaliste, un facteur instituant qui n’est pas une fin. Car notre antipolitique réside dans le dépassement de la distinction entre éthique et politique : abandonnons la distinction machiavélienne entre la fin et les moyens, celle là même qui est reprise par Lénine dans sa conception du politique et de la révolution. Le monde que nous voulons créer brise la séparation instrumentale entre la fin et les moyens. Il n’y a aucune fin politique dans ce geste, aucune visée de ré-institution, d’une nouvelle distribution des organes d’exercice du pouvoir, même réformés, même démocratisés, même réappropriés, mêmes égalisés. Ce qu’institue le geste insurrectionnel, c’est l’ouverture d’une brèche.

Ne craignons ni le refus catégorique de ce monde, ni l’affirmation fiévreuse d’une vie autre.

Ne craignons ni de détruire, corps et âme, le monde qui nous détruit.

Ni de construire, cœurs et âme, celui que nous ferons fleurir.

Comité érotique révolutionnaire

Source : http://www.palim-psao.fr/2016/04/l-autonomie-ou-rien-par-le-comite-erotique-revolutionnaire.html

La tyrannie de l’horloge

horlogeEn aucun domaine, les sociétés occidentales existantes ne se distinguent des sociétés antérieures, qu’elles soient européennes ou orientales, que dans celui de la conception du temps. Pour le Chinois ou le Grec anciens, pour le berger arabe ou le paysan mexicain d’aujourd’hui, le temps est représenté par le cour cyclique de la nature, l’alternance du jour et de la nuit, le passage de saison en saison. Les nomades et les agriculteurs mesuraient et mesurent encore leurs jours depuis le lever jusqu’au coucher du soleil et leurs années en fonction du temps de la semence et du temps de la récolte, de la chute des feuilles et de la fonte des neiges dans les lacs et rivières.

Le paysan travaillait en fonction des éléments, l’artisan tant qu’il pensait nécessaire de perfectionner son produit. Le temps était perçu à l’intérieur d’un processus de changement naturel et les hommes n’étaient pas intéressés par son décompte exact. C’est pourquoi des civilisations hautement développées sous d’autres aspects usaient des moyens les plus primitifs pour mesurer le temps : le sablier avec son filet de sable ou d’eau, le cadran solaire inutilisable par temps couvert et la bougie ou la lampe dont la partie non consumée d’huile indiquait les heures. Tous ces dispositifs étaient approximatifs et inexacts, qui plus est, rendus souvent peu sûrs par les aléas météorologiques ou la paresse de l’approvisionneur. Nulle part dans le monde antique ou médiéval, il n’y eut plus d’une petite minorité d’hommes concernée par le temps en terme d’exactitude mathématique.

L’homme moderne occidental vit toutefois dans un monde régi par les symboles mathématiques et mécaniques du temps de l’horloge. L’horloge dicte ses mouvements et domine ses actions. L’horloge transforme le temps, de processus naturel qu’il était, en marchandise, qui peut être quantifiée, achetée et vendue comme de la soupe et du raisin. Et, parce que sans quelques moyens de garder l’heure exacte, le capitalisme industriel n’aurait jamais pu se développer et ne pourrait continuer à exploiter les travailleurs, l’horloge représente un élément de tyrannie mécanique dans la vie des hommes modernes, plus puissant que n’importe quelle autre machine. Il est utile de suivre la trace du processus historique par lequel l’horloge a influencé le développement social de la civilisation européenne moderne.

Il est fréquent dans l’histoire qu’une culture ou civilisation développe le dispositif qui sera utilisé ultérieurement pour sa destruction. Les Chinois anciens, par exemple, inventèrent la poudre à canon qui fut développée par les experts militaires de l’Ouest et qui en fin de compte entraina la destruction de la civilisation chinoise même par les explosifs de la guerre moderne. De même, le comble de l’ingéniosité des artisans des villes médiévales d’Europe fut l’invention de l’horloge mécanique qui, avec l’altération révolutionnaire de la conception du temps que cela entraina, aida matériellement à la croissance de l’exploitation capitaliste et à la destruction de la culture médiévale.

Il y a une tradition selon laquelle l’horloge serait apparue au 11e siècle comme mécanisme pour faire sonner les cloches à intervalles réguliers dans les monastères qui, avec la vie réglée qu’ils imposaient à leurs occupants, étaient l’approximation sociale du Moyen Age la plus proche des usines d’aujourd’hui. Toutefois, la première horloge authentique est apparue au 13e siècle et ce n’est pas avant le 14e siècle que les horloges devinrent des ornements ordinaires sur les bâtiments publics des villes germaniques.

Ces premières horloges, actionnées par des poids, n’étaient pas particulièrement précises, et ce n’est pas avant le 16e siècle qu’une grande fiabilité fut obtenue. En Angleterre par exemple, on dit que l’horloge de Hampton court, fabriquée en 1540, était la première horloge de précision dans le pays. Et la précision même des horloges du 16e siècle est elle relative, puisqu’elles ne donnaient que les heures. L’idée de mesurer le temps en minutes et secondes avait été émise par les mathématiciens du 14e siècle, mais cela n’exista pas jusqu’à l’invention du pendule en 1657 dont la précision était suffisante pour permettre d’ajouter l’aiguille des minutes. Et la trotteuse ne vit pas le jour avant le 18e siècle. Il convient de noter que ces deux siècles furent ceux pendant lesquels le capitalisme crut d’une manière telle qu’il fut en mesure de profiter de la révolution industrielle en terme technique pour établir sa domination sur la société.

Comme le remarque Lewis Mumford, l’horloge est la machine clé de l’âge de la machine tout autant pour son influence sur la technologie que sur les habitudes humaines. Techniquement, l’horloge a été la première machine réellement automatique qui ait pris une quelconque importance dans la vie des humains. Avant son invention, les machines usuelles étaient de telle nature que leur fonctionnement dépendait d’une force extérieur et peu fiable : les muscles humains ou animaux, l’eau ou le vent. Il est vrai que les Grecs avaient inventé un certain nombre de machines automatiques primitives, mais elles étaient utilisées, comme la machine à vapeur de Héron, pour obtenir des effets « surnaturels » dans les temples ou pour amuser les tyrans des cités du levant. mais l’horloge fut la première machine automatique à atteindre une importance publique et une fonction sociale. La fabrication des horloges devint l’industrie à partir de laquelle les hommes apprirent les éléments de la fabrication des machines et acquirent les compétences techniques qui devaient produire la machinerie complexe de la révolution industrielle.

Socialement, l’horloge a eu une influence radicale sans commune mesure avec n’importe quelle autre machine, dans la mesure ou elle fut le moyen d’atteindre au mieux la régulation et la discipline de vie nécessaires au système d’exploitation industriel. L’horloge a fourni le moyen par lequel le temps – une catégorie si évasive qu’aucune philosophie n’a encore déterminé sa nature – a pu être mesuré concrètement par les formes plus tangibles de la circonférence du cadran. Le temps comme durée commença à être méprisé, et les hommes commencèrent à toujours parler et penser en terme de laps de temps tout comme s’il s’était agi de portions de calicot. Et le temps, désormais mesurable en symboles mathématiques, finit par être considéré comme un bien qui pouvait être acheté et vendu de la même manière que n’importe quel autre bien.

Les nouveaux capitalistes, en particulier, développèrent une conscience farouche du temps. Le temps, symbolisant ici le travail des ouvriers, était conçu comme s’il s’était agi de la principale matière brute de l’industrie. « Time is Money » (le temps, c’est de l’argent) devint un des slogans clés de l’idéologie capitaliste et le chronométreur fut le plus significatif des employés introduits par la pratique capitaliste.

Dans les premières usines, les patrons allèrent jusqu’à trafiquer leurs horloges ou faire retentir le coup de sifflet de l’usine à de fausses heures pour escroquer leurs ouvriers d’un peu plus de ce nouveau bien si précieux. Ultérieurement, de telles pratiques se firent plus rares mais l’influence de l’horloge imposa une régularité aux vies de la majorité des gens qui n’était connue jusqu’alors que dans les monastères. Les hommes se transformèrent de fait en horloges, agissant avec une régularité répétitive sans plus rien de commun avec le rythme de vie naturel d’un humain. Ils devinrent, comme le dit la phrase victorienne, »réglés comme des horloges ». Il n’y a plus que dans les régions rurales où la vie des animaux et des plantes ainsi que les éléments continuent à imprimer leur rythme qu’une large partie de la population est parvenue à échapper au tic-tac mortel de la monotonie.

Au début, ce nouveau rapport au temps, cette nouvelle régularité de la vie fut imposée aux pauvres récalcitrants par les maitres possesseurs d’horloges. L’esclave de l’usine réagissait en vivant son temps libre (disponible) avec une irrégularité chaotique qui caractérisait les taudis abrutis d’alcool de l’industrialisme du début du 19e siècle. Les hommes fuyaient vers le monde sans temps de la boisson ou de l’inspiration méthodiste. Mais, peu à peu, l’idée de régularité se diffusa de haut en bas jusqu’aux ouvriers. La religion et la moralité du 19e siècle jouèrent leur rôle en proclamant qu’il était péché de « perdre son temps ». L’introduction de montres et horloges produites en masse dans les années 1850 permit la diffusion d’une conscience du temps jusqu’à ceux qui jusque la réagissaient surtout aux stimuli du « knocker-up »(réveilleur) ou du coup de sifflet de l’usine. A l’église comme à l’école, dans les bureaux et les ateliers, la ponctualité fut érigée en la plus grande des vertus.

De cette dépendance esclave au temps mécanique qui s’est diffusée insidieusement dans toutes les classes au 19e siècle, s’est développé cette discipline démoralisante de vie qui caractérise le travail d’usine aujourd’hui. La personne qui refuse de s’y soumettre risque la désapprobation de la société et la ruine économique. S’il est en retard à l’usine, l’ouvrier perdra son travail ou même, aujourd’ hui [1944 : les réglementations de temps de guerre sont encore en vigueur], se retrouvera en prison. Les repas pris à la va-vite, les éternelles bousculades matins et soirs pour prendre trains ou bus, la pression de devoir travailler à horaires fixes, tout contribue à provoquer des troubles digestifs et nerveux, à ruiner la santé et à raccourcir la vie.

L’imposition financière de la régularité ne tend pas, sur le long terme, à une plus grande efficacité non plus. En fait, la qualité du produit est d’ordinaire beaucoup moins bonne parce que le patron, considérant le temps comme une matière première qu’il doit payer, oblige l’ouvrier à maintenir une cadence telle que son travail en sera nécessairement bâclé. La quantité plutôt que la qualité, tel est le critère, et le travailleur commence à son tour à « compter son temps », n’étant plus intéressé que par le moment où il pourra s’enfuir vers les maigres et monotones loisirs qu’offre la société industrielle où il « tue le temps » en se vautrant dans les plaisirs tout autant réglés et mécanisés du cinéma, de la radio, des journaux que son enveloppe de paye et sa fatigue lui autorisent. Il n’y a que celui disposé à accepter de vivre au gré des hasards de sa foi ou d’expédients qui puisse éviter de vivre comme un esclave de l’horloge, s’il n’a pas d’argent.

Le problème de l’horloge est, en général, similaire à celui posé par la machine. Le temps mécanique est précieux comme moyen de coordination d’activités dans une société hautement développée, tout comme la machine est précieuse comme moyen de réduire le travail superflu à son minimum. Les deux sont précieuses pour la contribution qu’elles apportent à une société fonctionnant sans heurts et devraient être utilisées dans la mesure où elles aident à travailler ensemble et à éliminer les tâches monotones. Mais en aucun cas on ne devrait les laisser prendre le dessus sur les vies humaines comme c’est le cas aujourd’hui.

Maintenant, le mouvement de l’horloge donne la cadence aux vies humaines : les humains sont asservis à la conception du temps qu’ils ont eux mêmes produite et sont maintenus dans la peur, comme Frankenstein par son propre monstre. Dans une société saine et libre, une telle domination arbitraire de la fonction humaine par l’horloge ou la machine serait hors de question. Le temps mécanique serait relégué dans sa vraie fonction de moyen de référence et de coordination, et les hommes et les femmes reviendraient à une vision équilibrée de la vie qui ne serait plus dominée par le culte de l’horloge.

L’oppression de l’homme par une de ses inventions est encore plus ridicule que l’oppression de l’homme par l’homme, la liberté pleine et entière implique de se libérer de la tyrannie des abstractions tout autant que de celle des lois humaines.

George Woodcock, War commentary – For anarchism, mars 1944.

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