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L’autonomie, ou rien

vivre la commune (2)Notre révolte déferle, désormais. Notre désir de vivre, notre passion de vivre, notre énergie érotique, celle d’Eros comme pulsion de vie, réprimée durant des années, contenue dans une impuissance politique et une politique de l’impuissance, ne peut désormais plus être endiguée. On nous croyait mort, on nous voulait mort, nous voici debout. On voulait restreindre notre puissance d’agir aux mornes journées électorales de la République, voilà que nous l’occupons chaque nuit, comme place de la Commune, comme point de départ vers de multiples insurrections. Ce sont des milliers de vies qui se lèvent, chaque nuit, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de toutes les nuits.

Nous sommes en train de vivre autre chose que nos survies misérables, de vivre, tout simplement. Nous sommes en train de construire, de nous construire, de nous auto-organiser, de nous insurger. Mais alors qu’un processus d’auto-organisation du quotidien des places semble pouvoir émerger, voilà qu’on nous propose encore de canalyser et de manipuler notre révolte de vivre au profit d’une politique « alternative » de l’impuissance, de transformer un torrent de vie en un canal administré « alternatif », de transformer une autonomie quotidienne des vivants en une machine électorale de conquête de l’administration des choses mortes, de l’économie. Notre pouvoir de vivre, de nous révolter et de nous auto-organiser quotidiennement, confisqué au profit d’une autre machine électorale qui, comme Syriza, ne pourra qu’administrer « alternativement » l’austérité capitaliste après confiscation des puissances d’agir d’un mouvement d’occupation de places. Et ce, au profit d’une « 6ème République » soi-disant sociale, République qui n’a rien donné 5 fois sinon être érigée sur des cadavres, avec des Constitutions aux grands principes mystifiants, organisant une réalité étatico-capitaliste ; une politique « alternative » offrant au choix une sous-vie de 800 euros, un autre Syriza ou une URSS social-démocrate. Nous n’irons pas marcher sur des clous électoraux comme le fakir nous y invite.

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Nos puissances de vivre et d’agir, veulent créer autre chose qu’une machine électorale, qu’un autre Syriza, qu’une autre République, qu’un autre RSA, qu’une autre URSS. Notre auto-organisation quotidienne, ses libérations de parole, ses joies, son effervescence, tout cela n’est pas destiné à une récupération politicienne n’ayant d’autre optique qu’une « autre » politique économique, qu’une autre misère, qu’une autre austérité, ou – au mieux – qu’un autre capitalisme. Les machines électorales s’emplissent toujours au fur et à mesure que nos places se désemplissent, en Espagne comme ailleurs. Notre autonomie est un début de quelque chose de grand, celui d’une vie collective libérée des misères et des servitudes économiques, libérée des soumissions politiques, libérée d’une organisation de nos vies par des puissances étrangères – l’économie et la politique.

Notre passion de vivre ne tient pas dans vos urnes ! Qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse votre politique, votre nécessité, vos pauvres histoires électorales et économiques ?

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Misère de la politique

L’enfer de la politique et de l’économie n’existera plus dans l’avenir, d’ailleurs il n’a pas toujours existé. Les sociétés précapitalistes n’avaient ni « économie » ni « politique » au sens actuel puisqu’elles n’étaient pas des systèmes, des systèmes totalitaires, celui de l’État et sa Raison et celui du Marché et ses lois, et n’avaient donc pas de sous-systèmes « politiques » et « économiques » – quoiqu’elles obéissaient à des dominants et des religions. Il n’y a que lorsqu’un Marché unifié (unification douanière, commerciale, productive), hors-de-contrôle (avec ses crises systémiques, ses poussées impérialistes, ses modernisations forcées), totalitaire (avec son expansion mondiale et sa pénétration de l’ensemble de nos relations sociales, de nos activités, de nos subjectivités) émerge qu’advient l’économie comme sous-système des structures capitalistes de travail, de marchandise, d’argent et de valeur. De même, ce n’est que lorsqu’émerge parallèlement l’État (fin des seigneuries, des cités, des provinces) unifié (pouvoir centralisé, d’en haut), hors-de-contrôle (sa fameuse « raison d’État » et sa bureaucratie), totalitaire (pénétration de l’ensemble de relations sociales et définition de notre identité), que la politique fait son entrée fracassante dans l’histoire. La politique en tant que sous-système capitaliste naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux – dont certains voulaient créer une société de communes – et de gens ordinaires, en établissant un Droit bourgeois, patriarcal, raciste, en lançant une industrialisation broyeuse de vies.

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La forme structurée du système politique, l’aboutissement inéluctable de toute structure politique (même « démocratique »), c’est l’État, cette mégamachine centralisée, hiérarchique, bureaucratique, hétéronome, despotique, répressive [et d’extorsion fiscale]. Puisqu’il doit se financer pour persévérer dans son être État, il a d’abord voulu (alors qu’il n’était qu’une monarchie) créer l’économie au moyen de réformes d’ampleurs (expropriations, concentrations foncières, libéralisation totale du commerce), pour financer une machine de guerre extrêmement coûteuse, et a accompli une partie des déstructurations nécessaires au développement de l’économie. Mais ce n’est qu’avec l’État moderne de 1789-1814 et ses bouleversements d’ampleur qu’émerge finalement l’économie et son corollaire, la politique, qui est d’abord politique économique et, réciproquement, économie politique, signe de leur alliance indéfectible.

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Il n’y a pas de « politique », de système politique en-dehors de l’organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient  politiques, au sens antique de structuration sociale autour d’une polis (cité), mais étaient complètement politiques, sans qu’il s’agisse d’un système séparé comme aujourd’hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de « politique » puisqu’elles n’étaient pas fondées autour d’une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre « politique », « économie » et « religion », catégories spécifiquement modernes. La politique, au sens moderne, désigne essentiellement un des deux sous-systèmes du capitalisme¸ où elle est distincte mais tendanciellement subordonnée à son jumeau, l’économie. Le capitalisme est, ainsi, une totalité duale, avec des structures économiques (travail, valeur, marchandise, argent) d’un côté et des catégories nécessaires au fonctionnement et à une reproduction dynamique du capitalisme (droit, justice, police, armée, gouvernement) de l’autre.

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La politique n’est pas qu’un gouvernement de l’économie, elle est également celui des homo oeconomicus, qu’elle réprime lorsqu’ils ne se contentent pas du cauchemar réalisé de l’économie et de l’État. Lorsqu’elle n’en impose plus par ses seules mystifications idéologiques, elle éradique. L’histoire de la politique, de l’État, comme celle du capitalisme, est écrite en lettres de sang et de feu, celles de la Terreur, des dictatures de modernisation forcées et des guerres napoléoniennes, des « semaines sanglantes » de 1848 et de 1871, des politiques d’industrialisation aussi destructrices qu’asservissantes, de l’élimination économique organisée des paysans et des artisans, de l’expansion coloniale-impériale génocidaire, quasi-esclavagiste, raciste, d’une guerre nationaliste intercapitaliste faisant des millions de morts, d’une transformation des ouvriers en robots du fordo-taylorisme, d’une politique pro-fasciste puis collaborationniste, d’une politique réformiste anti-révolutionnaire (désarmement des Partisans) en 1944-45, des guerres coloniales sanglantes, d’un pilotage d’une modernisation économique faite de travail usinier, d’industrie et de bombes nucléaires, de bétonnage, de Spectacle, de consumérisme et de répression de Mai 68, et enfin une politique de crise, néolibérale, répressive, dégradante, ses infâmes emplois de « services », son chômage technologique et ses mystifications idéologiques.

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Pas d’économie, donc pas de politique, puisqu’elle est essentiellement politique économique en même temps qu’en complète dépendance financière vis-à-vis d’elle, puisqu’elle n’est qu’un garant de l’économie, ses contrats et ses propriétés, puisqu’elle n’est qu’un agent de fluidification, de gestion et de protection de l’économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macroéconomiques, son armée. Nous n’en voulons plus, de la politique comme bras armé de l’économie, comme autre face d’une même pièce capitaliste.

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Crise de la politique, politique de crise

La politique est en crise, achevons-la ! La crise structurelle du capitalisme depuis 40 ans entraîne un recentrement de l’État vers ses fonctions de gouvernement de crise de l’économie en crise et de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau son vrai visage, celui de ses origines, qu’il avait masqué au cours des soi-disantes Trente Glorieuses et auquel s’accroche désespérément l’altercapitalisme ambiant. Il n’y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n’est pas celui, superficiel, qu’il n’y a plus d’argent, mais celui, fondamental, qu’il faut s’en remettre au dieu économie une fois de plus – et être offerts en sacrifice.

Dans une situation économique de crise, on voit l’État se délester progressivement de ses fonctions « sociales » pour se recentrer sur l’essentiel : relancer l’économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers des activités de police et de gestion des masses inutiles pour l’économie. Réforme, réforme, réforme, c’est partout pareil, éternel retour du même et du pire. Il faut relancer la croissance, voilà l’idée fixe de ce monde où l’on marche sur la tête tout en se persuadant que c’est la seule façon de marcher. Mais quand l’air devient proprement irrespirable, que l’on se rend compte qu’on ne relancera jamais rien, alors c’est l’État sécuritaire, militaro-policier, répressif, cet État resserré autour de ses fonctions « minimales » de maintien de l’ordre capitaliste, qui s’impose, révélant ce qu’il a toujours été, un monstre froid, une monstrueuse organisation bureaucratique et militaire, un Léviathan. L’État-Providence, l’État « de droit » se démasque en État de punition divine des infidèles de l’économie, en État d’exception.

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Nous sommes aujourd’hui dans une société de travail sans travail, dans une société de croissance sans croissance, et la crise qui en découle n’est pas une simple crise de l’économie, c’est une crise totale. Face à cette situation, si sortir de l’économie est une nécessité évidente, celle de sortir de la politique l’est moins pour beaucoup d’organisations ou d’intellectuels « de gauche » qui s’accrochent désespérément à cette vision mythifiée de la politique et de l’État, comprenant ceux-ci comme des faits transhistoriques, nécessaires aux sociétés humaines et, comble de l’ethnocentrisme, universels, alors même qu’il s’agit de structures spécifiquement capitalistes. Lutter contre le travail et son monde ne peut être une lutte pour prendre les reines du pouvoir politique, ce ne peut être qu’une lutte antipolitique.

Une autre politique pour une autre économie, voilà l’éternel refrain toujours démenti de l’altercapitalisme. La politique alternative promettait autrefois d’attribuer une partie du gâteau grossissant de l’économie aux prolétaires, elle leur promet désormais un peu plus de miettes d’un gâteau décroissant. La politique « alternative » ne peut rien, n’y peut rien, elle dépend de l’économie, elle est au service de l’économie. Élisez un gouvernement altermondialiste, maoïste, citoyenniste, friotiste, anarchiste, trotskyste, stalinien, mélenchonniste, qu’importe, il n’y pourra rien. Sans sortir de l’économie, il faut obéir à ses lois et à sa crise. Sans sortir de la politique, il faut être un gouvernement de crise de l’économie en crise, c’est-à-dire un nouveau Syriza. Et l’échec de ces alter-gouvernements, s’il n’est pas sanctionné par une insurrection, débouchera sur un gouvernement technocratique ou une dictature militaro-nationaliste d’extrême-droite.

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Syriza a choisi de ne pas trahir l’économie, sa raison d’être politique, de gouverner l’économie. Syriza, comme l’ensemble des partis altercapitalistes et/ou citoyennistes accédant au pouvoir, est l’arme secrète du capitalisme contre l’insurrection de ceux qui n’en peuvent plus, qui n’en veulent plus. Podemos, avec son programme social-démocrate de crise – « travaille » jusqu’à 65 ans, un RSA, un SMIC de 950 euros – qu’il ne réalisera même pas, est en phase de devenir un nouveau joker du capitalisme.

Le PCF avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1968, il a donc choisi de trahir les insoumis. La CGT avait choisi de ne pas trahir l’économie en 1998, elle a donc choisi de trahir les révoltés. Il y aura d’autres trahisons, cette fois. Du citoyen-citoyenniste, peut-être ? Le citoyen, c’est l’esclave de l’État et de l’économie. Le citoyennisme est une cristallisation idéologique de cette servitude volontaire qu’il s’agit justement d’abolir.

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Cessons de faire du salariat, du travail-marchandise, de la valeur, des marchandises, de l’argent, de l’entreprise, du Marché, du Parti et de l’État des « horizons indépassables » (alors qu’ils existent depuis quelques siècles au plus), des voies « émancipatrices » (alors qu’ils nous ont enchaîné depuis lors) et des institutions « révolutionnaires » (alors qu’ils brisent violemment nos révoltes). Voulons-nous vraiment, comme d’aucuns nous le proposent, retourner travailler pour 1500 euros dévalués mensuels dans les mêmes entreprises, pour produire encore les mêmes marchandises, le même argent et au final perpétuer ce même monde invivable ? Est-ce que nous désirons encore cette misère existentielle, être organisés, dominés, administrés par une bureaucratie d’État qui, comme n’importe quelle bureaucratie, finira corrompue, despotique, mortifère ? Pourquoi s’obstiner à vouloir tout changer pour que rien ne change ?

Nous ne voulons pas d’une République sociale-iste, ni d’un salariat universel, ni d’un capitalisme d’État, ni même d’une auto-exploitation gérée collectivement ; nous voulons une auto-organisation de nos vies et pour celles-ci, donc libérées de l’État et sa bureaucratie au profit d’une organisation autonome de notre monde. Une vie libérée de l’argent au profit d’une répartition de nos œuvres selon nos volontés et nos besoins, et des marchandises au profit de ce que nous voulons créer, faire, construire, et du travail au profit d’une vie s’épanouissant dans une diversité non-finie du faire.

Mettons ensemble nos puissances d’agir non au service de l’entreprise, libérale, étatique ou « auto-gérée », et leurs passions morbides, mais au service de notre désir de vivre lui-même.

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ingouvernablesDestitution de la politique

Auto-organisons nous, en-dehors des combines politiciennes et de leur misère érotique, pour construire ensemble une puissance d’agir collective grandissante, capable de s’accroître numériquement et en volonté de vivre, de s’attaquer aux puissances de répression et de domination politico-économiques et, une fois devenue forte, de vaincre éventuellement celles-ci et d’accomplir enfin cette volonté de vivre. L’accomplir en construisant une société de communes auto-organisées, comme en Aragon révolutionnaire en 1936, sans politique séparée, dominante, bureaucratique, sans économie despotique, injuste, mortifère, où nos puissances d’agir et nos passions de vivre s’épanouiront personnellement comme collectivement dans une multiplicité d’activités. Nous serons définitivement debout, ces nuits-là, et notre nuit durable, si brillante et si vivante, aura enfin mis fin au désert existentiel du capitalisme et son soleil de plomb étatique nous écrasant chaque jour.

La commune est en même temps une négation de la politique comme système séparé, hiérarchique, bureaucratique, autoritaire, et une réalisation de la politique, dissoute dans une auto-organisation quotidienne, horizontale, autonome. Auto-organisons nous, occupons tout, refusons d’être asservi-e-s aux machines électorales des « gauches alternatives » qui mériteraient aussi des droites avec leur misère érotique, et continuons ici comme ailleurs mais maintenant d’agrandir dans l’auto-organisation notre puissance d’agir. Ne refaisons pas « Mai 68 » : faisons mieux, beaucoup mieux.

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Nous ne voulons abolir la politique que pour la réaliser. Nous voulons abolir celle-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme isoloir confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celle-ci dans la vie quotidienne sous forme de l’auto-organisation collective de nos vies. Les situationnistes ne voulaient pas abolir l’art, ils voulaient abolir celui-ci comme sphère séparée de la vie quotidienne, comme musée confirmant l’ordre capitaliste, et donc réaliser celui-ci dans la vie quotidienne sous forme d’une vie esthétique, d’une praxis épanouissante.

Se battre pour orchestrer la musique d’un monde en prenant une place depuis laquelle on ne pourra faire changer ni le rythme, ni la nature des sons, ni les instruments des musiciens ne nous intéresse plus. C’est changer radicalement de partition que nous désirons. Inventer une musique qui soit faite d’autre chose que de l’organisation machinale, aveugle, déshumanisante de nos existences.

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Ce qui est à l’œuvre dans cette destitution continue et progressive de l’Etat, du capitalisme et de tout ce qui fait monde avec eux, au-delà d’une simple négation (comment ne pas nier vivement un monde qui nie la vie ?) c’est un non positif qui, en rejetant un certain monde,  actualise en même temps une positivité auto-instituante de nouvelles pratiques et modes de subjectivation, d’où le « non » tire toute sa force. Un non qui affirme.

Il n’y a là aucun paradoxe. Notre puissance destituante, ainsi comprise, ne vise ni la ré-institution revue et corrigée d’une nouvelle version du pouvoir d’Etat,  ni une simple dés-implication : elle ouvre un univers de possibilités, un univers de pratiques et de pensées. Notre destitution est puissance, elle n’est pas pouvoir. Puissance antipolitique, en ce qu’elle fait voler en éclats les frontières infranchissables qui séparent la vie du travail, la vie du loisir, la vie des décisions qui la concernent, sans se cristalliser dans des instances figées qui bientôt s’en séparent et s’autonomisent. Elle laisse surgir au sein de l’insurrection destituante un désir d’imaginer d’autres formes de cohésion sociales qui seraient en même temps d’autres formes d’activité, d’autre formes de circulation des biens, d’autres formes d’organisation collective, créant ainsi une nouvelle forme de synthèse sociale où travail, salaire, argent, temps de travail, consommation, production, élections, vote, parti, n’iront plus de soi.

Il nous faut persévérer dans la reproduction autre de nos vies jusqu’à ce que l’économie, fatiguée de nos auto-organisations et de nos désertions collectives, ne trouve plus de substrat sur lequel fleurir. Notre non doit être soutenu par une dynamique de création, par l’affirmation d’un autre-faire. Il doit s’ouvrir sur une diversité non-finie d’activités destinées à répondre de manière non capitaliste à la diversité de nos besoins. Il nous faut traduire en actes une conception non spécialisée, non séparée, non réifiée, non définitivement instituée mais toujours instituante et destituable de l’organisation collective de la vie et de l’activité.

L’autonomie est la forme d’anti-gouvernement qui permet à la fois le surgissement révolutionnaire anti-vertical et l’inscription horizontale d’une forme de vie commune qui dure, car elle combine un caractère négatif (se soustraire à l’imposition) et un caractère positif (affirmer ses propres règles). Il nous faut renoncer à une conception du politique fondée sur la puissance d’entités abstraites et unifiantes (l’État comme expression de l’universel) pour inventer des formes politiques partant de la capacité de faire et de créer de chacun, ancrées dans la multiplicité concrète des espaces et des moments. Et redonner au politique ses propriétés originaires : un temps, un lieu, des êtres, une vie qui se fait et se défait.

Notre destitution est donc pouvoir de et non  pouvoir sur. Elle fait surgir au sein de notre moment insurrectionnel qui défait, qui brise le continuum historique de la temporalité capitaliste, un facteur instituant qui n’est pas une fin. Car notre antipolitique réside dans le dépassement de la distinction entre éthique et politique : abandonnons la distinction machiavélienne entre la fin et les moyens, celle là même qui est reprise par Lénine dans sa conception du politique et de la révolution. Le monde que nous voulons créer brise la séparation instrumentale entre la fin et les moyens. Il n’y a aucune fin politique dans ce geste, aucune visée de ré-institution, d’une nouvelle distribution des organes d’exercice du pouvoir, même réformés, même démocratisés, même réappropriés, mêmes égalisés. Ce qu’institue le geste insurrectionnel, c’est l’ouverture d’une brèche.

Ne craignons ni le refus catégorique de ce monde, ni l’affirmation fiévreuse d’une vie autre.

Ne craignons ni de détruire, corps et âme, le monde qui nous détruit.

Ni de construire, cœurs et âme, celui que nous ferons fleurir.

Comité érotique révolutionnaire

Source : http://www.palim-psao.fr/2016/04/l-autonomie-ou-rien-par-le-comite-erotique-revolutionnaire.html

Publié dans Articles, signé réveil-mutin

Pour sauver le climat : en finir avec le capitalisme

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Si l’on veut vraiment sauver le climat, il faut commencer par détruire le capitalisme.
Non, il ne suffira pas, comme on voudrait nous le faire croire, de quelques efforts ici et là, de développer un peu les énergies renouvelables, pour empêcher le chaos climatique.
La solution n’est pas technique, elle est politique et morale.
Ce n’est pas de prouesses technologiques dont nous avons besoin, mais d’une révolution. D’une révolution politique et culturelle.
Nous devons remettre en cause un système tout entier, celui du capitalisme. Nous devons remettre en cause ce capitalisme qui est non seulement un système économique mais aussi un système de valeurs, une vision du monde, un imaginaire.
C’est le capitalisme qui, en subordonnant tout au profit, détruit le climat et l’environnement.
C’est le capitalisme qui, en nous incitant à produire et consommer toujours plus, détruit le climat et l’environnement.

Le principe du capitalisme, c’est le pognon avant tout. Le pognon tout de suite. Le pognon encore et toujours. Il faut faire du profit, il faut faire des gains de productivité, il faut faire des économies, et alors toute autre considération – qu’elle soit environnementale, sanitaire ou humaine – passe après, et c’est une logique que le capitalisme a réussi à imposer dans toute la société. Il faut faire toujours plus de profit, et en conséquence tout est appelé à devenir une source de profit, tout est voué à être transformé en marchandise, et alors plus rien n’est sacré – dans ce système les dégâts causés à l’environnement sont si peu un problème qu’ils sont aussi des occasions de faire du business.

Il faut faire du pognon, il faut accumuler toujours plus de pognon, ce qui veut dire concrètement pour le capitaliste : augmenter toujours plus sa production, et réussir à l’écouler. Ce qui donne, à l’échelle de la société, le culte de la « croissance », quasi-unanimement partagée. Il faut produire toujours plus, et donc consommer toujours plus – ce qui explique nos modes de vie consuméristes, ce qui explique la nécessité de créer en permanence de nouveaux besoins par le matraquage publicitaire et l’obsolescence programmée de nos divers appareils électriques. Et c’est cette course folle et sans fin à la croissance économique et à l’approfondissement de nos modes de vie (qu’on livre en exemple à suivre à tous les pays soi-disant « en retard ») qui nécessitent une énorme consommation (ou plutôt le gaspillage) d’énergies fossiles telles que le pétrole – et expliquent ces émissions massives de gaz à effet de serre qui provoquent aujourd’hui le réchauffement climatique.

Il suffit de s’intéresser à la question des transports pour appréhender l’impact désastreux du capitalisme et de son idéologie sur le climat. Une grande part du gaspillage d’énergie est en effet due aux transports de marchandises qui s’effectuent sur des distances de plus en plus longues. Les capitalistes veulent faire toujours plus de profits, ils veulent produire toujours moins cher, ils veulent pouvoir vendre toujours moins cher pour vendre toujours plus, et c’est pour cela qu’on délocalise nombre de productions dans des pays où la main-d’œuvre est très bon marché, qu’on préfère importer plutôt que de produire nous-mêmes – et pour transporter tous ces produits et matières premières d’un pays à un autre, voire d’un bout à l’autre de la planète, il faut évidemment consommer beaucoup de pétrole…

Tous responsables ?

Remettre en cause le capitalisme, c’est aussi faire le procès de tous ses grands organisateurs, de tous ses grands promoteurs. Ne nous laissons pas mystifier par le discours du « tous responsables » qui vise à dépolitiser la question et à évacuer les responsabilités. Non, ce n’est pas « l’homme », « l’activité humaine » en général qui serait responsable du réchauffement climatique, mais une certaine organisation du monde, et certains groupes humains. La majeure partie des êtres humains habitants sur cette planète – ceux qui ont la chance de vivre encore à l’écart de nos modes de vie délirants ou ont la malchance de subir la misère – n’ont aucune responsabilité dans ce réchauffement climatique (ce qui ne les empêchera pas d’en être les premières victimes…). Ce sont les pays « riches », industrialisés, qui sont les responsables du réchauffement climatique – dans lesquels il faut certes distinguer la responsabilité immense des dirigeants économiques et politiques de celle des populations consommatrices (et on ne parle évidemment pas de tous ceux, nombreux, qui sont exclus de la consommation). Si tous les habitants de la planète vivaient comme les Français, il faudrait trois planètes pour que nos déchets soient absorbés par la nature et ne provoquent aucun impact sur le climat – cinq si nous vivions tous comme des Américains, mais une planète suffirait largement si nous vivions comme des Burundais ! Bien évidemment, ce ne sont là que des moyennes, mais elles éclairent bien les responsabilités du système capitaliste consumériste et montrent aussi à quel point nos modes de vie ne sont pas généralisables – et donc indéfendables, si nous sommes soucieux non seulement d’environnement mais aussi de justice et de paix. Notons aussi, pour prendre la mesure des responsabilités des uns et des autres à l’intérieur des pays occidentaux, qu’à peine quatre-vingt-dix multinationales sont responsables des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre !

Sauver le capitalisme ou sauver le climat, il faut choisir

Réduire drastiquement l’exploitation et la consommation du pétrole serait extrêmement bénéfique pour le climat, mais cela serait un cataclysme économique et, au regard de la répartition actuelle des richesses, un véritable désastre social. Il faut bien comprendre que tout notre système économique, toute notre puissance économique, tout notre « confort » d’occidental repose sur le pétrole, cette énergie aux propriétés prodigieuses et très bon marché – d’autant plus bon marché que nous pillons avec soin les pays riches en pétrole, en particulier les pays arabes. Le coût économique du pétrole est essentiel : si la France a eu de la croissance économique en 2015, c’est uniquement grâce à la baisse du prix du pétrole… Il n’existe aucun substitut au pétrole, aucune énergie qui aurait tous les avantages (techniques et économiques) du pétrole sans ses inconvénients (émissions de gaz à effet de serre). Il ne faut pas, à ce propos, se faire des illusions à propos des énergies dites renouvelables qui ne sont pas si renouvelables que cela (leurs fabrications nécessitent des matériaux en voie de raréfaction), ni vraiment propres et de toute manière au fonctionnement bien trop coûteux pour espérer tirer d’elles ne serait-ce que le maintien du niveau de production actuel. Bien sûr, certains espèrent, croient fermement qu’une solution technologique sera un jour trouvée, mais est-il franchement responsable de continuer à détruire le climat et dilapider ce qui nous reste de pétrole en attendant une hypothétique solution à tous les problèmes ?

Tout le monde peut se rendre compte qu’il n’est pas possible de défendre à la fois le capitalisme et le climat. Qu’on ne peut pas viser à la fois la croissance économique et la sauvegarde de la planète. Qu’on ne peut pas à la fois défendre et étendre nos modes de vie consuméristes et vouloir mettre un coup d’arrêt à l’extinction des espèces.

Prendre des mesures écologiques, même fortes, même ambitieuses tout en restant dans le cadre capitaliste productiviste sera sans grand effet dans la lutte contre le réchauffement climatique. Il ne sert à rien de faire des économies d’énergie dans tel ou tel domaine si le profit continue à faire sa loi, autrement dit impose et incite à de nouvelles consommations d’énergies dans d’autres domaines. Il est une constante de nos sociétés consuméristes que dès que des gains d’énergie sont réalisés ils sont aussitôt annulés par ce qu’on appelle l’« effet rebond » : notre maison est mieux isolée donc on devient moins regardant sur sa consommation de gaz, notre nouvelle voiture consomme moins que l’ancienne donc on en profite pour installer un climatiseur, etc. C’est dire que sans changer nos comportements, c’est-à-dire sans changer en même temps le système qui les façonne, on voit mal ce qui pourrait advenir de positif.

Il ne sert à rien non plus de développer, même considérablement, les énergies renouvelables si nous maintenons et accroissons encore notre niveau de production et de consommation – il n’y a pas d’énergie totalement propre, et le recours massif aux énergies renouvelables génèrera aussi des émissions de gaz à effet de serre (ne serait-ce que pour leur fabrication), sans compter d’autres types de pollutions et de nuisances.

De même, à quoi bon promouvoir des initiatives et des alternatives écologistes – aussi nécessaires soient-elles – si on laisse le capitalisme prospérer à côté : le capitalisme finit toujours par récupérer et marchandiser tout ce qui le conteste ou lui échappe, et ainsi lui faire perdre toute dimension et toute potentialité subversives – le bio n’est-il pas devenu un business comme un autre ?

La COP21 ou le bal des pompiers pyromanes

Il n’y a pas grand chose à espérer de la conférence actuelle sur le climat dans la mesure où tous les décideurs politiques et économiques (à l’exception de quelques hérétiques comme Evo Morales, le président bolivien) n’entendent aucunement remettre en cause le système capitaliste. Le but de la COP21 n’est d’ailleurs pas de sauver le climat, mais de sauver le capitalisme, en s’activant à le dédouaner de sa responsabilité dans le réchauffement climatique, en s’activant à défendre l’idée que le capitalisme peut tout à fait être écolo. Ils veulent bien moins polluer, certes, mais à condition que rien ne change, à condition que la croissance et les profits soient toujours au rendez-vous. Ils veulent bien moins polluer, mais il faut que les pertes générées par un moindre usage du pétrole soient compensées, largement compensées par les bénéfices que peuvent rapporter, entre autres, les industries liées aux énergies renouvelables. Tout est source de profit pour les capitalistes, même et surtout les dégâts qu’ils créent…

Tous les remèdes miracles vantées par nos dirigeants contre le réchauffement climatique, comme la politique du « pollueur-payeur », sont complètement colonisés par la mentalité capitaliste et s’avèrent donc totalement inefficace. L’exemple du « marché carbone » est édifiant. Dans ce système, les entreprises peuvent polluer jusqu’à un certain point, et si elles dépassent la limite, elles doivent payer une taxe (somme toute modeste). Mais par contre si elles polluent bien en deçà de cette limite, elles peuvent vendre leurs « droits à polluer » inutilisés à d’autres entreprises ! Et que font les grandes entreprises ? Elles délocalisent leurs activités dans des pays non soumis à cette mesure, et font du business avec leurs « droits à polluer »…. Voilà une politique totalement inefficace, mais que l’on compte poursuivre et approfondir… La politique du « pollueur-payeur » apparaît positive au premier abord, mais qu’est-ce qu’elle signifie au fond ? Que ceux qui ont assez d’argent pour polluer, c’est-à-dire déjà les plus gros pollueurs, peuvent continuer à polluer en parfaite bonne conscience, pendant que les plus modestes sont pénalisés. Bref, non seulement ça ne change rien au problème, mais c’est créateur de nouvelles difficultés pour les classes populaires.

Prendre des mesures écologiques fortes tout en restant dans ce système capitaliste, c’est faire payer la note aux pauvres qui sont pourtant les moins pollueurs, c’est exacerber les injustices et les inégalités, c’est provoquer un véritable désastre social.

Chacun voit aussi la limite des efforts que nous pouvons faire individuellement. Beaucoup voudraient bien, par exemple, se débarrasser de leur voiture. Mais peu réussissent à s’en passer ; car on en a besoin pour se rendre sur son lieu de travail qui se situe à des dizaines de kilomètres chez soi ; car on habite à la campagne ; car là où on réside il n’existe pas de transport en commun, etc. Chacun comprend à quel point la société telle qu’elle est organisée nous impose ses contraintes, qu’il est difficile de briser sans réponse collective et politique. Combien réduire drastiquement l’usage de la voiture sans questionner, au-delà même de la politique des transports, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail, l’accès au logement – bref sans questionner le modèle économique, le pouvoir, la propriété ?

On ne pourra pas faire d’écologie sérieusement si l’on ne permet pas à chacun de vivre écolo, si l’on n’accorde pas aux plus pauvres un véritable droit à l’existence. C’est bien pour cela, aussi, qu’il faut changer radicalement l’organisation de nos sociétés, et rompre avec ce système capitaliste qui est par essence inégalitaire et créateur de misère. C’est bien pour cela que les efforts à faire doivent être équitablement répartis (c’est aux plus riches d’abord de faire des sacrifices). C’est bien pour cela qu’il faut instaurer un véritable partage des richesses – à l’échelle de nos sociétés comme à l’échelle du monde.

Construire une société d’égaux

Pour sauver le climat et les espèces qui vivent sur terre, il est donc impératif de détruire le capitalisme. C’est-à-dire détruire ce système où la machine économique est toute entière mobilisée au service du profit et de la croissance économique, un système qui cherche à tout marchandiser et dans lequel l’argent régit nos existences, un système dans lequel une petite minorité décide de tout et exploite la majorité, un système qui génère des inégalités de richesse. Tout dans ce système est nocif pour le climat et pour la nature, tout dans ce système fait obstacle à une vraie politique en faveur du climat. On ne peut pas espérer un avenir pour l’humanité en continuant à vivre sous le joug d’un système qui ne connaît que le court-terme, qui se moque éperdument du monde qu’il va laisser aux prochaines générations.

Il est impératif de détruire le capitalisme, c’est-à-dire de développer à la place une organisation sociale dans laquelle les activités dites économiques seraient dégagées du diktat du profit et de la croissance, seraient organisées dans le seul souci de la dignité humaine et dans le respect scrupuleux de la nature. Détruire le capitalisme, c’est-à-dire construire une société d’égaux, une société sans classes, sans chefs, sans patrons, sans exploiteurs ni exploités, sans riches ni pauvres ; une société dans laquelle la masse des travailleurs détiendraient les moyens de production et détermineraient souverainement la finalité de leurs activités ; une société où le travail ne serait plus synonyme de corvée absurde et abrutissante, et verrait son sens, sa place et ses frontières profondément remaniés ; une société qui assurerait une véritable égalité des conditions ; une société dans laquelle l’argent ne régirait plus nos existences, sinon à leurs marges ; une société dans laquelle le droit à l’existence primerait sur le droit de propriété ; une société dans laquelle ce qui constitue un bien commun, un bien élémentaire et précieux pour l’humanité ne pourrait plus être ni privatisé ni marchandisé. Autant d’objectifs désirables et nécessaires qui exigeraient préalablement de mettre en pièces le pouvoir des banques et des marchés financiers en rendant aux citoyens la maîtrise de la monnaie et du crédit ; d’interdire la propriété lucrative (c’est-à-dire de posséder un bien qu’on n’utilise pas pour en tirer un profit), d’interdire la rente, l’usure, la spéculation, bref tout ce qui permet de voler le fruit du travail d’autrui et de gagner de l’argent sans travailler ; de réduire à néant ou presque les écarts de revenus ; de réduire le temps de travail, ne serait-ce que pour mieux le partager ; d’interdire la publicité ; d’étendre le champ de la gratuité ; de promouvoir l’autosuffisance, la coopération ; de relocaliser les activités, redévelopper les circuits courts, redévelopper l’agriculture biologique et paysanne, etc.

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi en finir avec l’organisation du monde actuelle. En finir avec les inégalités de richesses, non seulement au sein de nos sociétés, mais aussi et surtout au niveau planétaire, entre les pays du Nord, dits « développés », et ceux du Sud, dits « en voie de développement ». En finir avec le pillage des seconds par les premiers. Baisser le niveau de vie des pays « riches » – au lieu de chercher à convertir les pays « pauvres » à des modes de vie qui ne sont absolument pas généralisables. Rompre avec l’idéologie du « développement », qui veut faire croire aux pays « pauvres » qu’ils sont « en retard » sur les pays « riches » et qu’ils doivent rattraper et copier leur pitoyable modèle économique. Ce bouleversement dans les rapports entre pays du Nord et du Sud est d’autant plus nécessaire que ces derniers, nous l’avons dit, seront les plus touchés par le réchauffement climatique.

Détruire le capitaliste qui est en nous

Détruire le capitalisme, c’est-à-dire aussi rompre avec sa vision du monde et de la vie. Il est essentiel de comprendre que le capitalisme n’est pas qu’un système économique mais aussi un système de valeurs, une idéologie, un imaginaire, bref une certaine idée du monde et de la vie, qui a réussi à s’imposer à nous – et commande nos existences bien plus que nous le croyons. Ce que nous prenons pour un progrès, une libération – nos modes de vie consuméristes, faciles et abondants – sont en réalité ce par quoi nous avons été le plus solidement asservi et dégradé jusqu’ici, et ce par quoi le capitalisme réussit à s’emparer de nos âmes, à modeler nos pensées et nos comportements pour les mettre en conformité avec ses objectifs et à faire de chacun de nous de simples rouages de sa machine. Bien davantage que le diktat du salariat, c’est le consumérisme, le désir consumériste qui constitue aujourd’hui la meilleure des polices pour le capitalisme ; qui achète ne fait jamais qu’obéir à un ordre, qui croit se faire plaisir en achetant fait surtout plaisir à un système. On ne sait rien encore du capitalisme si l’on ne saisit pas son aptitude à remodeler les sociétés à son image – si l’on ne saisit pas à quel point il structure l’organisation de nos sociétés, nos manières de penser et de vivre, nos rapports aux autres. Dans les sociétés occidentales, le capitalisme a détruit ou quasiment détruit toutes les cultures populaires et traditionnelles, c’est-à-dire toutes les autres manières qui existaient d’envisager le monde et de s’y comporter. Il a réussi à nous imposer sa propre « culture », en nous imposant de ne plus envisager le monde que sous son angle à lui, l’angle économique, l’angle quantitatif, matériel, financier, en réduisant nos vies à la production et à la consommation, en marchandisant quasiment tous les rapports humains et tous les aspects de la vie.

Le capitalisme n’est pas un ennemi qui nous fait face mais un ennemi qui nous traverse. Détruire le capitalisme, c’est d’abord détruire le capitaliste qui est en nous. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans engager d’abord une puissante bataille culturelle, sans engager d’abord une véritable décolonisation de nos imaginaires. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans s’attaquer à notre mentalité consumériste et individualiste. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans mener une guerre impitoyable à l’égoïsme, à la cupidité, à l’avidité, au calcul, à l’esprit de compétition, au court-termisme – tous ces comportements sur lesquels se fonde le capitalisme et qu’il impose et encourage – et leur opposer d’autres principes : la solidarité, la générosité, l’égalité, la coopération, la sobriété… Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans remettre en cause ces idées étriquées et pitoyables de la vie, du bonheur, de la réussite qu’il nous impose – et lui en opposer de plus nobles et de plus désirables. Il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans nous sortir de cette obsession de tout mesurer, de tout compter, de tout chiffrer, de tout quantifier, de tout évaluer – par laquelle le capitalisme colonise aussi nos esprits et nos vies. Bref il n’est pas possible de détruire le capitalisme sans déséconomiser nos existences, sans redévelopper des rapports non marchands, sans défendre et promouvoir d’autres cultures, d’autres façons d’envisager et de vivre le monde, sans défendre et promouvoir tous les modèles de vie (notamment ce qui reste ici de modes de vie populaires, ou ce qui reste ailleurs de modes de vie dits « traditionnels » ou « primitifs ») qui résistent et s’opposent à celui vanté et imposé par le capitalisme : le modèle consumériste, qui n’est jamais que la généralisation du modèle bourgeois.

Détruire le capitalisme n’implique pas autre chose que ce qu’on appelle – avec une certaine terreur – la décroissance. Il n’est pas inutile de préciser ici que cette décroissance que de plus en plus de gens appellent de leurs vœux n’a strictement rien à voir avec une récession. Il n’y a assurément rien de pire (ou presque) qu’une société vouée à la croissance, comme la nôtre, qui ne connaît pas de croissance. Dans un système capitaliste, l’absence de croissance signifie le maintien voire l’amplification des injustices, des inégalités, de la misère. Et le temps viendra très vite où nous n’aurons plus aucune croissance, que nous le voulions ou non, au regard de l’épuisement programmé des réserves de pétrole. Aussi déplaisant soit-il, une croissance infinie est impossible sur une planète aux ressources finies. Toute la question aujourd’hui est de savoir dans quelle condition nous vivrons sans cette croissance. Dans l’ordre ou le chaos ? Dans la justice ou sous toujours plus d’injustices ? Assurément, la décroissance que nous prônons devra d’abord être celle des injustices et des inégalités.

Moins de biens mais plus de liens

Si nous ne sommes pas capables d’une autre approche de la vie, si nous ne sommes pas capable de nous extraire de cette idée saugrenue que le bonheur est dans l’accumulation d’argent et de biens matériels, si nous ne sommes pas capables de raisonner au-delà de notre petite échelle individuelle, il est clair que les sacrifices à faire pour sauver le climat pourront apparaître énormes. Alors, oui, nous devrons tôt ou tard en finir avec l’usage effréné de la bagnole et de l’avion, mais si nous avons la volonté de dépasser notre égoïsme et d’instaurer une véritable fraternité nous pourrons conserver une bonne partie de notre « confort » matériel actuel – tout en garantissant à chacun la satisfaction de ses besoins primordiaux. Dans ce but, on pourrait ainsi imaginer, concrètement, de mettre en partage nos moyens matériels d’existence, de mettre au point un usage collectif de nos machines les plus coûteuses en énergie (par exemple la bagnole) avec nos amis, nos voisins ou d’autres personnes dans le cadre de groupes ad hoc. Non seulement nos « privations » seront modestes mais nous prendrions conscience que la richesse, l’aisance, le confort sont en fin de compte moins affaire de biens que de liens. Non seulement nous perdrions peu mais nous gagnerions une qualité de vie que nous sommes loin d’avoir aujourd’hui – pensons notamment à tout ce mal-être, à toutes ces souffrances psychiques que génèrent l’isolement, le chacun pour soi et la guerre de tous contre tous, au travail et ailleurs, pensons à tout cet inconfort et à toutes ces maladies dus à la pollution. La qualité de vie n’est en effet en rien synonyme de « pouvoir d’achat » et de patrimoine (pis, on ne voit que trop ce qu’une vie réduite à la production et la consommation et une trop grande place accordée aux richesses matérielles peuvent engendrer d’aliénation et d’appauvrissement de la vie). La qualité de vie se mesure bien davantage dans la possibilité pour chacun de vivre dans un cadre agréable et exempt de toute pollution et de tout stress, de bien manger, d’être en bonne santé, de disposer de son temps, d’être libre de mener, non une vie de riche, mais une vie riche – une vie où l’on puisse être autre chose qu’un consommateur et un producteur, où l’on puisse mener des entreprises enrichissantes et exaltantes, entretenir des relations profondes et intenses avec les autres, explorer les contrées de l’amour, du jeu, de l’art, de la connaissance, explorer toutes les facettes de son être, développer ses facultés, s’épanouir, se réaliser, exploiter toutes ses potentialités créatrices, communier avec la nature, s’attacher au beau, aux choses prétendument « inutiles », etc. Bref la qualité de vie a tout à voir avec la « production » d’autres richesses que celles matérielles – ce que pourrait précisément permettre une société émancipée des carcans capitalistes et consuméristes.

Ne nous laissons pas intimider par tous ces adorateurs du capitalisme qui nous expliquent que sortir du capitalisme et mettre en œuvre une décroissance généreront une apocalypse sociale, une misère terrifiante. Tout le monde voit bien que l’on peut vivre dans un monde débordant de richesses matérielles et y déplorer pourtant beaucoup de misère. Il y a tant de gens, en France même, qui galèrent, qui vivent dans la misère ou tout proche, alors que nous n’avons jamais été aussi riches – matériellement parlant. Il n’est pas difficile de constater que la misère n’est pas dû à un défaut d’argent, de moyens matériels, mais d’abord à un défaut de solidarité. Pour bâtir un monde prospère, au sens le plus noble du terme, un monde sans misère, nous avons besoin moins de richesses matérielles que de solidarité, de coopération et de partage…

Se réapproprier nos vies

Il faut donc détruire un système destructeur, et pas seulement pour le climat. Quand bien même le capitalisme ne détruirait pas le climat, il n’en resterait pas moins à éradiquer, pour toutes les vies humaines qu’il détruit, pour toutes les injustices et violences qu’il suscite sur cette Terre, pour cette vie absurde et médiocre qu’il nous impose. Quand bien même nos modes de vie seraient soutenables et généralisables à la planète entière, ce serait encore une raison supplémentaire de les refuser et de les combattre.

Détruire le capitalisme exige que nous soyons résolus à ne plus le servir, mais aussi que nous sachions construire autre chose en parallèle et à ses dépens. Déserter, saboter, bloquer, oui, mais aussi créer, expérimenter, ériger partout des alternatives, élever partout des petits morceaux d’un autre monde. Faire grève, oui, mais que cette grève soit aussi celle de la consommation, et qu’elle puisse nous ouvrir à d’autres visions du monde, à d’autres façons de vivre. On ne détruira pas le capitalisme sans reprendre en main nos existences, sans nous libérer de l’emprise des biens matériels, sans réapprendre et reconquérir notre autonomie – face à un système économique et une infrastructure technologique gigantesque qui nous ont soigneusement dépossédé de tous nos moyens d’existence –, sans retrouver des savoir-faire aujourd’hui confisqués ou abandonnés.

De petits sacrifices pour en éviter de grands

Alors, oui, la sauvegarde de la planète réclame des « sacrifices ». Mais de bien maigres sacrifices en comparaison des sacrifices – de véritables sacrifices humains – auxquels nous nous exposons si nous ne faisons rien. Le réchauffement climatique n’est pas une petite affaire. Il va entraîner et entraîne déjà de grands bouleversements (la question n’est plus aujourd’hui d’empêcher le réchauffement climatique, mais d’en réduire le plus possible son impact). C’est, au bout du compte, la survie même de l’humanité qui est en jeu. On parle beaucoup de la montée des océans et de la disparition de nombreuses espèces animales, mais il ne faut pas oublier la multiplication et l’aggravation de catastrophes naturelles (cyclones, sécheresses…) et aussi des phénomènes plus durables comme la désertification. Les sécheresses et désertifications, qui touchent et toucheront essentiellement les pays du Sud (ceux-là qui ne sont pour rien dans le réchauffement climatique), ont des incidences très graves : c’est la baisse voire l’absence de récoltes, la pénurie d’eau, et donc des gens privés de leurs moyens de subsistance, la misère, des exodes massifs, la hausse du prix des aliments, des problèmes pour s’alimenter dans toute la population, et au final des tensions sociales et internationales fortes qui peuvent déboucher sur des guerres…. C’est d’ailleurs l’une de ces sécheresses qui a contribué pour une grande part à la guerre civile qui ensanglante aujourd’hui la Syrie.

Le réchauffement climatique est assurément la plus grande menace qui pèse sur l’humanité, ne serait-ce que parce qu’elle va aggraver tous les problèmes, toutes les injustices que nous subissons aujourd’hui. Rester passif devant cela, c’est être les complices d’un véritable crime.

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S’organiser sans Etat ni capitalisme : l’exemple de la Coopérative intégrale catalane

graf-4f981« Ils fraudent le fisc pour financer la révolution. Avec un budget de 490 000 euros, la Coopérative intégrale catalane (CIC) tente de construire ses propres « services publics coopératifs » dans le domaine de la santé, du logement, du transport ou encore de l’éducation. Leur but : se passer de l’euro, de l’Etat et des banques. (…)

Ce mastodonte de l’alternative créé en 2010 compte plus de deux mille membres et dispose cette année d’un budget de 490 000 euros dédié à la construction d’un nouveau monde. Ces activistes ne demandent pas de meilleurs retraites, l’instauration d’une taxe carbone ou la séparation entre banques de dépôt et banques d’investissement. Ils ne demandent rien. Et pour cause. « Nous rejetons l’État comme système de contrôle basé sur l’exploitation de l’être humain », expliquent-t-il dans l’Appel à la révolution intégrale qui leur sert de manifeste officieux.

La CIC s’est donné pour logo une fleur multicolore inspirée de la permaculture. Chaque pétale représente une commission et un secteur de la vie (santé, éducation, logement, alimentation, transport, technologie) que la coopérative tente d’extraire des griffes du capitalisme et de l’Etat pour les remettre dans les mains de ses utilisateurs. Ils veulent créer leur propres « services publics coopératifs » gérés par leurs usagers. Exit les politiciens professionnels, les personnes décident de ce qui les concerne lors d’assemblées quinzomadaires ouvertes à tous. Leur but : se passer progressivement de l’euro, de l’Etat et des banques et prouver que « nous pouvons vivre sans capitalisme ». (…)

Un rêve d’adolescents immatures ? Peut-être. Toujours est-ils qu’ils n’attendent pas le grand soir pour commencer à le réaliser. En quatre ans, ils ont financé ou facilité la création de deux logements sociaux coopératifs, d’une école libre, de deux ateliers de machines-outils collectivisées, d’un centre de santé, d’une colonie éco-industrielle qui travaille sur la souveraineté technologique et d’une banque autogérée sans intérêts.

La coopérative a également popularisé des techniques et des machines pour rouler en utilisant le moins possible de pétrole et dynamisé une monnaie parallèle utilisée par deux mille personnes mais aussi un atelier de transformation de produits écologiques, des greniers alimentaires et une centrale de distribution de nourriture biologique couvrant toute la Catalogne. La CIC a ausi permis à une dizaine de communautés de trouver des terres pour s’installer en zone rurale et aide les personnes sur le point de se faire expulser de leur logement à le garder ou à en trouver un autre. »

Lire l’enquête de Reporterre :  http://reporterre.net/Ni-capitalisme-ni-Etat-la

(Deuxième partie : http://reporterre.net/Hors-Etat-et-hors-marche-la)

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La lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape vers une révolution économique, sociale et culturelle (André Gorz)

gorz-8fe1bDans ce texte paru en 1974, intitulé « Leur écologie et la nôtre », le philosophe André Gorz affirme que l’écologie n’a pas de sens s’il s’agit simplement de faire accepter au capitalisme les contraintes écologiques. Pour lui, « la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape » vers « une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ».

« L’écologie, c’est comme le suffrage universel et le repos du dimanche, dans un premier temps, tous les bourgeois et tous les partisans de l’ordre vous disent que vous voulez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pression populaire deviennent irrésistibles, on vous accorde ce qu’on vous refusait hier et, fondamentalement rien ne change.

La prise en compte des exigences écologiques conserve beaucoup d’adversaires dans le patronat. Mais elle a déjà assez de partisans patronaux et capitalistes pour que son acceptation par les puissances d’argent devienne une probabilité sérieuse.

Alors mieux vaut, dés à présent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte écologique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des difficultés au capitalisme et l’obliger à changer ; mais quand, après avoir longtemps résisté par la force et la ruse, il cédera finalement parce que l’impasse écologique sera devenue inéluctable, il intégrera cette contrainte comme il a intégré toutes les autres.

C’est pourquoi il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ?

Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » (Illich) ?

Si vous doutez encore que c’est bien ce monde que les technocrates de l’ordre établi nous préparent, lisez le dossier sur les nouvelles techniques de « lavage de cerveau » en Allemagne et aux États-Unis [1] : à la suite de psychiatres et de psycho-chirurgiens américains, des chercheurs attachés à la clinique psychiatrique de l’université de Hambourg explorent, sous la direction des professeurs Gross et Svab, des méthodes propres à amputer les individus de cette agressivité qui les empêche de supporter tranquillement les frustrations les plus totales : celles que leur imposent le régime pénitentiaire, mais aussi le travail à la chaîne, l’entassement dans des cités surpeuplées, l’école, le bureau, l’armée.

Il vaut mieux tenter de définir, dès le départ, pour quoi on lutte et pas seulement contre quoi. Et il vaut mieux essayer de prévoir comment le capitalisme sera affecté et changé par les contraintes écologiques, que de croire que celles-ci provoqueront sa disparition, sans plus.

Mais d’abord, qu’est-ce, en termes économiques, qu’une contrainte écologique ? Prenez par exemple les gigantesques complexes chimiques de la vallée du Rhin, à Ludwigshafen (Basf), à Leverkusen (Bayer) ou Rotterdam (Akzo). Chaque complexe combine les facteurs suivants :

– des ressources naturelles (air, eau, minéraux) qui passaient jusqu’ici pour gratuites parce qu’elles n’avaient pas à être reproduites (remplacées) ;

– des moyens de production (machines, bâtiments) qui sont du capital immobilisé, qui s’usent et dont il faut donc assurer le remplacement (la reproduction), de préférence, par des moyens plus puissants et plus efficaces, donnant a la firme un avantage sur ses concurrents ;

– de la force de travail humaine qui, elle aussi, demande à être reproduite (il faut nourrir, soigner, loger, éduquer les travailleurs).

En économie capitaliste, la combinaison de ces facteurs, au sein du processus de production, a pour but dominant le maximum de profit possible (ce qui, pour une firme soucieuse de son avenir, signifie aussi : le maximum de puissance, donc d’investissements, de présence sur le marché mondial). La recherche de ce but retentit profondément sur la façon dont les différents facteurs sont combinés et sur l’importance relative qui est donnée à chacun d’eux.

La firme, par exemple, ne se demande jamais comment faire pour que le travail soit le plus plaisant, pour que l’usine ménage au mieux les équilibres naturels et l’espace de vie des gens, pour que ses produits servent les fins que se donnent les communautés humaines. Elle se demande seulement comment faire pour produire le maximum de valeurs marchandes au moindre coût monétaire. Et à cette dernière question elle répond :  » Il me faut privilégier le fonctionnement parfait des machines, qui sont rares et chères, par rapport à la santé physique et psychique des travailleurs qui sont rapidement remplaçables pour pas cher. Il me faut privilégier les bas coûts de revient par rapport aux équilibres écologiques dont la destruction ne sera pas à ma charge. Il me faut produire ce qui peut se vendre cher, même si des choses moins coûteuses pourraient être plus utiles.  »

Tout porte l’empreinte de ces exigences capitalistes : la nature des produits, la technologie de production, les conditions de travail, la structure et la dimension des entreprises…

Mais voici que, dans la vallée du Rhin notamment, l’entassement humain, la pollution de l’air et de l’eau ont atteint un degré tel que l’industrie chimique, pour continuer de croître ou même seulement de fonctionner, se voit obligée de filtrer ses fumées et ses effluents, c’est-à-dire de reproduire des conditions et des ressources qui, jusqu’ici, passaient pour  » naturelles  » et gratuites. Cette nécessité de reproduire l’environnement va avoir des incidences évidentes : il faut investir dans la dépollution, donc accroître la masse des capitaux immobilisés : il faut ensuite assurer l’amortissement (la reproduction) des installations d’épuration : et le produit de celles-ci (la propreté relative de l’air et de l’eau) ne peut être vendu avec profit.

En somme, il y a augmentation simultanée du poids du capital investi (de la « composition organique »), du coût de reproduction de celui-ci et des coûts de production, sans augmentation correspondante des ventes. Par conséquent, de deux choses l’une : ou bien le taux de profit baisse, ou bien le prix des produits augmente.

La firme cherchera évidemment à relever ses prix de vente. Mais elle ne s’en tirera pas aussi facilement : toutes les autres firmes polluantes (cimenteries, métallurgie, sidérurgie, etc.) chercheront, elles aussi, à faire payer leurs produits plus cher par le consommateur final. La prise en compte des exigences écologiques aura finalement cette conséquence : les prix tendront à augmenter plus vite que les salaires réels, le pouvoir d’achat populaire sera donc comprimé et tout se passera comme si le coût de la dépollution était prélevé sur les ressources dont disposent les gens pour acheter des marchandises. La production de celles-ci tendra donc à stagner ou à baisser ; les tendances à la récession ou à la crise s’en trouveront aggravées. Et ce recul de la croissance et de la production qui, dans un autre système, aurait pu être un bien (moins de voitures, moins de bruit, plus d’air, des journées de travail plus courtes, etc.), aura des effets entièrement négatifs : les productions polluantes deviendront des biens de luxe, inaccessibles à la masse, sans cesser d’être à la portée des privilégiés : les inégalités se creuseront : les pauvres deviendront relativement plus pauvres et les riches plus riches.

La prise en compte des coûts écologiques aura, en somme, les mêmes effets sociaux et économiques que la crise pétrolière. Et le capitalisme, loin de succomber à la crise, la gérera comme il l’a toujours fait : des groupes financiers bien placés profiteront des difficultés de groupes rivaux pour les absorber à bas prix et étendre leur mainmise sur l’économie. Le pouvoir central renforcera son contrôle sur la société : des technocrates calculeront des normes  » optimales » de dépollution et de production, édicteront des réglementations, étendront les domaines de  » vie programmée  » et le champ d’activité des appareils de répression. On détournera la colère populaire, par des mythes compensateurs, contre des boucs émissaires commodes (les minorités ethniques ou raciales, par exemple, les « chevelus », les jeunes…) et l’État n’assoira plus son pouvoir que sur la puissance de ses appareils : bureaucratie, police, armée, milices rempliront le vide laissé par le discrédit de la politique de parti et la disparition des partis politiques. Il suffit de regarder autour de soi pour percevoir, en France et ailleurs, les signes d’une semblable dégénérescence.

Direz-vous que rien de tout cela n’est inévitable ? Sans doute. Mais c’est bien ainsi que les choses risquent de se passer si le capitalisme est contraint de prendre en compte les coûts écologiques sans qu’une attaque politique, lancée à tous les niveaux, lui arrache la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation. Car les partisans de la croissance ont raison sur un point au moins : dans le cadre de l’actuelle société et de l’actuel modèle de consommation, fondés sur l’inégalité, le privilège et la recherche du profit, la non-croissance ou la croissance négative peuvent seulement signifier stagnation, chômage, accroissement de l’écart qui sépare riches et pauvres. Dans le cadre de l’actuel mode de production, il n’est pas possible de limiter ou de bloquer la croissance tout en répartissant plus équitablement les biens disponibles.

En effet, c’est la nature même de ces biens qui interdit le plus souvent leur répartition équitable : comment voulez-vous répartir « équitablement » les voyages en Concorde, les Citroën DS ou SM, les appartements au sommet des immeubles-tours avec piscine, les mille produits nouveaux, rares par définition, que l’industrie lance chaque année pour dévaloriser les modèles anciens et reproduire l’inégalité et la hiérarchie sociales ? Et comment répartir  » équitablement  » les titres universitaires, les postes de contremaitre, d’ingénieur en chef ou de titulaire de chaire.

Comment ne pas voir que le ressort principal de la croissance réside dans cette fuite en avant généralisée que stimule une inégalité délibérément entretenue : dans ce que Ivan Illich appelle « la modernisation de la pauvreté  » ? « Dès que la masse peut espérer accéder à ce qui était jusque-là un privilège de l’élite, ce privilège (le bac, la voiture, le téléviseur) est dévalorisé par là même, le seuil de la pauvreté est haussé d’un cran, de nouveaux privilèges sont créés dont la masse est exclue. Recréant sans cesse la rareté pour recréer l’inégalité et la hiérarchie, la société engendre plus de besoins insatisfaits qu’elle n’en comble, le taux de croissance de la frustration excède largement celui de la production  » (lllich).

Tant qu’on raisonnera dans les limites de cette civilisation inégalitaire, la croissance apparaîtra à la masse des gens comme la promesse – pourtant entièrement illusoire – qu’ils cesseront un jour d’être  » sous-privilégiés », et la non-croissance comme leur condamnation à la médiocrité sans espoir. Aussi n’est ce pas tant à la croissance qu’il faut s’attaquer qu’à la mystification qu’elle entretient, à la dynamique des besoins croissants et toujours frustrés sur laquelle elle repose, à la compétition qu’elle organise en incitant les individus à vouloir, chacun, se hisser « au-dessus  » des autres. La devise de cette société pourrait être : Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as  » mieux  » que les autres.

Or c’est l’inverse qu’il faut affirmer pour rompre avec l’idéologie de la croissance : Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilège, il n ’y a pas de pauvres.

Essayer d’imaginer une société fondée sur ces critères. La production de tissus pratiquement inusables, de chaussures durant des années, de machines faciles à réparer et capables de fonctionner un siècle, tout cela est, dès à présent, à la portée de la technique et de la science de même que la multiplication d’installations et de services collectifs (de transport, de blanchissage, etc.) dispensant chacun de l’achat de machines coûteuses, fragiles et dévoreuses d’énergie.

Supposez dans chaque immeuble collectif deux ou trois salles de télévision (une par programme) ; une salle de jeux pour les enfants ; un atelier bien équipé de bricolage ; une buanderie avec aire de séchage et de repassage : aurez-vous encore besoin de tous vos équipements individuels, et irez-vous encore vous embouteiller sur les routes s’il y a des transports collectifs commodes vers les lieux de détente, des parcs de bicyclettes et de cyclomoteurs sur place, un réseau dense de transports en commun pour les banlieues et les villes ?

Imaginez encore que la grande industrie, planifiée centralement, se borne à ne produire que le nécessaire : quatre ou cinq modèles de chaussures et de vêtements qui durent, trois modèles de voitures robustes et transformables, plus tout ce qu’il faut pour les équipements et services collectifs. C’est impossible en économie de marché ? Oui. Ce serait le chômage massif ? Non : la semaine de vingt heures, à condition de changer le système. Ce serait l’uniformité et la grisaille ? Non, car imaginez encore ceci : Chaque quartier, chaque commune dispose d’ateliers, ouverts jour et nuit, équipés de gammes aussi complètes que possible d’outils et de machines, où les habitants, individuellement, collectivement ou en groupes, produiront pour eux-mêmes, hors marché, le superflu, selon leurs goûts et désirs. Comme ils ne travailleront que vingt heures par semaine (et peut-être moins) à produire le nécessaire, les adultes auront tout le temps d’apprendre ce que les enfants apprendront de leur côté dès l’école primaire : travail des tissus, du cuir, du bois, de la pierre, des métaux ; électricité, mécanique, céramique, agriculture…

C’est une utopie ? Ce peut être un programme. Car cette « utopie  » correspond à la forme la plus avancée, et non la plus fruste, du socialisme : à une société sans bureaucratie, où le marché dépérit, où il y en a assez pour tous et où les gens sont individuellement et collectivement libres de façonner leur vie, de choisir ce qu’ils veulent faire et avoir en plus du nécessaire : une société où « le libre développement de tous serait à la fois le but et la condition du libre développement de chacun « . Marx dixit. »

André Gorz, Leur écologie et la nôtre, 1974

Source : http://ecorev.org/spip.php?article5

[1] Les Temps modernes. mars 1974.
Le Sauvage, avril 1974

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Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

cairotahrirsquare« Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007). Le phénomène s’est déjà produit deux fois dans l’histoire de ce pays. La première à l’été 1789 : quand s’est répandue la nouvelle de la prise de la Bastille, la structure de gouvernement héritée de Richelieu et de Colbert s’est spontanément défaite. Les intendants – représentants du pouvoir central, équivalents des préfets de régions actuels – sont tout simplement parti. Ils ont vidé les lieux en laissant les clefs sur la porte, et avec eux se sont dissous les corps constitués, les parlements, les municipalités dont les membres tiraient leur pouvoir de l’hérédité, de la vénalité des charges ou d’une désignation directe par le pouvoir central. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien. La courroie était cassée, et définitivement.

La seconde évaporation du pouvoir s’est produite en mai 1968 quand, face à la révolte étudiante et à la plus grande grève qu’ait connue le pays, le pouvoir gaulliste s’est volatilisé. Certes, cette vacance n’a duré que quelques jours : tout avait été si soudain, si inattendu, que rien n’était prêt dans les esprits pour tirer parti d’une situation aussi exceptionnelle. C’est le vide théorique et programmatique, non comblé par les élucubrations maoïstes ou trotskistes, qui permit au parti communiste et à la CGT de reprendre les choses en mains et au gaullisme de resurgir triomphalement au mois de juin – le vide, bien davantage que les CRS, le préfet Grimaud ou la menace du général Massu.

Récemment, Ben Ali et Moubarak ont eux aussi pris la route du néant malgré leur police et leurs forces spéciales – et ce, dans des pays considérés comme dépolitisés par des dizaines d’années de dictature. Mais rien n’était pensé pour faire suite à ces magnifiques soulèvements populaires. L’opportunité d’en finir avec l’ordre ancien n’a pas été saisie faute de préparation, si bien qu’en Tunisie comme en Égypte le processus constituant s’est enclenché : un gouvernement provisoire autoproclamé s’est installé, il a mis au pas le mouvement révolutionnaire, il a organisé des élections qui ont ramené – ou vont ramener – une sélection plus ou moins aggravée des notables de l’ancien régime. Le tout avec la bénédiction de l’Occident, rassuré de voir s’évanouir le spectre d’une véritable révolution arabe.

Ce n’est pas nouveau. La séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire. En février 1848, dans les heures qui suivent l’abdication de Louis Philippe, un groupe de députés autour de Lamartine se proclame gouvernement provisoire. En hâte, ils font élire une Assemblée qui, en juin, va donner pleins pouvoirs à Cavaignac pour écraser les prolétaires insurgés puis favoriser l’irrésistible ascension de Louis Bonaparte. Le 4 septembre 1870, après la honteuse débâcle du Second Empire, la république est proclamée sous la pression populaire mais un gouvernement provisoire, dit de Défense nationale, s’installe à l’Hôtel de Ville, organise l’élection d’une assemblée de ruraux, mène Paris à la capitulation devant les Prussiens et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour écraser la Commune de Paris. Lors de la révolution allemande de 1918-1919, le gouvernement provisoire de Friedrich Ebert, un socialiste, organise les élections et écrase la révolte spartakiste et la révolution de Bavière, avec l’aide des Freikorps. (…)

En faisant élire au plus vite une assemblée – généralement qualifiée de « constituante » – un gouvernement provisoire gagne sur deux tableaux. D’une part il assied une légitimité fragile que ne lui assure pas son caractère toujours autoproclamé : il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’entend pas garder le pouvoir. Et d’autre part, il évite que les « extrémistes » ne mettent le temps à profit pour répandre leurs idées. La population, nourrie depuis toujours par la propagande du régime qui vient d’être abattu, votera bien et l’Assemblée aura la même couleur que la Chambre d’avant la révolution ou sera plus réactionnaire encore. Blanqui, après février 1848, avait cette crainte en tête quand il réclamait le report des élections. Le gouvernement provisoire tenait au contraire à brusquer les choses, escomptant à juste titre le retour d’une Chambre dominée par les royalistes et les républicains de droite.

Que la désastreuse séquence électorale soit à éviter à tout prix, c’est ce qu’avaient bien compris les plus lucides des manifestants espagnols qui encerclaient le parlement à Madrid le 25 septembre 2012. Au mot d’ordre de proceso constituyente, ils opposaient celui de marea destituyente. »

« Le plus difficile, le plus contraire au « bon sens », c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne, on conservera les structures administratives et policières, on continuera à faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires.

Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le « socialisme dans un seul pays ». La décrépitude du capitalisme démocratique est telle que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement.

Mais partout il faut tenir compte d’un sentiment assez commun, la peur du chaos. Elle est sans cesse renforcée et exploitée par les idéologues de la domination mais on ne peut pas en déduire qu’elle puisse être traitée par le mépris. Personne n’envisage favorablement d’être plongé dans le noir sans rien à manger. Pour que l’immense force de rupture qui monte trouve le levier et s’en saisisse, la première condition est de dissiper cette peur qui existe en chacun de nous, de restaurer un rapport au monde débarrassé des angoisses de manque, de pénurie, d’agression qui font silencieusement la trame de l’existence normale. Mais surtout il faut parvenir à distinguer ces deux peurs que la domination amalgame avec soin : la peur du chaos et la peur de l’inconnu. Et cette dernière, c’est le moment révolutionnaire, ce qu’il ouvre, la joie qui ne manque jamais de l’accompagner, qui la transforment en appétit de l’inconnu, en soif d’inédit. Du reste, on sous-estime toujours la capacité du peuple à se dépatouiller dans les situations exceptionnelles.

A soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit jamais à construire du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale ».

L’appareil d’Etat s’est dissous, ses débris tournoient dans le vide. Ceux qui se réunissaient chaque semaine pour régler les affaires courantes et qu’on qualifiait contre toute évidence de « gouvernement » sont hébétés, éparpillés dans la nature, certains en fuite. Mais le premier moment passé, ils vont chercher à se retrouver, à se concerter, à préparer la revanche. Pour qu’ils restent inoffensifs, il faut les maintenir dispersés. Ces gens-là fonctionnent par réunions, dans des bureaux, avec des dossiers. Nous les leur ôterons : nous fermerons, nous ferons murer et garder tous les lieux où tournaient hier encore les rouages de l’Etat, du palais de l’Elysée à la plus reculée des sous-préfectures – ou nous y installerons des crèches, des hammams, des cantines populaires comme dans les hôtels de luxe à Barcelone en 1936. Nous couperons leurs lignes de communication, leurs intranets, leurs listes de diffusion, leurs lignes téléphoniques sécurisées. Si les ministres déchus et les chefs de la police haïs veulent se réunir dans des arrière-salles de cafés, libre à eux. Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir.

Prendre les places laissées libres, s’asseoir dans les fauteuils vides et ouvrir les dossiers abandonnés serait la pire erreur. Nous n’y penserons même pas. Dans les villages, dans les quartiers, dans les usines, des lieux existent pour se réunir : cinémas, écoles, gymnases, cirques en évitant les amphis, qui rappellent tant d’AG interminables et mortifères.

La dissolution des corps constitués, le licenciement de leur personnel va disperser des dizaines de milliers de personnes. A quoi il faut ajouter les millions de « chômeurs », plus celles et ceux dont le métier va péricliter ou disparaître : les publicitaires, les financiers, les juges, les policiers, les militaires, les enseignants des écoles de commerce… bref : beaucoup de monde.

Cessons de parler, de penser en termes de chômage, d’emplois (perdus, gagnés), de marché du travail. Ces mots abjects amènent à ne plus voir dans les humains que leur employabilité, à les diviser en deux classes, ceux qui ont un boulot et qui sont des vivants à part entière, et les autres qui sont des êtres subjectivement et objectivement diminués. C’est cette centralité de l’emploi – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas, du salariat – qui pousse l’enseignement à préparer la jeunesse à ce concentré d’horreur qu’est « le monde de l’entreprise ».

Le travail, au sens classique du terme – industriel ou « tertiaire » – ne reviendra pas, c’est une affaire entendue. Il ne serait d’ailleurs pas davantage revenu si l’insurrection n’avait pas eu lieu : personne ne peut croire aux incantations actuelles sur la réindustrialisation, la compétitivité, etc. Mais s’il y a une chose que l’on ne regrettera pas, c’est bien le travail, ce mythe fondateur qui pourrit la vie : tout le monde sera content de s’en débarrasser – comme de la pseudo-science économique, indispensable au bon fonctionnement du capitalisme démocratique mais désormais aussi inutile que l’astrologie.

Une situation révolutionnaire ne se résume pas à une réorganisation de la société. C’est aussi, c’est surtout l’émergence d’une nouvelle idée de la vie, d’une nouvelle disposition à la joie. Le travail ne disparaîtra pas pour la seule raison que les structures qui l’encadrent se seront effondrées, mais par le désir d’appréhender autrement l’activité collective.

Ce qui peut, ce qui doit être fait au lendemain de l’insurrection, c’est disjoindre travail et possibilité d’exister, c’est abolir la nécessité individuelle de « gagner sa vie ». Rien à voir avec les minima sociaux – où l’adjectif « social » s’applique comme ailleurs à tout dispositif destiné à faire avaler l’inacceptable. Il s’agit que chacun voie son existence assurée, non par un emploi rémunéré qui est toujours menace de le perdre et réduction à un sort individuel, mais par l’organisation même de la vie collective.

Il est évidemment difficile, les rapports sociaux étant ce qu’ils sont pour l’heure, de se figurer ce que sera l’abolition du salariat, ou juste une existence où l’argent sera renvoyé aux marges de la vie. L’argent n’est-il pas, en tout domaine, l’intermédiaire obligé entre nos besoins et leur satisfaction ? Pour se représenter ce que peut être une existence non économique, il suffit de revenir sur les moments insurrectionnels de l’histoire, de se souvenir de ce qu’en disaient les occupants de la place Tahir, ceux de l’Odéon en mai 1968 ou les insurgés espagnols de 1936. Ces moments où plus rien n’est travail mais où nul ne compte plus ni ses efforts ni les risques qu’il prend, ces moments où les rapports marchands ont été remisés à la périphérie sont aussi ceux de la plus haute vertu individuelle et collective. On objectera qu’on ne reconstruit pas un monde sur la base de moments d’exception – non, certes, mais ces moments nous indiquent ce qu’il convient de faire : dès le lendemain de l’insurrection, appuyer la rupture avec l’ordre passé sur les noyaux humains qui se seront constitués dans l’action, plutôt que de chercher à les mater parce que rétifs à l’obéissance. Contrairement au traitement que la guerre civile espagnole a réservé aux colonnes de volontaires anarchistes, la « Libération » aux maquis ou les « organisations révolutionnaires » aux comités d’action de 1968, il ne faut pas craindre de confier l’essentiel des tâches à ceux que lient déjà un état d’esprit non économique, l’idée d’un partage immédiat de la vie entière. Ceux qui ont connu cette ivresse savent de quoi nous voulons parler, connaissent la saveur inoubliable de cette vie-là. L’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche.

On souligne assez peu la singularité de notre époque sur la question de l’argent. Jamais l’argent n’a été aussi omniprésent, jamais il n’a été à ce point nécessaire au moindre geste de la vie, et jamais non plus il n’a été aussi dématérialisé, aussi irréel. Il n’y a qu’à voir la frousse que suscite la seule évocation d’un possible bank run dans n’importe quel pays du monde, et encore récemment à Chypre, pour mesurer la paradoxale vulnérabilité de ce qui fait le cœur de la société présente. L’argent n’est plus une matière palpable, ce n’est même plus un tas dispersé de bouts de papiers, ce n’est plus qu’une somme de bits stockés dans des réseaux informatiques sécurisés. S’agissant de comptes bancaires, l’instauration d’une égalité parfaite est réalisable par quelques clics sur les serveurs centraux des grandes banques d’un pays.

On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de « satisfaire ses besoins », l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un « gagnant » dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de choses.

Que restera-t-il de la centralité de l’argent lorsqu’on pourra manger à sa faim dans l’une des cantines gratuites ouvertes par les différents collectifs sur les boulevards, dans les villages et les quartiers, lorsqu’on n’aura plus le loyer à payer à son propriétaire, lorsque l’électricité comme l’eau ou le gaz ne seront plus l’objet de factures mais d’un souci d’en user et de la produire le plus judicieusement et localement possible, lorsque les livres, les théâtres et les cinémas seront aussi gratuits que les albums de musique ou les films en peer to peer, lorsque l’obsolescence programmée des marchandises ne nous forcera plus à racheter un mixeur tous les six mois et une chaîne hi-fi tous les trois ans ? L’argent demeurera peut-être, si tant est qu’il soit possible, comme le pensent présentement les inventeurs du bitcoin, de créer une monnaie qui ne soit pas adossée à un ordre étatique, mais il restera aux marges de la vie tant individuelle que collective. Qu’offrirons-nous contre du café aux ex-zapatistes du Chiapas, le chocolat des communes sénégalaises ou le thé des camarades chinois, bien meilleur que celui auquel les plantations industrielles et empoisonnées du capitalisme nous avaient accoutumés ? Existe-t-il des rapports où l’étrangeté entre les êtres qui caractérise les rapports marchands est goûtée en tant que telle et exige donc une forme ou une autre de monnaie ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles il faudra réfléchir et expérimenter.

Une chose reste néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout le 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout, comme il en est du Palais du facteur Cheval. Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous, et non du fait d’être en soi désirable. »

« La fin du travail obligatoire, la fin de la dictature de l’économie auront pour conséquence quasi mécanique la fin de l’Etat. Sur ce point, c’est une nouvelle fois le « bon sens » que l’on heurte, mais pas seulement lui : la plupart des révolutionnaires ont toujours douté que l’on puisse se passer d’Etat, au sens d’une organisation centrale de la contrainte – ce qui a mené la plupart des révolutions à desservir la cause même de la révolution en la retournant en un asservissement étatique encore accru. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est une vieille croyance anthropologique que l’on peut faire remonter, au choix, à saint Augustin ou à Thucydide. « L’homme » serait une créature déchue, mauvaise, encline à se livrer sans frein à ses passions les plus brutales, les plus asociales, aiguillonné par les désirs les plus inavouables et destructeurs ou, pour le dire dans le langage neutre de l’économie, « poursuivant ses propres intérêts ». Livré à lui-même, il ne serait au fond qu’un tyran, poussé par des besoins et une nature aveugle. Hobbes, que Marx qualifiait de « plus grand économiste de tous les temps », a donné de cette croyance la formulation canonique et en a tiré les conséquences les plus rigoureuses : puisque l’homme est essentiellement mauvais, pour mettre fin à la « guerre de tous contre tous » à laquelle conduit sa nature, il faut instaurer un Etat, par contrat social. Depuis lors, cet argumentaire théologique sécularisé est devenu une sorte de lieu commun partout où il y a un Etat. (…)

Lorsqu’éclate une révolution, on voit s’écrouler toute cette métaphysique de « l’homme », toute cette anthropologie de bazar. Pendant la Commune, Courbet s’émerveillait de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire, la soudaine mutation des êtres lors de la révolution. Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. « L’homme »  n’existe tout simplement pas. S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique.

Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlures viendront à s’estomper.

A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien – plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu, président des Etats-Unis ou maire d’une commune rurale, travaille sans tarder à sa réélection.

L’activité de l’appareil d’Etat a cependant des effets latéraux notables dont le premier est de tenir le peuple à l’écart des décisions qui le concernent. Quand les Français et les Néerlandais en 2005, puis les Irlandais en 2008, ont rejeté les projets constitutionnels proposés par Bruxelles, on leur a expliqué qu’ils n’avaient pas bien compris et leur refus a été vite contourné. (…) Les formes élémentaires de la « démocratie représentative » ne sont plus nulle part respectées : aux élus, on ne laisse que des débats secondaires, les vraies décisions étant prises en coulisses par « les marchés », les organisations et les experts internationaux. »

« Pour créer l’irréversible, il faut éviter que se reconstitue un Etat. Les marxistes orthodoxes évoqueront le « dépérissement de l’Etat », ils citeront L’Etat et la révolution de Lénine, mais l’histoire de l’Occident montre que jamais les Etats nés d’une révolution ne se sont laissés dépérir. Au contraire, tous ont travaillé à renforcer leur appareil et partout ce renforcement est passé par l’élimination de l’extrême gauche, de l’aile marchante de la révolution. Des paysans révoltés de Thomas Münzer aux ouvriers de la Commune de Shangai, des Levellers de la guerre civile anglaise aux Cordeliers de l’an II, des insurgés de Cronstadt et d’Ukraine aux anarchistes et poumistes espagnols, tous ont connu une fin tragique. Cette répétition du phénomène à des époques et dans des circonstances si différentes a quelque chose d’étrange. Parmi les explications possibles : un Etat né d’une révolution se heurte aux forces qu’il a chassées, à une contre-révolution intérieure soutenue ou non par l’étranger. Pour y faire face, il faut de l’organisation, de l’ordre, du centralisme. La tendance de l’extrême-gauche est au contraire d’approfondir la révolution, d’aller au-delà d’une émancipation purement politique, bref de changer les formes mêmes de la vie. Ses efforts causent forcément du désordre. D’abord sympathique, il devient vite intolérable pour ceux qui tentent de faire tourner l’appareil du nouvel Etat. Le choc inévitable se fait aux dépens des mal armés, des mal organisés, des esprits ardents mais parfois confus que l’on trouve à l’extrême gauche.

Nous ne craindrons donc pas le désordre, nous admettrons les discordances, nous ne fuirons pas les conflits qui nous rendent plus forts, nous transformerons « la politique » en un vaste champ d’expériences collectives pour éviter que ne se forment des blocs frustrés de ne pouvoir faire entendre leur voix. »

« S’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence. Il ne s’agit pas de prendre, même collectivement, l’ensemble des infrastructures qui matérialisent cette dépossession, des grandes surfaces aux chaînes de télévision et aux réseaux de téléphonie mobiles, en passant par les centrales nucléaires. C’est à l’échelle des villages et des quartiers, du moins à une échelle localisée que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire, ce qui ne fera d’ailleurs que renouer avec la richesse des formes historiques d’organisation, depuis les sections parisiennes de 1793 jusqu’aux quilombos du Brésil. »

« Dans les assemblées, groupes de travail, collectifs, comités, ce qui est à éviter, c’est le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire. En mars 1871, c’est le Comité central de la garde nationale – un « avènement d’obscurs » dit Lissagaray – ce sont des non-élus, des illégitimes qui organisent la prise de pouvoir du peuple, chassent la réaction et font fonctionner les services publics. Tout change quand ce Comité cède la place au Conseil général de la Commune. Régulièrement élu par les vingt arrondissements, il sera incapable d’organiser la résistance, perdant son temps en discussions stériles entre sa majorité autoritaire et sa minorité plus ou moins libertaire – cas exemplaire des méfaits du parlementarisme en matière de révolution.

Une autre instance de décision est l’assemblée générale, en principe soumise aux règles de la « démocratie directe ». Là encore, la variété des situations, des mœurs, des liens, des modes d’expression ne peut que se trouver amputée par le cadre uniforme de la procédure. D’où le caractère sinistre, l’ennui dévastateur si palpable dans les assemblées générales comme dans les réunions de groupuscules. Ceux qui l’emportent sont ceux qui ont le plus d’endurance, ceux que l’on pourrait appeler « les êtres de pouvoir » : eux seuls sont capables de supporter des doses de fatigue et de tristesse aussi massives, étant eux-mêmes déjà remplis de doses mortelles d’amertume.

La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options figées sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques.

Reste le cas où malgré tous les efforts deux positions irréductibles s’affrontent. C’est alors que s’impose le recours au vote, qui constitue un échec à s’entendre. Pour ne pas y ajouter la misère honteuse du scrutin secret, il aura lieu par assis et levés ou tout autre moyen ouvert, comme dans les sections parisiennes en l’an II. Le cas qui représente le plus clairement ce qu’il y a à déjouer, c’est le vote à bulletin secret qui vient clore une grève, après une assemblée générale convoquée par les syndicats ou la hiérarchie, et bien souvent les deux. (…)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler l’entreprise, les modes de décision actuels, parfaitement opaques, vont disparaître en même temps que les dirigeants. Mais on ne peut plus croire que la révolution consiste en une simple mise en commun des moyens de production existants : dans le « socialisme réel », il y avait bien « appropriation collective », et on a vu le résultat. D’ailleurs, en Espagne, en Grèce, au Portugal, la révolte contre la dévastation en cours ne prend pas spontanément la forme de conseils ouvriers – dans des usines qui disparaissent – mais d’un renouveau inattendu du mouvement coopératif, aboutissant même à l’étrange idée de coopérative intégrale, où s’organise non seulement la production mais la vie toute entière. »

arton795« Après la dissolution de l’appareil d’Etat, l’essentiel sera de répartir à la juste échelle les questions collectives. Pour celles qui relèvent du local – logement, alimentation, écoles, transports, entreprises… – c’est dans les quartiers, dans les communes reconstituées que surgiront les idées nouvelles. Ce sont là des sujets qu’il est absurde de traiter partout de la même manière : en France, quoi de commun dans les problèmes scolaires en Lozère et en Seine-Saint-Denis, dans la Mayenne et l’agglomération marseillaise ? Le centralisme bureaucratique, les directives ministérielles successives et contradictoires ont fait là des ravages qu’il faudra réparer avec des bricolages modestes, des essais et des erreurs, des inventions collectives.

Mais certains domaines nécessitent que l’on passe à l’échelle supérieure, celle de la province (pour ne pas dire « région », entité bureaucratique qui aura disparu) ou du pays tout entier. Le démantèlement du nucléaire et ses répercussions sur la fourniture générale d’énergie ; le sort des grandes voies de transport routières, aériennes, fluviales, ferroviaires ; l’orientation à donner aux principales industries telles que l’automobile ; la manière de rendre au peuple les moyens nationaux d’information : tels sont quelques exemples de questions auxquelles il ne peut être répondu localement.

La ligne de partage entre ce qui peut se régler ici et maintenant et ce qui relève d’un échelon plus élevé est souvent facile à tracer. Pour la santé publique, par exemple, on voit bien ce qui relève du lieu : la bonne distribution des dispensaires, des services d’urgence, des différentes spécialités hospitalières, la manière non autoritaire d’amener des praticiens dans les « déserts médicaux », de pallier le manque éventuel d’infirmières, d’anesthésistes, de sages-femmes… Du temps du capitalisme démocratique, c’était impossible car, disait-on, il n’y avait pas de crédits pour le faire. Mais dès le moment où la santé cessera d’être un grand centre de profits, où la conduite des choses sera confiée à celles et ceux qui auront choisi d’y travailler, tout changera. Ce n’est pas là de l’angélisme : après la révolution cubaine, on a vu la médecine de ce pays devenir la meilleure d’Amérique latine, la mortalité infantile baisser au niveau des pays industriels, le tout sans injection particulière de crédits. »

« Pour éviter le parlementarisme, l’histoire ne sert qu’à réfléchir sur les échecs passés. Les solutions sont à inventer.

On pourrait par exemple établir que chacun des sujets dont l’échelle adéquate est nationale soit traité par un groupe de travail donné siégeant dans une ville différente, l’ex-capitale n’étant que l’un d’entre telles.

(…)En faire des groupes d’élus reviendrait à reconstituer de petits parlements, avec les inconvénients que l’on a vus. Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires. Il n’y a guère de risque que l’on se bouscule pour participer à de tels groupes par opportunisme ou recherche d’avantages matériels, vu que la fonction n’apportera aucun privilège financier mais plutôt un sacrifice de temps, une dépense d’énergie, un bouleversement de vie – raisons pour lesquelles elle ne pourrait être qu’assez brève, avec une relève par roulement.

Les groupes de travail n’auront pas de président mais un coordinateur pour l’organisation matérielle des séances, leur enregistrement, leur diffusion, etc. Pour traiter des questions difficiles, ils pourront inviter des spécialistes scientifiques ou techniques, qui n’auront rien de commun avec les experts de naguère : choisis parmi les partisans du nouveau cours, ils participeront aux discussions à égalité avec n’importe qui. Ainsi par exemple le comité chargé du démantèlement du nucléaire pourra comprendre des travailleurs des centrales, des habitants des environs, des militants de collectifs antinucléaires, des physiciens, des ingénieurs et techniciens de l’électricité et des autres sources d’énergie, sans qu’aucun de ces membres ne puisse se prévaloir de l’argument d’autorité.

Quant aux « décisions » prises, la meilleure façon de s’assurer qu’elles soient sensées réside, non pas dans un « contrôle populaire » toujours manipulable, mais dans leur mode d’application. En l’absence d’exécutif central, ce sera aux groupes de travail eux-mêmes d’organiser la mise en œuvre des mesures qu’ils auront proposées. Etre directement confronté à ce qu’implique pratiquement une mesure, devoir emporter la conviction générale, cela dissuade de suggérer des solutions irréalisables ou dictées par tel ou tel intérêts inavouable. »

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires