Publié dans Citations

Pour le Climat, Grève de l’économie !

bandeau_greve_climat

Si le climat est bien issu d’une « organisation sociale »,
alors sa défense mérite une grève de l’économie !

Chacun peut constater que le climat est devenu le produit – ou plutôt le déchet – d’une organisation sociale : le capitalisme productiviste, c’est-à-dire un modèle industriel de production et de consommation qui induit des modes de vie appuyés presque exclusivement sur des énergies carbonées fossiles, et sont donc l’une des principales causes des dérèglements climatiques.

Cette organisation sociale se caractérise par l’engloutissement de la société par et dans l’économie. Cela signifie non seulement que toute la vie sociale est quasiment réduite à sa dimension économique mais aussi que c’est toute la chaîne économique qui s’attaque à tous les pans de la vie sociale : extraction à production à redistribution à consommation à déchets.

  • Car en amont de la production, il y a l’extraction c’est-à-dire une violence exercée contre la nature, réduite à n’être qu’un stock de « ressources ».
  • Car en aval de la consommation, il y a les déchets que les fariboles de l’économie circulaire présentent aussi comme des « ressources », mais qui empoisonnent l’air, l’eau et les sols.
  • Pas question enfin de croire qu’il suffirait d’une simple redistribution des « richesses » pour, comme par magie, rompre radicalement avec toute cette « économie » des gaspillages et des gâchis, écologiques, sociaux et bien évidemment démocratiques.

Comment alors ne plus répéter ce qui a déjà échoué en ne s’attaquant qu’aux conséquences de l’économie productiviste  ? Comment ne plus se contenter de toutes ces formes traditionnelles de contestation (pétitions, appels sans contenu… mais signés par des « personnalités ») qui, peu ou prou, en reviennent toujours à maintenir l’illusion que ce serait par une gouvernance mondiale ou par une prise préalable du pouvoir que les lendemains rechanteront.

D’ores et déjà, sans jouer au prophète de malheur, nous pouvons annoncer qu’il n’y aura pas d’accord historique à Paris en décembre 2015. « C’est Laurence Tubiana, la représentante de la France dans les négociations qui l’affirme, essayant de tempérer les attentes par rapport à la prochaine conférence de l’ONU en décembre 2015 sur l’aéroport du Bourget : « A Paris, nous ne serons pas en capacité d’être dans un scénario de limitation du réchauffement à 2 °C ». Voilà qui est clair, lucide et fondé ».

Du coup, tirant les leçons des ratés de Copenhague, une Coalition Climat 21 s’est mise en place, qui semble avoir compris qu’il ne s’agit pas de multiplier les coups (plus ou moins) médiatisés pour au contraire préférer une position d’acteur et de prescripteur plutôt que de spectateur. Fort bien ! Mais comment ? Car d’un côté, les membres de cette coalition ne manquent pas de railler le texte final de Lima qui, en réalité, se contente de juxtaposer les propositions les plus contradictoires. Mais d’un autre côté, en interne, c’est-à-dire en ce qui concerne les modalités d’actions propres à la Coalition, ils ne semblent pas vouloir procéder autrement : chaque membre de la coalition aura la « liberté » de mener ses propres initiatives. Dans les deux cas, malheureusement, le même constat semble s’imposer : ne jamais entrer dans l’examen des points qui font clivages… faute de vouloir chercher un accord réel sur ce que devraient être des objectifs communs.

C’est donc d’un autre rapport de forces que nous avons besoin et puisque c’est d’économie qu’il s’agit, il faut oser imaginer une Grève de l’économie. Pas moins ! Se « contenter » d’une grève de la production, ou de la consommation, ce serait répéter les fables du libéralisme qui prétendent « diviser » les chaînes de l’économie pour mieux nous y attacher.

  • Les modalités d’action ne manqueront pas: arrêts de travail, réunions et débats dans les entreprises et les services publics, dans les établissements scolaires, boycott actif de la grande distribution et des fournisseurs d’énergie et des transporteurs, journées sans achat, sans déchets, extinction de l’éclairage public, actions antipublicité, mise en place de circuits courts et de gratuités
  • Les revendications ne manqueront pas, surtout si nous les articulons à des limitations démocratiquement choisies des énergies et des revenus. Pour entamer sans attendre la décroissance et repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique tout en assurant à chacun les moyens décents de son autonomie et de sa sobriété, il nous faudra de « belles revendications » formulées dans le cadre de l’espace écologique (pas de plancher sans plafond, et réciproquement). Pas de revenu-plancher sans un plafonnement des revenus (et des patrimoines). Pas de limitation dans les productions d’énergie sans garantie, au plus près des territoires, d’une autonomie énergétique et de l’accès gratuit pour tous aux besoins essentiels. Relocalisation de la production et de la distribution des biens et services, à travers des coopératives et régies publiques territoriales autogérées. Moratoire sur l’extraction des ressources, l’artificialisation des sols, et la destruction des écosystèmes et des modes de vie traditionnels.

Pour le Climat, Grève de l’économie !

Source : http://www.les-oc.info/2015/03/pour-le-climat-greve-de-leconomie/

Publicités
Publié dans Conseils de lecture

« Vivre la simplicité volontaire » : les témoignages de ceux qui font vraiment la révolution

vivre_la_simplicite_volontaire« Des habitants de zone urbaine ou rurale vivent sans voiture, sans télévision, sans téléphone portable, sans lave-linge, et même parfois sans frigo… tout en étant investis dans la vie locale et en soutenant que l’on est plus heureux en possédant moins. Parmi eux, des jeunes parents intégrés professionnellement refusent l’engrenage des carrières, de l’argent, de la consommation et choisissent plutôt la solidarité et l’épanouissement intellectuel et social. D’autres ont carrément décidé de vivre en autarcie, par exemple dans une maison qu’ils ont construite dans les bois, sans eau ni électricité, « en grève générale quotidienne contre le capitalisme ». D’aucuns refusent un travail aliénant et se tournent vers des métiers artisanaux : cordonniers, ébénistes, brasseurs ou paysans. Certains ont pourtant eu une vie tout ce qu’il y a de plus conformiste, comme cet ancien ingénieur qui gagnait 100 000 euros par an et qui a tout plaqué car sa « vie n’avait aucun sens ».

Toutes ces trajectoires, bien que très différentes, tentent d’appliquer les principes de la simplicité volontaire : une philosophie pratique selon laquelle la vie se trouve ailleurs que dans l’accumulation indéfinie et le « tout, tout de suite ».

Ce livre présente une cinquantaine de parcours singuliers de déclassés volontaires qui nous expliquent les raisons de leurs choix, la manière dont ils vivent, les liens qu’ils tissent, leurs rapports aux autres, à la nature et aux savoir-faire.

Ils nous racontent comment ils s’efforcent, chacun à leur manière, de s’extirper de la société de consommation et des grands réseaux techniques pour savourer une vie riche de sens, de puissance d’agir et de liberté.

Initialement parus dans La Décroissance, ces entretiens sont agrémentés d’une préface de Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, fondateurs du journal, et d’une histoire de la simplicité volontaire. »

Vivre la simplicité volontaire, Histoire et témoignages, ouvrage coordonné par Cédric Biagini et Pierre Thiesset. Préface de Vincent Cheynet et Bruno Clémentin. Co-édition L’échappée / Le pas de côté. Paru en novembre 2014, 20 euros.

Publié dans Conseils de lecture

« Constellations », le récit revigorant des luttes et réappropriations qui ont émaillé notre début de siècle

squat« « De ces dix dernières années, nous avons encore le souvenir. De leurs révoltes, de leurs insoumissions, nous sommes nombreux à ne rien vouloir oublier. Nous savons pourtant que nous vivons dans un monde qui s’en emparera, nous en dépossédera afin que des enseignements n’en soient jamais tirés et que rien de ce qui est advenu ne vienne repassionner les subversions à venir. Pour extirper cette mémoire d’un si funeste destin, nous avons fait un « livre d’histoires ». Des histoires d’inadaptés, de rétifs, des histoires de lutte contre ce même ordre des choses qui menace aujourd’hui de les ensevelir sous son implacable actualité. « Ne faites pas d’histoires », c’est en somme le mot d’ordre imposé par une époque piégée dans le régime de l’urgence et des plans de redressement. Ne faites pas d’histoires, et suivez le courant. L’économie répondra à vos besoins, les aménageurs assureront votre confort ; la police garantira votre sécurité, l’Internet votre liberté, et la transition énergétique, votre salut. Les histoires de cet ouvrage viennent mettre du trouble là où devraient régner le contrôle et la transparence; elles reflètent la recherche d’un certain ancrage dans un présent qui partout se défausse. Ce sont des histoires d’expérience et de transmission contre la dépossession, d’enracinement et de voyage contre l’anéantissement des territoires, d’intelligence collective contre l’isolement et l’exploitation. Elles parlent de jardins, de serveurs web, de stratégies, de fictions, de bouteilles incendiaires, de complicités, de zones à défendre, de free parties, d’assemblées, de lieux collectifs… Des histoires à vivre debout et à donner du souffle.»

S’ouvrent ainsi les Constellations et trajectoires révolutionnaires du collectif «Mauvaise Troupe » qui reprend le récit, à la première personne du pluriel, des luttes, désertions, imaginations, batailles, occupations, fêtes qui ont ponctué les treize premières années du nouveau siècle. Au fil d’entretiens, correspondances, documents, écrits, dessins, photos, se confirme l’existence d’une génération éparpillée qui vit et combat chaque jour pour « inventer une vie immédiate », loin des modèles rancis promus par l’époque. Livre d’espérances, d’enthousiasmes, de colères, il trace des voies praticables sur le parcours piégé de la radicalité politique et de ses figures parfois sclérosantes. Voies de l’intelligence des faits, et de l’autonomie vis-à-vis des pouvoirs institués. »

Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle, publié par les éditions de l’Eclat, est disponible en librairie. On peut aussi retrouver son contenu en intégralité sur https://constellations.boum.org/

Publié dans Citations, Conseils de lecture

Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

cairotahrirsquare« Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007). Le phénomène s’est déjà produit deux fois dans l’histoire de ce pays. La première à l’été 1789 : quand s’est répandue la nouvelle de la prise de la Bastille, la structure de gouvernement héritée de Richelieu et de Colbert s’est spontanément défaite. Les intendants – représentants du pouvoir central, équivalents des préfets de régions actuels – sont tout simplement parti. Ils ont vidé les lieux en laissant les clefs sur la porte, et avec eux se sont dissous les corps constitués, les parlements, les municipalités dont les membres tiraient leur pouvoir de l’hérédité, de la vénalité des charges ou d’une désignation directe par le pouvoir central. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien. La courroie était cassée, et définitivement.

La seconde évaporation du pouvoir s’est produite en mai 1968 quand, face à la révolte étudiante et à la plus grande grève qu’ait connue le pays, le pouvoir gaulliste s’est volatilisé. Certes, cette vacance n’a duré que quelques jours : tout avait été si soudain, si inattendu, que rien n’était prêt dans les esprits pour tirer parti d’une situation aussi exceptionnelle. C’est le vide théorique et programmatique, non comblé par les élucubrations maoïstes ou trotskistes, qui permit au parti communiste et à la CGT de reprendre les choses en mains et au gaullisme de resurgir triomphalement au mois de juin – le vide, bien davantage que les CRS, le préfet Grimaud ou la menace du général Massu.

Récemment, Ben Ali et Moubarak ont eux aussi pris la route du néant malgré leur police et leurs forces spéciales – et ce, dans des pays considérés comme dépolitisés par des dizaines d’années de dictature. Mais rien n’était pensé pour faire suite à ces magnifiques soulèvements populaires. L’opportunité d’en finir avec l’ordre ancien n’a pas été saisie faute de préparation, si bien qu’en Tunisie comme en Égypte le processus constituant s’est enclenché : un gouvernement provisoire autoproclamé s’est installé, il a mis au pas le mouvement révolutionnaire, il a organisé des élections qui ont ramené – ou vont ramener – une sélection plus ou moins aggravée des notables de l’ancien régime. Le tout avec la bénédiction de l’Occident, rassuré de voir s’évanouir le spectre d’une véritable révolution arabe.

Ce n’est pas nouveau. La séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire. En février 1848, dans les heures qui suivent l’abdication de Louis Philippe, un groupe de députés autour de Lamartine se proclame gouvernement provisoire. En hâte, ils font élire une Assemblée qui, en juin, va donner pleins pouvoirs à Cavaignac pour écraser les prolétaires insurgés puis favoriser l’irrésistible ascension de Louis Bonaparte. Le 4 septembre 1870, après la honteuse débâcle du Second Empire, la république est proclamée sous la pression populaire mais un gouvernement provisoire, dit de Défense nationale, s’installe à l’Hôtel de Ville, organise l’élection d’une assemblée de ruraux, mène Paris à la capitulation devant les Prussiens et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour écraser la Commune de Paris. Lors de la révolution allemande de 1918-1919, le gouvernement provisoire de Friedrich Ebert, un socialiste, organise les élections et écrase la révolte spartakiste et la révolution de Bavière, avec l’aide des Freikorps. (…)

En faisant élire au plus vite une assemblée – généralement qualifiée de « constituante » – un gouvernement provisoire gagne sur deux tableaux. D’une part il assied une légitimité fragile que ne lui assure pas son caractère toujours autoproclamé : il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’entend pas garder le pouvoir. Et d’autre part, il évite que les « extrémistes » ne mettent le temps à profit pour répandre leurs idées. La population, nourrie depuis toujours par la propagande du régime qui vient d’être abattu, votera bien et l’Assemblée aura la même couleur que la Chambre d’avant la révolution ou sera plus réactionnaire encore. Blanqui, après février 1848, avait cette crainte en tête quand il réclamait le report des élections. Le gouvernement provisoire tenait au contraire à brusquer les choses, escomptant à juste titre le retour d’une Chambre dominée par les royalistes et les républicains de droite.

Que la désastreuse séquence électorale soit à éviter à tout prix, c’est ce qu’avaient bien compris les plus lucides des manifestants espagnols qui encerclaient le parlement à Madrid le 25 septembre 2012. Au mot d’ordre de proceso constituyente, ils opposaient celui de marea destituyente. »

« Le plus difficile, le plus contraire au « bon sens », c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne, on conservera les structures administratives et policières, on continuera à faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires.

Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le « socialisme dans un seul pays ». La décrépitude du capitalisme démocratique est telle que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement.

Mais partout il faut tenir compte d’un sentiment assez commun, la peur du chaos. Elle est sans cesse renforcée et exploitée par les idéologues de la domination mais on ne peut pas en déduire qu’elle puisse être traitée par le mépris. Personne n’envisage favorablement d’être plongé dans le noir sans rien à manger. Pour que l’immense force de rupture qui monte trouve le levier et s’en saisisse, la première condition est de dissiper cette peur qui existe en chacun de nous, de restaurer un rapport au monde débarrassé des angoisses de manque, de pénurie, d’agression qui font silencieusement la trame de l’existence normale. Mais surtout il faut parvenir à distinguer ces deux peurs que la domination amalgame avec soin : la peur du chaos et la peur de l’inconnu. Et cette dernière, c’est le moment révolutionnaire, ce qu’il ouvre, la joie qui ne manque jamais de l’accompagner, qui la transforment en appétit de l’inconnu, en soif d’inédit. Du reste, on sous-estime toujours la capacité du peuple à se dépatouiller dans les situations exceptionnelles.

A soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit jamais à construire du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale ».

L’appareil d’Etat s’est dissous, ses débris tournoient dans le vide. Ceux qui se réunissaient chaque semaine pour régler les affaires courantes et qu’on qualifiait contre toute évidence de « gouvernement » sont hébétés, éparpillés dans la nature, certains en fuite. Mais le premier moment passé, ils vont chercher à se retrouver, à se concerter, à préparer la revanche. Pour qu’ils restent inoffensifs, il faut les maintenir dispersés. Ces gens-là fonctionnent par réunions, dans des bureaux, avec des dossiers. Nous les leur ôterons : nous fermerons, nous ferons murer et garder tous les lieux où tournaient hier encore les rouages de l’Etat, du palais de l’Elysée à la plus reculée des sous-préfectures – ou nous y installerons des crèches, des hammams, des cantines populaires comme dans les hôtels de luxe à Barcelone en 1936. Nous couperons leurs lignes de communication, leurs intranets, leurs listes de diffusion, leurs lignes téléphoniques sécurisées. Si les ministres déchus et les chefs de la police haïs veulent se réunir dans des arrière-salles de cafés, libre à eux. Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir.

Prendre les places laissées libres, s’asseoir dans les fauteuils vides et ouvrir les dossiers abandonnés serait la pire erreur. Nous n’y penserons même pas. Dans les villages, dans les quartiers, dans les usines, des lieux existent pour se réunir : cinémas, écoles, gymnases, cirques en évitant les amphis, qui rappellent tant d’AG interminables et mortifères.

La dissolution des corps constitués, le licenciement de leur personnel va disperser des dizaines de milliers de personnes. A quoi il faut ajouter les millions de « chômeurs », plus celles et ceux dont le métier va péricliter ou disparaître : les publicitaires, les financiers, les juges, les policiers, les militaires, les enseignants des écoles de commerce… bref : beaucoup de monde.

Cessons de parler, de penser en termes de chômage, d’emplois (perdus, gagnés), de marché du travail. Ces mots abjects amènent à ne plus voir dans les humains que leur employabilité, à les diviser en deux classes, ceux qui ont un boulot et qui sont des vivants à part entière, et les autres qui sont des êtres subjectivement et objectivement diminués. C’est cette centralité de l’emploi – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas, du salariat – qui pousse l’enseignement à préparer la jeunesse à ce concentré d’horreur qu’est « le monde de l’entreprise ».

Le travail, au sens classique du terme – industriel ou « tertiaire » – ne reviendra pas, c’est une affaire entendue. Il ne serait d’ailleurs pas davantage revenu si l’insurrection n’avait pas eu lieu : personne ne peut croire aux incantations actuelles sur la réindustrialisation, la compétitivité, etc. Mais s’il y a une chose que l’on ne regrettera pas, c’est bien le travail, ce mythe fondateur qui pourrit la vie : tout le monde sera content de s’en débarrasser – comme de la pseudo-science économique, indispensable au bon fonctionnement du capitalisme démocratique mais désormais aussi inutile que l’astrologie.

Une situation révolutionnaire ne se résume pas à une réorganisation de la société. C’est aussi, c’est surtout l’émergence d’une nouvelle idée de la vie, d’une nouvelle disposition à la joie. Le travail ne disparaîtra pas pour la seule raison que les structures qui l’encadrent se seront effondrées, mais par le désir d’appréhender autrement l’activité collective.

Ce qui peut, ce qui doit être fait au lendemain de l’insurrection, c’est disjoindre travail et possibilité d’exister, c’est abolir la nécessité individuelle de « gagner sa vie ». Rien à voir avec les minima sociaux – où l’adjectif « social » s’applique comme ailleurs à tout dispositif destiné à faire avaler l’inacceptable. Il s’agit que chacun voie son existence assurée, non par un emploi rémunéré qui est toujours menace de le perdre et réduction à un sort individuel, mais par l’organisation même de la vie collective.

Il est évidemment difficile, les rapports sociaux étant ce qu’ils sont pour l’heure, de se figurer ce que sera l’abolition du salariat, ou juste une existence où l’argent sera renvoyé aux marges de la vie. L’argent n’est-il pas, en tout domaine, l’intermédiaire obligé entre nos besoins et leur satisfaction ? Pour se représenter ce que peut être une existence non économique, il suffit de revenir sur les moments insurrectionnels de l’histoire, de se souvenir de ce qu’en disaient les occupants de la place Tahir, ceux de l’Odéon en mai 1968 ou les insurgés espagnols de 1936. Ces moments où plus rien n’est travail mais où nul ne compte plus ni ses efforts ni les risques qu’il prend, ces moments où les rapports marchands ont été remisés à la périphérie sont aussi ceux de la plus haute vertu individuelle et collective. On objectera qu’on ne reconstruit pas un monde sur la base de moments d’exception – non, certes, mais ces moments nous indiquent ce qu’il convient de faire : dès le lendemain de l’insurrection, appuyer la rupture avec l’ordre passé sur les noyaux humains qui se seront constitués dans l’action, plutôt que de chercher à les mater parce que rétifs à l’obéissance. Contrairement au traitement que la guerre civile espagnole a réservé aux colonnes de volontaires anarchistes, la « Libération » aux maquis ou les « organisations révolutionnaires » aux comités d’action de 1968, il ne faut pas craindre de confier l’essentiel des tâches à ceux que lient déjà un état d’esprit non économique, l’idée d’un partage immédiat de la vie entière. Ceux qui ont connu cette ivresse savent de quoi nous voulons parler, connaissent la saveur inoubliable de cette vie-là. L’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche.

On souligne assez peu la singularité de notre époque sur la question de l’argent. Jamais l’argent n’a été aussi omniprésent, jamais il n’a été à ce point nécessaire au moindre geste de la vie, et jamais non plus il n’a été aussi dématérialisé, aussi irréel. Il n’y a qu’à voir la frousse que suscite la seule évocation d’un possible bank run dans n’importe quel pays du monde, et encore récemment à Chypre, pour mesurer la paradoxale vulnérabilité de ce qui fait le cœur de la société présente. L’argent n’est plus une matière palpable, ce n’est même plus un tas dispersé de bouts de papiers, ce n’est plus qu’une somme de bits stockés dans des réseaux informatiques sécurisés. S’agissant de comptes bancaires, l’instauration d’une égalité parfaite est réalisable par quelques clics sur les serveurs centraux des grandes banques d’un pays.

On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de « satisfaire ses besoins », l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un « gagnant » dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de choses.

Que restera-t-il de la centralité de l’argent lorsqu’on pourra manger à sa faim dans l’une des cantines gratuites ouvertes par les différents collectifs sur les boulevards, dans les villages et les quartiers, lorsqu’on n’aura plus le loyer à payer à son propriétaire, lorsque l’électricité comme l’eau ou le gaz ne seront plus l’objet de factures mais d’un souci d’en user et de la produire le plus judicieusement et localement possible, lorsque les livres, les théâtres et les cinémas seront aussi gratuits que les albums de musique ou les films en peer to peer, lorsque l’obsolescence programmée des marchandises ne nous forcera plus à racheter un mixeur tous les six mois et une chaîne hi-fi tous les trois ans ? L’argent demeurera peut-être, si tant est qu’il soit possible, comme le pensent présentement les inventeurs du bitcoin, de créer une monnaie qui ne soit pas adossée à un ordre étatique, mais il restera aux marges de la vie tant individuelle que collective. Qu’offrirons-nous contre du café aux ex-zapatistes du Chiapas, le chocolat des communes sénégalaises ou le thé des camarades chinois, bien meilleur que celui auquel les plantations industrielles et empoisonnées du capitalisme nous avaient accoutumés ? Existe-t-il des rapports où l’étrangeté entre les êtres qui caractérise les rapports marchands est goûtée en tant que telle et exige donc une forme ou une autre de monnaie ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles il faudra réfléchir et expérimenter.

Une chose reste néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout le 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout, comme il en est du Palais du facteur Cheval. Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous, et non du fait d’être en soi désirable. »

« La fin du travail obligatoire, la fin de la dictature de l’économie auront pour conséquence quasi mécanique la fin de l’Etat. Sur ce point, c’est une nouvelle fois le « bon sens » que l’on heurte, mais pas seulement lui : la plupart des révolutionnaires ont toujours douté que l’on puisse se passer d’Etat, au sens d’une organisation centrale de la contrainte – ce qui a mené la plupart des révolutions à desservir la cause même de la révolution en la retournant en un asservissement étatique encore accru. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est une vieille croyance anthropologique que l’on peut faire remonter, au choix, à saint Augustin ou à Thucydide. « L’homme » serait une créature déchue, mauvaise, encline à se livrer sans frein à ses passions les plus brutales, les plus asociales, aiguillonné par les désirs les plus inavouables et destructeurs ou, pour le dire dans le langage neutre de l’économie, « poursuivant ses propres intérêts ». Livré à lui-même, il ne serait au fond qu’un tyran, poussé par des besoins et une nature aveugle. Hobbes, que Marx qualifiait de « plus grand économiste de tous les temps », a donné de cette croyance la formulation canonique et en a tiré les conséquences les plus rigoureuses : puisque l’homme est essentiellement mauvais, pour mettre fin à la « guerre de tous contre tous » à laquelle conduit sa nature, il faut instaurer un Etat, par contrat social. Depuis lors, cet argumentaire théologique sécularisé est devenu une sorte de lieu commun partout où il y a un Etat. (…)

Lorsqu’éclate une révolution, on voit s’écrouler toute cette métaphysique de « l’homme », toute cette anthropologie de bazar. Pendant la Commune, Courbet s’émerveillait de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire, la soudaine mutation des êtres lors de la révolution. Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. « L’homme »  n’existe tout simplement pas. S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique.

Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlures viendront à s’estomper.

A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien – plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu, président des Etats-Unis ou maire d’une commune rurale, travaille sans tarder à sa réélection.

L’activité de l’appareil d’Etat a cependant des effets latéraux notables dont le premier est de tenir le peuple à l’écart des décisions qui le concernent. Quand les Français et les Néerlandais en 2005, puis les Irlandais en 2008, ont rejeté les projets constitutionnels proposés par Bruxelles, on leur a expliqué qu’ils n’avaient pas bien compris et leur refus a été vite contourné. (…) Les formes élémentaires de la « démocratie représentative » ne sont plus nulle part respectées : aux élus, on ne laisse que des débats secondaires, les vraies décisions étant prises en coulisses par « les marchés », les organisations et les experts internationaux. »

« Pour créer l’irréversible, il faut éviter que se reconstitue un Etat. Les marxistes orthodoxes évoqueront le « dépérissement de l’Etat », ils citeront L’Etat et la révolution de Lénine, mais l’histoire de l’Occident montre que jamais les Etats nés d’une révolution ne se sont laissés dépérir. Au contraire, tous ont travaillé à renforcer leur appareil et partout ce renforcement est passé par l’élimination de l’extrême gauche, de l’aile marchante de la révolution. Des paysans révoltés de Thomas Münzer aux ouvriers de la Commune de Shangai, des Levellers de la guerre civile anglaise aux Cordeliers de l’an II, des insurgés de Cronstadt et d’Ukraine aux anarchistes et poumistes espagnols, tous ont connu une fin tragique. Cette répétition du phénomène à des époques et dans des circonstances si différentes a quelque chose d’étrange. Parmi les explications possibles : un Etat né d’une révolution se heurte aux forces qu’il a chassées, à une contre-révolution intérieure soutenue ou non par l’étranger. Pour y faire face, il faut de l’organisation, de l’ordre, du centralisme. La tendance de l’extrême-gauche est au contraire d’approfondir la révolution, d’aller au-delà d’une émancipation purement politique, bref de changer les formes mêmes de la vie. Ses efforts causent forcément du désordre. D’abord sympathique, il devient vite intolérable pour ceux qui tentent de faire tourner l’appareil du nouvel Etat. Le choc inévitable se fait aux dépens des mal armés, des mal organisés, des esprits ardents mais parfois confus que l’on trouve à l’extrême gauche.

Nous ne craindrons donc pas le désordre, nous admettrons les discordances, nous ne fuirons pas les conflits qui nous rendent plus forts, nous transformerons « la politique » en un vaste champ d’expériences collectives pour éviter que ne se forment des blocs frustrés de ne pouvoir faire entendre leur voix. »

« S’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence. Il ne s’agit pas de prendre, même collectivement, l’ensemble des infrastructures qui matérialisent cette dépossession, des grandes surfaces aux chaînes de télévision et aux réseaux de téléphonie mobiles, en passant par les centrales nucléaires. C’est à l’échelle des villages et des quartiers, du moins à une échelle localisée que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire, ce qui ne fera d’ailleurs que renouer avec la richesse des formes historiques d’organisation, depuis les sections parisiennes de 1793 jusqu’aux quilombos du Brésil. »

« Dans les assemblées, groupes de travail, collectifs, comités, ce qui est à éviter, c’est le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire. En mars 1871, c’est le Comité central de la garde nationale – un « avènement d’obscurs » dit Lissagaray – ce sont des non-élus, des illégitimes qui organisent la prise de pouvoir du peuple, chassent la réaction et font fonctionner les services publics. Tout change quand ce Comité cède la place au Conseil général de la Commune. Régulièrement élu par les vingt arrondissements, il sera incapable d’organiser la résistance, perdant son temps en discussions stériles entre sa majorité autoritaire et sa minorité plus ou moins libertaire – cas exemplaire des méfaits du parlementarisme en matière de révolution.

Une autre instance de décision est l’assemblée générale, en principe soumise aux règles de la « démocratie directe ». Là encore, la variété des situations, des mœurs, des liens, des modes d’expression ne peut que se trouver amputée par le cadre uniforme de la procédure. D’où le caractère sinistre, l’ennui dévastateur si palpable dans les assemblées générales comme dans les réunions de groupuscules. Ceux qui l’emportent sont ceux qui ont le plus d’endurance, ceux que l’on pourrait appeler « les êtres de pouvoir » : eux seuls sont capables de supporter des doses de fatigue et de tristesse aussi massives, étant eux-mêmes déjà remplis de doses mortelles d’amertume.

La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options figées sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques.

Reste le cas où malgré tous les efforts deux positions irréductibles s’affrontent. C’est alors que s’impose le recours au vote, qui constitue un échec à s’entendre. Pour ne pas y ajouter la misère honteuse du scrutin secret, il aura lieu par assis et levés ou tout autre moyen ouvert, comme dans les sections parisiennes en l’an II. Le cas qui représente le plus clairement ce qu’il y a à déjouer, c’est le vote à bulletin secret qui vient clore une grève, après une assemblée générale convoquée par les syndicats ou la hiérarchie, et bien souvent les deux. (…)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler l’entreprise, les modes de décision actuels, parfaitement opaques, vont disparaître en même temps que les dirigeants. Mais on ne peut plus croire que la révolution consiste en une simple mise en commun des moyens de production existants : dans le « socialisme réel », il y avait bien « appropriation collective », et on a vu le résultat. D’ailleurs, en Espagne, en Grèce, au Portugal, la révolte contre la dévastation en cours ne prend pas spontanément la forme de conseils ouvriers – dans des usines qui disparaissent – mais d’un renouveau inattendu du mouvement coopératif, aboutissant même à l’étrange idée de coopérative intégrale, où s’organise non seulement la production mais la vie toute entière. »

arton795« Après la dissolution de l’appareil d’Etat, l’essentiel sera de répartir à la juste échelle les questions collectives. Pour celles qui relèvent du local – logement, alimentation, écoles, transports, entreprises… – c’est dans les quartiers, dans les communes reconstituées que surgiront les idées nouvelles. Ce sont là des sujets qu’il est absurde de traiter partout de la même manière : en France, quoi de commun dans les problèmes scolaires en Lozère et en Seine-Saint-Denis, dans la Mayenne et l’agglomération marseillaise ? Le centralisme bureaucratique, les directives ministérielles successives et contradictoires ont fait là des ravages qu’il faudra réparer avec des bricolages modestes, des essais et des erreurs, des inventions collectives.

Mais certains domaines nécessitent que l’on passe à l’échelle supérieure, celle de la province (pour ne pas dire « région », entité bureaucratique qui aura disparu) ou du pays tout entier. Le démantèlement du nucléaire et ses répercussions sur la fourniture générale d’énergie ; le sort des grandes voies de transport routières, aériennes, fluviales, ferroviaires ; l’orientation à donner aux principales industries telles que l’automobile ; la manière de rendre au peuple les moyens nationaux d’information : tels sont quelques exemples de questions auxquelles il ne peut être répondu localement.

La ligne de partage entre ce qui peut se régler ici et maintenant et ce qui relève d’un échelon plus élevé est souvent facile à tracer. Pour la santé publique, par exemple, on voit bien ce qui relève du lieu : la bonne distribution des dispensaires, des services d’urgence, des différentes spécialités hospitalières, la manière non autoritaire d’amener des praticiens dans les « déserts médicaux », de pallier le manque éventuel d’infirmières, d’anesthésistes, de sages-femmes… Du temps du capitalisme démocratique, c’était impossible car, disait-on, il n’y avait pas de crédits pour le faire. Mais dès le moment où la santé cessera d’être un grand centre de profits, où la conduite des choses sera confiée à celles et ceux qui auront choisi d’y travailler, tout changera. Ce n’est pas là de l’angélisme : après la révolution cubaine, on a vu la médecine de ce pays devenir la meilleure d’Amérique latine, la mortalité infantile baisser au niveau des pays industriels, le tout sans injection particulière de crédits. »

« Pour éviter le parlementarisme, l’histoire ne sert qu’à réfléchir sur les échecs passés. Les solutions sont à inventer.

On pourrait par exemple établir que chacun des sujets dont l’échelle adéquate est nationale soit traité par un groupe de travail donné siégeant dans une ville différente, l’ex-capitale n’étant que l’un d’entre telles.

(…)En faire des groupes d’élus reviendrait à reconstituer de petits parlements, avec les inconvénients que l’on a vus. Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires. Il n’y a guère de risque que l’on se bouscule pour participer à de tels groupes par opportunisme ou recherche d’avantages matériels, vu que la fonction n’apportera aucun privilège financier mais plutôt un sacrifice de temps, une dépense d’énergie, un bouleversement de vie – raisons pour lesquelles elle ne pourrait être qu’assez brève, avec une relève par roulement.

Les groupes de travail n’auront pas de président mais un coordinateur pour l’organisation matérielle des séances, leur enregistrement, leur diffusion, etc. Pour traiter des questions difficiles, ils pourront inviter des spécialistes scientifiques ou techniques, qui n’auront rien de commun avec les experts de naguère : choisis parmi les partisans du nouveau cours, ils participeront aux discussions à égalité avec n’importe qui. Ainsi par exemple le comité chargé du démantèlement du nucléaire pourra comprendre des travailleurs des centrales, des habitants des environs, des militants de collectifs antinucléaires, des physiciens, des ingénieurs et techniciens de l’électricité et des autres sources d’énergie, sans qu’aucun de ces membres ne puisse se prévaloir de l’argument d’autorité.

Quant aux « décisions » prises, la meilleure façon de s’assurer qu’elles soient sensées réside, non pas dans un « contrôle populaire » toujours manipulable, mais dans leur mode d’application. En l’absence d’exécutif central, ce sera aux groupes de travail eux-mêmes d’organiser la mise en œuvre des mesures qu’ils auront proposées. Etre directement confronté à ce qu’implique pratiquement une mesure, devoir emporter la conviction générale, cela dissuade de suggérer des solutions irréalisables ou dictées par tel ou tel intérêts inavouable. »

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires

Publié dans Articles, Citations, Films, documentaires, Vidéos

Pourquoi abolir la monnaie ?

« La monnaie n’est pas un simple outil, n’est pas un simple moyen. »
« Pour avoir de la valeur, la monnaie doit être rare. Pour qu’elle soit rare, tout le monde ne doit pas en avoir. »

http://www.voter-a-m.fr/index_2.htm

****

Intervention de J.-Paul Lambert, 24 janvier 2010

source : http://www.prosperdis.org/CZJanDAMEconf.htm

(…) L’horreur économique ça se vend bien… En règle générale, aujourd’hui, « être anticapitaliste » c’est pour dénoncer les méfaits du capitalisme. Mais après avoir ameuté contre la nocivité du capitalisme, l’anticapitaliste déclaré reconnaît dans un petit coin de sa copie, ou d’une manière implicite, qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, sauf celle qu’il appelle une alternative, qui reste évidemment du capitalisme, celle d’un capitalisme enfin doux et pacifié, où les méchants exploiteurs et traders seront punis, où on obligera ces gens-là à faire des profits enfin gentils, modérés, verts et tout, avec la pérennité de l’emploi, sans délocalisations ni restructurations.

En réalité, au capitalisme il y une alternative, une seule réelle et autrement réaliste que les accommodements avec le diable. Il n’y a qu’une seule façon de le clouer dans son cercueil. C’est d’abolir les profits monétaires, sans lequel il ne peut vivre.

Cette idée-là s’est répandue en France après la crise de 29. On l’a appelée économie distributive ou distributisme. Pour ceux qui prennent le train en route, ça se résume en trois points : 1. Chiffrer les produits et services qui résultent de notre travail, 2. Faire le total. 3. Distribuer aux usagers. Tout ce qui a été produit peut donc être acheté . On ne devra pas produire plus qu’il ne faut.

J’ai découvert l’intérêt du distributisme à propos du revenu d’existence, à la fin des années 90. On m’avait invité à des discussions à son sujet, pour savoir comment il serait reçu dans les cités. Plutôt bien, j’ai dit, et même très bien, car il va contribuer à pousser encore à l’économie souterraine et les petits artisans aux dépôts de bilan. L’Etat ramassera donc moins de taxes et d’impôts, et votre revenu d’existence il faudra le recalculer à la baisse.

Le revenu d’existence distributiste, lui, est vraiment garanti. Garanti à vie. Les distributistes aiment dire « du berceau à la tombe ». Il est garanti non sur les profits aléatoires, mais sur les richesses que les travailleurs produisent.

En économie distributive, il n’y a plus de problème de chômage, ni de problème de retraites, ni de déficit public, ni d’inflation. Et ce ne sont pas des promesses en l’air. Etudiez la question : ça vaut la peine.

Dans sa forme première, « historique », pourtant, le distributisme n’est pas sans risques. Mais ces risques, franchement exposés dans le CD dont vous avez eu des extraits et tout aussi franchement dans le suivant, De l’Achat à l’Accès, ces risques tiennent principalement à l’usage de la monnaie.

Car la monnaie préconisée par les distributistes historiques est remarquable : elle ne peut pas s’accumuler. Elle ne sert qu’une fois. Elle est donc par nature anticapitaliste. Mais c’est quand même encore une monnaie, qui n’exclut pas les revenus inégaux, colle des prix sur les choses et oblige donc à les voir non plus en toute objectivité, écologiquement, mais à travers des prix.

La traçabilité : sa réalité matérielle et politique

Mais la monnaie est-elle encore aujourd’hui nécessaire  ?

Les distributistes historiques ne connaissaient qu’elle. Mais voici que les codes-barres, depuis 1980, s’introduisent partout.

Ils permettent de gérer les stocks, les entrées et sorties de marchandises, la vitesse des réapprovisionnements. En temps réel on sait, grâce à eux s’il y a ou s’il n’y a pas, du pain, du riz, des médicaments, s’il y a les ressources pour les produire, si c’est proche ou lointain, et à quelle cadence ça peut se renouveler.

Les codes-barres sont donc en prise directe sur ce qui nous importe avant toute chose : avoir accès aux richesses que nous avons produites, et que cet accès ne nous soit barré, ni par le prix qu’il faut payer, ni, avant même de mettre une production en route, par la perspective des bénéfices qu’il faut en retirer sur un marché concurrentiel et aléatoire, des bénéfices dont il faut agiter la sucette devant les yeux du banquier pour obtenir un peu de crédit.

Entre le CD 2, Vous avez dit anticapitaliste…? et le CD 3, De l’Achat à l’Accès, j’ai beaucoup appris au sujet des possibilités offertes par les codes-barres et plus généralement de ce qu’on appelle « la traçabilité ».

Les entrepreneurs, les commerçants, les bureaux d’études, les chercheurs, tous recourent déjà au chiffrage informatisé.

Les codes-barres sont aujourd’hui intégrés à notre milieu de vie au même titre que le téléphone, la radio, le Net, la contraception, dont les avantages concrets sont tels que nous continuons de les améliorer et de les répandre.

Dans un Spécial Science de La Recherche et du Monde, Déc. 2009, on interviewe le créateur du Net, Tim Berners Lee. Il parle de ce qu’on a appelé le web sémantique, en construction, un web qu’on aurait dû appeler, dit-il, un « Web de données ». Il va tout à fait dans le sens de ce que nous recherchons.

Mais voilà… Dès que vous dites du bien des codes-barres ça provoque des réticences. Je les sens monter dans la salle… et à juste titre. Les progrès de la traçabilité, avec les puces RFID, notamment, font craindre la surveillance policière.

Alors il faut réfléchir. La traçabilité, ça existe. Nous ne reviendrons plus en arrière. Proposez aux commerçants de s’en passer, ils vous font observer que sans elle tout serait trois pour cent plus cher. Tous les produits, pas seulement l’énergie.

Proposez la même chose aux chercheurs, ils se frappent le front  : ce serait, pour eux, l’équivalent du retour à l’âge des bougies.

A la surveillance policière nous n’échapperons pas en refusant l’outil qui permet de prendre rigoureusement en compte des données matérielles, mais en abolissant les motifs de nous surveiller, de surveiller si nous risquons de troubler l’ordre économique, si nous risquons de faire partie des gens à qui ça prend de descendre dans la rue réclamer des sous.

Nous n’échapperons au contrôle étatique, à l’ordre moral du libéralisme qu’en donnant à tous des moyens d’accéder aux richesses parce qu’elles sont là, parce que nous les créons et n’avons aucune raison de détruire la planète pour des questions de gros sous.

Nous n’échapperons aux dangers très réels de la traçabilité, des dangers qui montent en puissance, attention, ce n’est qu’un début, nous n’y échapperons qu’en abolissant le plus vite possible le salariat et le contrôle qu’il instaure et donc en vous appropriant la traçabilité, qui permet de faire du partage authentique et non plus du profit.

Ce que je vous prêche là n’est qu’un retournement politique tout classique, comme celui qu’a opéré Marx, par exemple, quand il a compris qu’on n’échappera à l’exploitation patronale qu’en s’emparant de l’outil de production

Parmi les derniers méfaits de l’évaluation monétaire…

Entre les deux CD, les faits ont par ailleurs encore confirmé le bien-fondé de ma conviction écologique et politique au sujet de l’abolition de la monnaie.

Le marché s’empare aujourd’hui des créneaux « vert » et « décroissant  ».

Les ampoules basse-tension deviennent obligatoires. Les cellules solaires ont le succès que vous savez… Mais pour les ampoules basse tension, il faut du gallium. Pour les cellules solaires, il faut du sélénium.

Alors les prix s’envolent et certains matériaux atteignent 7000 dollars, quand l’once d’or en est à 900 ! (Le Monde, décembre 2009).

La Chine (id. 2009) restreint ses exportations de matières premières stratégiques et se dépêche de s’emparer des réserves d’autres pays.

Les informations au sujet des quantités et de la renouvelabilité de ces réserves restent secrètes. Le secret entretient la spéculation, la terreur de manquer, la suspicion, la recherche d’armes nouvelles et de systèmes pour pénétrer dans les informations des concurrents.

Certains doutent encore du réchauffement du climat et de la responsabilité des hommes dans ce processus. Admettons que ça se discute.

On ne peut douter, par contre, de la nocivité du chiffrage de toute chose en prix et de soumettre la vie des usagers et de la planète aux profits.

Cette nocivité est prouvée par tous les rapports d’experts, Stieglitz ou Amartya Sen en tête, mais ils ne vont pas jusqu’à abjurer leur religion du Marché ni faire de la peine à ceux qui les financent. Ils continuent donc de chercher des recettes pour faire du capitalisme aimable.

La résistance à l’idée d’abolir la monnaie sera demain jugée aussi stupide que celle qui fut opposée à l’hélio-centrisme, à l’asepsie, aux congés payés, à la sécurité sociale ou la contraception.

Après des années d’alerte écologiste, on s’est enfin, à Kyoto, à Copenhague, accordé sur l’idée qu’il fallait faire quelque chose. Mais quoi  ? Quoi d’autre ?

Les incidences de la décroissance matérielle sur la croissance des profits monétaires ont conduit à chiffrer des objectifs « réalistes » que peuvent atteindre les entrepreneurs sans perdre d’argent ni leur situation de concurrence.

Pour les inciter à se montrer plus inventifs, on a déjà créé, il y a quelques années, un marché des droits à polluer.

Osons dire que l’alerte écologique nous distrait. Même fondée, elle distrait de la misère sociale, de la misère des peuples. Ce n’est pas pour des raisons écologiques que des enfants meurent aujourd’hui de faim par millions. Il y a seulement trente ans ces régions avaient encore une relative indépendance économique. Les raisons monétaires l’ont abolie. Haïti, par exemple, satisfaisait 80% de ses besoins alimentaires en 1984. Le FMI passant par là, les Haïtiens n’en satisfont plus que la moitié et doivent acheter leur riz aux Etats-Unis.

Résumons…

La critique « anticapitaliste » a beau cibler juste, elle maintient dans l’impasse. Elle en vit.

S’engager pour la défense de l’emploi, des exclus, des sans-papiers, sauve des cas mais n’abat pas les causes.

Nos géniales « alternatives » ne pourraient survivre (et souvent même s’inventer) si elles ne se greffaient sur le système.

Notre investissement dans ces bonnes causes, notre générosité, sont toujours à la limite de la collaboration. Considérons-les donc comme une école, une préparation, une préparation à des investissements enfin libres, libérés du profit monétaire, et qui auront alors une tout autre amplitude sociale et écologique.

Et puis, là encore, réfléchissons un peu. Parmi les fausses alternatives  : combien de temps va-t-il falloir pour instaurer une mesure comme le revenu d’existence financé sur la redistribution des profits ? Et la taxe Tobin…

Même pour une alternative bien réelle comme celle du revenu garanti tel que le propose le distributisme, combien de temps faudra-t-il pour en convaincre, pour apprendre à se servir de la nouvelle monnaie ?

Alors que les codes-barres ça marche déjà, tout le monde s’en sert, la transition peut se faire en moins d’un mois, plus facile que de passer du franc à l’euro ?

Le but et le moyen

Et maintenant, une fois compris qu’on ne peut sauver ni l’environnement, ni l’indépendance des peuples ni connaître une démocratie digne de ce nom dans un régime qui soumet toute chose à l’évaluation monétaire.

Une fois compris que l’usage de la monnaie est déterminant aussi bien pour la condition humaine que pour la condition planétaire.

Une fois compris que ces deux conditions doivent se traiter ensemble et qu’il n’y a qu’une façon de le faire : abolir la monnaie et avec elle l’ensemble de représentations du monde totalement faussées qu’elle donne aux prisonniers de sa caverne (du coffre-fort, pour parler moderne).

Une fois compris ça et qu’il faut faire vite, l’objectif semble lumineux :

 créer un front anti-monétaire !

 Rien de commun entre un « front » comme celui-là, un front cent pour cent pour une vie réinventée, et un front « anticapitaliste » pour s’arranger des difficultés, des petits et des gros ennuis du capitalisme, et dont l’imagination, si elle arrive au pouvoir, pourrait bien nous créer un marché des droits à licencier.

Le but n’est pas de rassembler, le temps d’une élection, le maximum de frustrés du système monétarien, des frustrés qui réclament leur part dans la redistribution des profits, la part de gâchis que nous avons appris à confondre avec du gâteau.

Le but est de libérer les capacités et désirs que nous avons de faire utile, beau, humain, de l’obligation de les monnayer. (…)

 

****

gratuite

Abolir la monnaie, passage obligé vers l’égalité

(Anthony B. / source : http://www.les-seminaires.eu/abolir-la-monnaie-passage-oblige-vers-legalite/)

Lors de la discussion collective du 12 novembre dernier au sujet de la proposition de désargence (voir le site de la désargence), une des premières remarques a été de dire : pourquoi supprimer la monnaie et non pas seulement une seule des fonctions de la monnaie, celle qui concerne la possibilité de mettre de côté du capital et de bénéficier de l’inflation (due notamment à la logique d’accumulation de richesses et de croissance du système capitaliste) ?

Il est en effet admis depuis Aristote que la monnaie remplit 3 fonctions : celle d’unité de compte, consistant à attribuer une valeur à un bien ou à un service, celle d’intermédiaire des échanges, qui permet par exemple de différer l’échange (acquisition ou vente) d’un bien et de remédier à une éventuelle impossibilité du troc (je vends aujourd’hui et l’argent obtenu me permet d’acheter demain lorsque j’en éprouverai le besoin), et celle de réserve de valeur, c’est-à-dire la possibilité de placer son capital, tel qu’on l’a évoqué dans le paragraphe précédent.

Face à l’abolition de l’argent, il a donc été proposé de ne supprimer que cette troisième fonction de la monnaie, ce que les monnaies dites « fondantes » font déjà en prévoyant une dépréciation de la valeur de l’argent dans le temps, afin de s’assurer que la monnaie stimule l’échange plutôt qu’elle ne favorise la spéculation et l’accumulation. On pourrait ainsi profiter des autres fonctions de la monnaie, non perçues a priori comme néfastes lors de notre discussion, et qui semblent permettre de résoudre deux problèmes soulevés par les participants : sans argent, comment mesurer la valeur d’un bien ou d’un service, et comment accéder à un bien sans avoir nécessairement à proposer en retour ce que son détenteur désire ?

Cependant, on peut considérer que ces deux problèmes s’inscrivent dans un paradigme de société que l’abolition de la monnaie bouleverse totalement, à tel point qu’ils en deviennent parfaitement caduques. En effet, la mesure et l’échange des biens et des services sont liés à la notion de propriété privée. Accéder à un bien par le biais d’un échange avec l’autre, par le troc ou la monnaie, et le mesurer afin de faciliter l’échange, impliquent effectivement que ce bien a un possesseur, individu ou entité. Or, n’oublions pas que pour Rousseau la propriété privée est « le fondement de l’inégalité parmi les hommes ». De même, la monnaie, selon qu’on en possède plus ou moins, permet l’accès à plus ou moins de ressources, source d’inégalités. Point de société égalitaire sans une remise en question radicale de la propriété privée et de la monnaie qui y est liée, puisque c’est par elles que l’accumulation, et donc la différenciation sociale et les inégalités dues à la quantité de biens possédés, s’opère.

La désargence, par son abolition de la monnaie et son économie fondée sur les ressources permettant aux usagers de retrouver collectivement la maîtrise de leurs usages et de leurs ressources, amène donc inévitablement avec elle une refonte de la notion de propriété, qui invalide immédiatement l’existence même de la monnaie.

Mais alors dans quel sens peut s’opérer cette refonte ?

Si les citoyens retrouvent la maîtrise de leurs usages, c’est-à-dire (re)deviennent en mesure d’évaluer les ressources dont ils font usage, et par conséquent sont à même d’évaluer leurs besoins, ils vont pouvoir décider et s’organiser collectivement et démocratiquement pour une utilisation et une production de ces ressources de manière à satisfaire leurs besoins actuels, et à s’assurer de pouvoir les satisfaire demain (gestion durable).

Par ce fonctionnement, les ressources retrouvent l’adjectif supposé les caractériser : communes. On ne parle alors plus de propriété privée, ni même de propriété collective. Rappelons que les Mapuches (indiens de la Cordillère des Andes), qui se sont fait voler leurs terres par de grands industriels (notamment l’Italien Benetton), quand ils ont protesté, se sont vus rétorquer : cela s’est fait dans la légalité, vous n’étiez pas propriétaires de ces terres. Ce à quoi ils ont répondu : bien évidemment puisque pour nous, les hommes appartiennent à la Terre, et pas l’inverse. La propriété des ressources, même collective, n’est donc qu’un construit lié à notre culture occidentale.

Pour revenir à la désargence, on parle alors de propriété d’usage, c’est-à-dire la possibilité de jouir d’un bien lorsqu’on en fait usage, d’en avoir la responsabilité, et de le léguer à notre prochain lorsqu’on n’en fait plus usage, dans un état lui permettant à son tour d’en jouir pleinement. Ce type d’expérience existe déjà notamment dans l’habitat, avec des formes de gestion collective d’un lieu de vie, possédé (nous sommes encore dans un système de propriété…) par un collectif, et dans lequel les habitants peuvent jouir de leur logement, le gérer et l’adapter à leurs usages, en en étant responsables (entretien, paiement des frais réels…). Pour les autres aspects de la vie, la nourriture par exemple, c’est encore plus simple. On a évalué nos besoins, on a produit en conséquence, on accède et on consomme selon ces besoins.

On entre alors dans une ère où la mesure de la valeur d’un bien, les moyens de l’échanger, ne sont plus des questions pertinentes, où la monnaie n’a donc plus aucune raison d’être, une ère où l’égalité peut alors constituer le fondement et non l’utopie de cette société de l’accès,une ère de l’usage, ou, tentons le mot avec Jean-Paul Lambert, de l’usocratie.

Publié dans Citations

La révolution par la gratuité (Paul Ariès)

liberte-egalite-gratuite3La perspective révolutionnaire est-elle morte avec l’effondrement du modèle soviétique? Ne peut-on penser pourtant que la crise écologique rend plus actuelles et urgentes que jamais les grandes questions que posaient jadis les différentes familles socialistes ?

Le moment est incontestablement venu d’en finir avec une certaine gauche c’est-à-dire avec sa vision de l’histoire, sa conception du politique, son rêve d’un gâteau toujours croissant. En finir avec cette gauche-là est nécessaire pour retrouver, sous ses sédiments solidifiés, le sang qui vivifiait autrefois ses rêves, ses valeurs, ses projets, ses combats, ses conquêtes.

Tout se passe comme si nous avions perdu la capacité d’imaginer un autre monde en raison de ce «trop plein de réalité» qui nous broie et interdit toute évasion. Comment croire qu’être «révolutionnaire» puisse être de revendiquer le SMIC à 1500 euros «tout de suite» face à une gauche réformiste qui le promet pour un peu plus tard ? Si cette identité doit être conservée, être de gauche n’est-ce pas d’abord défendre les dimensions non-économiques de nos existences et de la société, valoriser les cultures populaires, c’est-à-dire se refuser (individuellement et collectivement) comme forçats du travail et de la consommation? Certes, si on ne croit plus en la possibilité de construire une société plus fraternelle, le SMIC à 1500 euros devient une revendication confortable et même juste socialement, car comment pourrions-nous accepter de renvoyer dos à dos exploités et exploiteurs, dominants et dominés, salauds et pauvres types. Mais si nous croyons toujours en la possibilité de rouvrir le champ des possibles, faut-il accepter ce corporatisme qui entretient le système qui nous aliène plus qu’il ne le combat ?

Nous ne pourrons renouer avec l’espérance que si nous rejetons à la fois l’idée qu’un autre mnde ne serait pas possible et celle qu’un autre monde serait inéluctable. En finir avec le dogme de la fin de l’histoire ne sera pas nécessairement si simple lorsqu’on constate avec quelle facilité cette gauche s’abreuve aux «globalivernes» de l’époque: après avoir réhabilité l’entreprise et le marché, il nous faudrait épouser leur immondialisation. En finir avec l’autre dogme suppose de régler nos comptes avec la thèse marxienne d’un enchaînement inévitable des sociétés: le capitalisme comme accoucheur du socialisme. J’ai bien peur en effet que la société capitaliste en détruisant tout ce qui restait des sociétés traditionnelles ait fini par inventer les humains qui vont avec ses produits. Nous serions dans ce cas bien plus étrangers au socialisme que nos grands-parents purent l’être. Ce ne serait donc pas par hasard que la nouvelle frontière du socialisme passerait quelque part en Amérique latine et centrale au contact des peuples autochtones les moins déracinés. Ce constat serait désespérant, sauf si nous acceptons de changer de regard et d’admettre que l’anticapitalisme a toujours son siège au cœur même de nos existences

Quel pourrait être le nouveau paradigme révolutionnaire ?

Je suis fondamentalement d’accord avec Jean Zin [auteur de L’écologie politique à l’ère de l’information (2006); il participe à la revue Multitudes]: la notion de «décolonisation de l’imaginaire» (Serge Latouche) ou de «réveil des consciences» (Pierre Rahbi) est totalement insuffisante, car le grand problème est d’abord celui des institutions.

Nous avons besoin d’un principe qui guide nos pas et qui soit capable de fédérer notre action. Les objecteurs de croissance revendiquent «plus de liens et moins de biens», mais comment y parvenir ? Beaucoup de nos amis ne croient pas en la possibilité de faire rêver et de défendre des intérêts, c’est pourquoi ils s’en remettent à la pédagogie des catastrophes. Ces adeptes de « la décroissance faute de mieux » se condamnent à l’impuissance. Je fais, au contraire, le pari opposé: celui du caractère désirable de notre projet. Ce qui suppose de partir de ce qui constitue l’angle mort de tout système car la solution est toujours du côté de la béance… entendue comme ce qui suture la structure.

Toute société est en effet fondée sur un Interdit structurel: la monarchie a ainsi fait du régicide le crime absolu; la bourgeoisie a ensuite élevé le respect de la propriété privée au rang de tabou; l’interdit de la gratuité est désormais ce qui fait système et suture la société de l’hyper-capitalisme. C’est pourquoi contrairement aux autres sociétés marchandes qui ont toujours toléré un secteur gratuit (religieux ou laïc), l’hyper-capitalisme, fondé sur la vénalisation du marchand, ne peut que sacrifier la gratuité. Nos anciens ont dû guillotiner Louis XVI, Proudhon a martelé que « la propriété, c’est le vol », c’est désormais de la défense de la (quasi)gratuité que nous devons partir pour espérer fissurer l’édifice et élargir, peu à peu, cette fissure au point d’en faire société: de la défense des gratuités existantes à l’extension constante de la sphère de la gratuité.

« Gratuité de l’usage, renchérissement du mésusage».

Cette révolution que nous proposons est donc celle de la « gratuité du bon usage ».

Cette notion ne relève pas d’une définition objective et encore moins moraliste. L’usage est simplement ce que la société reconnaît comme tel à un moment donné face au mésusage. La définition est donc affaire de mœurs, de rapports de force, d’état des lieux.

Le premier grand intérêt de ce paradigme est de résoudre la contradiction entre les contraintes environnementales et le souci social car il ne suppose plus de faire croître le gâteau (PIB) avant de procéder à sa redistribution, mais d’en changer la recette. L’autre grand avantage est de réconcilier le temps de la démocratie et celui des écosystèmes, car ce sera aux citoyens de définir ce qui est bon usage (gratuit) et ce qui est mésusage (renchéri). Il fait donc disparaître toute contradiction entre le but et le chemin. Il exige à chaque étape que le politique, la délibération, soit première.

Le législateur saura trouver les solutions techniques adaptées: système de prix variables par niveaux de consommation ou par type d’usage, etc. Pourquoi payer au même tarif le mètre cube d’eau pour faire son ménage et remplir sa piscine privée ? Pourquoi payer les mêmes impôts fonciers pour une résidence principale et secondaire ? Pourquoi payer son essence, son électricité, son gaz le même prix pour un usage normal et un mésusage? L’eau va manquer: raison de plus pour en rendre gratuit le bon usage et renchérir ou interdire le mésusage. Ce paradigme s’oppose à celui de la société dominante: que signifierait en effet l’adoption programmée d’une taxe sur le carbone si ce n’est le fait de vider les rues des voitures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite ?

Ce principe de gratuité généralisable (sous diverses formes) à l’ensemble des biens communs est susceptible de susciter un fort courant de mobilisations populaires donc de créer un débat qui obligera, droite et gauche, à se positionner sur ce terrain. Ce principe a aussi le grand mérite de lier la cause de la liberté (de l’autonomie) à celle de la responsabilité. Contrairement à ce que pourrait être un mariage rouge-vert qui cumulerait les interdits, nous osons la liberté, mais nous rappelons qu’elle doit être encadrée et qu’elle a nécessairement un prix. Chacun reste libre de s’offrir du mésusage (dans la mesure où la loi ne l’interdit pas exceptionnellement): par exemple en possédant une maison de campagne mais en supportant les surcoûts de ce mésusage.

Le danger serait bien sûr que cette politique renforce les inégalités en permettant l’accès aux mésusages à une petite minorité fortunée. Le pire serait de cantonner le peuple au nécessaire (au sérieux) et de libérer, moyennant finances, le futile, le frivole, aux classes aisées. C’est pourquoi ce paradigme de « la gratuité de l’usage» et du «renchérissement du mésusage » ne peut aller sans une diminution importante de la hiérarchie des revenus et sans une réflexion sur l’adoption d’un revenu universel d’existence, RUE, (autour du SMIC) accouplé à un « revenu maximal autorisé », RMA, (au-dessus d’un seuil on prend tout).

Pour un revenu universel inconditionnel lié à un revenu maximum autorisé

Cette vieille idée du 18e siècle d’un revenu universel, qui figure dans l’article 25-1 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948, est toujours restée lettre morte: «Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires».

La gauche productiviste n’a jamais voulu engager ce combat sous prétexte que l’introduction d’un revenu universel inconditionnel servirait de prétexte à la droite libérale pour supprimer le salaire minimum. Faisons remarquer à nos amis que le patronat et l’Etat n’ont pas attendu l’adoption d’un RUE pour démanteler le droit du travail…. Les inégalités sociales ont même explosé lorsque cette gauche-là était au pouvoir.

Conséquence: la société s’est monstrueusement habituée aux inégalités de revenus: qui proposerait aujourd’hui un écart maximal de salaires de un à quatre passerait pour un affreux extrémiste, alors qu’il s’agissait d’une mesure phare du Programme commun de gouvernement de la gauche durant les années soixante-dix. En 1974, le revenu moyen des dix patrons américains les mieux payés était 47 fois plus élevé que le salaire moyen d’un ouvrier de l’industrie de l’automobile; en 1999, il équivalait à 2381 fois le salaire moyen. Je propose donc d’opposer à l’insécurité générée par l’hyper-capitalisme le principe d’un revenu universel d’existence (RUE) versé, sans condition, à l’ensemble des citoyens: ce RUE est simplement la contrepartie de la reconnaissance du droit de chacun à l’existence puisque nous héritons tous, en tant que membres de l’humanité, de la civilisation.

L’indépendance financière est indispensable pour passer des droits formels aux droits réels et poursuivre le mouvement d’émancipation notamment des femmes et des jeunes. Elle est en outre la condition même de la décroissance, car aucun individu n’acceptera de diminuer ses activités rémunératrices si la société ne lui assure pas une certaine sécurité.

Ce choix du revenu d’existence est donc celui de la poursuite de la socialisation face au recours aux tribus, chers à la Nouvelle droite qui préférera toujours ses «petites patries» à celui d’une société fondée sur l’autolimitation des besoins comme condition de l’autonomie. Cette mesure en desserrant l’emprise de l’économie allégerait l’obligation de travailler. Cette libération de l’idéologie du travail est sans doute ce qui gêne le plus le co-Président d’ATTAC, l’économiste Jean-Marie Harribey. puisqu’il qualifie ce projet de «revenu d’existence monétaire et d’inexistence sociale». Comment peut-on croire encore au mythe du travail libérateur? Pourquoi pas «Moulinex libère la femme» ?

Disons-le tout de suite: l’argent ne manque pas pour financer ce RUE. Des pays moins riches notamment l’Alaska et le Brésil l’expérimentent à un niveau financier trop faible. La France a consacré en 2005 un budget de 505 milliards pour ses organismes sociaux. Les ménages en ont reçu 438 milliards au titre des différentes allocations. Le reste est consacré aux services publics (écoles, hôpitaux, etc.). L’affectation directe de tout ou partie de ces 438 milliards aux 60 millions de Français ne pose donc pas un problème comptable mais une question de choix de société: comment voulons-nous vivre ?

Ce revenu d’existence est en outre inséparable d’un revenu maximal autorisé (RMA). Là où Sarkozy prône, avec la notion de bouclier fiscal, de ne pas redistribuer une partie des revenus au-dessus d’un certain plafond, nous disons l’inverse: au-delà d’un certain revenu, l’Etat prend tout. L’adoption de ce RMA (par le biais de la pression fiscale) permettrait de financer le revenu universel et l’extension de la gratuité.

Ce RUE pourrait être versé en partie en monnaie locale pour favoriser la relocalisation des activités (pas seulement économiques), en partie en monnaie fondante pour éviter la capitalisation voire sous forme de droits de tirage sur des biens communs (allocations en nature).

Quelle culture de la gratuité ?

Il ne peut y avoir de société de la gratuité sans culture de la gratuité, comme il n’existe pas de société marchande sans culture marchande. Les adversaires de la gratuité le disent beaucoup mieux que nous. John H. Exclusive est devenu aux Etats-Unis un des gourous de la pensée «anti-gratuité» en publiant Fuck them, they’re pirates («Qu’ils aillent se faire foutre, ce sont des pirates»). Il y explique que le piratage existe parce que les enfants sont habitués à l’école à recopier des citations d’auteurs, à se prêter des disques, à regarder des vidéos ensemble, à emprunter gratuitement des livres dans les bibliothèques, etc. L’école (même américaine) ferait donc l’éducation à la gratuité.

Les milieux néoconservateurs proposent donc de développer une politique dite de la «gratuité-zéro» qui serait la réponse du pouvoir aux difficultés des industries «culturelles» confrontées au développement des échanges gratuits, via les systèmes «peer-to-peer». La politique à promouvoir sera totalement à l’opposé et passera par la généralisation d’une culture de la (quasi)gratuité. Nous aurons besoin pour cela de nouvelles valeurs, de nouveaux rites, de nouveaux symboles, de nouvelles communications et technologies, etc. Puisque les objets sont ce qui médiatisent le rapport des humains à la nature quels devront être le nouveau type d’objets de la gratuité ?

L’invention d’une culture de la gratuité est donc un chantier considérable pour lequel nous avons besoin d’expérimenter des formules différentes mais on peut penser que l’école sera un relais essentiel pour développer une culture de la gratuité et apprendre le métier d’humain, et non plus celui de bon producteur et consommateur. Parions que la gratuité ayant des racines collectives et individuelles beaucoup plus profondes que la vénalité en cours, il ne faudrait pas très longtemps pour que raison et passion suivent…

Comment avancer vers la gratuité ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Pour la gratuité, DDB, 1995) a défini toute une démarche pour avancer vers la gratuité qui pourrait nous servir de modèle. Il propose de «répertorier tous les espaces de gratuité qui subsistent et que la nomenclature habituelle de nos représentations éparpille sous des rubriques différentes. Cela permettrait de faire apparaître un territoire beaucoup plus grand qu’on ne l’imagine au premier abord, un rapport de force beaucoup plus disputé entre le gratuit et le marchand, prise de conscience qui constitue en elle-même un puissant encouragement à combattre le règne de l’argent.»

A côté des gratuités construites (l’école, les bibliothèques) existent des gratuités premières (la lumière du soleil, l’air), et des îlots de gratuité notamment dans le cadre familial, amical, coopératif. Ce repérage permet déjà de constater que, malgré ce que voudrait nous faire croire le système, la gratuité n’est pas morte: «Tracer la géographie du continent gratuité fait surgir à la conscience des images et des perspectives inattendues: l’argent et ses lois n’ont pas pris le pouvoir partout; la vie humaine n’est pas forcément vouée au culte de la marchandise; même si elle reste un parti pris, la gratuité n’est pas une illusion.»

La notion de la gratuité constitue un excellent levier de changement, parce qu’elle est enracinée au plus profond de l’histoire et de la conscience humaine: du mythe du paradis terrestre au souvenir fantasmé du sein maternel (Maurice Bellet, Plaidoyer pour la gratuité et l’abstinence, Bayard, 2003). Marcel Mauss puis l’équipe d’Alain Caillé [qui dirige la Revue du MAUSS, Ed. La Découverte] ont montré en quoi on est intellectuellement et ontologiquement obligé de poser l’idée d’une gratuité initiale pour fonder la société. C’est donc cette donation première qui fait tenir les hommes ensemble.

La loi du don engendre une triple obligation: celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre. Le don constitue donc une véritable institution. Cette universalité du don engendre l’universalité de la lutte pour pouvoir donner.

Notre société, pour avoir trop évacué le don, s’en trouve fortement fragilisée: seule la gratuité pourrait remédier au malaise dans la civilisation. Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute que «Ce combat pour améliorer la part gratuite de la vie» peut servir de «boussole pour des combats apparemment dépareillés» comme le mouvement pour la gratuité des transports collectifs urbains, du logement social, du droit au sol, etc.

L’extension de la sphère de la gratuité est la meilleure façon de contrer la tendance actuelle à la privatisation généralisée (du vivant, des espaces urbains, aériens, maritimes, des plages, des forêts, etc.) et donc au mésusage: avec la défense de la (quasi)gratuité, nous pourrions conquérir de nouveaux bastions, au lieu de nous cantonner à une attitude défensive des services publics existants, et créer ainsi un rapport de force plus favorable.

Face au capitalisme qui est une machine à insécuriser, nous devons sécuriser. Face au capitalisme qui est une machine à tout vénaliser: nous devons dévénaliser. Face au capitalisme qui déterritorialise, nous devons défendre l’usager maître de ses usages.

Tout ce qui permet de retrouver l’usager (nécessairement multiple) derrière la figure trompeuse du consommateur est positif. Mais ne nous leurrons pas: il ne suffit pas de renouer avec un autre vocabulaire pour métamorphoser les conceptions et les pratiques. Il ne s’agit pas davantage de fantasmer sur un retour des anciens usages: non seulement c’est impossible mais pas souhaitable. Serait-il profitable de revenir à des objets sexués ? Nous pouvons rompre avec la société productiviste et de consommation sans faire de nouveau des serpillières et des balais les biens propres des usagères (des femmes).

Il s’agit bien de réinventer un autre mangeur derrière le consommateur de produits alimentaires, de réinventer un nouveau patient derrière le consommateur de soins (para)médicaux, de réinventer un nouvel élève derrière le consommateur de cours, etc. Tous ces combats sont parallèles mais dissemblables puisqu’il s’agit justement de faire (re)naître des usages spécifiques: nous sommes du côté de la dé-liaison de ce que la consommation a lié. Nous devons désapprendre à penser que manger et lire serait comparable donc aucune alter-consommation ne peut les réunir. Cette réinvention de l’usage passe par une anthropologie sensualiste. Le bon usage est toujours du domaine du voir, de l’entendre, du toucher, du goûter, du contempler, du penser, de l’aimer, de l’agir alors que le mésusage est du registre de l’avoir, du paraître, du vénal.

J’insiste: la culture de l’usage n’est pas celle du nécessaire. Elle ne s’oppose pas à la frivolité, bien au contraire, contrairement à toute une tradition de l’extrême gauche qui réduisait sa pensée aux «vrais» besoins. Le bon usage, c’est aussi la fête c’est-à-dire faire bombance, faire du bruit, mélanger le politique et le commercial, le livre et les merguez.

«Gratuité de l’usage» et «renchérissement du mésusage»: voilà qui aiderait cependant à renouveler la pensé d’une gauche déboussolée et d’une écologie exsangue, voilà qui pourrait renouveler les formes de notre combat.

[Ces questions sont développées dans Paul Ariès, Le Mésusage, Essai sur l’hypercapitalisme, Parangon, 2007.]

Paul Ariès .

Source : http://decroissance-elections.fr/la-revolution-par-la-gratuite-paul-aries/