L’état d’urgence s’inscrit dans un processus de destruction de l’Etat de droit (Giorgio Agamben)

rfDe l’Etat de droit à l’Etat de sécurité

Par Giorgio Agamben

On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.

Entretenir la peur

Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

Aucun sens juridique

De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).

Incertitude et terreur

C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.

Dépolitisation des citoyens

La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’Etat de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/23/de-l-etat-de-droit-a-l-etat-de-securite_4836816_3232.html

****

Contre l’état d’urgence, cet appel unitaire à relayer et à signer : http://www.nousnecederonspas.org/

Toute guerre que déclare un gouvernement vise d’abord sa propre population

arton283-a6a3dUn texte écrit quelques jours après les attentats du 13 novembre dernier par les mis en examen de l’affaire Tarnac – à la demande du journal Le Monde qui ne l’a finalement pas publié. Le texte, qui n’a rien perdu de sa pertinence et de son actualité, a été publié ces derniers jours par le site Lundi Matin.

Contre l’état d’urgence, l’urgence de prendre la rue

Il est bien loin le temps où l’on blaguait cyniquement, à la Sous-Direction Anti-Terroriste : « Le terrorisme, il y a plus de gens qui en vivent que de gens qui en meurent. » Et comme il est loin, aussi, le temps où l’antiterrorisme à la française, ou plutôt « à la Bruguière », dégoulinait d’autosatisfaction dans les pages des magazines. Son bijou, l’ « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » (AMT), ne permettait-il pas de neutraliser préventivement qui l’on voulait et de le mettre au frais le temps d’ « attendrir la viande », quand bien même on n’aurait aucun élément à charge ? Et quelle sagesse du côté des juges et des policiers antiterroristes ! : leur sens de la République était tel qu’ils ne songeaient même pas à abuser de cette sorte de béance au sein du code pénal que constitue l’AMT. Ils auraient pu coffrer à peu près qui ils voulaient quand ils voulaient pour le motif le plus futile, et ils ne le faisaient pas. Pour prix de cette surprenante retenue, il était convenu de ne pas trop insister sur les faux, les maquillages et autres petits mensonges dont ils s’étaient accoutumés à consteller procédures et conférences de presse. En matière d’antiterrorisme, c’est l’intention qui compte ; et ici, l’intention ne pouvait être que louable.

L’AMT était une « arme ». Et comme toute arme, elle était appréciée pour son « efficacité ». Le critère policier de l’efficacité n’était certes pas très juridique, mais il s’imposait comme un Glock au milieu de la figure : il n’y avait pas eu d’attentat sur le sol français depuis 1995, ne se lassait-on pas de répéter. Le chantage s’énonçait dans ces termes : « laissez-nous les mains libres, ou il y aura des morts ». De lois en décrets jusqu’au paroxysme de la dernière « loi sur le renseignement », c’est peu dire que les gouvernants successifs, ces vingt-cinq dernières années, se sont courageusement soumis à ce chantage. Les services antiterroristes ont ainsi été peu à peu mis au-dessus des lois. Leur champ d’action ne connaît plus de limite, le secret-défense en est venu à entourer l’essentiel de leurs activités et les dernières voies de recours contre eux ont finalement été démantelées. Il faut bien avouer que des gouvernants à peu près dépourvus de toute prise sur le cours du monde y trouvaient leur avantage : l’armée et la police n’étaient-ils pas les derniers leviers à leur disposition, les dernières forces censées leur obéir ? Et puis l’intérêt des services secrets en matière de communication – puisque telle est désormais la véritable fonction des gouvernants -, c’est que, les informations qu’ils détiennent étant supposées secrètes, on peut mentir à leur sujet sans risquer d’être démenti. Que la DGSI ait pris pour siège, à Levallois-Perret, les anciens bureaux d’Euro RSCG est une coïncidence qui mérite d’être méditée. Un quelconque Cazeneuve peut ainsi se féliciter par communiqué de presse de « l’efficacité des services du ministère de l’Intérieur dans la lutte contre le terrorisme » comme il le faisait encore le 10 novembre dernier, seuls les faits peuvent ramener à son néant ce misérable petit exercice d’autopromotion. Ils n’y manquèrent pas.

Les attaques du 13 novembre signent la déroute complète de « l’antiterrorisme à la française », sorte de monstre bureaucratique fat, veule et moutonnier. La nouvelle rhétorique de la « guerre » qui s’est substituée à la promesse de « sécurité » ne sort pas de nulle part : elle a été élaborée dans les derniers mois en prévision de l’inévitable attentat et afin de masquer par une folle fuite en avant la faillite de tout un appareil, le désastre de toute une politique. Sous ses mâles postures, elle peine à dissimuler l’impuissance flagrante et la désorientation profonde des gouvernants. D’une manière générale, toute guerre extérieure que déclare un gouvernement se comprend d’abord comme un acte de guerre intérieure, et vise d’abord sa propre population, c’est-à-dire la mainmise sur celle-ci, son contrôle, sa mobilisation, et seulement accessoirement la puissance rivale. C’est ce que ne comprendront jamais les géopoliticiens, et qui rend toujours si oiseuses leurs considérations sur « les Américains », « les Russes », « les Chinois » et autres « Iraniens ». C’est aussi ce qui fait que les dernières frappes aériennes françaises dont on s’est empressé d’assurer la publicité ne devaient rien toucher de décisif : elles sont à elles-mêmes leur propre but.

Il est remarquable qu’en dehors de ces frappes de cinéma la récente « déclaration de guerre » consiste essentiellement en l’instauration de l’état d’urgence, c’est-à-dire en une révocation des dernières garanties dont la population dispose envers les abus du gouvernement, les exactions de la police et l’arbitraire des administrations. Cela nous rappelle combien la guerre contemporaine est bel et bien de nature contre-insurrectionnelle, ou comme le dit si bien le général Vincent Desportes qu’elle « ne se fait pas entre les sociétés, elle se fait dans les sociétés. » « La cible de l’action n’est plus l’adversaire, mais la population ». Son « objectif est la société humaine, sa gouvernance, son contrat social, ses institutions ». « Les actions militaires sont véritablement “une façon de parler” ; toute opération majeure est désormais d’abord une opération de communication dont tous les actes, même mineurs, parlent plus fort que les mots. (…) Conduire la guerre, c’est d’abord gérer les perceptions, celles de l’ensemble des acteurs, proches ou lointains, directs ou indirects. » Nous sommes en train de vivre ce que décrit fort justement le Comité Invisible dans À nos amis : « la contre insurrection, de doctrine militaire, est devenue principe de gouvernement. » On a ainsi testé une journée durant la réaction de « l’opinion » à l’annonce de l’annulation potentielle des manifestations contre la COP 21 ; au vu de l’égarement général et de la mollesse des organisateurs de celles-ci, on a décrété dès le lendemain l’interdiction de manifester. Déjà, on envoie le RAID déloger des squatteurs à Lille, on teste des couvre-feux sans queue ni tête, et ce n’est évidemment qu’un début. Avec cet état d’urgence, c’est bien d’une mesure de police contre toute liberté politique qu’il s’agit. On comprend mieux, à présent, la réticence de la population à entonner les rengaines martiales de l’exécutif : elle sait bien qu’au fond c’est elle, la cible de l’offensive qui s’annonce.

Pour nous, et cela ne surprendra personne, il nous semble que le véritable danger ne provient pas du Moyen-Orient, mais des gouvernements successifs qui nous ont plongés dans ces ténèbres et tentent à présent de refermer leur piège sur nous. En nous faisant adhérer à leur guerre, ils spéculent déjà sur les bénéfices qu’ils tireront de la prochaine fois où nous serons pris pour cible. Les attentats, et à présent l’état d’urgence, réalisent le rêve de tout gouvernement : que chacun reste chez soi – la privatisation absolue. C’est évidemment le contraire qu’il faudrait faire : prendre les places, se retrouver dans la rue, occuper les universités, débattre directement de la situation, trouver les mots justes pour se saisir de notre commune condition, rendre l’espace public à sa vocation politique, commencer à s’organiser et cesser de laisser notre destin entre les mains des sanglants imbéciles qui prétendent nous gouverner. Ainsi avons-nous quelque chance de devenir une foule qui se tient, et non plus cette addition de solitudes anomiques qui ne sait pas se défendre lorsqu’elle est attaquée – par son gouvernement ou par des djihadistes.

Source : https://lundi.am/Contre-l-etat-d-urgence-l-urgence-de-prendre-la-rue

L’état d’urgence pour étouffer les contestations

état d'urgenceComme on pouvait le craindre, l’état d’urgence donne lieu à de nombreux abus visant en particulier les populations « d’origine arabe » ou de confession musulmane. Comme on pouvait le craindre, le gouvernement utilise les pouvoirs que lui confère l’état d’urgence pour criminaliser et étouffer les contestations qui le dérangent – en particulier celles liées, en ce moment, à la conférence sur le climat. C’est ainsi que, sous prétexte de « sécurité », toutes les manifestations pour le climat prévues pour le 29 novembre ont été interdites – et que nombre de ceux qui ont bravé ces interdictions ont subi brutalités policières et gardes à vues. C’est ainsi que, sous prétexte de prévenir des « troubles à l’ordre public » susceptibles de détourner les forces de police de la lutte contre le terrorisme, de nombreux militants écolos « radicaux » ont vu leur domicile perquisitionnée et une vingtaine d’entre eux assignés à résidence.

Le gouvernement a même solennellement annoncé à la Cour européenne des droits de l’homme qu’il comptait s’asseoir sur les droits en question ; c’est dire si la situation est grave… 

Nous devons rejeter de toutes nos forces cet état d’urgence qui est inutile et inefficace dans la lutte contre le terrorisme, et qui ne sert qu’à nous faire accepter d’inacceptables abandons de libertés.

Face à un Etat de plus en plus policier, il n’y a pas d’autres choix que de résister. Résister, c’est-à-dire, entre autres choses, dénoncer les abus scandaleux et sensibiliser aux dangers que représente l’état d’urgence. Résister, c’est-à-dire, aussi, braver les interdictions de manifester, refuser, de manière plus générale, d’obéir à l’ordre qui nous est intimé de nous taire, refuser de céder aux intimidations – bref continuer à lutter et à se battre contre cet ordre chaque jour plus abject.

*

Deux sites qui recensent tous les abus et toutes les violences liés à l’état d’urgence :

https://wiki.laquadrature.net/%C3%89tat_urgence/Recensement

http://delinquance.blog.lemonde.fr/

L’état d’urgence : un dispositif qui légalise l’arbitraire et vise à museler toutes les insoumissions à l’ordre établi

Communiqué de la Ligue des Droits de l’Homme

Comme on pouvait le craindre, le projet du gouvernement de proroger de trois mois l’état d’urgence pose de graves problèmes de libertés publiques et individuelles.

Pendant trois mois, pour les motifs les plus divers et sans contrôle préalable de la justice, soixante-six millions de personnes pourront :

  • voir la police entrer chez elles de jour et de nuit afin de perquisitionner leur lieu de travail ou leur domicile et prendre une copie du contenu de leur ordinateur ou de leur téléphone mobile. Pour cela, il suffit qu’il existe des raisons sérieuses de penser que ce lieu est fréquenté par une personne dont le comportement constitue « une menace pour la sécurité et l’ordre public » ;
  • être assignées à résidence si leur comportement constitue « une menace pour la sécurité et l’ordre public » et se voir interdire d’être en contact avec d’autres personnes présentant la même menace.

Le vague des motifs qui pourront être invoqués, qui dépassent de beaucoup la prévention et la répression d’actes de terrorisme, permet à tout gouvernement de s’en prendre au mouvement social dans son ensemble.

Les associations seront aussi responsables des actes de leurs membres puisqu’elles pourront être dissoutes en raison de leur comportement.

Ce que le gouvernement veut imposer au Parlement d’adopter à marche forcée illustre bien les craintes déjà exprimées par la LDH : ce qui est ici en cause, ce n’est pas l’indispensable lutte contre le terrorisme, c’est l’extension dangereuse des pouvoirs de l’Etat sans aucune garantie judiciaire.

Paris, le 19 novembre 2015

Source : http://www.ldh-france.org/on-lutter-contre-terrorisme-porter-atteinte-libertes/

***

pour-votre-securite

Voter l’état d’urgence, c’est légaliser l’arbitraire

par Marius Loris

Le Parlement français a approuvé la prolongation pour trois mois de l’état d’urgence à la suite des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis. D’où procède cet état d’urgence ? D’une loi votée le 3 avril 1955, préparée sous le gouvernement de Pierre Mendès France, mais votée sous le suivant, dirigé par Edgar Faure. Cet état a été en vigueur trois fois durant la guerre d’Algérie : 1955, 1958 au moment de la crise de la IVe République et en 1961 durant le putsch des généraux. Dès le départ, il y a une ambiguïté dans les termes de cette loi : l’état d’urgence est choisi plutôt que l’état de siège, afin de taire l’existence de la guerre d’Algérie mais aussi de nier le statut de combattants aux nationalistes algériens. Cette ambiguïté demeure aujourd’hui.

« L’état d’urgence est introduit dans le droit français en tant que nouvel état juridique à mi chemin entre le droit commun (qui caractérise la paix) et l’état de siège qui caractérise la guerre [1] ». Il est étendu aux départements algériens comme à la métropole pour éviter la critique selon laquelle il serait fait un traitement discriminatoire de l’Algérie. Notons que le gouvernement actuel a étendu l’état d’urgence aux départements et territoires d’outre-mer. Cette loi permet au préfet « d’instaurer un couvre-feu, de réglementer la circulation et le séjour dans certaines zones géographiques, de prononcer des interdictions de séjour et des assignations à résidence contre des individus. Il autorise aussi la fermeture de lieux publics, tels que des salles de spectacle, des cafés ou des salles de réunion, l’interdiction de réunions ou rassemblements, la confiscation des armes détenues par des particuliers, le contrôle de la presse, des publications, des émissions de radio ou encore des projections de cinéma et des représentations théâtrales [2]. »

L’état d’urgence est né d’une réflexion menée sous les gouvernements Pierre Mendès France et Edgar Faure. C’est en réalité la synthèse des propositions des inspecteurs généraux de l’administration en mission extraordinaire en Algérie et de son gouverneur général Jacques Soustelle [3]. La genèse de l’état d’urgence est coloniale. Le but pour le gouvernement Faure est de mater par la force le mouvement nationaliste algérien en sortant la répression de son cadre légal. Contrairement à la séance du 19 novembre 2015, il y a dès l’examen du projet de loi à l’Assemblée de fortes critiques de députés socialistes et communistes, notamment en raison des mesures qui mettent en péril les libertés fondamentales [4]. L’état d’urgence permet d’instaurer le couvre-feu, d’interdire les réunions, de fermer les salles de spectacles ou les cafés, de procéder à des perquisitions de nuit sans contrôle judiciaire, de contrôler la presse, les publications et les émissions de radios. La mesure qui suscita le plus de critiques fut l’assignation à résidence [5]. En effet, l’article 6 de la loi stipule que :

« Le ministre de l’Intérieur dans tous les cas peut prononcer l’assignation à résidence dans une circonscription territoriale ou une localité déterminée de toute personne résidant dans la zone fixée par le décret visé à l’article 2 dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre publics des circonscriptions territoriales visées audit article.

L’assignation à résidence doit permettre à ceux qui en sont l’objet de résider dans une agglomération ou à proximité immédiate d’une agglomération. »

Certains députés ayant connu le régime de Vichy, comme le communiste Pierre Fayet, rappellent que l’assignation à résidence ouvre la voie à la création de camps : « Sous le régime de Vichy, les arrêtés pris pour interner les personnes dans un camp de concentration ne parlaient également que de résidence [6]. » Si le ministre de l’intérieur de l’époque, Maurice Bourgès-Maunoury, les assure que ce ne sera pas le cas, les premiers camps ouvrent en Algérie dès le mois de mai 1955 (cette pratique de l’assignation à résidence est également un héritage de la période coloniale : avant 1944, le gouverneur général d’Algérie pouvait assigner des Arabes à résidence). Mensonge du gouvernement qui contourne facilement les oppositions parlementaires.

Les similitudes avec la situation actuelle ont de quoi faire frémir. En continuité totale avec la guerre d’indépendance algérienne, l’idée a été soulevée dès samedi 14 novembre 2015 par Laurent Wauquiez, Nicolas Sarkozy et Marine le Pen, proposant de créer des camps d’internement pour les citoyens français ayant une fiche S [7]. Un projet qui n’a pour l’instant pas été enterré par François Hollande et Manuel Valls, mais soumis au Conseil d’Etat. Plus inquiétant encore est le projet de loi sur l’état d’urgence déposé jeudi 19 novembre à l’Assemblée nationale sans aucune concertation ni temps de débat. Il va plus loin encore dans la dénomination de ceux qui pourraient être assignés à résidence :

« Le régime des assignations à résidence est modernisé et élargi à toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public. »

Ceci va plus loin puisqu’on passe de la notion « d’activité » dans la loi de 1955 à celle de « comportement », bien plus floue. Ceci signifie donc que toute une gamme de personnes peuvent être assignées à résidence, pourquoi pas des opposants à la COP 21, en passant par les récents squatteurs du quartier des Moulins à Lille, qui ont connu une descente du RAID mardi 17 novembre au matin afin d’évacuer le squat ! On sait que l’état d’urgence a servi dès 1955 à interner des milliers d’Algériens, à saisir des journaux, à perquisitionner, à établir des couvre-feux [8]. Et si aujourd’hui la création de camps pour des citoyens français est interdite par la loi, rien n’interdit leur possible création suite à la multiplication des assignations à résidence, comme ce fut le cas durant la guerre d’Algérie [9].

Une des conséquences majeures de l’état d’urgence durant la guerre d’Algérie fut que l’encadrement des forces de police par la loi et les magistrats devint très difficile. Dès 1955, il permit notamment aux policiers d’user de violences illégales contre les Algériens suspectés de sympathies nationalistes. C’est l’habitus de la répression coloniale contre les Algériens qui explique, entre autres, le déchainement de violence dans les rues de Paris en 1961 [10]. Comment ne pas faire le parallèle avec la situation actuelle ? Car ceux qui sont visés par la police comme de supposés « terroristes » sont, dans la mentalité policière, « arabes » ou « noirs ». Les contrôles au faciès étant déjà une règle dans la police française, quelle sera l’étape suivante si la police dispose de tous les pouvoirs d’arrêter, interroger et assigner à résidence des individus suspectés pour leur couleur de peau [11] ? Comment ne pas voir dans la décision du gouvernement d’autoriser le port des armes en dehors du service pour les fonctionnaires de police, le danger d’abus et de violences policières parallèles ? Et que dire de la création encore floue d’une garde nationale composée de réservistes ou de la possibilité d’étendre les pouvoirs de police à la police municipale ? Ces corps moins professionnalisés, qui dans le cas de la police municipale sont dirigés localement par le maire, peuvent être plus violents. Dans les communes dirigées par des maires d’extrême-droite, on imagine le pire. A Charonne, ce sont les compagnies d’intervention issues de la police municipale parisienne qui seront les principaux auteurs du massacre [12].

On peut imaginer aujourd’hui une gradation des mesures répressives car, d’après le gouvernement, le plafond n’est pas atteint. Dans un premier temps, il est prévu d’ici trois mois d’inscrire l’état d’urgence auprès de l’état de siège dans la Constitution (article 36), ce qui donnerait plus de marge à l’exécutif, et permettrait de contourner d’éventuelles oppositions parlementaires. Et ensuite ? On sait que ces mesures ont été totalement inefficaces et surtout meurtrières pendant la guerre d’Algérie (rappelons aussi que le contexte était différent, notamment parce que les élites politiques de la France de la IVe République ne pouvaient ou ne voulaient pas reconnaître le caractère légitime et inéluctable de l’indépendance algérienne).

Dans le contexte actuel, on peut donc s’attendre à une fuite en avant, à plus ou moins court terme, à cause d’un nouvel attentat ou de l’élection d’un nouveau gouvernement encore plus à droite en 2017. Le 16 mars 1956, le socialiste Guy Mollet, soutenu par François Mitterrand (ministre de la justice) et Bourgès-Manoury (ministre de l’intérieur) fit voter la loi dite des pouvoirs spéciaux. Cette loi autorisait les camps d’internement pour les assignés à résidence et la traduction sans délai d’un individu devant la justice (qui est alors militaire) [13]. Ces pouvoirs spéciaux donnaient aussi des pouvoirs de police aux militaires, notamment les pouvoirs d’arrêter, d’interner et d’interroger des suspects. Ces pouvoirs furent l’origine de la généralisation de la torture et des exécutions sommaires en Algérie mais aussi en France.

L’état d’urgence est bien un dispositif qui permet de sortir du droit commun et d’organiser un contrôle radical et disciplinaire des populations. C’est aussi une mise au pas des contestataires de tout type. A l’heure où l’armée française intensifie la guerre en Syrie, il serait impossible de manifester contre les opérations militaires en cours. Enfin, on constate que l’état d’urgence permet d’anesthésier les luttes actuelles, comme celle des migrants à Paris. Les migrants en lutte depuis des mois pour obtenir des lieux d’hébergement et des titres de séjour se sont vu interdire par la Préfecture de se réunir à la Gare du Nord le 14 novembre mais aussi le 22 novembre. Le déploiement de l’armée dans les banlieues a déjà commencé, notamment à Saint-Denis durant l’opération du 15 novembre. Des soldats ont obligé, sous la menace de leur mitraillettes, de jeunes hommes (arabes est-il nécessaire de le rappeler) à s’arrêter dans la rue, s’agenouiller et soulever leur vêtement pour montrer qu’ils ne portaient pas de gilets explosifs. Comment ne pas penser au comportement des forces de l’ordre durant la bataille d’Alger (1957) ?

En 1984, l’état d’urgence fut décrété en Nouvelle-Calédonie pour combattre la lutte des indépendantistes kanaks. En 2005, l’état d’urgence a été prononcé dans le cadre des émeutes des banlieues, se traduisant par l’instauration d’un couvre-feu dans certaines communes et l’arrestation de 3 000 personnes pour plus de 500 détentions. Il est frappant d’observer que l’état d’urgence a toujours été utilisé dans des contextes coloniaux ou néocoloniaux. Ce qui est notamment à craindre dans un état d’exception et de psychose policière, ce sont bien les violences policières à l’encontre des personnes perçues comme musulmanes. On objectera qu’il vaut mieux être mis en joue et contrôlé à Saint-Denis en 2015 que torturé dans la Casbah ou abattu sommairement dans un djebel. Et c’est parfaitement vrai. Pourtant, les mots de Pierre Vidal Naquet, historien et opposant à la guerre d’Algérie qui a lutté contre la torture et les crimes de l’armée française, résonnent aujourd’hui avec un écho inquiétant :

« Mais est-il si sûr que rien ne puisse recommencer, que le danger militaire soit nul et que Bigeard, au lieu de faire jeter à la mer les corps de ceux qu’il avait tués avec ce qu’il appelle ses “méthodes de travail”, se contentera de dialoguer à la télévision avec Charles Hernu, Georges Brassens et Bernard Clavel, et de faire repeindre les guérites, non en tricolore comme le général Boulanger mais avec des couleurs psychédéliques ? Est-il sûr que demain, face à n’importe quel mouvement de “l’adversaire intérieur”, le cycle infernal qui conduit à l’établissement d’un ordre totalitaire, à la faveur d’une crise économique, ne se déroulera pas ? Et les “gégènes” pourront, au besoin, rester au vestiaire [14]. Il y aura pour infliger des “tortures propres” suffisamment de psychologues et de techniciens comparables à ceux que l’armée avait commencé à former en Algérie. » [15]

Oui, l’état d’urgence est bien la marque de la répression arbitraire et de l’instauration d’un régime sécuritaire. Il ouvre la porte à des violences racistes aggravées, la possibilité de créer des camps d’internement, sans prémunir les populations du danger de nouveaux attentats. Nous avons beaucoup à perdre et à craindre de cet état d’exception.

Source : http://www.vacarme.org/article2823.html

Notes

[1] Sylvie Thénault, Une Drôle de Justice : les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 2001, p. 32.
[2] Sylvie Thénault, « L’état d’urgence (1955-2005). De l’Algérie coloniale à la France contemporaine : destin d’une loi », Le Mouvement Social 2007/1 (no 218), p. 64. Cet article est l’étude historique la plus complète sur l’état d’urgence.
[3]Résistant, gaulliste, farouche partisan de l’Algérie française, il sera proche de l’OAS à partir de 1961.
[4] La loi prolongeant l’état d’urgence de trois mois a été adopté à une écrasante majorité de 551 voix contre 6 et une abstention à l’Assemblée nationale.
[5] Une drôle de justice, op. cit., p. 35
[6]  Ibid., p. 35, « Intervention à l’assemblée nationale, le 31 mars 1955. »
[7] Pour mémoire, la fiche S est une fiche des services de police concernant des individus suspectés de pouvoir porter « atteinte à la sûreté de l’État ». Il y aurait plusieurs milliers de Français fichés « S ». En revanche, les porteurs de ces fiches S ne sont pas forcément coupables de quoi que ce soit, et pas forcément suspectés d’être des « terroristes ».
[8] « L’état d’urgence » op. cit., p. 67. Notons que le gouvernement a supprimé le contrôle des médias, mesure aujourd’hui inapplicable à cause des réseaux sociaux notamment.
[9] Rappelons que l’assignation à résidence en elle-même est une mesure administrative privative de liberté. Le gouvernement a décider d’assigner 12 heures par jour les suspects. Le gouvernement prévoit des recours devant le juge administratif, mais pour quels délais et quelle efficacité ? Et aussi pour combien d’erreurs qui seront à coup sûr traumatisante pour les individus assignés à résidence ?
[10] Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962, Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard 2006.
[11] Didier Fassin, « L’exception, ou la règle ? », La vie des idées, 29 novembre 2011.
[12] Lire notamment le chapitre 2 sur « La violence d’État » dans Charonne d’Alain Dewerpe.
[13] Une drôle de justice, op. cit., p. 47.
[14] Les « gégènes » permettaient de torturer à l’éléctricité les Algériens.
[15] Pierre Vidal-Naquet, Les crimes de l’armée française, Paris, La découverte, 2001, p. 9.

Quatre thèses pour une neutralisation préventive de l’antiterrorisme

I. L’antiterrorisme n’est pas une forme de répression judiciaire, mais un mode de gouvernement.

Gloses:

a. Contre toute apparence, l’antiterrorisme ne vise pas centralement ceux sur qui il s’abat, mais la population en général. Il vise à obtenir, en frappant certains, un effet sur tous les autres. Que ce soit pour les rassurer en accréditant la fiction que le gouvernement serait là pour les protéger de tant de menaces, ou pour distiller un certain émoi, un certain état de terreur et de paralysie opportun dans la population – en frapper un pour en effrayer cent. Le réhaussement du « niveau de menace terroriste » ne survient jamais à un moment anodin. Il faut se souvenir que, bien avant les révélation d’Edward Snowden au sujet des programmes de surveillance généralisée des communications, le Patriot Act de 2001 et le Terrorism Act anglais de 2000 avaient explicitement autorisé la surveillance de tous au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

b. Une généalogie de l’antiterrorisme nous ramène à la guerre d’Algérie. À l’époque, l’antiterrorisme désigne l’activité clandestine de groupes tels que la Main Rouge, formés par les services secrets français afin de provoquer le FLN et qui commettent assassinats ciblés comme attentats à la bombe contre la population algérienne. Cette généalogie se poursuit de manière non fortuite avec la « stratégie de la tension » mise en oeuvre dans les années 1970 en Italie pour contrer le mouvement révolutionnaire. Elle passe ensuite par les GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) en Espagne et en France qui, de 1983 à 1987, sous l’égide du ministère de l’Intérieur espagnol, vont mener plus de 35 opérations, allant là aussi de l’attentat à l’assassinat, contre l’ ETA. Lors du procès des GAL, le directeur de la Guardia Civil, le général José Antonio Sáenz de Santamariá, déclarera : « La lutte antiterroriste ne peut être poursuivie dans le cadre de la loi. À cet égard, nous sommes le plus souvent au bord de la loi, en dehors de la loi et de temps à autre dans le cadre de la loi… mais il n’y a aucune autre manière que d’utiliser la guerre irrégulière contre ces types qui vous tirent dans le dos. La règle de la loi est une bonne chose mais nous ne pouvons pas définitivement la respecter parce qu’elle fait le jeu des terroristes. » Il ajoutait en 1995, dans une interview au journal El país : « Dans la lutte antiterroriste, il y a des choses que l’on ne doit pas faire. Si on les fait, il ne faut pas le dire. Si ça se dit, il faut tout nier. »

c. Le terrorisme n’est de fait pas une catégorie juridique. Il n’y a pas de définition juridique du terrorisme, c’est pourquoi il y en a tant – plus d’une centaine de différentes de par le monde. « Terrorisme » est une catégorie politique. C’est l’impossible traduction, dans le langage du droit, de la catégorie politique d’« ennemi ». Est terroriste qui a été déclaré tel par le souverain, car c’est la prérogative souveraine que de désigner l’ennemi. Ainsi, il n’est pas rare que le « terroriste » d’hier devienne, au hasard d’un renversement de régime, le souverain d’aujourd’hui, et inversement. Yitzhak Shamir tout comme Nelson Mandela ont été à la tête d’« organisations terroristes » avant de devenir chefs d’État. C’est plus récemment ce qui est arrivé aux Frères Musulmans en Égypte. Quelques jours avant de fuir le pays dans son jet privé, Ben Ali qualifiait à la télévision de « bandes terroristes » les manifestants qui allaient devenir sans tarder les « héros de la révolution ».

d. L’antiterrorisme extra-judiciaire qui exécute avant tout jugement à coups de missiles tirés depuis des drones, ou à coup d’opérations spéciales sur toute la surface du globe, n’est pas séparable de l’antiterrorisme judiciaire qui mène des procédures-fleuves et incarcère pour des décennies, ou pas. Ce sont deux aspects d’un même mode de gouvernement, c’est-à-dire de guerre menée contre la population, contre la possibilité d’une insurrection.

II. L’antiterrorisme est le nom d’une guerre, d’une guerre psychologique mondiale.

Gloses :

a. Cela fait un siècle, depuis la Première Guerre mondiale en fait, que l’on sait que la guerre n’est pas un phénomène simplement militaire, mais un fait social total – la victoire impliquant aussi bien l’industrie que la santé, la propagande que le contrôle des comportements. Mais ce n’est que depuis les guerres de décolonisation que l’on en est venu à penser comme central l’aspect psychologique de la guerre. Et il n’est pas surprenant, les guerres de décolonisation étant des guerres menées au sein de la population et contre elle, que les techniques de l’action psychologique se soient depuis lors diffusées partout, du marketing à la politique en passant par la police. Qui n’a pas pour but, de nos jours, de gagner les coeurs et les esprits, de la pop star à la multinationale en passant par le général en opération ?

b. La guerre psychologique, qu’elle consiste à pratiquer la torture, à manipuler l’opinion ou à infiltrer une organisation, vise à façonner les perceptions, celles de l’adversaire, de son propre camp ou de la masse flottante de la population. Elle est une intervention sur la carte mentale à partir de quoi chacun s’oriente dans l’existence, sur la combativité même de l’ennemi dont dépend tout combat effectif. Dans une note écrite au Secrétaire d’État John Foster Dulles, le 24 octobre 1953, l’ancien Président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, la définit comme étant n’importe quoi, « du chant d’un bel hymne jusqu’à l’acte de sabotage le plus ostentatoire. » Dans une Notice d’information sur la défense intérieure du territoire et la guerre psychologique durant la guerre d’Algérie, l’armée française la caractérise ainsi : “C’est l’emploi planifié de la propagande et de tous moyens propres à influencer les opinions, les passions, les attitudes et le comportement de groupes humains, amis, neutres ou ennemis, en vue d’aider à la réalisation des buts nationaux du Pays.” Ce qui est en jeu ici, c’est le débarquement des armées sur le continent noir du pré-conscient, le contrôle par le gouvernement de l’affectivité même des populations, une extension inédite du domaine de la lutte.

c. Le terrorisme est le premier crime affectif de l’Histoire. Ce que l’on reproche au terroriste n’est pas centralement d’avoir commis ou médité un acte, de professer telle ou telle doctrine antidémocratique, mais bel et bien de répandre la terreur, par sa simple existence. Et la terreur est un affect. L’acte du terroriste, la violence du terroriste, c’est son existence même. Son existence terrifiante. Or il n’y a pas d’existence terrifiante. Il n’y a que des récits, des mises en scène, des images qui visent sciemment à produire le sentiment de terreur. Il y a aussi des façons d’accueillir ces récits, ces images qui désactivent ce sentiment. C’est-à-dire que le caractère terroriste d’un meurtre, d’un visage ou d’un mot d’ordre, ce sont ceux qui dominent l’état d’explicitation public, le récit social, qui le déterminent : soit les forces universellement alliées de l’antiterrorisme – les forces du spectacle.

d. Les forces antiterroristes, depuis des années maintenant, ont entrepris d’associer au fait de l’émeute, de l’action directe contre telle ou telle agent de l’empire, non le sentiment de libération, le sentiment de mieux respirer, d’être moins seul dans l’univers automatique qui nous écrase, mais l’effroi. La seule évocation du « Black Bloc », malgré toutes les explications contraires, veut induire la nécessité d’avoir peur – peur d’en être frappé, ou peur d’y être associé. Il est crucial de parvenir à défaire ce sortilège. Ne jamais se laisser isoler, en correspondant à sa propre image et à l’affect qui la suit mécaniquement. Susciter la complicité. Associer à nouveau à l’idée de révolution celle d’accroissement de puissance, de joie. Récemment, lors des émeutes qui ont suivi, à Toulouse comme à Nantes, l’assassinat de Rémi Fraisse, des banques ont été mises en morceaux. Le gouvernement, dans son éternelle tâche contre-insurrectionnelle, a bien entendu fait tourner en boucle ces images d’émeute, de destruction, de banque commençant à prendre feu en incriminant comme à l’accoutumée le « Black Bloc », les « anarchistes » et autres « extrémistes ». L’opération n’a pas eu exactement l’effet escompté : des esprits bien inspirés avaient eu la malice de taguer sur les banques en miettes « tiens, tes aggios ! ». Des « violents » qui ont de l’humour, voilà qui ne cadre pas avec le storytelling spectaculaire.

III. L’antiterrorisme est une politique globale, mise en oeuvre nationalement.

Gloses :

a. Il est notoire que, parmi les 11 propositions en vue d’une législation antiterroriste commune déposées par l’Union Européenne à l’automne 2001 « en réaction aux attentats du 11 septembre », six étaient déjà examinées avant les attentats, quatre étaient en préparation et une seule, sur le droit d’asile et l’immigration, était nouvelle. On sait aussi que la Grande-Bretagne, véritable locomotive en la matière, avait d’ores et déjà voté son Terrorism Act en 2000 qui, tout comme la future législation européenne, visait sans le dire les mouvements subversifs, notamment le mouvement antiglobalisation. Pour le général Fabio Mini, après Gênes, il ne fait dès cette époque pas de doute que « la contestation violente du système mondial [est] équivalente dans ce cas au terrorisme ».

b. Dans la décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme, est défini comme terroriste tout acte susceptible de « porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale », quand son auteur a pour but de « gravement intimider une population », ou de « contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque », ou encore de « gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale ». Par son flou volontaire, cette définition permet de frapper aussi bien un mouvement de grève générale visant à faire plier un gouvernement qu’un contre-sommet – et accessoirement une organisation pratiquant la lutte armée. C’est bien évidemment comme cela qu’elle avait été interprétée par nombre d’activistes à l’époque. Il n’y avait d’ailleurs là rien de nouveau : c’est avec de pareils arguments que Margaret Thatcher avait tenté, au début des années 1980, d’appliquer la loi antiterroriste à la grève des mineurs.

c. L’application de l’antiterrorisme aux mouvements contestataires est, entre-temps, rentré dans les moeurs. En Espagne, des gens qui avaient participé, durant le mouvement dit « des indignés », au blocage du parlement catalan à Barcelone le jour du vote d’un plan d’austérité ont été convoqués devant l’Audiencia Nacional, la juridiction antiterroriste. En Grèce, ce furent, parmi tant d’autres, des camarades qui avaient occupé la mairie en réponse à une opération antiterroriste au Pirée, qui furent menacés du même sort. En France, des militants qui étaient accusés, sur la route d’une manifestation, de transporter des fumigènes et des clous tordus ont été condamnés sous antiterrorisme. D’autres, ceux de Tarnac, sont encore poursuivis sous le même chef d’accusation pour avoir, d’après la police, saboté avec des crochets de fer des lignes de TGV et surtout écrit L’insurrection qui vient. En Italie, quatre camarades, Chiara, Claudio, Nicolò et Mattia sont accusés de terrorisme pour avoir participé à une action collective, revendiquée par la totalité du mouvement No-Tav, au cours de laquelle un compresseur du chantier de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin a été incendié. Il s’agirait de terrorisme car, ce faisant, ils auraient tenté de « contraindre les pouvoirs publics » à ne pas construire cette ligne et auraient causé « un grave dommage pour le pays », en lésant son « image ». Ils endurent, pour ce fait, des conditions de détention et de procès réservées aux chefs mafieux. Plus récemment, au Brésil, ce sont de gens qui ont eu le front d’organiser une manifestation contre le Mondial qui ont été arrêtés sous antiterrorisme.

d. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à de grandes manifestations contre l’inauguration du siège de la Banque Centrale à Francfort sans se poser la question de neutraliser préventivement l’instrument développé par l’Union Européenne contre ce genre d’événements politiques. Or force est de constater que, jusqu’à présent, nous n’avons nulle part réussi à neutraliser l’antiterrorisme. Une des raisons de notre échec, jusqu’ici, est peut-être que nous avons toujours lutté contre lui dans le cadre national, alors qu’il s’agit d’une politique globale.

IV. En tant que politique globale, l’antiterrorisme doit être combattu globalement.

Gloses :

En 2001, en réaction à Gênes, le rédacteur en chef de la Revue Italienne de Défense écrit : « Étant donné que les forces de l’ordre connaissent bien ces guérillas antimondialistes, il ne devrait pas être difficile d’établir une banque de données européenne-internationale en vue d’identifier préalablement les individus dangereux, d’infiltrer les organisations et juste avant un événement à risque, de procéder à des mesures préventives, comme le recueil forcé de signatures, les contrôles frontaliers et la suspension de la convention de Schengen. » Plus explicitement, le président d’un quelconque Centre d’Études Stratégiques italien, préconise, face aux « mouvements altermondialistes » : « un contrôle généralisé du territoire par le biais d’une collaboration organisée et permanente entre les institutions militaires et les forces de police locales », « la création de centres d’entraînement spécialisés qui travailleront en étroite collaboration avec les Ministères de la Défense et de l’Intérieur », « empêcher l’organisation d’événements internationaux destinés à crédibiliser les activistes et leurs motivations », « inciter la presse et les médias à s’autodiscipliner (y compris par le biais de pressions institutionnelles plus ou moins apparentes) », « modifier le code pénal », « la désinformation et l’infiltration d’agents provocateurs dans le but de contrôler et de saboter » et enfin « une utilisation discrétionnaire de la rétorsion ». Il conclut : « les institutions impliquées dans cette grande offensive pourront également avoir recours à tout un éventail de contre-mesures théorisées et appliquées par les écoles américaines de contre-insurrection et française de guerre révolutionnaire. » Si l’on a en tête la fonction d’infiltration à l’échelle européenne qu’eut l’officier anglais Mark Kennedy ainsi que les stratégies policières appliquées aux derniers contre-sommets, il est certain que ces lignes ne sont pas de vains mots, mais la politique globale menée contre nous. Il nous faut donc une contre-stratégie, une contre-stratégie qui soit aussi globale que la manoeuvre ennemie.

1. Là où leur tactique consiste à nous isoler de la « population « pour nous la mettre à dos, nous devons faire en sorte que viennent à Francfort, non les seuls activistes et militants, mais les gens eux-mêmes – tous ceux qui subissent l’obscène politique de la BCE.

2. Là où leur tactique consiste à associer aux mouvements révolutionnaires le sentiment de terreur, nous devons faire rire, les tourner en dérision, faire montre d’un maximum d’esprit. Un « terroriste » qui fait rire n’est déjà plus un terroriste.

3. Là où nous luttons contre chaque cas de procédure antiterroriste à l’échelle locale ou nationale, nous devons saisir toute occasion d’en faire une affaire européenne à tout le moins. Il est fort regrettable que nous n’ayons pas été capables de faire du scandale soulevé en Angleterre par la cas Mark Kennedy une affaire européenne mettant en cause les pratiques des différentes polices qui faisaient appel à ses services.

4. Là où ils cherchent à opposer la « vie normale », apolitique, à la folie des hordes anticapitalistes, il faut au contraire faire voir la folie de la « vie normale » et la joie d’une politique qui part de la vie, de la vie ordinaire.

5. Là où les victoires du parti adverse tiennent à ce que eux ont une stratégie globale contre nous, alors que nous n’en avons pas contre eux, il nous faut reprendre un débat stratégique international, au minimum européen, pour redevenir capables de nous saisir de la situation.

Extrait de Guccio, journal international.

Traduction : https://lundi.am/Quatre-theses-pour-une-neutralisation-preventive-de-l-antiterrorisme

Contre la loi sur le renseignement : appel à manifester devant le siège de la DGSI ce 21 juin !

occupy dgsi

Après l’Assemblée nationale, la loi sur le renseignement a donc été validée par le Sénat à une forte majorité. Les lois scélérates sont toujours votées à de « larges majorités ». C’est quelques années plus tard que l’on s’avise de l’erreur commise. Quand il est trop tard. Quand le mal est fait, et entré dans les mœurs.La loi sur le renseignement, c’est malgré tous les dénis gouvernementaux le coup du Patriot Act, avec quatorze ans de retard. Fort heureusement, nous avons pu voir ce que cela donnait, depuis le temps. Nous sommes déjà plus d’une décennie après la « loi sur le renseignement ».Donner aux services de renseignement le pouvoir d’intercepter tout ce que bon leur semble, cela donne la NSA et donc Snowden, la NSA et le scandale de la NSA. C’est un fait désormais établi : les milliards d’interceptions du programme PRISM ont permis en tout et pour tout de déjouer « peut-être un » attentat, et en réalité aucun. C’est donc que le but de la surveillance de masse n’est pas de déjouer des « attentats terroristes », mais la surveillance de masse elle-même ; le « terrorisme » sert de prétexte à une tout autre politique.

L’étrange raisonnement qui consiste à dire « puisque la police a telle ou telle pratique illégale, autant la légaliser » plutôt que d’en déduire, ce qui serait tout de même plus logique, qu’elle doit cesser d’avoir ces pratiques, relève d’une sidérante démission devant la souveraineté policière. Si la sous-direction antiterroriste se mettait à régulièrement torturer des suspects « afin de déjouer des attentats », dirait-on : « il n’y a qu’à légaliser la torture » ? Dire oui, c’est la guerre d’Algérie. Ou les extraordinary renditions de la CIA après le 11 septembre, dont le Sénat américain a jugé à l’automne dernier que les États-Unis y avaient « perdu leurs valeurs ». C’est, à l’autre bout, la même logique devenue folle qui fait conclure à des parlementaires que pour éviter que des manifestants ne soient blessés par la police, il n’y a qu’à leur interdire de manifester.

Avant de donner un pouvoir sans contrepartie aux services de renseignement, avant de mettre la police antiterroriste à l’abri de tout contrôle et de tout recours, il n’est pas mauvais d’écouter ce que ces gens-là disent de leur « métier ». Ainsi cet Alain Chouet, qui dirigea le Service de renseignement de sécurité de la DGSE : « C’est ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire « dans l’illégalité ». Bien sûr qu’ils font « dans l’illégalité ». Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être. Le renseignement se recueille en violant ou en faisant violer la loi des autres.(…) Considérant cette fin, il va de soi que les moyens mis en œuvre seront en rapport : manipulation, séduction, corruption, violence, menace, chantage, au terme d’un processus qui aura mis à nu toutes les facettes de l’objectif visé, pénétré son intimité, exploité toutes ses vulnérabilités ». Sommes-nous sûrs de vouloir faire un chèque en blanc à ce genre d’individu, comme le fait la loi sur le renseignement ?

Depuis que la DCRI existe, on n’a connu d’elle que des scandales, des ratages et des mensonges sur ses ratages. Elle a même dû se rebaptiser DGSI pour faire oublier la si mauvaise réputation qu’elle s’était faite en si peu d’années d’existence. La loi sur le renseignement est essentiellement faite pour que de futurs scandales à son sujet ne sortent pas, et pour verrouiller une situation sociale métastable, un contexte politique tendant vers l’ingouvernable.

Le train de lois et de propositions de lois toujours plus féroces que le gouvernement multiplie depuis les attentats de janvier s’apparente à une offensive omnilatérale profitant de l’état de choc de la population. Une conseillère du ministre du Commerce britannique, n’écrivit-elle pas à ses collègues, dans l’heure qui suivit l’attentat du 11 septembre : « C’est un très bon jour pour faire ressortir et passer en douce toutes les mesures que nous devons prendre » ? Loi Macron, Rebsamen, sur le renseignement, réforme du droit d’asile, loi anti-squat, etc., font système. Elles sont autant de fronts ouverts simultanément dans une sorte de blitzkrieg social. Dans ce dispositif, la loi sur le renseignement fonctionne comme un verrou, un verrou contre les révoltes logiques ; et puisque c’est la DGSI qui sera en charge de « gérer » les mouvements naissants, les dissidences potentielles et les futures interdictions de manifester, c’est devant ses locaux que nous proposons de manifester le jour de la fête de la musique.

Allons voir où sont ceux qui nous surveillent !
Prenons la rue à ceux qui nous préfèrent chacun chez soi !
Faisons connaissance au nez et à la barbe de ceux qui nous connaissent si bien !

Nous appelons donc tous ceux qui luttent contre les nouvelles lois, tous ceux pour qui elles ne passent pas, tous ceux qui refusent de simplement subir l’offensive gouvernementale actuelle, à se réunir pour un banquet et une vaste assemblée populaire au pied du siège de la DGSI (84, rue de Villiers, Levallois-Perret), de midi à 18h, le dimanche 21 juin.

N’hésitez pas à ramener de quoi partager un repas, et vos instruments de musique.

Les signataires de l’appel :

Confédération Paysanne
Solidaires
Syndicat de la Magistrature
Ligue des Droits de l’Homme
Fédération Anarchiste
Parti de Gauche
Alternative Libertaire
Syndicat des Avocats de France
Syndicat National des Journalistes
La Quadrature du Net
Collectif « Sortir du silence »
Syndicat des correcteurs CGT
Parti Pirate

***

Comprendre la loi sur le renseignement : https://sous-surveillance.fr/#/

Je suis l’auteur de L’insurrection qui vient

l'insurrection qui vientJe suis l’auteur de L’insurrection qui vient

Le parquet du tribunal de grande instance de Paris vient de demander le renvoi en correctionnelle de huit personnes, dont trois pour actes de terrorisme, dans l’affaire dite « de Tarnac ». Une affaire lancée voilà sept ans par une opération à grand spectacle qui avait vu les forces de l’ordre cagoulées se déployer autour d’une « épicerie tapie dans l’ombre ». La défense pugnace des mis en cause et quelques enquêtes sérieuses ont permis depuis longtemps à tout un chacun de comprendre qu’il s’agissait d’une opération de communication du pouvoir sarkoziste de l’époque. Une opération que, par esprit de corps, la police et la magistrature, avec l’appui du personnel politique au pouvoir aujourd’hui, n’ont pas voulu démentir. Et quel pouvoir peut-il, de nos jours, se passer de l’antiterrorisme, ne fût-ce que pour remonter brièvement dans les sondages ?

Dans le récent réquisitoire, un acte de sabotage présumé, qui ne pouvait en aucun cas entraîner de dégâts humains, qualifié d’ordinaire comme « acte de malveillance » est devenu un acte cherchant à imposer une idéologie « par l’intimidation et la terreur ». Pour effectuer cette transmutation, le parquet s’appuie sur un livre : L’insurrection qui vient, ouvrage dont, tout en reconnaissant qu’il est le fruit d’un travail collectif, l’accusation décide arbitrairement que Julien Coupat est « la plume principale ». Et cela, contre les déclarations réitérées de l’intéressé. L’enjeu, pour les magistrats, est de créer une figure de chef, tant il leur est difficile d’imaginer une pratique politique qui s’en passerait.

Que des juges s’attribuent ainsi la compétence d’entrer dans le délicat travail de l’écriture ne peut laisser indifférent ni un auteur ni un lecteur de livres. Cela laisse d’autant moins indifférent quand on considère que l’intimidation des populations est la politique réellement poursuivie par tous ceux qui pratiquent le chantage au chômage pour imposer la paix sociale, et que la dénonciation de la « terreur » cache de plus en plus mal les pratiques proprement terrifiantes des forces armées « démocratiques » dans nombre de théâtres d’opérations extérieurs.

L’insurrection qui vient est avant tout un ouvrage, discutable et discuté, critiquant la société capitaliste. La liberté d’expression ne saurait se limiter au « droit au blasphème » : qu’un livre politique devienne la pièce centrale d’un procès où de lourdes peines de prison sont encourues, prouve de manière irréfutable qu’il s’agit bien d’un procès politique.

Nous avons le droit de dire qu’il faut transformer le monde. Nous avons également le droit de dire que, comme souvent par le passé, à l’instar de ce que rappelle l’Histoire, cela ne se fera probablement pas dans le strict respect de ses lois et règlements. Traiter en « terroriste » ce qui a trait à la révolution, ou du moins à sa possibilité, est de très mauvais augure. D’ailleurs, cela n’a pas porté chance à un Ben Ali ou un Moubarak.

L’insurrection qui vient est une expression parmi bien d’autres d’un courant de critique de la civilisation capitaliste. Si ses positions sont discutables, c’est toujours du point de vue de cette entreprise multiforme de critique du vieux monde dans laquelle je me reconnais et qui n’appartient à personne.
C’est pourquoi il me semble important de passer enfin aux aveux : le véritable auteur de L’Insurrection qui vient, c’est moi.

Premiers signataires :

Paul ARIÈS, écrivain ; Miguel BENASAYAG, philosophe, écrivain, psychanalyste ; Jean-Claude BESSON-GIRARD, peintre, écrivain, fondateur d’Entropia ; Jean-Christophe BROCHIER, éditeur ; Jean-Pierre BOUYXOU, journaliste, écrivain, réalisateur ; Laurent CAUWET – éditeur François CUSSET, historien, écrivain ; Benoît DELEPINE, réalisateur ; Alessandro DI GIUSEPPE, militant antipub, comédien ; Valerio EVANGELISTI, écrivain ; Olivier FAVIER, traducteur, photographe, blogueur ; Noël GODIN, entarteur, écrivain, acteur ; Gunter GORHAN, philosophe, juriste ; Dominique GRANGE, chanteuse ; Thierry GUILABERT, écrivain, chroniqueur Le Monde Libertaire ; Eric JOUSSE, Netoyens ; Francis JUCHEREAU, retraité, animateur du cercle Gramsci de Limoges ; Alain JUGNON, philosophe, écrivain ; Stathis KOUVELAKIS, philosophe, comité central de Syriza ; Bernard LANGLOIS, journaliste, fondateur de Politis ; Serge LATOUCHE, écrivain ; Michel LEPESANT, philosophe, Mouvement des objecteurs de croissance ; Jérôme LEROY, écrivain ; Maximilien LUTAUD, potier ; Stéphane MERCURIO, cinéaste ; Fabienne MESSICA, consultante, sociologue ; Jean-Henri MEUNIER, réalisateur ; Gérard MORDILLAT, romancier, cinéaste ; Flavien MOREAU, dessinateur, journal satirique Zélium ; Frédéric NEYRAT, philosophe ; Yves PAGÈS, écrivain, éditeur ; Christiane PASSEVANT, journaliste, Radio Libertaire ; Didier PORTE, journaliste, chroniqueur, humoriste ; Serge QUADRUPPANI, écrivain, éditeur, chroniqueur ; Jean-Marc RAYNAUD, écrivain, fondateur des Editions Libertaires ; Jean-Jacques REBOUX, écrivain et éditeur ; Camille ROBERT, réalisatrice ; Denis ROBERT, journaliste, réalisateur
Jean-Jacques RUE, journaliste, cinémas Utopia ; SINÉ, dessinateur, fondateur de Siné Mensuel ; Maud SINET, journaliste, correctrice ; Yannis STEFANIS, revue Apatris Héraklion ; TARDI, dessinateur ; Grigoris TSILIMANTOS, free social space Mikropolis, AK ; Samuel WAHL, journaliste, revue Cassandre/Horschamp ; Dror WARSCHAWSKI, chroniqueur, chercheur au CNRS ; Yannis YOULOUNTAS, philosophe, écrivain, réalisateur

http://www.petitions24.net/jesuislauteurdelinsurrectionquivient