Ne réparez pas ce qui vous détruit

zad prisonPamphlet en faveur du bien-vivre

Comité de rédaction de la revue Streifzüge (Traduction : Françoise Guiguet et al.)

1.

La politique ne peut pas créer d’alternatives. Son but n’est pas de nous permettre de développer notre potentiel ; dans la politique, nous faisons simplement valoir les intérêts qui découlent des rôles que nous exerçons dans l’ordre existant. La politique est un programme bourgeois. Elle est toujours une attitude et une action faisant référence à l’État et au marché. La politique est l’animatrice de la société, son médium est l’argent. Les règles auxquelles elle obéit sont similaires à celles du marché. D’un côté comme de l’autre, c’est la publicité qui est au centre ; d’un côté comme de l’autre, c’est de valorisation qu’il est question et des conditions nécessaires à celle-ci.

Le spécimen bourgeois moderne a fini par assimiler complètement les contraintes de la valeur et de l’argent ; il est même incapable de se concevoir sans celles-ci. Il se maîtrise littéralement lui-même, le maître et l’esclave se rencontrant dans le même corps. La démocratie ne signifie rien d’autre que l’auto-domination des acteurs des rôles sociaux. Comme nous sommes à la fois contre tout pouvoir et contre le peuple, pourquoi serions-nous pour le pouvoir du peuple ?

Être pour la démocratie, voilà le consensus totalitaire de notre époque, la profession de foi collective de notre temps. La démocratie est en même temps instance de recours et solution de secours. La démocratie est considérée comme le résultat final de l’Histoire. Elle est certes perfectible, mais elle est indépassable. La démocratie est partie intégrante du régime de l’argent et de la valeur, de l’État et de la nation, du capital et du travail. C’est une parole vide de sens, on peut tout halluciner dans ce fétiche.

Le système politique lui-même se délite de plus en plus. Il ne s’agit pas, ici, d’une crise des partis et des hommes politiques, mais d’une érosion du politique sous tous ses aspects. La politique est-elle nécessaire ? Pourquoi et, surtout, pour quoi faire ? Aucune politique (n’)est possible ! L’antipolitique signifie la mobilisation des individus contre les rôles sociaux qui leur sont imposés.

2.

Capital et travail ne sont pas antagoniques, bien au contraire ils constituent une unité de valorisation pour l’accumulation du capital. Quiconque est contre le capital, doit être contre le travail. La religion du travail dont nous sommes les pratiquants est un scénario auto-agressif et autodestructeur qui nous retient prisonniers, tant matériellement qu’intellectuellement. Le dressage au travail a été – et demeure – un des objectifs déclarés de la modernisation occidentale.

Or, c’est au moment même où la prison du travail s’écroule que notre enfermement intellectuel vire au fanatisme. C’est le travail qui nous rend stupides et, de plus, malades. Usines, bureaux, magasins, chantiers de construction et écoles sont autant d’institutions légales de destruction. Quant aux stigmates du travail, nous les voyons tous les jours sur les visages et sur les corps.

Le travail est la principale rumeur au sein du consensus. Il passe pour être une nécessité naturelle, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une mise en forme de l’activité humaine par le capitalisme. Or, être actif est autre chose dès lors que cette activité se fait non en fonction de l’argent et du marché, mais sous forme de cadeau, de don, de contribution, de création profitant à nous-mêmes ou à la vie individuelle et collective d’individus librement associés.

Une part considérable de tous les produits et services sert exclusivement à la multiplication de l’argent, contraint à un labeur inutile, nous fait perdre notre temps et met en danger les bases naturelles de la vie. Certaines technologies ne peuvent être considérées que comme apocalyptiques.

3.

L’argent est notre fétiche à tous. Personne ne veut s’en passer. Nous n’avons jamais décidé qu’il devait en être ainsi et pourtant, c’est comme ça. L’argent est un impératif social ; ce n’est pas un instrument modelable. En tant que puissance qui nous oblige sans cesse à calculer, à dépenser, à économiser, à être débiteurs ou créditeurs, l’argent nous humilie et nous domine à chaque heure qui passe. L’argent est une matière nocive qui n’a pas son pareil. La contrainte d’acheter et de vendre fait obstacle à toute libération et à toute autonomie. L’argent fait de nous des concurrents, voire des ennemis. L’argent dévore la vie. L’échange est une forme barbare du partage.

Qu’un nombre incalculable de professions ait pour seul objet l’argent est un fait absurde, mais aussi que tous les autres travailleurs intellectuels et manuels soient sans cesse en train de calculer et de spéculer. Nous sommes des calculettes dressées. L’argent nous coupe de nos possibilités, il ne permet que ce qui est lucratif en termes d’économie de marché. Nous ne voulons pas renflouer l’argent, nous voulons le refouler.

La marchandise et l’argent ne sont pas voués à l’expropriation, mais à la disparition. Qu’il s’agisse d’individus, de logements, de moyens de production, de nature et d’environnement, bref : rien ne doit être marchandise ! Nous devons cesser de reproduire des rapports qui nous rendent malheureux.

La libération signifie que les individus reçoivent leurs produits et leurs services librement selon leurs besoins. Qu’ils se mettent directement en relation les uns avec les autres et ne s’opposent pas, comme c’est le cas maintenant, selon leurs rôles et leurs intérêts sociaux (en tant que capitalistes, ouvriers, acheteurs, citoyens, sujets de droit, locataires, propriétaires, etc.). Aujourd’hui déjà, il existe dans nos vies des rapports non monétaires : dans l’amour, l’amitié, la sympathie, l’entraide. Nous donnons alors quelque chose à autrui, puisons ensemble dans nos énergies existentielles et culturelles, sans présenter de facture. Ce sont des instants où nous sentons que nous pourrions nous passer de matrice.

4.

La critique est plus qu’une analyse radicale, elle réclame le bouleversement des conditions existantes. La perspective tente de formuler un projet au sein duquel les conditions humaines n’auraient plus besoin d’une telle critique ; une idée de la société où la vie individuelle et collective peut et doit être inventée. La perspective sans la critique est aveugle, la critique sans la perspective est impuissante. La transformation est une expérience qui a pour fondement la critique et pour horizon la perspective. « Réparez, ce qui vous détruit » ne peut être notre mot d’ordre.

Ce dont il s’agit n’est rien de moins que d’abolir la domination, que celle-ci se traduise par des dépendances personnelles ou par des contraintes objectives. Il est inacceptable que des individus soient soumis à d’autres individus ou soient impuissants face à leurs destins et structures. Nous ne voulons ni autocratie ni auto-domination. La domination est plus que le capitalisme, mais le capitalisme est à ce jour le système de domination le plus développé, le plus complexe et le plus destructeur. Notre quotidien est tellement conditionné que nous reproduisons journellement le capitalisme et nous comportons comme s’il n’existait aucune alternative.

Nous sommes bloqués. L’argent et la valeur engluent nos cerveaux. L’économie de marché fonctionne comme une grande matrice. Notre objectif est de la nier et de la vaincre. Le bien-vivre et l’épanouissement supposent de rompre avec le capital et la domination. Aucune transformation des structures sociales n’est possible sans transformation de notre disposition mentale et aucun changement de notre disposition mentale sans la suppression des structures.

5.

Nous ne protestons pas, car nous avons dépassé ce stade. Nous ne voulons réinventer ni la démocratie ni la politique. Nous ne luttons ni pour l’égalité, ni pour la justice et nous ne nous réclamons d’aucune libre volonté. Nous n’entendons pas non plus miser sur l’État social et l’État de droit. Et encore moins voulons-nous faire du porte-à-porte avec de quelconques « valeurs ».

À la question de savoir de quelles valeurs nous avons besoin, il est aisé de répondre : aucune !
Nous sommes pour la dévalorisation totale des valeurs, pour la rupture avec ces mantras des bobos et gogos qu’on appelle communément « citoyens ». Il faut rejeter ce statut même. Sur le plan de l’idée, nous avons déjà résilié le rapport de domination. L’insurrection que nous avons en tête relève du saut paradigmatique.

Nous devons sortir de cette cage qu’est la forme étatique et économique. Politique et État, démocratie et droit, nation et peuple sont des figures immanentes de la domination. Pour cette transformation, nous ne pouvons nous appuyer sur aucun parti et aucune classe, aucun sujet et aucun mouvement.

6.

Ce qui est en jeu, c’est la libération de notre vie. Elle seule permettra plus de loisir, plus de plaisir et plus de satisfaction. Ce qu’il nous faut, c’est plus de temps pour aimer, plus de temps pour nos amis et nos enfants, plus de temps pour réfléchir ou pour paresser, mais plus de temps aussi pour nous occuper, de façon intense et excessive, de ce qui nous plaît. Nous sommes pour le développement tous azimuts des plaisirs.

Une vie libérée signifie dormir mieux et plus longtemps, mais surtout dormir ensemble plus souvent et plus intensément. L’enjeu de cette vie – la seule que nous ayons – est de bien vivre, de rapprocher existence et plaisirs, de faire reculer les nécessités et d’augmenter les agréments. Le jeu, dans toutes ses variantes, requiert à la fois de l’espace et du temps. Il ne faut plus que la vie soit cette grande occasion manquée.

Nous ne voulons plus être ceux que nous sommes forcés d’être.

http://www.streifzuege.org/2014/ne-rparez-pas-ce-qui-vous-dtruit

Après l’insurrection, comment créer l’irréversible ?

cairotahrirsquare« Dans un pays comme la France, les conditions sont aujourd’hui réunies pour une évaporation du pouvoir sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système, comme décrit dans L’insurrection qui vient (La Fabrique, 2007). Le phénomène s’est déjà produit deux fois dans l’histoire de ce pays. La première à l’été 1789 : quand s’est répandue la nouvelle de la prise de la Bastille, la structure de gouvernement héritée de Richelieu et de Colbert s’est spontanément défaite. Les intendants – représentants du pouvoir central, équivalents des préfets de régions actuels – sont tout simplement parti. Ils ont vidé les lieux en laissant les clefs sur la porte, et avec eux se sont dissous les corps constitués, les parlements, les municipalités dont les membres tiraient leur pouvoir de l’hérédité, de la vénalité des charges ou d’une désignation directe par le pouvoir central. Il restait bien un exécutif, un roi, des ministres, mais ils ne dirigeaient plus rien. La courroie était cassée, et définitivement.

La seconde évaporation du pouvoir s’est produite en mai 1968 quand, face à la révolte étudiante et à la plus grande grève qu’ait connue le pays, le pouvoir gaulliste s’est volatilisé. Certes, cette vacance n’a duré que quelques jours : tout avait été si soudain, si inattendu, que rien n’était prêt dans les esprits pour tirer parti d’une situation aussi exceptionnelle. C’est le vide théorique et programmatique, non comblé par les élucubrations maoïstes ou trotskistes, qui permit au parti communiste et à la CGT de reprendre les choses en mains et au gaullisme de resurgir triomphalement au mois de juin – le vide, bien davantage que les CRS, le préfet Grimaud ou la menace du général Massu.

Récemment, Ben Ali et Moubarak ont eux aussi pris la route du néant malgré leur police et leurs forces spéciales – et ce, dans des pays considérés comme dépolitisés par des dizaines d’années de dictature. Mais rien n’était pensé pour faire suite à ces magnifiques soulèvements populaires. L’opportunité d’en finir avec l’ordre ancien n’a pas été saisie faute de préparation, si bien qu’en Tunisie comme en Égypte le processus constituant s’est enclenché : un gouvernement provisoire autoproclamé s’est installé, il a mis au pas le mouvement révolutionnaire, il a organisé des élections qui ont ramené – ou vont ramener – une sélection plus ou moins aggravée des notables de l’ancien régime. Le tout avec la bénédiction de l’Occident, rassuré de voir s’évanouir le spectre d’une véritable révolution arabe.

Ce n’est pas nouveau. La séquence révolution populaire – gouvernement provisoire – élections – réaction se retrouve à plusieurs reprises dans l’histoire. En février 1848, dans les heures qui suivent l’abdication de Louis Philippe, un groupe de députés autour de Lamartine se proclame gouvernement provisoire. En hâte, ils font élire une Assemblée qui, en juin, va donner pleins pouvoirs à Cavaignac pour écraser les prolétaires insurgés puis favoriser l’irrésistible ascension de Louis Bonaparte. Le 4 septembre 1870, après la honteuse débâcle du Second Empire, la république est proclamée sous la pression populaire mais un gouvernement provisoire, dit de Défense nationale, s’installe à l’Hôtel de Ville, organise l’élection d’une assemblée de ruraux, mène Paris à la capitulation devant les Prussiens et donne les pleins pouvoirs à Thiers pour écraser la Commune de Paris. Lors de la révolution allemande de 1918-1919, le gouvernement provisoire de Friedrich Ebert, un socialiste, organise les élections et écrase la révolte spartakiste et la révolution de Bavière, avec l’aide des Freikorps. (…)

En faisant élire au plus vite une assemblée – généralement qualifiée de « constituante » – un gouvernement provisoire gagne sur deux tableaux. D’une part il assied une légitimité fragile que ne lui assure pas son caractère toujours autoproclamé : il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’entend pas garder le pouvoir. Et d’autre part, il évite que les « extrémistes » ne mettent le temps à profit pour répandre leurs idées. La population, nourrie depuis toujours par la propagande du régime qui vient d’être abattu, votera bien et l’Assemblée aura la même couleur que la Chambre d’avant la révolution ou sera plus réactionnaire encore. Blanqui, après février 1848, avait cette crainte en tête quand il réclamait le report des élections. Le gouvernement provisoire tenait au contraire à brusquer les choses, escomptant à juste titre le retour d’une Chambre dominée par les royalistes et les républicains de droite.

Que la désastreuse séquence électorale soit à éviter à tout prix, c’est ce qu’avaient bien compris les plus lucides des manifestants espagnols qui encerclaient le parlement à Madrid le 25 septembre 2012. Au mot d’ordre de proceso constituyente, ils opposaient celui de marea destituyente. »

« Le plus difficile, le plus contraire au « bon sens », c’est de se défaire de l’idée qu’entre avant et après, entre l’ancien régime et l’émancipation en actes, une période de transition est indispensable. Ainsi, parce qu’il faut bien que le pays fonctionne, on conservera les structures administratives et policières, on continuera à faire fonctionner la machine sociale sur les pivots du travail et de l’économie, on fera confiance aux règles démocratiques et au système électoral, si bien que la révolution sera enterrée, avec ou sans les honneurs militaires.

Ce dont il s’agit ici n’est pas de rédiger un programme mais de tracer des pistes, de suggérer des exemples, de proposer des idées pour créer immédiatement l’irréversible. Parmi ces pistes, beaucoup sont dessinées dans le paysage que nous connaissons le mieux, la France. Mais une telle démarche n’a rien à voir avec ce que fut en d’autres temps le « socialisme dans un seul pays ». La décrépitude du capitalisme démocratique est telle que son effondrement sera international, où que se situe le premier ébranlement.

Mais partout il faut tenir compte d’un sentiment assez commun, la peur du chaos. Elle est sans cesse renforcée et exploitée par les idéologues de la domination mais on ne peut pas en déduire qu’elle puisse être traitée par le mépris. Personne n’envisage favorablement d’être plongé dans le noir sans rien à manger. Pour que l’immense force de rupture qui monte trouve le levier et s’en saisisse, la première condition est de dissiper cette peur qui existe en chacun de nous, de restaurer un rapport au monde débarrassé des angoisses de manque, de pénurie, d’agression qui font silencieusement la trame de l’existence normale. Mais surtout il faut parvenir à distinguer ces deux peurs que la domination amalgame avec soin : la peur du chaos et la peur de l’inconnu. Et cette dernière, c’est le moment révolutionnaire, ce qu’il ouvre, la joie qui ne manque jamais de l’accompagner, qui la transforment en appétit de l’inconnu, en soif d’inédit. Du reste, on sous-estime toujours la capacité du peuple à se dépatouiller dans les situations exceptionnelles.

A soi seul, l’écroulement de l’appareil de domination ne suffit jamais à construire du nouveau. Dès le lendemain de l’insurrection victorieuse, il faudra mettre en place ce qui interdira au passé de faire retour, et au reflux de prendre la forme d’un « retour à la normale ».

L’appareil d’Etat s’est dissous, ses débris tournoient dans le vide. Ceux qui se réunissaient chaque semaine pour régler les affaires courantes et qu’on qualifiait contre toute évidence de « gouvernement » sont hébétés, éparpillés dans la nature, certains en fuite. Mais le premier moment passé, ils vont chercher à se retrouver, à se concerter, à préparer la revanche. Pour qu’ils restent inoffensifs, il faut les maintenir dispersés. Ces gens-là fonctionnent par réunions, dans des bureaux, avec des dossiers. Nous les leur ôterons : nous fermerons, nous ferons murer et garder tous les lieux où tournaient hier encore les rouages de l’Etat, du palais de l’Elysée à la plus reculée des sous-préfectures – ou nous y installerons des crèches, des hammams, des cantines populaires comme dans les hôtels de luxe à Barcelone en 1936. Nous couperons leurs lignes de communication, leurs intranets, leurs listes de diffusion, leurs lignes téléphoniques sécurisées. Si les ministres déchus et les chefs de la police haïs veulent se réunir dans des arrière-salles de cafés, libre à eux. Privés de leurs bureaux, ces bureaucrates seront incapables d’agir.

Prendre les places laissées libres, s’asseoir dans les fauteuils vides et ouvrir les dossiers abandonnés serait la pire erreur. Nous n’y penserons même pas. Dans les villages, dans les quartiers, dans les usines, des lieux existent pour se réunir : cinémas, écoles, gymnases, cirques en évitant les amphis, qui rappellent tant d’AG interminables et mortifères.

La dissolution des corps constitués, le licenciement de leur personnel va disperser des dizaines de milliers de personnes. A quoi il faut ajouter les millions de « chômeurs », plus celles et ceux dont le métier va péricliter ou disparaître : les publicitaires, les financiers, les juges, les policiers, les militaires, les enseignants des écoles de commerce… bref : beaucoup de monde.

Cessons de parler, de penser en termes de chômage, d’emplois (perdus, gagnés), de marché du travail. Ces mots abjects amènent à ne plus voir dans les humains que leur employabilité, à les diviser en deux classes, ceux qui ont un boulot et qui sont des vivants à part entière, et les autres qui sont des êtres subjectivement et objectivement diminués. C’est cette centralité de l’emploi – c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas, du salariat – qui pousse l’enseignement à préparer la jeunesse à ce concentré d’horreur qu’est « le monde de l’entreprise ».

Le travail, au sens classique du terme – industriel ou « tertiaire » – ne reviendra pas, c’est une affaire entendue. Il ne serait d’ailleurs pas davantage revenu si l’insurrection n’avait pas eu lieu : personne ne peut croire aux incantations actuelles sur la réindustrialisation, la compétitivité, etc. Mais s’il y a une chose que l’on ne regrettera pas, c’est bien le travail, ce mythe fondateur qui pourrit la vie : tout le monde sera content de s’en débarrasser – comme de la pseudo-science économique, indispensable au bon fonctionnement du capitalisme démocratique mais désormais aussi inutile que l’astrologie.

Une situation révolutionnaire ne se résume pas à une réorganisation de la société. C’est aussi, c’est surtout l’émergence d’une nouvelle idée de la vie, d’une nouvelle disposition à la joie. Le travail ne disparaîtra pas pour la seule raison que les structures qui l’encadrent se seront effondrées, mais par le désir d’appréhender autrement l’activité collective.

Ce qui peut, ce qui doit être fait au lendemain de l’insurrection, c’est disjoindre travail et possibilité d’exister, c’est abolir la nécessité individuelle de « gagner sa vie ». Rien à voir avec les minima sociaux – où l’adjectif « social » s’applique comme ailleurs à tout dispositif destiné à faire avaler l’inacceptable. Il s’agit que chacun voie son existence assurée, non par un emploi rémunéré qui est toujours menace de le perdre et réduction à un sort individuel, mais par l’organisation même de la vie collective.

Il est évidemment difficile, les rapports sociaux étant ce qu’ils sont pour l’heure, de se figurer ce que sera l’abolition du salariat, ou juste une existence où l’argent sera renvoyé aux marges de la vie. L’argent n’est-il pas, en tout domaine, l’intermédiaire obligé entre nos besoins et leur satisfaction ? Pour se représenter ce que peut être une existence non économique, il suffit de revenir sur les moments insurrectionnels de l’histoire, de se souvenir de ce qu’en disaient les occupants de la place Tahir, ceux de l’Odéon en mai 1968 ou les insurgés espagnols de 1936. Ces moments où plus rien n’est travail mais où nul ne compte plus ni ses efforts ni les risques qu’il prend, ces moments où les rapports marchands ont été remisés à la périphérie sont aussi ceux de la plus haute vertu individuelle et collective. On objectera qu’on ne reconstruit pas un monde sur la base de moments d’exception – non, certes, mais ces moments nous indiquent ce qu’il convient de faire : dès le lendemain de l’insurrection, appuyer la rupture avec l’ordre passé sur les noyaux humains qui se seront constitués dans l’action, plutôt que de chercher à les mater parce que rétifs à l’obéissance. Contrairement au traitement que la guerre civile espagnole a réservé aux colonnes de volontaires anarchistes, la « Libération » aux maquis ou les « organisations révolutionnaires » aux comités d’action de 1968, il ne faut pas craindre de confier l’essentiel des tâches à ceux que lient déjà un état d’esprit non économique, l’idée d’un partage immédiat de la vie entière. Ceux qui ont connu cette ivresse savent de quoi nous voulons parler, connaissent la saveur inoubliable de cette vie-là. L’abolition de l’économie n’est pas quelque chose qui se décrète, c’est quelque chose qui se construit, de proche en proche.

On souligne assez peu la singularité de notre époque sur la question de l’argent. Jamais l’argent n’a été aussi omniprésent, jamais il n’a été à ce point nécessaire au moindre geste de la vie, et jamais non plus il n’a été aussi dématérialisé, aussi irréel. Il n’y a qu’à voir la frousse que suscite la seule évocation d’un possible bank run dans n’importe quel pays du monde, et encore récemment à Chypre, pour mesurer la paradoxale vulnérabilité de ce qui fait le cœur de la société présente. L’argent n’est plus une matière palpable, ce n’est même plus un tas dispersé de bouts de papiers, ce n’est plus qu’une somme de bits stockés dans des réseaux informatiques sécurisés. S’agissant de comptes bancaires, l’instauration d’une égalité parfaite est réalisable par quelques clics sur les serveurs centraux des grandes banques d’un pays.

On ne reproduira pas l’erreur bolchevique ou khmère d’abolir l’argent au moment de la prise du pouvoir. L’habitude d’être renvoyé à son isolement individuel pour ce qui est de « satisfaire ses besoins », l’habitude que tout soit payant dans un monde peuplé d’étrangers aux intentions potentiellement hostiles, ne disparaîtra pas en un jour. On ne sort pas indemne du monde de l’économie. Mais l’angoisse du manque, la défiance généralisée, l’accumulation compulsive et sans objet, le désir mimétique, tout ce qui faisait de vous un « gagnant » dans la société capitalisée ne sera plus que tare grotesque dans le nouvel état de choses.

Que restera-t-il de la centralité de l’argent lorsqu’on pourra manger à sa faim dans l’une des cantines gratuites ouvertes par les différents collectifs sur les boulevards, dans les villages et les quartiers, lorsqu’on n’aura plus le loyer à payer à son propriétaire, lorsque l’électricité comme l’eau ou le gaz ne seront plus l’objet de factures mais d’un souci d’en user et de la produire le plus judicieusement et localement possible, lorsque les livres, les théâtres et les cinémas seront aussi gratuits que les albums de musique ou les films en peer to peer, lorsque l’obsolescence programmée des marchandises ne nous forcera plus à racheter un mixeur tous les six mois et une chaîne hi-fi tous les trois ans ? L’argent demeurera peut-être, si tant est qu’il soit possible, comme le pensent présentement les inventeurs du bitcoin, de créer une monnaie qui ne soit pas adossée à un ordre étatique, mais il restera aux marges de la vie tant individuelle que collective. Qu’offrirons-nous contre du café aux ex-zapatistes du Chiapas, le chocolat des communes sénégalaises ou le thé des camarades chinois, bien meilleur que celui auquel les plantations industrielles et empoisonnées du capitalisme nous avaient accoutumés ? Existe-t-il des rapports où l’étrangeté entre les êtres qui caractérise les rapports marchands est goûtée en tant que telle et exige donc une forme ou une autre de monnaie ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles il faudra réfléchir et expérimenter.

Une chose reste néanmoins certaine : le besoin de posséder pour soi les choses diminue à mesure qu’elles deviennent parfaitement et simplement accessibles. Plutôt que d’imaginer une somme de richesses fixes à se partager selon les règles bien connues de la plus grande convoitise, de reprendre le fantasme bourgeois où tout le 9-3 viendrait squatter les immeubles du XVIe arrondissement, mieux vaut penser ce qui se passerait si on donnait aux maçons, aux couvreurs, aux peintres du 9-3 les moyens de bâtir à leur façon, en suivant les désirs des habitants. En quelques années, la discussion entre voisins remplaçant l’hypocrite code de l’urbanisme, le 9-3 serait un chef d’œuvre architectural que l’on viendrait visiter de partout, comme il en est du Palais du facteur Cheval. Il n’y a que les bourgeois pour croire que tout le monde leur envie ce qu’ils ont. Tout l’attrait de ce que peut acheter l’argent de nos jours vient de ce qu’on l’a rendu inaccessible à presque tous, et non du fait d’être en soi désirable. »

« La fin du travail obligatoire, la fin de la dictature de l’économie auront pour conséquence quasi mécanique la fin de l’Etat. Sur ce point, c’est une nouvelle fois le « bon sens » que l’on heurte, mais pas seulement lui : la plupart des révolutionnaires ont toujours douté que l’on puisse se passer d’Etat, au sens d’une organisation centrale de la contrainte – ce qui a mené la plupart des révolutions à desservir la cause même de la révolution en la retournant en un asservissement étatique encore accru. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est une vieille croyance anthropologique que l’on peut faire remonter, au choix, à saint Augustin ou à Thucydide. « L’homme » serait une créature déchue, mauvaise, encline à se livrer sans frein à ses passions les plus brutales, les plus asociales, aiguillonné par les désirs les plus inavouables et destructeurs ou, pour le dire dans le langage neutre de l’économie, « poursuivant ses propres intérêts ». Livré à lui-même, il ne serait au fond qu’un tyran, poussé par des besoins et une nature aveugle. Hobbes, que Marx qualifiait de « plus grand économiste de tous les temps », a donné de cette croyance la formulation canonique et en a tiré les conséquences les plus rigoureuses : puisque l’homme est essentiellement mauvais, pour mettre fin à la « guerre de tous contre tous » à laquelle conduit sa nature, il faut instaurer un Etat, par contrat social. Depuis lors, cet argumentaire théologique sécularisé est devenu une sorte de lieu commun partout où il y a un Etat. (…)

Lorsqu’éclate une révolution, on voit s’écrouler toute cette métaphysique de « l’homme », toute cette anthropologie de bazar. Pendant la Commune, Courbet s’émerveillait de la façon dont tout s’organisait si simplement, si impeccablement sans autorité centrale. Même étonnement médusé du peuple lui-même lors de la guerre d’Espagne. Même incrédulité des intellectuels tunisiens et égyptiens devant la grandeur populaire, la soudaine mutation des êtres lors de la révolution. Hier un peuple esclave, soumis, mesquin ; aujourd’hui des êtres fiers, nobles, courageux, aux sentiments dépouillés de petitesse. Ce qui ne prouve pas plus que l’homme est bon que l’existence d’anthropophages violeurs d’enfants ne prouve que l’homme est un loup pour l’homme. « L’homme »  n’existe tout simplement pas. S’il existe une chose qui produit effectivement un être vil, abject, menteur, misérable, c’est bien la contrainte étatique.

Il faut renoncer à toute anthropologie politique. Si l’Etat n’est en rien nécessaire, ce n’est pas parce que l’homme est bon mais parce que « l’homme » est un sujet produit en série par l’Etat et son anthropologie. Il n’y a que des façons d’être, de s’organiser, de se parler, des moments historiques, des langues, des croyances incarnées. C’est seulement en s’organisant librement avec ceux qui nous entourent que l’on peut expérimenter des formes d’existence où les vertus de chacun trouveront à s’exprimer et les faiblesses, failles, fêlures viendront à s’estomper.

A ceux qui se demandent comment un pays peut survivre à l’évanouissement de l’appareil d’Etat, on peut répondre simplement : cet appareil ne sert à rien – plus précisément, à rien d’autre qu’à sa propre reproduction. Ce souci-là est central : il suffit de voir avec quelle énergie tout nouvel élu, président des Etats-Unis ou maire d’une commune rurale, travaille sans tarder à sa réélection.

L’activité de l’appareil d’Etat a cependant des effets latéraux notables dont le premier est de tenir le peuple à l’écart des décisions qui le concernent. Quand les Français et les Néerlandais en 2005, puis les Irlandais en 2008, ont rejeté les projets constitutionnels proposés par Bruxelles, on leur a expliqué qu’ils n’avaient pas bien compris et leur refus a été vite contourné. (…) Les formes élémentaires de la « démocratie représentative » ne sont plus nulle part respectées : aux élus, on ne laisse que des débats secondaires, les vraies décisions étant prises en coulisses par « les marchés », les organisations et les experts internationaux. »

« Pour créer l’irréversible, il faut éviter que se reconstitue un Etat. Les marxistes orthodoxes évoqueront le « dépérissement de l’Etat », ils citeront L’Etat et la révolution de Lénine, mais l’histoire de l’Occident montre que jamais les Etats nés d’une révolution ne se sont laissés dépérir. Au contraire, tous ont travaillé à renforcer leur appareil et partout ce renforcement est passé par l’élimination de l’extrême gauche, de l’aile marchante de la révolution. Des paysans révoltés de Thomas Münzer aux ouvriers de la Commune de Shangai, des Levellers de la guerre civile anglaise aux Cordeliers de l’an II, des insurgés de Cronstadt et d’Ukraine aux anarchistes et poumistes espagnols, tous ont connu une fin tragique. Cette répétition du phénomène à des époques et dans des circonstances si différentes a quelque chose d’étrange. Parmi les explications possibles : un Etat né d’une révolution se heurte aux forces qu’il a chassées, à une contre-révolution intérieure soutenue ou non par l’étranger. Pour y faire face, il faut de l’organisation, de l’ordre, du centralisme. La tendance de l’extrême-gauche est au contraire d’approfondir la révolution, d’aller au-delà d’une émancipation purement politique, bref de changer les formes mêmes de la vie. Ses efforts causent forcément du désordre. D’abord sympathique, il devient vite intolérable pour ceux qui tentent de faire tourner l’appareil du nouvel Etat. Le choc inévitable se fait aux dépens des mal armés, des mal organisés, des esprits ardents mais parfois confus que l’on trouve à l’extrême gauche.

Nous ne craindrons donc pas le désordre, nous admettrons les discordances, nous ne fuirons pas les conflits qui nous rendent plus forts, nous transformerons « la politique » en un vaste champ d’expériences collectives pour éviter que ne se forment des blocs frustrés de ne pouvoir faire entendre leur voix. »

« S’il n’est pas possible de changer en une nuit l’organisation matérielle d’un pays, l’organisation des collectivités humaines, elle, peut changer d’échelle quasi immédiatement. L’irréversible, c’est de restaurer la prise que les humains ont perdue sur leurs conditions immédiates d’existence. Il ne s’agit pas de prendre, même collectivement, l’ensemble des infrastructures qui matérialisent cette dépossession, des grandes surfaces aux chaînes de télévision et aux réseaux de téléphonie mobiles, en passant par les centrales nucléaires. C’est à l’échelle des villages et des quartiers, du moins à une échelle localisée que peut émerger une nouvelle façon collective de mettre en adéquation les besoins et les moyens de les satisfaire, ce qui ne fera d’ailleurs que renouer avec la richesse des formes historiques d’organisation, depuis les sections parisiennes de 1793 jusqu’aux quilombos du Brésil. »

« Dans les assemblées, groupes de travail, collectifs, comités, ce qui est à éviter, c’est le formalisme, l’idée que la prise de décision doit suivre une procédure standard inspirée du modèle parlementaire. En mars 1871, c’est le Comité central de la garde nationale – un « avènement d’obscurs » dit Lissagaray – ce sont des non-élus, des illégitimes qui organisent la prise de pouvoir du peuple, chassent la réaction et font fonctionner les services publics. Tout change quand ce Comité cède la place au Conseil général de la Commune. Régulièrement élu par les vingt arrondissements, il sera incapable d’organiser la résistance, perdant son temps en discussions stériles entre sa majorité autoritaire et sa minorité plus ou moins libertaire – cas exemplaire des méfaits du parlementarisme en matière de révolution.

Une autre instance de décision est l’assemblée générale, en principe soumise aux règles de la « démocratie directe ». Là encore, la variété des situations, des mœurs, des liens, des modes d’expression ne peut que se trouver amputée par le cadre uniforme de la procédure. D’où le caractère sinistre, l’ennui dévastateur si palpable dans les assemblées générales comme dans les réunions de groupuscules. Ceux qui l’emportent sont ceux qui ont le plus d’endurance, ceux que l’on pourrait appeler « les êtres de pouvoir » : eux seuls sont capables de supporter des doses de fatigue et de tristesse aussi massives, étant eux-mêmes déjà remplis de doses mortelles d’amertume.

La notion même de décision doit être remise à sa juste place : les cas où il faut choisir entre deux options figées sont, somme toute, assez rares. S’il y a un sens à se rassembler, c’est pour élaborer l’option à laquelle on n’avait pas pensé. La bonne décision est le plus souvent une invention, soit tout le contraire des synthèses des congrès politiques.

Reste le cas où malgré tous les efforts deux positions irréductibles s’affrontent. C’est alors que s’impose le recours au vote, qui constitue un échec à s’entendre. Pour ne pas y ajouter la misère honteuse du scrutin secret, il aura lieu par assis et levés ou tout autre moyen ouvert, comme dans les sections parisiennes en l’an II. Le cas qui représente le plus clairement ce qu’il y a à déjouer, c’est le vote à bulletin secret qui vient clore une grève, après une assemblée générale convoquée par les syndicats ou la hiérarchie, et bien souvent les deux. (…)

Dans ce qu’il est convenu d’appeler l’entreprise, les modes de décision actuels, parfaitement opaques, vont disparaître en même temps que les dirigeants. Mais on ne peut plus croire que la révolution consiste en une simple mise en commun des moyens de production existants : dans le « socialisme réel », il y avait bien « appropriation collective », et on a vu le résultat. D’ailleurs, en Espagne, en Grèce, au Portugal, la révolte contre la dévastation en cours ne prend pas spontanément la forme de conseils ouvriers – dans des usines qui disparaissent – mais d’un renouveau inattendu du mouvement coopératif, aboutissant même à l’étrange idée de coopérative intégrale, où s’organise non seulement la production mais la vie toute entière. »

arton795« Après la dissolution de l’appareil d’Etat, l’essentiel sera de répartir à la juste échelle les questions collectives. Pour celles qui relèvent du local – logement, alimentation, écoles, transports, entreprises… – c’est dans les quartiers, dans les communes reconstituées que surgiront les idées nouvelles. Ce sont là des sujets qu’il est absurde de traiter partout de la même manière : en France, quoi de commun dans les problèmes scolaires en Lozère et en Seine-Saint-Denis, dans la Mayenne et l’agglomération marseillaise ? Le centralisme bureaucratique, les directives ministérielles successives et contradictoires ont fait là des ravages qu’il faudra réparer avec des bricolages modestes, des essais et des erreurs, des inventions collectives.

Mais certains domaines nécessitent que l’on passe à l’échelle supérieure, celle de la province (pour ne pas dire « région », entité bureaucratique qui aura disparu) ou du pays tout entier. Le démantèlement du nucléaire et ses répercussions sur la fourniture générale d’énergie ; le sort des grandes voies de transport routières, aériennes, fluviales, ferroviaires ; l’orientation à donner aux principales industries telles que l’automobile ; la manière de rendre au peuple les moyens nationaux d’information : tels sont quelques exemples de questions auxquelles il ne peut être répondu localement.

La ligne de partage entre ce qui peut se régler ici et maintenant et ce qui relève d’un échelon plus élevé est souvent facile à tracer. Pour la santé publique, par exemple, on voit bien ce qui relève du lieu : la bonne distribution des dispensaires, des services d’urgence, des différentes spécialités hospitalières, la manière non autoritaire d’amener des praticiens dans les « déserts médicaux », de pallier le manque éventuel d’infirmières, d’anesthésistes, de sages-femmes… Du temps du capitalisme démocratique, c’était impossible car, disait-on, il n’y avait pas de crédits pour le faire. Mais dès le moment où la santé cessera d’être un grand centre de profits, où la conduite des choses sera confiée à celles et ceux qui auront choisi d’y travailler, tout changera. Ce n’est pas là de l’angélisme : après la révolution cubaine, on a vu la médecine de ce pays devenir la meilleure d’Amérique latine, la mortalité infantile baisser au niveau des pays industriels, le tout sans injection particulière de crédits. »

« Pour éviter le parlementarisme, l’histoire ne sert qu’à réfléchir sur les échecs passés. Les solutions sont à inventer.

On pourrait par exemple établir que chacun des sujets dont l’échelle adéquate est nationale soit traité par un groupe de travail donné siégeant dans une ville différente, l’ex-capitale n’étant que l’un d’entre telles.

(…)En faire des groupes d’élus reviendrait à reconstituer de petits parlements, avec les inconvénients que l’on a vus. Une façon de procéder serait que s’y retrouvent celles et ceux qui ont envie d’y participer – qui s’intéressent à la question, qui ont réfléchi sur le sujet, qui ont ou avaient un emploi dans le secteur – bref, des volontaires. Il n’y a guère de risque que l’on se bouscule pour participer à de tels groupes par opportunisme ou recherche d’avantages matériels, vu que la fonction n’apportera aucun privilège financier mais plutôt un sacrifice de temps, une dépense d’énergie, un bouleversement de vie – raisons pour lesquelles elle ne pourrait être qu’assez brève, avec une relève par roulement.

Les groupes de travail n’auront pas de président mais un coordinateur pour l’organisation matérielle des séances, leur enregistrement, leur diffusion, etc. Pour traiter des questions difficiles, ils pourront inviter des spécialistes scientifiques ou techniques, qui n’auront rien de commun avec les experts de naguère : choisis parmi les partisans du nouveau cours, ils participeront aux discussions à égalité avec n’importe qui. Ainsi par exemple le comité chargé du démantèlement du nucléaire pourra comprendre des travailleurs des centrales, des habitants des environs, des militants de collectifs antinucléaires, des physiciens, des ingénieurs et techniciens de l’électricité et des autres sources d’énergie, sans qu’aucun de ces membres ne puisse se prévaloir de l’argument d’autorité.

Quant aux « décisions » prises, la meilleure façon de s’assurer qu’elles soient sensées réside, non pas dans un « contrôle populaire » toujours manipulable, mais dans leur mode d’application. En l’absence d’exécutif central, ce sera aux groupes de travail eux-mêmes d’organiser la mise en œuvre des mesures qu’ils auront proposées. Etre directement confronté à ce qu’implique pratiquement une mesure, devoir emporter la conviction générale, cela dissuade de suggérer des solutions irréalisables ou dictées par tel ou tel intérêts inavouable. »

Eric Hazan & Kamo, Premières mesures révolutionnaires

Pourquoi abolir la monnaie ?

« La monnaie n’est pas un simple outil, n’est pas un simple moyen. »
« Pour avoir de la valeur, la monnaie doit être rare. Pour qu’elle soit rare, tout le monde ne doit pas en avoir. »

http://www.voter-a-m.fr/index_2.htm

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Intervention de J.-Paul Lambert, 24 janvier 2010

source : http://www.prosperdis.org/CZJanDAMEconf.htm

(…) L’horreur économique ça se vend bien… En règle générale, aujourd’hui, « être anticapitaliste » c’est pour dénoncer les méfaits du capitalisme. Mais après avoir ameuté contre la nocivité du capitalisme, l’anticapitaliste déclaré reconnaît dans un petit coin de sa copie, ou d’une manière implicite, qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme, sauf celle qu’il appelle une alternative, qui reste évidemment du capitalisme, celle d’un capitalisme enfin doux et pacifié, où les méchants exploiteurs et traders seront punis, où on obligera ces gens-là à faire des profits enfin gentils, modérés, verts et tout, avec la pérennité de l’emploi, sans délocalisations ni restructurations.

En réalité, au capitalisme il y une alternative, une seule réelle et autrement réaliste que les accommodements avec le diable. Il n’y a qu’une seule façon de le clouer dans son cercueil. C’est d’abolir les profits monétaires, sans lequel il ne peut vivre.

Cette idée-là s’est répandue en France après la crise de 29. On l’a appelée économie distributive ou distributisme. Pour ceux qui prennent le train en route, ça se résume en trois points : 1. Chiffrer les produits et services qui résultent de notre travail, 2. Faire le total. 3. Distribuer aux usagers. Tout ce qui a été produit peut donc être acheté . On ne devra pas produire plus qu’il ne faut.

J’ai découvert l’intérêt du distributisme à propos du revenu d’existence, à la fin des années 90. On m’avait invité à des discussions à son sujet, pour savoir comment il serait reçu dans les cités. Plutôt bien, j’ai dit, et même très bien, car il va contribuer à pousser encore à l’économie souterraine et les petits artisans aux dépôts de bilan. L’Etat ramassera donc moins de taxes et d’impôts, et votre revenu d’existence il faudra le recalculer à la baisse.

Le revenu d’existence distributiste, lui, est vraiment garanti. Garanti à vie. Les distributistes aiment dire « du berceau à la tombe ». Il est garanti non sur les profits aléatoires, mais sur les richesses que les travailleurs produisent.

En économie distributive, il n’y a plus de problème de chômage, ni de problème de retraites, ni de déficit public, ni d’inflation. Et ce ne sont pas des promesses en l’air. Etudiez la question : ça vaut la peine.

Dans sa forme première, « historique », pourtant, le distributisme n’est pas sans risques. Mais ces risques, franchement exposés dans le CD dont vous avez eu des extraits et tout aussi franchement dans le suivant, De l’Achat à l’Accès, ces risques tiennent principalement à l’usage de la monnaie.

Car la monnaie préconisée par les distributistes historiques est remarquable : elle ne peut pas s’accumuler. Elle ne sert qu’une fois. Elle est donc par nature anticapitaliste. Mais c’est quand même encore une monnaie, qui n’exclut pas les revenus inégaux, colle des prix sur les choses et oblige donc à les voir non plus en toute objectivité, écologiquement, mais à travers des prix.

La traçabilité : sa réalité matérielle et politique

Mais la monnaie est-elle encore aujourd’hui nécessaire  ?

Les distributistes historiques ne connaissaient qu’elle. Mais voici que les codes-barres, depuis 1980, s’introduisent partout.

Ils permettent de gérer les stocks, les entrées et sorties de marchandises, la vitesse des réapprovisionnements. En temps réel on sait, grâce à eux s’il y a ou s’il n’y a pas, du pain, du riz, des médicaments, s’il y a les ressources pour les produire, si c’est proche ou lointain, et à quelle cadence ça peut se renouveler.

Les codes-barres sont donc en prise directe sur ce qui nous importe avant toute chose : avoir accès aux richesses que nous avons produites, et que cet accès ne nous soit barré, ni par le prix qu’il faut payer, ni, avant même de mettre une production en route, par la perspective des bénéfices qu’il faut en retirer sur un marché concurrentiel et aléatoire, des bénéfices dont il faut agiter la sucette devant les yeux du banquier pour obtenir un peu de crédit.

Entre le CD 2, Vous avez dit anticapitaliste…? et le CD 3, De l’Achat à l’Accès, j’ai beaucoup appris au sujet des possibilités offertes par les codes-barres et plus généralement de ce qu’on appelle « la traçabilité ».

Les entrepreneurs, les commerçants, les bureaux d’études, les chercheurs, tous recourent déjà au chiffrage informatisé.

Les codes-barres sont aujourd’hui intégrés à notre milieu de vie au même titre que le téléphone, la radio, le Net, la contraception, dont les avantages concrets sont tels que nous continuons de les améliorer et de les répandre.

Dans un Spécial Science de La Recherche et du Monde, Déc. 2009, on interviewe le créateur du Net, Tim Berners Lee. Il parle de ce qu’on a appelé le web sémantique, en construction, un web qu’on aurait dû appeler, dit-il, un « Web de données ». Il va tout à fait dans le sens de ce que nous recherchons.

Mais voilà… Dès que vous dites du bien des codes-barres ça provoque des réticences. Je les sens monter dans la salle… et à juste titre. Les progrès de la traçabilité, avec les puces RFID, notamment, font craindre la surveillance policière.

Alors il faut réfléchir. La traçabilité, ça existe. Nous ne reviendrons plus en arrière. Proposez aux commerçants de s’en passer, ils vous font observer que sans elle tout serait trois pour cent plus cher. Tous les produits, pas seulement l’énergie.

Proposez la même chose aux chercheurs, ils se frappent le front  : ce serait, pour eux, l’équivalent du retour à l’âge des bougies.

A la surveillance policière nous n’échapperons pas en refusant l’outil qui permet de prendre rigoureusement en compte des données matérielles, mais en abolissant les motifs de nous surveiller, de surveiller si nous risquons de troubler l’ordre économique, si nous risquons de faire partie des gens à qui ça prend de descendre dans la rue réclamer des sous.

Nous n’échapperons au contrôle étatique, à l’ordre moral du libéralisme qu’en donnant à tous des moyens d’accéder aux richesses parce qu’elles sont là, parce que nous les créons et n’avons aucune raison de détruire la planète pour des questions de gros sous.

Nous n’échapperons aux dangers très réels de la traçabilité, des dangers qui montent en puissance, attention, ce n’est qu’un début, nous n’y échapperons qu’en abolissant le plus vite possible le salariat et le contrôle qu’il instaure et donc en vous appropriant la traçabilité, qui permet de faire du partage authentique et non plus du profit.

Ce que je vous prêche là n’est qu’un retournement politique tout classique, comme celui qu’a opéré Marx, par exemple, quand il a compris qu’on n’échappera à l’exploitation patronale qu’en s’emparant de l’outil de production

Parmi les derniers méfaits de l’évaluation monétaire…

Entre les deux CD, les faits ont par ailleurs encore confirmé le bien-fondé de ma conviction écologique et politique au sujet de l’abolition de la monnaie.

Le marché s’empare aujourd’hui des créneaux « vert » et « décroissant  ».

Les ampoules basse-tension deviennent obligatoires. Les cellules solaires ont le succès que vous savez… Mais pour les ampoules basse tension, il faut du gallium. Pour les cellules solaires, il faut du sélénium.

Alors les prix s’envolent et certains matériaux atteignent 7000 dollars, quand l’once d’or en est à 900 ! (Le Monde, décembre 2009).

La Chine (id. 2009) restreint ses exportations de matières premières stratégiques et se dépêche de s’emparer des réserves d’autres pays.

Les informations au sujet des quantités et de la renouvelabilité de ces réserves restent secrètes. Le secret entretient la spéculation, la terreur de manquer, la suspicion, la recherche d’armes nouvelles et de systèmes pour pénétrer dans les informations des concurrents.

Certains doutent encore du réchauffement du climat et de la responsabilité des hommes dans ce processus. Admettons que ça se discute.

On ne peut douter, par contre, de la nocivité du chiffrage de toute chose en prix et de soumettre la vie des usagers et de la planète aux profits.

Cette nocivité est prouvée par tous les rapports d’experts, Stieglitz ou Amartya Sen en tête, mais ils ne vont pas jusqu’à abjurer leur religion du Marché ni faire de la peine à ceux qui les financent. Ils continuent donc de chercher des recettes pour faire du capitalisme aimable.

La résistance à l’idée d’abolir la monnaie sera demain jugée aussi stupide que celle qui fut opposée à l’hélio-centrisme, à l’asepsie, aux congés payés, à la sécurité sociale ou la contraception.

Après des années d’alerte écologiste, on s’est enfin, à Kyoto, à Copenhague, accordé sur l’idée qu’il fallait faire quelque chose. Mais quoi  ? Quoi d’autre ?

Les incidences de la décroissance matérielle sur la croissance des profits monétaires ont conduit à chiffrer des objectifs « réalistes » que peuvent atteindre les entrepreneurs sans perdre d’argent ni leur situation de concurrence.

Pour les inciter à se montrer plus inventifs, on a déjà créé, il y a quelques années, un marché des droits à polluer.

Osons dire que l’alerte écologique nous distrait. Même fondée, elle distrait de la misère sociale, de la misère des peuples. Ce n’est pas pour des raisons écologiques que des enfants meurent aujourd’hui de faim par millions. Il y a seulement trente ans ces régions avaient encore une relative indépendance économique. Les raisons monétaires l’ont abolie. Haïti, par exemple, satisfaisait 80% de ses besoins alimentaires en 1984. Le FMI passant par là, les Haïtiens n’en satisfont plus que la moitié et doivent acheter leur riz aux Etats-Unis.

Résumons…

La critique « anticapitaliste » a beau cibler juste, elle maintient dans l’impasse. Elle en vit.

S’engager pour la défense de l’emploi, des exclus, des sans-papiers, sauve des cas mais n’abat pas les causes.

Nos géniales « alternatives » ne pourraient survivre (et souvent même s’inventer) si elles ne se greffaient sur le système.

Notre investissement dans ces bonnes causes, notre générosité, sont toujours à la limite de la collaboration. Considérons-les donc comme une école, une préparation, une préparation à des investissements enfin libres, libérés du profit monétaire, et qui auront alors une tout autre amplitude sociale et écologique.

Et puis, là encore, réfléchissons un peu. Parmi les fausses alternatives  : combien de temps va-t-il falloir pour instaurer une mesure comme le revenu d’existence financé sur la redistribution des profits ? Et la taxe Tobin…

Même pour une alternative bien réelle comme celle du revenu garanti tel que le propose le distributisme, combien de temps faudra-t-il pour en convaincre, pour apprendre à se servir de la nouvelle monnaie ?

Alors que les codes-barres ça marche déjà, tout le monde s’en sert, la transition peut se faire en moins d’un mois, plus facile que de passer du franc à l’euro ?

Le but et le moyen

Et maintenant, une fois compris qu’on ne peut sauver ni l’environnement, ni l’indépendance des peuples ni connaître une démocratie digne de ce nom dans un régime qui soumet toute chose à l’évaluation monétaire.

Une fois compris que l’usage de la monnaie est déterminant aussi bien pour la condition humaine que pour la condition planétaire.

Une fois compris que ces deux conditions doivent se traiter ensemble et qu’il n’y a qu’une façon de le faire : abolir la monnaie et avec elle l’ensemble de représentations du monde totalement faussées qu’elle donne aux prisonniers de sa caverne (du coffre-fort, pour parler moderne).

Une fois compris ça et qu’il faut faire vite, l’objectif semble lumineux :

 créer un front anti-monétaire !

 Rien de commun entre un « front » comme celui-là, un front cent pour cent pour une vie réinventée, et un front « anticapitaliste » pour s’arranger des difficultés, des petits et des gros ennuis du capitalisme, et dont l’imagination, si elle arrive au pouvoir, pourrait bien nous créer un marché des droits à licencier.

Le but n’est pas de rassembler, le temps d’une élection, le maximum de frustrés du système monétarien, des frustrés qui réclament leur part dans la redistribution des profits, la part de gâchis que nous avons appris à confondre avec du gâteau.

Le but est de libérer les capacités et désirs que nous avons de faire utile, beau, humain, de l’obligation de les monnayer. (…)

 

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gratuite

Abolir la monnaie, passage obligé vers l’égalité

(Anthony B. / source : http://www.les-seminaires.eu/abolir-la-monnaie-passage-oblige-vers-legalite/)

Lors de la discussion collective du 12 novembre dernier au sujet de la proposition de désargence (voir le site de la désargence), une des premières remarques a été de dire : pourquoi supprimer la monnaie et non pas seulement une seule des fonctions de la monnaie, celle qui concerne la possibilité de mettre de côté du capital et de bénéficier de l’inflation (due notamment à la logique d’accumulation de richesses et de croissance du système capitaliste) ?

Il est en effet admis depuis Aristote que la monnaie remplit 3 fonctions : celle d’unité de compte, consistant à attribuer une valeur à un bien ou à un service, celle d’intermédiaire des échanges, qui permet par exemple de différer l’échange (acquisition ou vente) d’un bien et de remédier à une éventuelle impossibilité du troc (je vends aujourd’hui et l’argent obtenu me permet d’acheter demain lorsque j’en éprouverai le besoin), et celle de réserve de valeur, c’est-à-dire la possibilité de placer son capital, tel qu’on l’a évoqué dans le paragraphe précédent.

Face à l’abolition de l’argent, il a donc été proposé de ne supprimer que cette troisième fonction de la monnaie, ce que les monnaies dites « fondantes » font déjà en prévoyant une dépréciation de la valeur de l’argent dans le temps, afin de s’assurer que la monnaie stimule l’échange plutôt qu’elle ne favorise la spéculation et l’accumulation. On pourrait ainsi profiter des autres fonctions de la monnaie, non perçues a priori comme néfastes lors de notre discussion, et qui semblent permettre de résoudre deux problèmes soulevés par les participants : sans argent, comment mesurer la valeur d’un bien ou d’un service, et comment accéder à un bien sans avoir nécessairement à proposer en retour ce que son détenteur désire ?

Cependant, on peut considérer que ces deux problèmes s’inscrivent dans un paradigme de société que l’abolition de la monnaie bouleverse totalement, à tel point qu’ils en deviennent parfaitement caduques. En effet, la mesure et l’échange des biens et des services sont liés à la notion de propriété privée. Accéder à un bien par le biais d’un échange avec l’autre, par le troc ou la monnaie, et le mesurer afin de faciliter l’échange, impliquent effectivement que ce bien a un possesseur, individu ou entité. Or, n’oublions pas que pour Rousseau la propriété privée est « le fondement de l’inégalité parmi les hommes ». De même, la monnaie, selon qu’on en possède plus ou moins, permet l’accès à plus ou moins de ressources, source d’inégalités. Point de société égalitaire sans une remise en question radicale de la propriété privée et de la monnaie qui y est liée, puisque c’est par elles que l’accumulation, et donc la différenciation sociale et les inégalités dues à la quantité de biens possédés, s’opère.

La désargence, par son abolition de la monnaie et son économie fondée sur les ressources permettant aux usagers de retrouver collectivement la maîtrise de leurs usages et de leurs ressources, amène donc inévitablement avec elle une refonte de la notion de propriété, qui invalide immédiatement l’existence même de la monnaie.

Mais alors dans quel sens peut s’opérer cette refonte ?

Si les citoyens retrouvent la maîtrise de leurs usages, c’est-à-dire (re)deviennent en mesure d’évaluer les ressources dont ils font usage, et par conséquent sont à même d’évaluer leurs besoins, ils vont pouvoir décider et s’organiser collectivement et démocratiquement pour une utilisation et une production de ces ressources de manière à satisfaire leurs besoins actuels, et à s’assurer de pouvoir les satisfaire demain (gestion durable).

Par ce fonctionnement, les ressources retrouvent l’adjectif supposé les caractériser : communes. On ne parle alors plus de propriété privée, ni même de propriété collective. Rappelons que les Mapuches (indiens de la Cordillère des Andes), qui se sont fait voler leurs terres par de grands industriels (notamment l’Italien Benetton), quand ils ont protesté, se sont vus rétorquer : cela s’est fait dans la légalité, vous n’étiez pas propriétaires de ces terres. Ce à quoi ils ont répondu : bien évidemment puisque pour nous, les hommes appartiennent à la Terre, et pas l’inverse. La propriété des ressources, même collective, n’est donc qu’un construit lié à notre culture occidentale.

Pour revenir à la désargence, on parle alors de propriété d’usage, c’est-à-dire la possibilité de jouir d’un bien lorsqu’on en fait usage, d’en avoir la responsabilité, et de le léguer à notre prochain lorsqu’on n’en fait plus usage, dans un état lui permettant à son tour d’en jouir pleinement. Ce type d’expérience existe déjà notamment dans l’habitat, avec des formes de gestion collective d’un lieu de vie, possédé (nous sommes encore dans un système de propriété…) par un collectif, et dans lequel les habitants peuvent jouir de leur logement, le gérer et l’adapter à leurs usages, en en étant responsables (entretien, paiement des frais réels…). Pour les autres aspects de la vie, la nourriture par exemple, c’est encore plus simple. On a évalué nos besoins, on a produit en conséquence, on accède et on consomme selon ces besoins.

On entre alors dans une ère où la mesure de la valeur d’un bien, les moyens de l’échanger, ne sont plus des questions pertinentes, où la monnaie n’a donc plus aucune raison d’être, une ère où l’égalité peut alors constituer le fondement et non l’utopie de cette société de l’accès,une ère de l’usage, ou, tentons le mot avec Jean-Paul Lambert, de l’usocratie.

Notre système monétaire : un système d’exploitation au profit des banques privées (Gérard Foucher)

Ce sont les banques privées qui créent la monnaie et qui s’arrogent donc un pouvoir gigantesque sur nos existences

« Aussi incroyable que cela puisse paraître quand on l’entend pour la première fois, notre monnaie commune, indispensable pour que l’économie puisse fonctionner, n’est pas créée par l’État, ni par une Banque Centrale.
La monnaie, toute la monnaie que nous utilisons tous les jours pour nos échanges, est créée et distribuée par le réseau des banques commerciales à chaque fois qu’une banque accorde un crédit à quelqu’un.  (…) Cette pratique fait que chaque centime de monnaie est en réalité une dette qui circule pour les échanges de tous. Ce qui fait que chaque centime de monnaie est soumis à un intérêt. Cette rémunération remonte en permanence au système bancaire et occasionne une perte sèche de richesse pour l’ensemble de la société, sauf bien sûr pour ceux qui la perçoivent. »

Gérard Foucher (source)

Notre système monétaire : un instrument d’extorsion de la richesse créé par tous au profit des banques privées

« La monnaie étant donc, dans ce système, une dette détenue par le secteur bancaire, elle est soumise au prélèvement d’un intérêt. Toute la monnaie en circulation est soumise au prélèvement d’un intérêt. Personne ne peut y échapper.
L’intérêt est d’abord payé par tous les clients qui ont contracté un crédit auprès d’une banque et qui ce faisant ont assuré l’émission monétaire. Ensuite, tout le monde achète des biens et des services. Or les intérêts que les entreprises sont obligées de payer sur leurs besoins de financements sont intégrés dans les prix. Donc tout le monde paye tout un peu plus cher.
Enfin, l’État est obligé lui aussi d’emprunter pour financer ses dépenses, toujours excessives, et les intérêts de ses déficits précédents. Ces coûts constituent une grande partie des impôts obligatoires (l’équivalent en France de la totalité de l’impôt sur le revenu !).
Tout le monde est donc obligé de contribuer au paiement des intérêts de ceux qui ont emprunté au départ, entreprises, particuliers ou État.
Du simple fait que nous utilisons pour comptabiliser nos flux des unités monétaires payantes, l’ensemble de l’économie (particuliers, entreprises et État) est obligé de payer et de faire payer absolument tout, à un coût supérieur à la réalité commerciale.
De ce simple fait, le secteur bancaire reçoit sous la forme de l’intérêt monétaire une rente infinie, éternelle et permanente sur l’ensemble des transactions et des opérations d’échange effectuées par l’ensemble de l’économie publique et privée. On comprend dès lors pourquoi tous les plus beaux immeubles de la terre, et bien d’autres richesses, sont détenus par des banques.
Il est vrai qu’une partie de cette rente est redistribuée par le secteur bancaire, sous la forme de paiements : le secteur bancaire par exemple, paye des intérêts aux épargnants qui ont la « chance » d’avoir un peu plus de monnaie que les autres ; il effectue des achats, fait des dépenses ; il se redistribue de l’argent à lui-même sous la forme des rémunérations et des bonus à la hauteur de l’énormité des gains réalisés.
Mais d’un point de vue macro-économique, c’est l’économie toute entière qui paye, et le secteur bancaire seul qui encaisse.

Or, d’un point de vue mathématique, puisque
: 1. toute la partie négative de la monnaie (« La Dette » qui est la contrepartie de la masse monétaire positive en circulation) est soumise à un intérêt permanent, et que
2. il est impossible de laisser diminuer la masse monétaire faute de créer immédiatement un blocage des transactions, et que donc il est indispensable de conserver la partie négative intacte autant que possible,
alors, il est impossible de diminuer « La Dette ».
En conséquence, puisque les intérêts s’additionnent, se composent, s’accumulent pour payer les intérêts précédents d’une dette qui ne peut pas diminuer, alors le niveau d’endettement ne peut que mécaniquement augmenter. Le système monétaire actuel représente donc une véritable subvention progressive, cumulative et perpétuelle au profit d’un secteur bien particulier de l’économie, au détriment de tous les autres. »

G. F., (« 15 bonnes raisons de s’intéresser à la monnaie »)

Notre système monétaire : un système qui pousse à la cupidité et à la guerre de tous contre tous

« Dans un système où la monnaie ne peut être créée qu’avec de la dette payante, il faut en permanence des nouveaux crédits pour payer les intérêts des crédits précédents. Il n’y aura donc jamais assez de monnaie dans l’économie pour payer à la fois la dette et les intérêts en cours.
On peut dire que pour parvenir à payer la dette et les intérêts de la dette, il faut :
– soit emprunter encore plus pour payer les intérêts de la dette (« rouler la dette » : c’est ce que font les gouvernements)
– soit piller l’économie et la planète pour trouver assez de monnaie pour rembourser les crédits et les intérêts en cours. Comme tout le monde a besoin de monnaie, tout le monde cherche à vendre et à exporter (d’où la concurrence aveugle entre pays, entre entreprises, entre personnes)
– soit réussir à gagner plus que les autres pour payer ses propres intérêts et ses propres impôts (d’où la concurrence féroce entre tous, pour les rares emplois, pour les emplacements commerciaux, pour les « bonnes places » : d’où la corruption, les passe-droits et les pots-de-vin). Ça peut marcher pour certains (c’est la « sélection naturelle » !). Les autres resteront sur le carreau.
– soit que de nouveaux emprunteurs arrivent pour créer la monnaie qui permettra de payer les intérêts des crédits précédents (d’où la nécessité de croissance).
Quoi qu’il en soit, ce système crée une insuffisance permanente et structurelle de monnaie qui ne peut pas engendrer autre chose que des comportements de survie individuelle, de manque, de concurrence féroce et de rapacité.
L’Être humain étant une espèce dont la qualité principale est l’adaptabilité, on peut facilement comprendre, et de nombreuses études scientifiques le prouvent (…), que des règles du jeu reposant sur le manque et l’inégalité engendrent des comportements offensifs, égoïstes et usurpatoires.
Dans un tel monde, c’est toi ou moi. Si je ne parviens pas à prendre ce qu’il me faut pour satisfaire à mes engagements, c’est toi qui me prendra tout ! Quand on parle d’argent, c’est du sérieux.
Le fait de mesurer les échanges avec un outil monétaire toujours plus rare et privateur brise les liens que le crédit mutuel ancien, toujours disponible et facile à créer, perpétuait et renforçait (…). Désormais, même en famille, les rapports sont altérés, et l’expression « régler ses comptes » prend tout son sens. »

G. F., (« 15 bonnes raisons de s’intéresser à la monnaie »)

Notre système monétaire : un système qui rend les riches toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres

« Dans un tel système :

La distribution du pouvoir d’achat est inéquitable par construction. En effet, plus on est « riche », plus l’accès au crédit est facile et bon marché (pensez « gros projets », « immobilier », et « multinationales »), et plus on est « pauvre », plus l’accès au crédit est difficile et cher (pensez « découvert », et « agios »…).
De plus, dans un tel système, ce sont par définition les gens qui ont plus de monnaie que la moyenne qui reçoivent le plus gros des intérêts, et ce sont les gens qui ont moins de monnaie que la moyenne qui payent les intérêts. Dans un tel système, les plus riches s’enrichissent, et les plus pauvres s’appauvrissent.

La monnaie-dette est donc un système parfaitement efficace de redistribution des richesses du bas vers le haut.
D’où la nécessité absolue de mettre en place des mécanismes de compensation comme les impôts ou les cotisations sociales. Mais ces prélèvements ne sont, au mieux, que des flux inverses au prélèvement principal qui s’exerce en amont. »

G.F (source)

Notre système monétaire : un système esclavagiste

« Une situation d’esclavage s’établit dès lors que deux conditions sont réunies :
1. un être humain dispose d’un droit de vie ou de mort sur un autre
être humain, alors nommé « esclave »
2. l’esclave ne peut pas s’échapper sous peine de mort.

(…)Les deux conditions ci-dessus existent aujourd’hui, alors même que l’instrument de l’esclavage n’est pas le fouet ni le fusil, mais la monnaie. Les « maîtres » étant les détenteurs du pouvoir monétaire, les « esclaves » étant tous les autres.
Peut-on se soustraire à ce système pour éviter d’en devenir victime ?
Il faudrait pour cela pouvoir disposer du temps de vie et des moyens nécessaires pour satisfaire les besoins vitaux : nourriture, sécurité, abri, et cela sans avoir besoin de recourir à la monnaie. Pour les moyens, il faudrait donc pouvoir cultiver son propre jardin, se regrouper pour se protéger et pour construire ses propres habitations… Mais pour cela, il faudrait pouvoir trouver des terrains libres et des ressources libres dont personne ne serait encore propriétaire, ce qui est impossible compte-tenu des règles régissant le droit de propriété et de la quasi-universalité de leur application. Cette situation met les candidats à l’émancipation dans l’obligation de disposer de monnaie pour acquérir les lieux et les moyens de vivre sans monnaie, ce qui est une contradiction irréductible. Par ailleurs, le temps de vie qui serait nécessaire pour faire tout cela est lui-même accaparé par la nécessité vitale de trouver de la monnaie pour satisfaire les besoins vitaux.

Sans monnaie, pas de vêtements, pas de toit, pas d’eau, pas de nourriture. Sans monnaie, on meurt. Or, pour l’immense majorité des humains, il n’est pas possible, ou strictement interdit, de créer la monnaie indispensable pour vivre.
Seuls certains humains, après en avoir revendiqué et obtenu le monopole par la Loi, disposent de ce privilège.

Pour la plupart des humains, il faut donc, pour avoir le droit de rester en vie, se soumettre à ceux qui produisent de la monnaie, c’est-à-dire à ceux qui ont le pouvoir d’en créer.
Conclusion :
Étant donné que : d’une part le système monétaire actuel confie le pouvoir exclusif de créer la monnaie à certains humains et pas à d’autres, et que d’autre part le fait de disposer ou non de monnaie détermine la possibilité, ou non, d’accéder aux moyens d’assurer les besoins vitaux, alors :
1. Le pouvoir de créer la monnaie est un pouvoir de donner la vie ou de la refuser, ce qui est précisément la définition de l’esclavage (…).
2. Les humains ne disposant pas du pouvoir de créer la monnaie ne peuvent pas s’échapper de ce système sans risquer de perdre leur propre vie.
Donc à la question : « Le système monétaire actuel est-il un système esclavagiste ? », nous pouvons répondre : « Oui. » »

G. F., (« 15 bonnes raisons de s’intéresser à la monnaie »)

Quelles solutions ?

« La solution va prendre du temps à se mettre en place, parce qu’il faut ménager des intérêts extrêmement puissants, mais ce qu’on peut imaginer, c’est que petit à petit, avec le temps, on reprenne peu à peu le privilège de la création monétaire au secteur bancaire et qu’on le redonne non pas à l’État ni aux politiciens, mais directement à la société civile, c’est-à-dire aux citoyens, et là, on peut se dire :

Pourquoi ne déciderions-nous pas d’appliquer le fameux principe de subsidiarité, qui veut qu’à chaque échelle de responsabilité, une communauté donnée puisse avoir les moyens de mettre en oeuvre les décisions qui la concernent ? Décision nationale : État. Décision régionale : région. Communale : commune…

Pourquoi ne pas aller au bout du raisonnement et se demander quel serait, dans une société humaine, le niveau le plus fin possible de subsidiarité : la réponse est évidente, c’est l’être humain, l’individu, la personne humaine.

Et pourquoi ne pas donner à chaque citoyen et à chaque citoyenne le droit de décider librement, en son âme et conscience, ce qu’il ou elle veut vraiment financer ou ne pas financer ?

Pourquoi ne pas adopter la solution la plus logique, la plus équitable, et qui en plus est parfaitement conforme aux valeurs de la France :

Donner régulièrement à chaque citoyen, de manière individuelle, inconditionnelle et universelle, sa propre part de monnaie commune.

Libre à lui ou à elle, de l’utiliser comme bon lui semble : dépenser, épargner, rembourser une dette, ou financer librement et volontairement, seul ou à plusieurs, à cent, à mille ou à dix millions, les projets qu’il ou elle jugera bon de financer pour son avenir et l’avenir de ses enfants. De l’énergie nucléaire ou des énergies renouvelables, un sauvetage des banques ou une transition écologique, une guerre ou une économie sociale et solidaire ?

Voilà la véritable démocratie : la démocratie économique. Chaque décision d’achat, d’investissement, de financement devient l’expression du droit de vote économique de chacun.

Voilà la véritable Liberté, la véritable Égalité, qui nous permettra d’aller, espérons-le, vers une véritable Fraternité. »
G. F. (source)

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Lire aussi : « Gérard Foucher : un dividende universel pour une monnaie égalitaire »

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Gérard Foucher est un citoyen engagé. Il a publié en 2012 « Les secrets de la monnaie – changer la monnaie pour changer le monde ». « 15 bonnes raisons de s’intéresser à la monnaie» en constitue une version allégée et gratuite.

Les véritables causes de la « dette publique »

Cette vidéo explique avec pédagogie le fonctionnement méconnu de la monnaie et dévoile avec lui les véritables causes de la dite dette publique – cette fameuse dette publique avec laquelle nos gouvernants se plaisent tant à effrayer et culpabiliser le citoyen lambda pour le mettre au pas et lui faire admettre maints sacrifices et maintes régressions.

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La « dette publique » : une escroquerie caractérisée

Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, le niveau actuel de la dette publique n’est pas dû à des dépenses excessives ou à une trop « généreuse » politique sociale mais à un choix délibéré de l’Etat, depuis les années 1970, de se déposséder de son droit d’émettre la monnaie – autrement dit de renoncer à emprunter gratuitement auprès de sa banque centrale et de s’obliger dès lors à emprunter avec intérêts aux banques privées.

C’est parce que l’Etat français paye des intérêts qu’il pourrait se passer de payer que nous sommes confrontés depuis lors à cette pharamineuse « dette publique ». C’est parce que nos gouvernants ont fait le choix d’engraisser les banques privées que nous en sommes là.

Notre système monétaire : un instrument de domination et d’extorsion au profit des banques privées

Plus globalement, derrière le problème de la « dette publique » se cache le fonctionnement scandaleux de notre système monétaire. Un fonctionnement si injuste, si contraire au bien commun qu’il devrait être rejeté par la population… si tant qu’elle était mise au courant. « Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin » disait  Henry Ford. Il est scandaleux et injuste parce qu’il confie le privilège de créer la monnaie aux banques privées.

« Qui crée la monnaie ? » Poser cette question est centrale car celui qui dispose du privilège de créer de la monnaie dispose d’un pouvoir exorbitant. Et contrairement à ce que l’on croit, ici en France comme dans la plupart des pays occidentaux, ce n’est pas l’Etat ni les banques centrales qui créent la monnaie mais uniquement les banques privées. Nous avons donné un pouvoir énorme à des banques privées dont l’objectif n’est pas de servir l’intérêt général mais de s’enrichir – ce qui subordonne logiquement l’intérêt général aux intérêts particuliers des banquiers, et ne peut pas manquer d’exacerber la dictature du profit et son cortège de pillages, de violences, d’inégalités, d’injustices, de misère. « Donnez-moi le droit d’émettre et de contrôler l’argent d’une Nation, et alors peu m’importe qui fait ses lois » déclarait déjà Mayer Amschel Rothschild, le fondateur de la maison banquière éponyme. Indéniablement notre système monétaire constitue aujourd’hui un instrument de domination et d’extorsion massive des fruits de notre travail au profit des banques privées.

L’incroyable mécanisme de la création monétaire

Comment la monnaie est-elle créée ? Les banques privées créent la monnaie ex nihilo, c’est-à-dire à partir de rien, à l’instant où elles consentent à prêter de l’argent à un particulier ou une entreprise. Autrement dit : l’argent que vous prête une banque – et qu’elle vous demande de rembourser avec des intérêts ! – ne provient pas d’une réserve réelle d’argent, contrairement à ce que l’on croit, mais d’un simple jeu d’écriture. Autrement dit : toute monnaie en circulation est une dette sur laquelle les banques privées exigent et empochent un intérêt. Maurice Allais, prix Nobel d’économie, n’hésitait pas à considérer cette pratique comme du faux-monnayage légalisé. Ce mécanisme aux mains des seuls banquiers et sans garde-fous majeurs implique mécaniquement pour eux des profits et des usurpations gigantesques et pour l’écrasante majorité des individus le fardeau de l’endettement. Ce qui accroît pour ces derniers la rareté, et donc développe et exaspère l’obsession de l’argent, de la survie, et donc aggrave la guerre de tous contre tous et les inégalités entre les riches et les pauvres. Ce qui incite ou contraint, si tant est qu’il y en ait besoin, les propriétaires d’entreprises à rechercher perpétuellement le maximum de profit et ce quel qu’en soit le prix humain et environnemental (d’où cette religion de la croissance). Ce qui force la masse des gens à s’enrôler toujours plus docilement dans des emplois absurdes, nuisibles à eux-mêmes comme au bien commun, mais aussi à accepter tous les sacrifices que leurs créanciers exigent d’eux tels que le démantèlement de services publics ou le report de l’âge du départ à la retraite (il n’est pas exagéré de parler d’esclavage par la dette…). Des conséquences qui vont bien au-delà de nos frontières nationales et expliquent en partie l’acharnement des pays occidentaux à opprimer, piller et saccager les pays du Sud…

 

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« Les Français, comme tous les peuples dont les gouvernants ont abandonné la souveraineté monétaire, ne peuvent plus créer leur propre monnaie. Pour avoir de la monnaie, ils sont obligés de s’endetter. S’ils ne le faisaient pas, il n’y aurait pas de monnaie, et donc aucun échange possible hors du troc.
La monnaie que nous utilisons tous les jours pour faire fonctionner le commerce, l’industrie, la fonction publique, et tout le reste, toute la monnaie du monde est créée, produite, et injectée dans l’économie exclusivement au moyen des crédits bancaires que les banques accordent aux particuliers, aux entreprises et aux États.
Cet argent est créé par le système de la comptabilité en partie double, c’est à dire par une écriture comptable dans les comptes des banques. Aucun épargnant n’est concerné, aucun État n’intervient.
Personne ne crée de la monnaie, à part le secteur bancaire par ce système d’attribution des crédits.
La monnaie est ainsi assortie obligatoirement d’une dette en parallèle, donc, à chaque fois que de la monnaie arrive dans le circuit économique, la dette augmente.
Les intérêts de la dette sont donc en réalité des intérêts sur la monnaie.
Le gouvernement est dans l’incapacité absolue de réinjecter de la monnaie dans l’économie pour combattre la crise ou le chômage car
La monnaie c’est la dette ; et la dette, c’est la monnaie.
Si l’on essaye de réduire l’endettement (par exemple en appliquant des mesures d’austérité), la quantité de monnaie en circulation diminue, ce qui diminue l’activité économique, commerciale et industrielle, ce qui cause des licenciements.
Le système ne peut perdurer que s’il est en croissance, ce qui permet de payer les intérêts sur la monnaie.
Si le système ralentit, il devient impossible de payer les intérêts, et tout le monde se retrouve en faillite : les particuliers, les entreprises, et les États !
La dette n’est donc pas seulement un problème de dépense excessive, loin de là. La dette est d’abord un problème de conception monétaire.
La terre s’épuise, nous sommes obligés d’hypothéquer l’avenir de nos enfants, nous laissons nos frères mourir de faim, et nous ne savons pas pourquoi !
Nous ne pourrons pas sortir de la situation abracadabrante où nous sommes tant que nous ne comprendrons pas que c’est le processus de création de monnaie qui est vicié à la base. »

Gérard Foucher (source)

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Plus d’informations sur le fonctionnement de notre système monétaire et les solutions à y apporter sur le site Comprendre l’argent (on conseille notamment la lecture de leur livret explicatif)

L’argent, forme la plus ignoble de l’esclavage (Léon Tolstoï)

Leon TolstoiIl existe une opinion générale que l’argent représente la richesse, que celle-ci est le produit du travail et que par conséquent il y a une relation entre l’un et l’autre.
Cela est vrai au même degré que l’assertion que chaque organisation sociale est la conséquence d’un contrat social. Tous aiment à croire que l’argent n’est qu’un moyen d’échanger les produits du travail.
Je fais des bottes. Un autre cuit du pain. Un troisième élève des brebis et, pour que les transactions soient faciles, les monnaies nous servent d’intermédiaire, et nous pouvons échanger des semelles contre de la viande de mouton ou dix livres de farine.
Dans ce cas, l’argent facilite à chacun de nous l’écoulement de ses produits et représente l’équivalent de son travail. Ceci est parfaitement, s’il n’y a pas de violence commises par l’un sur l’autre, je ne parle pas des guerres et de l’esclavage, mais de cette autre forme de violence qui protège les produits d’un travail au détriment d’un autre.
Cette théorie serait encore vraie dans une société dont tous les membres seraient fidèles aux préceptes du Christ et donneraient à celui qui demande, en n’exigeant pas qu’il leur rende.
Mais, dès que des pressions s’exercent sous une forme quelconque, l’argent perd immédiatement pour celui qui le détient son caractère de résultat du travail et représente le droit basé sur la force.
Si, pendant une guerre, un homme enlève quelque chose à un autre, si un soldat reçoit de l’argent provenant de la vente du butin, ces valeurs ne sont, en aucune façon, le produit du travail et ont une tout autre signification que le salaire reçu pour la façon des bottes.
Ce cas se représente encore dans la traite des esclaves.
Des paysannes tissent de la toile et la vendent ; des serfs travaillent pour leur barine (seigneur) ; celui-ci vend le tissu et en reçoit le prix.
Les femmes et le seigneur ont le même argent, mais dans le premier cas, il représente le travail, et dans le second cas la force.
(…)
Dans une société où il existe une force qui s’approprie l’argent des autres ou même qui en protège la possession, le numéraire ne peut être regardé comme le représentant du travail. Tantôt il en est l’équivalent, tantôt il est le résultat de la violence.
Il ne peut en être ainsi que dans un milieu où existent encore des rapports mutuels tout à fait libres. Aujourd’hui, après des siècles entiers de rapines qui ont changé peut-être de formes, mais n’ont pas cessé de se commettre et se commettront encore, l’argent centralisé, de l’aveu de tout le monde, est lui-même une violence. Le résultat du travail n’y est qu’une fraction minime de ce qu’est le produit de toutes sortes de crimes.
(…)
Dans sa définition la plus exacte et en même temps la plus simple, l’argent est un signe conventionnel qui donne le droit, ou mieux la possibilité de se servir du travail des autres.
En idéal, il ne devrait donner ce droit que lorsqu’il serait lui-même l’équivalent de l’activité dépensée par son possesseur et il en serait ainsi dans une société où il n’existerait pas de violence.
(…)
L’homme vend dans la plupart des cas les produits de son travail passé, présent et futur, non parce que l’argent lui présente des facilités d’échange, mais parce qu’on le lui demande comme une obligation.
Quand les Pharaons d’Egypte réclamaient de leurs esclaves du travail, ceux-ci ne pouvaient donner que leur activité passée ou présente.
Mais avec l’apparition et la propagation de la monnaie et du crédit qui en découle, il est devenu possible de vendre son travail futur.
L’argent, grâce à l’existence de la violence dans les rapports sociaux, ne représente que la possibilité d’une nouvelle forme d’esclavage impersonnel qui a remplacé l’esclavage personnel.
Celui qui possède des esclaves a droit au travail de Pierre, de Jean et d’Isidore, mais le richard a droit au travail de tous ces inconnus qui ont besoin d’argent.
(…)
L’argent est une valeur qui est toujours égale à elle-même, regardée comme une chose absolument juste et légale et dont l’usage n’est pas considéré comme immoral, comme cela avait lieu pour le droit d’esclavage.
Il me souvient, j’étais encore jeune, qu’un nouvel amusement se répandit dans les cercles – le jeu de loto. Tout le monde se mit à jouer et on disait alors que beaucoup de gens se ruinaient, que d’autres avaient perdu de l’argent du fisc et s’étaient brûlé la cervelle, ce jeu fut défendu et cette prohibition existe encore de nos jours.
Je me rappelle avoir vu de vieux joueurs (…) qui me disaient que le loto avait ceci de particulièrement agréable qu’on ne voyait pas ce qu’on avait gagné comme dans les autres jeux ; le garçon du cercle n’apportait pas l’argent, mais des jetons ; chacun perdait peu et n’en ressentait pas de chagrin.
Il en est aussi ainsi de la roulette qui est justement prohibée – et… aussi avec l’argent.
Je possède le rouble fantastique, je coupe mes coupons de rente et je me retire du tourbillon des affaires.
A qui fais-je tort ?
Je suis l’homme le meilleur et le plus inoffensif.
Mais ma manière de vivre est, au fond, le jeu de loto ou la roulette ; je ne vois pas celui qui se tue après avoir perdu et qui me procure ces petits coupons que je découpe avec soin.
Je n’ai rien fait, je ne fais rien et ne ferai rien que couper mes titres de rente et j’ai la conviction que l’argent représente le travail !
(…)
L’esclavage, c’est l’émancipation des uns qui se déchargent du travail nécessaire à la satisfaction de leurs besoins et le transportent sur les autres.
Voici un homme qui ne travaille pas, et les autres dépensent leur activité pour lui, non par affection, mais parce qu’il a le moyen de les faire travailler : c’est l’esclavage. Il existe dans des proportions énormes dans tous les pays civilisés d’Europe, où l’exploitation des hommes se fait en grand et est considérée comme légale.
L’argent a le même but et les mêmes conséquences que l’esclavage.
Son but, c’est d’affranchir l’homme de la loi naturelle du travail personnel nécessaire à la satisfaction de ses besoins.
Les conséquences sont la naissance et l’invention de nouveaux désirs toujours plus compliqués et plus insatiables. C’est un appauvrissement intellectuel et moral et une dépravation. Pour les esclaves c’est l’oppression et l’abaissement au niveau de la bête.
L’argent, c’est une forme récente et horrible de cet esclavage et, comme celui-ci, il corrompt le maître et l’esclave ; mais cette nouvelle forme est plus ignoble parce qu’elle affranchit l’un et l’autre de tous rapports personnels.
(…)
Je voulais aider les pauvres, parce que j’avais de l’argent et que je partageais la superstition générale que le numéraire représente le travail et est légal et utile.
Mais ayant commencé à donner, je m’aperçus que cela provenait du travail des pauvres.
J’agissais comme les anciens seigneurs qui faisaient travailler leurs serfs les uns pour les autres.
Tout emploi d’argent, quel qu’il soit – achat de quelque chose ou simple don d’une personne à une autre -, n’est que la présentation d’une lettre de change tirée sur les pauvres ou la transmission à un tiers de cette lettre de change pour la faire payer aux malheureux.
C’est pourquoi je compris l’absurdité que je voulais faire d’aider les pauvres en les poursuivant.
Non seulement, l’argent n’était pas en lui-même un bien, mais il était un mal évident en ce qu’il privait les hommes du bien principal – du travail et de ses fruits.
Je voyais bien que j’étais incapable de donner ce bien aux autres parce que j’en étais moi-même privé : je ne travaillais pas et n’avais pas le bonheur de vivre des produits de mon activité.
(…)
Le fondement de tout esclavage c’est la jouissance du travail d’autrui et, par conséquent, me servir de l’activité des travailleurs, en exerçant mes droits sur leurs personnes ou user de cet argent qui leur est indispensable, c’est absolument la même chose.
Si réellement je regarde comme un mal cette jouissance, je ne dois profiter ni de mes droits, ni de mon argent, et je dois débarrasser les malheureux du travail qu’ils font pour moi, soit en m’en privant, soit en le faisant moi-même.

Léon Tolstoï, Que faire ?

L’argent ou le monde renversé (Karl Marx)

image009L’argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s’approprier tous les objets est donc l’objet comme possession éminente. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… L’argent est l’entremetteur entre le besoin et l’objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l’homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l’existence des autres hommes pour moi. C’est pour moi l’autre homme.

« Que diantre! il est clair que tes mains et les pieds
Et ta tête et ton c… sont à toi ;
Mais tout ce dont je jouis allégrement
En est-ce donc moins à moi ?
Si je puis payer six étalons,
Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?
Je mène bon grain et suis un gros monsieur,
Tout comme si j’avais vingt-quatre pattes. »

GOETHE : Faust (Méphistophélès)

Shakespeare dans Timon d’Athènes :

« De l’or! De l’or jaune, étincelant, précieux! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole… Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche… Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l’oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c’est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l’or l’embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d’avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l’humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations… »

Et plus loin :

« O toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d’Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible, et qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruisent, afin que les bêtes aient l’empire du monde. »

Shakespeare décrit parfaitement l’essence de l’argent. Pour le comprendre, commençons d’abord par expliquer le passage de Gœthe :

Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles – à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?

Si l’argent est le lien qui me lie à la vie humaine, qui lie à moi la société et qui me lie à la nature et à l’homme, l’argent n’est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas dénouer et nouer tous les liens ? N’est-il non plus de ce fait le moyen universel de séparation ? Il est la vraie monnaie divisionnaire, comme le vrai moyen d’union, la force chimique [universelle] de la société.

Shakespeare souligne surtout deux propriétés de l’argent :

1º Il est la divinité visible, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelle des choses ; il fait fraterniser les impossibilités.

2º Il est la courtisane universelle, l’entremetteur universel des hommes et des peuples.

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités – la force divine – de l’argent sont impliquées dans son essence en tant qu’essence générique aliénée, aliénante et s’aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l’humanité.

Ce que je ne puis en tant qu’homme, donc ce que ne peuvent toutes mes forces essentielles d’individu, je le puis grâce à l’argent. L’argent fait donc de chacune de ces forces essentielles ce qu’elle n’est pas en soi; c’est-à-dire qu’il en fait son contraire.

Si j’ai envie d’un aliment ou si je veux prendre la chaise de poste, puisque je ne suis pas assez fort pour faire la route à pied, l’argent me procure l’aliment et la chaise de poste, c’est-à-dire qu’il transforme mes vœux d’êtres de la représentation qu’ils étaient, il les transfère de leur existence pensée, figurée, voulue, dans leur existence sensible, réelle; il les fait passer de la représentation à la vie, de l’être figuré à l’être réel. Jouant ce rôle de moyen terme, l’ [argent] est la force vraiment créatrice.

La demande existe bien aussi pour celui qui n’a pas d’argent, mais sa demande est un pur être de la représentation qui sur moi, sur un tiers, sur les autres n’a pas d’effet, n’a pas d’existence, donc reste pour moi-même irréel, sans objet. La différence entre la demande effective, basée sur l’argent, et la demande sans effet, basée sur mon besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence entre l’Être et la Pensée, entre la simple représentation existant en moi et la représentation telle qu’elle est pour moi en dehors de moi en tant qu’objet réel .

Si je n’ai pas d’argent pour voyager, je n’ai pas de besoin, c’est-à-dire de besoin réel et se réalisant de voyager. Si j’ai la vocation d’étudier mais que je n’ai pas l’argent pour le faire, je n’ai pas de vocation d’étudier, c’est-à-dire pas de vocation active, véritable. Par contre, si je n’ai réellement pas de vocation d’étudier, mais que j’en ai la volonté et l’argent, j’ai par-dessus le marché une vocation effective. L’argent, – moyen et pouvoir universels, extérieurs, qui ne viennent pas de l’homme en tant qu’homme et de la société humaine en tant que société, – moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation, transforme tout aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l’homme en représentation purement abstraite et par suite en imperfections, en chimères douloureuses, que d’autre part il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n’existent que dans l’imagination de l’individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà d’après cette définition, il est donc la perversion générale des individualités, qui les change en leur contraire et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités propres.

Il apparaît alors aussi comme cette puissance de perversion contre l’individu et contre les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences pour soi. Il transforme la fidélité en infidélité, l’amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l’intelligence en crétinisme.

Comme l’argent, qui est le concept existant et se manifestant de la valeur, confond et échange toutes choses, il est la confusion et la permutation universelles de toutes choses, donc le monde à l’envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines.

Qui peut acheter le courage est courageux, même s’il est lâche. Comme l’argent ne s’échange pas contre une qualité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l’homme, mais contre tout le monde objectif de l’homme et de la nature, il échange donc – du point de vue de son possesseur – toute qualité contre toute autre – et aussi sa qualité et son objet contraires; il est la fraternisation des impossibilités. Il oblige à s’embrasser ce qui se contredit.

Si tu supposes l’homme en tant qu’homme et son rapport au monde comme un rapport humain, tu ne peux échanger que l’amour contre l’amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l’art, il faut que tu sois un homme ayant une culture artistique; si tu veux exercer de l’influence sur d’autres hommes, il faut que tu sois un homme qui ait une action réellement animatrice et stimulante sur les autres hommes. Chacun de tes rapports à l’homme – et à la nature -doit être une manifestation déterminée, répondant à l’objet de ta volonté, de ta vie individuelle réelle. Si tu aimes sans provoquer d’amour réciproque, c’est-à-dire si ton amour, en tant qu’amour, ne provoque pas l’amour réciproque, si par ta manifestation vitale en tant qu’homme aimant tu ne te transformes pas en homme aimé, ton amour est impuissant et c’est un malheur.

Karl Marx, Manuscrits de 1844